Sur le saint martyr Babylas.
Je ne sais si l’on n’aurait pas raison de nous accuser de manquer d’intelligence, si nous passions sous silence Babylas, le pasteur éloquent et le martyr, l’homme qui tout à la fois a réalisé en lui les paroles prédites par le Seigneur au sujet de ceux qui devaient croire en lui, et qui a montré qu’elles étaient véridiques. D’abord en effet, quand notre Dieu et Sauveur Jésus Christ dit lui-même : Celui qui croit en moi, comme dit l’Écriture, des fleuves d’eau vive couleront de son sein (Jn 7, 38), ce (Babylas) était tellement pénétré de cet enseignement et faisait jaillir des flots si abondants, si généreux en paroles et si remplis de sagesse, que même les oreilles des adversaires, doucement séduites, se trouvaient inclinées à l’écouter, et que le tyran maudit, sur son siège, devant lequel se déroulait le combat du martyre, devenait un auditeur assagi et avide d’apprendre ses enseignements, alors que, de prime abord, ses oreilles étaient fermées par le culte des démons.
Ensuite, quand le maître qui ne ment pas a dit à ses disciples d’alors, et, par leur intermédiaire, à ceux qui ont vécu jusqu’à maintenant et à ceux qui viendront dans tous les temps à suivre : Vous serez encore menés devant les gouverneurs et les rois, à cause de moi, en témoignage, pour eux et pour les gentils (Mt 10, 18), Babylas, — qui est véritablement bienheureux —, a dépassé de loin le sens de ces paroles. Car ce n’est pas par d’autres qu’il a été amené, mais c’est volontairement qu’il a (tout) abandonné pour le stade du martyre, alors qu’il avait déjà les cheveux d’un vieillard, comme on a pu l’entendre dire, mais qu’il avait l’esprit rajeuni par sa piété.
Le tyran, en effet, voulant tout à coup entrer dans l’église et tomber comme un loup sur le troupeau des brebis raisonnables, Babylas, se tenant alors debout devant les portes du saint temple, immobile comme une tour inexpugnable et comme un puissant rempart qui ne peut être ébranlé par les assauts des flots en furie, l’empêchait d’entrer.
Le prenant par la main pour ainsi dire, il lui dit : « Tu ne dois pas t’approcher du temple, ni marquer de tes empreintes impures le seuil des portes ». Comme je l’ai dit, il accomplissait réellement à la fois toutes les paroles du livre divin : celle-ci : Le juste est audacieux comme un lion (Pr 28, 1) ; et cette (autre) : Je parlerai de tes témoignages devant les rois et je ne rougirai pas (Ps 118, 46) ; et celle-là : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11), et toutes les autres paroles du même genre que celles-ci et qui leur sont semblables.
De même qu’une femme, de belle apparence, qui, grâce à son visage et à la beauté de tout son corps, possède une beauté naturelle, embellit également tout ce qu’elle porte, en étant elle-même le principal ornement, et n’étant pas embellie, mais mise en pleine lumière par ce qu’elle porte, ou plutôt, pour dire ce qui convient, éclipsant et éteignant par sa beauté naturelle l’éclat qui pourrait venir de ses ornements, ainsi, Babylas, ce grand athlète de la piété, brillant déjà par la justesse et la grâce de l’esprit, quand il se revêtait des paroles divines, comme d’une parure ou d’un vêtement éclatant, les faisait apparaître, toutes ensemble et chacune en particulier, plus brillantes encore, amenant au jour et faisant apparaître ce qui n’avait été jusque-là entendu que par ouï-dire.
Et cela, vraiment tout aussi bien quand il se parait d’une seule de ces paroles, quelle que soit celle que tu choisisses, si bien qu’il n’en avait pas besoin d’autres pour en faire resplendir la beauté ; et d’autre part, également, quand il les groupait toutes ensemble et les ramenait à une seule et se les appliquait à lui-même, en les sertissant comme encadrées d’une couronne, de telle sorte que, quand l’une d’entre elles est séparée des autres, tout l’ensemble est privé d’harmonie et de grâce, les actes, mais non pas les paroles, exigeant une beauté harmonieuse et d’ensemble.
Pour moi, laissant de côté tout le reste, c’est ta façon d’enseigner plus que tes autres talents, qui fait mon admiration. En effet, alors que le tyran, dans le stade même du combat du martyre, était aveuglé par l’impiété et que, comme pour se moquer et pour rire, il disait en s’adressant au saint, — je vais rappeler ses paroles impies — : « Ton Christ, quand il entendra que tu as nommé un seul Dieu, ne sera-t-il pas irrité de ce que tu as fait ?», (Babylas) changea et transforma cette invective en langage théologique, disant le visage découvert en contemplant, comme dans un miroir, la gloire du Seigneur (2 Co 3, 18), comme le dit Paul. « Toutes les fois que les chrétiens nomment le Christ, ils confessent également le Père, et toutes les fois qu’ils nomment le Père, ils confessent aussi le fils, car le Père n’est pas distinct du Fils, ni le Fils, du Père ».
En entendant cela, qu’ils rougissent, les admirateurs et les disciples d’Arius, et qu’ils sachent clairement que la foi et l’enseignement des apôtres et des martyrs connaît le Fils comme consubstantiel à Dieu le Père. En effet, si le Fils est distinct du Père en ce qu’il est Fils, et que, d’une part, dans une hypostase particulière, pour ainsi dire, apparaisse la personne du Père, et que, d’autre part encore, dans une hypostase particulière, se trouve celle du Fils, en quoi dès lors le Père sera-t-il inséparable du Fils et le Fils (inséparable) du Père, comme l’a dit le bienheureux Babylas, si ce n’est en ce qu’une seule chose appartient aux deux, à savoir l’essence et la divinité.
Mais peut-être direz-vous que c’est dans la gloire et dans la royauté qu’il a déclaré le Père et le Fils inséparables. Mais si, selon votre parole, ô blasphémateurs, le Fils, d’une part, est une créature, et le Père, d’autre part, incréé et non fait, celui qui en vérité est nouveau et celui qui est avant les siècles ne sont plus d’une seule et même gloire et inséparables. Mais, d’une part, le Père aura une gloire essentielle et selon la nature, le Fils d’autre part se la verra octroyée comme par participation et par réception, comme une part de grâce, et non pas selon l’essence et selon la nature ; d’autre part il fera mentir également le Père qui dit par le prophète : [Je ne la donnerai pas, ma] gloire, [à un autre] (Is 48, 11).
Lacune d’un folio recto et verso
… de nous. Apprenons à honorer les martyrs par des attitudes qui se rapprochent des leurs. Si, en effet, il s’agissait d’hommes relâchés et efféminés, ne luttant que sur la scène et en dansant, pour lesquels nous célébrerions des cérémonies, il nous faudrait leur complaire par la mollesse et la légèreté des vêtements et par une attitude dissolue, parce que c’est en cela, qu’eux-mêmes, de leur vivant, trouvaient leur plaisir et leur joie. Mais si nous célébrons la mémoire des martyrs de Dieu, en ravivant à nouveau en nos esprits leur perfection, appliquons-nous aux choses divines qui furent chères aux martyrs.
Et de même que ceux-là ont honoré le Verbe de Dieu qui, pour nous, s’est incarné, s’est fait homme sans changement et a souffert pour nous dans sa chair, par des souffrances semblables aux siennes, de même nous aussi, honorons ceux-là par les travaux de la perfection qui leur ressemblent. C’est ainsi que le grand Antoine, dont nous avons joint la mémoire à celle du martyr saint Babylas, législateur, tête et docteur du monachisme ascétique en tant qu’il a posé les fondements de la vie solitaire et érémitique et pour parler en général de la vie inaccessible, honorait les martyrs, quand il pratiquait des actions apparentées et semblables à celles des martyrs ; et cela, non pas en se tenant devant un juge, ni en ayant les côtes déchirées, ni en étant livré aux bêtes pour affronter le combat, ni en étant jeté dans une fournaise ardente ou dans une chaudière bouillante, mais en domptant son corps, en le subjuguant pour assujettir la chair comme une servante à l’esprit, lui qui, à toute heure, pour ainsi dire, se tenait devant le Christ, comme Élie le Thesbite qui disait : II est vivant le Seigneur, devant qui je me suis tenu (1 R 17, 1) ; lui qui était déchiré par les démons, comme par des bourreaux, qui, lorsque ceux-ci se transformaient sous l’apparence de bêtes sauvages et en diverses apparitions de fantômes, restait impavide, sans être nullement bouleversé ; lui qui a démontré que la flamme de la fornication et la chaudière des voluptés sont plus froides que toute glace et toute neige, lui qui s’est lié avec la corde des vertus, comme le martyr Babylas s’était lié avec une chaîne.
Nous aussi, bien que sur le tard, tirons de là un enseignement. Que les femmes cessent de se laisser attirer en bas par les anneaux d’or de leurs mains et de leurs pieds et de faire briller leurs doigts avec des pierres précieuses, qu’elles aient honte de la chaîne de Babylas qui est (une chaîne) de perfection totale. Défie-toi, ô femme, des liens volontaires qu’en vérité tu ne supporterais pas, s’ils étaient faits de plomb et de fer : or maintenant c’est avec plaisir que tu en portes le poids parce que tu es saisie en esprit par la vue de l’or. Supprime un peu quelque chose de ta parure, vends-le et délivre le Christ qui est enchaîné et enfermé en prison et qui peut-être pour payer ses dettes est écartelé par les bois de torture.
Alors véritablement, alors tu seras regardée par tous les hommes… En effet, lorsque tu es parée d’ornements d’or et de vêtements de soie, quelques personnes te regardent avec plaisir, et ce n’est qu’un petit nombre ; mais c’est par un grand nombre que tu seras accusée, soit qu’ils haïssent le luxe, soit qu’ils n’en supportent pas même la vue. Au contraire, si tu revêts le Christ, quand tu le délivreras des liens en payant sa dette à sa place, ou, bien en le nourrissant quand il est affamé, ou bien en le couvrant quand il est nu (cf. Mt 25, 35-36), et si tu choisis l’ornement de la perfection à la place de celui des parures en or, c’est vers toi que tu feras tourner les yeux de tous les spectateurs.
Détournant leur attention des belles couleurs blanches faites de matière corruptible, ils seront dans l’admiration de ta beauté spirituelle, car cette (femme) parée n’est qu’une surface sans âme et insensible, recouverte de chaux, à mon avis. Mais que dis-je ? Réjouiras-tu (seulement) les yeux des hommes ? Ce sont les chœurs des anges aussi que tu réjouiras ; tu rendras joyeux tout œil non hypocrite qui te verra, et tu recevras de lui des éloges qui ne s’éteindront pas et ne prendront pas fin. Pour ceux en effet qui pratiquent la perfection, les éloges qui viennent des hommes coulent et s’arrêtent à l’entrée de leurs oreilles, il n’en est tenu aucun compte. Mais pour les orgueilleux et les superbes, qui ne prêtent pas attention aux espérances futures, les choses de ce monde présent sont l’objet de leurs soucis, comme le dit également Jean le théologien, quand il écrit : Tout ce qui, dit-il, est dans le monde, la concupiscence de la chair, et la concupiscence des yeux et l’orgueil du monde, ne sont pas du Père, mais ils sont du monde ; et le monde passe et la concupiscence ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement (1 Jn 2, 16-17).
C’est donc, de la chaîne d’un apôtre, du martyr Babylas qui est en tout digne d’éloge, que nous avons recueilli un tel enseignement. Mais, dis-moi, passerons-nous ainsi sous silence la mère des trois tout petits enfants qui ont combattu en même temps que leur maître, qui ont été décapités en même temps que lui et qui, sans discussion, ont transmis par l’effusion de leur sang les grandes doctrines de la piété ; si personne n’omet de parler d’elle, ne manquons pas d’avoir une pensée de vénération pour le zèle de ces enfants pour la vertu.
Alors qu’ils étaient trois en effet, ce nombre ne l’a pas fait hésiter en son esprit, et elle n’a pas non plus envisagé une solution qui (serait) en dehors du salut et transitoire ; mais elle les a exhortés au martyre et les a envoyés à la vie future, sans penser à mettre de côté l’un (d’entre eux) pour qu’il soit son bâton de vieillesse et qu’il lui donne la nourriture nécessaire. Au contraire, après avoir compté cette vie comme une mort, elle pensait que son fils qui resterait serait mort ; et comme une mère pleine de miséricorde et d’amour pour ses enfants, elle eut soin que les trois vivent de la vie véritable et incorruptible.
Or les mères de maintenant, et j’ajouterai même à très juste titre les pères aussi, ont si misérablement vieilli et sont si attachés à ce monde, sans faire absolument aucun cas du monde à venir, que si par hasard ils voient l’un de leurs enfants courir à l’église, y être très empressés, y demeurer et s’entretenir avec des hommes chastes, ils disent en vitupérant qu’on lui a fait du tort et ils s’emportent contre ceux qui l’ont amené à cette perfection, en les appelant corrupteurs d’enfants, gens néfastes et autres qualificatifs de ce genre.
Et si l’enfant lui-même se dispose courageusement à la vie monastique et choisit pour lui de mener la vie ascétique, alors, ils se livrent à des actions qu’on ne peut même pas rapporter et qui sont en fait insupportables : ils s’arrachent les cheveux, se griffent les joues, déchirent leurs tuniques, s’asseyent sur un sac et dans la cendre, se couvrent de vêtements noirs, pleurent et se lamentent sur l’enfant comme sur un mort, se faisant accompagner dans leur deuil par leurs serviteurs et leurs servantes ; bien plus, quelques-uns également placent devant eux un lit ou quelque objet ayant appartenu à l’enfant, le pleurent presque comme s’il était mort à l’étranger et convoquent également les femmes qui composent des lamentations et sont ivres de douleur. Est-ce donc là, dis-moi, le fait de chrétiens ? De gens qui attendent la résurrection ? Est-ce là le fait de ceux qui ont reçu l’ordre de ne pas pleurer sur les morts et de ne pas être contristés outre mesure, comme les païens qui n’ont pas d’espérance (1 Th 4, 13) ?
Et pourquoi mentionner ces choses en laissant de côté ce qui est plus important et plus grave ? En effet, comme en général ils ont leurs enfants à la maison, si l’un d’entre eux se trouve tant soit peu disposé à la vie ascétique, ils trouvent dans leur esprit des milliers de prétextes pour dépenser de l’argent, en choisissant des maîtres et des instructeurs de toute sorte de sciences et de professions. Alors qu’à grands frais ils leur achètent une charge et qu’ils les dirigent vers la profession d’avocats, ils n’offrent pas pour cela une seule obole à ceux qui sont dans le besoin. Mais s’ils voient l’un de leurs enfants après une préparation de ce genre dans une situation trop modeste, ou même seulement un peu dénué de méchanceté, ils l’appellent un inutile, ils le traitent de fainéant, le nomment un propre à rien ; et quand, par des qualificatifs de ce genre, ils lui ont reproché sa conduite honnête, ils essaient de l’entraîner au mal, à l’exemple de ceux qui détournent les cours d’eau d’un lieu à un autre.
Celui au contraire qui dans son comportement d’esprit est plus dénué de scrupules, disposé aux profits louches, effronté de visage, impur de langage comme de pensée, prêt à la contestation, ils le trempent comme une épée et l’aiguisent, ils le font brûler d’avarice, trouvent des occasions pour l’inciter à entasser des profits, sous l’aiguillon de l’insatiabilité, en se vantant souvent dans leurs conversations de leur fortune considérable…
(Lacune d’un folio recto et verso)