SUR L’ANNIVERSAIRE DU JOUR DANS LEQUEL, PAR LA GRÂCE DE DIEU, IL (SÉVÈRE) REÇUT L’ORDINATION ET FUT PROMU À L’ÉPISCOPAT.
Aujourd’hui quelques-uns de ceux dont le goût est porté vers la chair et qui sont éblouis par les apparences des choses extérieures, s’imaginent peut-être que je déborde de bonheur et que je suis dans la joie, parce que je suis arrivé à ce jour qui achève ma quatrième année d’épiscopat. Pour moi, je reconnais que je dois des actions de grâces à Dieu qui, à cause de sa charité, ne m’a pas seulement appelé à cette (dignité), a soulevé le pauvre de la terre et a relevé l’indigent du fumier (Ps 112, 7 ; cf 1 R 2, 8), comme chante David, mais (qui) m’a encore donné abondamment le temps pour me préparer au repentir, afin que je ne périsse pas avec mes péchés et que je ne déchoie pas de la vie heureuse. Je tremble cependant et je redoute le jour présent, en le voyant revenir périodiquement chaque année dans la révolution du temps, à l’exemple de ceux qui, débiteurs d’une somme d’argent qu’ils auraient empruntée, lorsque les intérêts ont égalé le capital et que de la sorte leur dette a doublé, redoutent le jour du remboursement quand il est présent. Je crie les paroles de Jérémie, pleines de gémissements, dans l’émotion secrète de (mon) cœur et je dis : L’été est passé et la moisson est passée ; et nous, nous ne sommes pas sauvés. Je suis brisé, je suis dans l’obscurité, je suis dans le doute, je suis oppressé de douleurs comme une femme qui enfante (Jr 8, 20-21).
Car tandis que Dieu, comme je l’ai dit, à cause de sa charité m’a soulevé de la terre, moi qui étais pauvre, je ne me suis pas redressé en même temps par les pratiques de la perfection avec celui qui m’a soulevé. Pauvre jusqu’à présent en fait de bonnes œuvres, je suis cloué au sol, et je reste assis en bas, n’ayant pas fait mourir ces membres qui sont sur la terre, selon l’avertissement de Paul, ni rendu mon âme élevée et libre. Mais je me suis enorgueilli de l’onction épiscopale, et je suis demeuré dans la fange des passions charnelles, et de ce fait j’ai perdu la finesse de mon odorat intellectuel et je l’ai laissée disparaître, de sorte que je ne puis plus percevoir la suave odeur des choses célestes. Que me reste-t-il, sinon à pleurer, à m’agenouiller en même temps, à me cacher et à examiner à quelle fin me conduiraient ces (fonctions) honorifiques, si nous apportions une complète négligence. Que l’épiscopat soit une manifestation d’œuvres spirituelles et non pas une dignité dont on puisse s’élever et s’enorgueillir, comme beaucoup le pensent, nous l’apprenons des Livres sacrés : Si quelqu’un, dit (Paul), désire la dignité d’évêque, il désire de bonnes œuvres (1 Tm 3, 1). Cette parole fait connaître que cette (dignité) doit être désirée non pas par celui qui n’a pas encore reçu cet honneur, mais par celui qui l’a déjà reçu, et qui, compté parmi les évêques, doit désirer et souhaiter un épiscopat actif et efficace. Car même celui qui n’a pas encore obtenu cet (honneur), s’il est riche en bonnes œuvres (cf 1 Tm 6, 18), est purifié en lui-même, il est éclairé dans ses pensées, il n’est pas enivré de la folie de la cupidité ; mais, même si l’honneur lui vient, il le fuit, parce que personne ne le prend pour lui-même, mais lorsqu’il y est appelé de Dieu (He 5, 4), comme dit le sage Paul, et, à celui qui l’appelle, il dit comme Moïse : Désigne un autre qui soit capable, que tu enverras (Ex 4, 13). Au contraire, si quelqu’un, vide des belles manifestations et des travaux de la perfection, désire la dignité d’évêque, il est certain que celui-là veut revêtir la pelisse épiscopale comme une peau de lion et ne désire pas les bonnes œuvres. Car, s’il désirait celles-ci, il les aurait d’abord pratiquées en partie ; et, les ayant d’abord pratiquées et étant à son tour saisi par ces œuvres mêmes, il serait purifié et, une fois purifié, il ne désirerait pas un simple honneur sans action.
Car moi, j’affirme que la dignité épiscopale ressemble à une maison que l’on bâtit, qui s’élève en hauteur, qui est bientôt près d’être achevée et qui va être couverte de solives et de planches. De même donc que celui qui bâtit une maison, qui arrive à la partie supérieure et qui monte peu à peu, ne déracine pas et ne brise pas ses fondations, mais prend grand soin et pour celles-ci et pour la construction qui (avance) peu à peu et la rend bien forte et solide, pour qu’elle puisse soutenir le poids qui va reposer sur elle, de même celui qui arrive à la dignité d’évêque doit prendre soin des premiers degrés, comme des fondations et de la construction, (et cela) par les œuvres elles-mêmes et non par la parole seulement, de sorte qu’il chante avec les chantres, qu’il veille avec ceux qui veillent, qu’il lise avec les lecteurs, qu’il serve avec ceux qui servent, qu’il prie avec ceux qui prient, qu’il offre le sacrifice raisonnable avec ceux qui l’offrent, qu’il s’applique à toute espèce d’œuvres ascétiques avec ceux qui s’y appliquent, qu’il coure avec ceux qui courent la bonne course et que de cette manière il fortifie ceux qui ne courent pas d’une façon incertaine (cf 1 Co 9, 26), qu’il combatte avec ceux qui combattent dans les luttes, et que de toutes parts il rende plus solides et qu’il affermisse à tout instant et les fondations et la construction, afin qu’elles puissent soutenir le poids de l’épiscopat qui leur est imposé, de crainte que comme pour la maison de celui qui dans les Évangiles est nommé insensé, lui qui l’avait bâtie sur le sable —la pluie ne descende sur (cette maison spirituelle), les torrents ne viennent et les vents ne soufflent —cela indique les luttes nécessaires des tentations et qu’ils ne battent cette maison, et que celle-ci ne tombe et que sa ruine ne soit bien grande (cf Mt 7, 26-27).
Pour pouvoir porter les vertus de l’épiscopat, l’évêque doit donc soutenir sa maison par tous ces degrés, ainsi que par des cèdres et des cyprès de haute taille qui s’élèvent en hauteur et qui répandent une odeur suave, parce que (ces degrés) reposent sur lui à l’exemple de solives. C’est à propos de telles solives que, dans le Cantique des Cantiques, l’époux, qui est le Christ, dit à sa propre épouse, l’Église : Les solives de notre maison sont des cèdres, les blanches de notre toit sont des cyprès (Ct 1, 16).
Comprenez-vous comment l’époux a appelé « notre maison » cette maison placée sous les solives dont il a été question ? Par conséquent avez-vous en même temps recherché nécessairement quelle est sa grandeur, et quelle doit être cette maison dans laquelle le Christ vient habiter ? N’est-elle pas construite et affermie en tout temps par tous ces (degrés) ? Paul n’envoyait-il pas à Tite de tels (avis) en indiquant et en prescrivant quel doit être l’évêque, se donnant lui-même en tout pour modèle de bonnes œuvres (Tt 2, 7) ? Et n’écrivait-il pas les mêmes choses aux Corinthiens, en disant : J’ai été tout à tous, afin de sauver entièrement les hommes (1 Co 9, 22) ? Et que personne, en entendant ces (paroles), ne pense de moi que j’affirme quelque chose de grand et de grave, et qui dépasse les forces. Car il est facile d’apprendre que les choses dites par l’Apôtre sont confirmées par la nature même des faits ; à savoir que celui qui devient chef doit faire la fonction de ceux qui lui sont subordonnés, en sorte qu’il leur serve de modèle, pour qu’ils sachent être subordonnés au chef.
S’il vous plaît, en effet, laissons un peu de côté l’évêque, et arrivons aussi au général dans notre discours. Pourra-t-il convaincre les soldats en leur donnant seulement par la parole et par le commandement l’ordre de s’armer, ou plutôt (ne les convaincra-t-il pas mieux) s’il s’arme en même temps qu’eux et fait ce qui est propre au soldat, décochant les flèches, tantôt courant (à leur tête), tantôt courant avec eux, et entrant simultanément dans le combat contre les ennemis, et, pour le dire simplement, étant leur compagnon dans les rangs et partageant également leurs dangers en grande partie ? Car, s’il ne fait pas cela, mais s’il donne ses ordres avec un esprit superbe et dominateur, se servant de sa langue, parlant peut-être élégamment, faisant retentir ses paroles, mais cachant ses mains sous sa chlamyde ses subordonnés se moqueront bien de son ordre, ils porteront envie à son salut qui est sans danger et méprisable, ils s’éloigneront et ils s’enfuiront. Et s’ils le voyaient menacer et ajouter quelqu’une de toutes les manières qui sont (l’apanage) de l’autorité, c’est peut-être contre lui, au lieu des barbares, qu’ils tireraient leur épée, ne consentant pas à se soumettre à un orgueil vain et non militaire et à une audace qui ne prend pas les armes.
Et comment serait-il supporté par les ναύτης ου matelots ou par le pilote qui conduit le navire, ce ναύκληος ου propriétaire du navire qui reste assis sur la πρῴρα ou extrémité du navire, et commence (à donner) ses ordres à haute voix sans toucher avec eux aux cordages ou au gouvernail, ni soulever avec eux le bois du mât, ni aller et venir partout sur le navire, ni (faire) tout ce que doivent faire ses subordonnés ? Il est donc certain pour tous que, s’il ne prend pas exactement tous ses soins, son navire sombrera dans la mer ; et ces matelots, l’ayant laissé sur le pont dans l’embarras et sans aucun moyen de salut, confieront aux flots leur propre salut. Et de deux choses l’une : ou bien il périra lui-même avec son navire, ne pouvant pas supporter cette perte et s’attachant au profit du commerce ou, enfin, lui aussi, il sera un de ceux qui naviguent sur l’eau, qui jugent agréable de vivre (cette) vie sans espoir et qui endurent de fréquentes angoisses sur la mer.
Après avoir entendu ces (paroles), ne reconnaissez-vous pas clairement que le chef doit faire et accomplir les (offices) propres à ceux qui sont rangés sous lui, sans dédaigner ni mépriser les degrés de ceux qui lui sont soumis, et sans se tenir loin de leur travail comme d’une chose partiellement extraordinaire et étrangère. Tel est donc notre état, quand on le compare et qu’on l’examine avec la condition (du général et du propriétaire d’un navire). Lorsque je dis « notre (état) », je veux parler de (l’état) de chacun, plutôt que de celui d’un grand nombre, dont je suis le premier.
Celui qui, du groupe des chantres, a été inscrit parmi les lecteurs, fuyant comme un piège les hymnes et l’office de la nuit, ne croit-il pas avoir trouvé la liberté, parce qu’il est sur son lit toute la nuit et qu’il dit « Je vais me lever maintenant », tandis qu’il laisse échapper le ronflement de sa gorge ? Et cet autre qui, des lecteurs ou des chantres, est passé aux diacres, fait-il quelque cas du chant ou de la lecture ? Ne recherche-t-il pas là hypocritement les fonctions du diaconat, pour le (seul) fait qu’il soit revêtu d’une tunique splendide et qu’il soit orné et resplendissant d’un vêtement de lin somptueux et remarquable que (le diacre) porte sur l’épaule ? Il oublie que cela est le symbole des ailes qui dénotent l’agilité, la rapidité et la mobilité des armées (angéliques) qui servent (cf He 1, 14) et qui sont incorporelles. Je connais aussi beaucoup de sous-diacres qui rougissent de ce degré ; et si ce n’était pas pour leur nourriture qui leur vient des distributions journalières, ils fuiraient, comme un déshonneur, la charge d’allumer les lampes de la maison sainte. Ils ne songent pas à ce que, si ceux qui servent les rois sur la terre et portent les lampes en leurs mains ou accomplissent un service quelconque, (pris) parmi ceux qui ne sont pas en vue et qui sont vulgaires — et combien de fois n’a-t-il pour but que de satisfaire le ventre !— sont réputés heureux, et, pour ceux qui sont au dehors, sont resplendissants et très beaux, parce qu’ils ont part à l’honneur qui est attaché à la maison royale, ceux qui servent le Créateur de l’univers et le Roi des rois jouissent d’un honneur beaucoup plus grand —on ne peut même pas dire à quel intervalle et à quelle distance — et ils jouiront d’une gloire plus grande, lorsque, en échange de ce service et de la place (occupée) ici-bas dans l’Église, ils recevront une autre place devant le juge de toute la création, dans ce temple spirituel, qui est saint (et) admirable par la justice (Cf Ps 64, 5-6), au sujet duquel David chante en disant : Heureux ceux qui habitent dans ta maison, ils te glorifieront éternellement (Ps 83, 5) ; et : Heureux celui que tu as choisi et que tu as conduit ; il habitera dans tes portiques (Ps 64, 5).
Et que (la charge) d’allumer les lampes du temple de Dieu n’appartienne à nullement à ceux qui sont petits non plus qu’à ceux qui sont méprisables, je le montrerai clairement à l’aide des Livres sacrés. Car c’est le grand prêtre qui a été oint le premier, le frère de Moïse, Aaron, qui était revêtu de la robe sacerdotale resplendissante d’or et de pierres précieuses, qui recevait l’ordre de faire ce service lui-même de ses propres mains. Dans les Nombres, en effet, il est écrit ainsi : Et le Seigneur parla à Moïse en disant : Parle à Aaron et tu lui diras : Lorsque tu placeras les lampes de voté, c’est sur le devant du chandelier que les sept (lampes) devront éclairer. Et Aaron fit ainsi ; c’est d’un seul côté, sur le devant du chandelier, qu’il en alluma les lampes, comme le Seigneur l’avait ordonné à Moïse (Nb 8, 1-3).
Mais à nous, prêtres et évêques, le nom de prêtre et d’évêque suffit ainsi que le trône, et nous avons totalement oublié de vaquer à (notre) service. Cet exemple, à savoir d’être connu par les noms sans l’action a passé aussi à ceux qui sont laïques et si par hasard quelqu’un entre fréquemment à l’église, il se nomme σχολάστης ou persévérant, et il s’enfle et se prévaut de cette appellation, tandis que nous ne le voyons -même pas la nuit et qu’il ne va jamais avec nous aux oratoires des martyrs, dès qu’il a seulement fait avec nous les prières du soir.
Mais tu diras en tout cas que tu chantes en ton particulier. Sors donc de la ville, fais preuve de force parfaitement et conformément à la loi, et applique-toi au départ philosophique. Pourquoi mélanges-tu ensemble les deux genres de vie, celui qui est propre au monastère et celui qui est propre à la ville, qu’on ne peut pas confondre dans les œuvres ? Car tant que tu es dans la ville, tu es tenu de venir à l’église pour ne pas renier la composition et la coordination des membres, pour rendre complet en tout temps le corps du Christ (cf Ep 4, 16), lequel est l’assemblée des fidèles, pour ne pas rompre le lien grâce auquel subsiste l’union du Saint-Esprit, comme dit Paul. Ou bien ne l’entends-tu pas dire : Un seul corps (et) un seul esprit, comme aussi vous avez été appelés à une seule espérance de votre vocation (Ep 4, 4) ? Pourquoi, en te montrant, ne nous es-tu pas aussi profitable par ton exemple ? Ne penses-tu pas à mon égard que, plus que toi, je me réjouirais dans le service et la prière particulière et, séparée qui se fait dans la tranquillité ? Mais je ne trouble pas l’ordre, mais je sais distinguer les lieux et les temps, et je n’ignore ni ce que veulent la philosophie et la solitude, ni ce que promet la vie que les chrétiens mènent dans le monde ainsi que la fête et l’assemblée dans l’église qui sont communes à tous les âges. Je passe sous silence ceux qui ont choisi pour eux-mêmes la vie monastique, tant hommes que femmes, qui disent et qui écrivent dans leurs lettres et dans leurs manuscrits : « un tel qui est revêtu du sac », « une telle qui porte (des chaînes) de fer », « un tel qui est reclus », et qui oublient que le Législateur dit : la main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite (Mt 3, 3).
Telles sont l’attention et la sollicitude que nous portons sur les noms, et non sur les actions. Tous les hommes, pour ainsi dire cherchent à passer pour être tels, et non à l’être. La cause de tout cela remonte à la tête, à l’évêque, à cause duquel les autres membres aussi ont été corrompus. Car si moi je me préoccupais des actions et non des noms seulement, les autres eux-mêmes s’en préoccuperaient. Or maintenant si quelqu’un m’appelle « évêque » et non « archevêque » « ou « patriarche », s’il retranche de moi ces deux syllabes, j’en souffre comme quelqu’un dont on couperait les extrémités de membres principaux et nécessaires de son corps. Mais si je savais que, lorsqu’on désire la dignité d’évêque, on désire de belles œuvres, et que l’augmentation d’honneur est une augmentation de travaux et non une renonciation aux degrés antérieurs de la hiérarchie, nécessairement le diacre aussi saurait que, lorsqu’on désire le diaconat, on désire une belle œuvre, et il en irait de la même manière pour le prêtre également, en sorte que les fonctions honorifiques qui viennent s’ajouter ensuite et l’élévation dans l’ordre sacerdotal ne dépouillent pas celui qui est honoré et ne le privent ni le vident des degrés antérieurs.
Il faut dire, en effet, aussi à ce sujet la (parole) de Paul : Parce que nous ne voulons pas nous dépouiller, mais ; nous revêtir par-dessus (le vêtement antérieur) (2 Co 5, 4). Car ce n’est ni parce que nous avons revêtu le ministère de la prêtrise par-dessus le degré précédant, que voici que le diacre a disparu, ni non plus parce le ministère du diaconat a été ajouté, que le chantre s’en est allé et que le lecteur s’est éteint. Cette seule (personne) est tout cela, obligée d’accomplir l’œuvre propre à tout. Et si (cette pensée) était (réellement) dans notre esprit —je veux dire les comptes à rendre et le procès terrible qui aura lieu devant le tribunal du Christ— nécessairement, lorsqu’un honneur nous est ajouté, nous ne serions pas enflés par les noms ; mais, fixant les regards sur le fardeau, nous nous traînerions sur la terre et nous songerions avec tremblement : « Que nous arrivera-t-il donc de là au jour du jugement ?»
Que ferai-je donc ? Comment ne pas gémir et (ne pas) pleurer amèrement, pour n’avoir pas jusqu’ici touché aux choses qui sont devant les propylées de l’épiscopat, et mis le pied sur le seuil ? Car combien grande est la puissance de la première parole, pour ainsi dire, que nous adressons au peuple, lorsque nous crions : « La paix soit avec vous tous » ! Et combien j’en reste éloigné ! Ou plutôt, je ne me la suis même pas représentée en songe. Car, pour ce qui lui est propre, chacun doit être paisible, faisant preuve de mansuétude et de douceur envers son prochain, suivant la (parole) dite par les fils de Jacob à leur frère Joseph : Nous sommes des gens paisibles et les serviteurs ne sont pas des espions (Gn 42, 14) ; et suivant cette parole) qui est chantée par le prophète David : Avec ceux qui haïssent la paix, j’étais paisible (Ps 119, 7) ; et encore suivant ce qui est dit par Paul par manière de conseil ou d’avertissement : Courez-après la paix avec tout le monde ; et : Que la paix du Christ demeure dans vos cœurs (Col 3, 15).
Quant à celui qui annonce la paix à l’Église de Dieu, il est tenu d’être non seulement paisible, mais encore pacifique, afin que dans les cœurs de ses auditeurs il puisse faire la paix, la tranquillité et le calme de la manière (de faire). Il représente, en effet, le Christ, le grand prêtre suprême (Cf He 4, 14) selon la parole de l’économie, celui qui est médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tm 2, 5), celui qui a pacifié par le sang de sa croix, comme dit l’Apôtre, soit ce qui est sur la terre, soit ce qui est dans le ciel (Col 1, 20) ; « ce qui est sur la terre », d’une part, parce qu’il a réuni les autres peuples à Israël et qu’il a fait des deux (catégories) une seule Église, appelant également et avec un égal honneur ceux qui (faisaient partie) de ces deux (catégories) ; et « ce qui est dans le ciel », d’autre part, parce qu’il a réconcilié le Père céleste avec le genre humain tout entier, qui était son adversaire et qui était justement odieux, et qu’il a tiré du ciel les anges qui (le) glorifient : Gloire à Dieu dans les hauteurs et paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes (Lc 2, 14). C’est pourquoi, en faisant connaître que ceux qui sont pacifiques tiennent sa propre place, il disait : Heureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés fils de Dieu (Mt 5, 9), comme s’il avait dit « Parce qu’ils ma ressembleront. »
Comment donc suis-je pacifique ? Comment ferai-je la paix chez les autres, lorsque je n’ai pas procuré cette paix à moi-même, et que je n’ai pas encore obtenu que l’homme extérieur soit en paix avec l’homme intérieur, la chair convoitant contre l’esprit, et l’esprit étant en opposition contre la chair (Cf Ga 5, 17), sans pouvoir la vaincre, de sorte qu’il est submergé par le débordement des plaisirs et qu’il se laisse aller à la colère et qu’il incline vers les passions, leurs sœurs ? Où est le patriarche en cela ? Où est l’archevêque ? Que son caractère de chef se montre en son temps ! Que son caractère de chef domine les passions honteuses, et qu’il ne soit pas dominé par elles servilement ! Qu’il se soigne lui-même tout comme un serviteur, lui qui soigne les autres !
Vous voyez combien nous sommes loin de la désignation de pacifique : cette (désignation) est très vaste et pleine de beaucoup de sens divins et elle exige beaucoup de sueurs et de grands combats pour être expliquée correctement et elle est un peu ardue à comprendre. Car le pacifique qui l’est non seulement dans la parole, mais (encore) et dans la conduite et dans le regard et dans l’attitude et en ce qu’il distingue quelle est la paix véritable et quelle est celle qui ne l’est pas, prend soin de donner la paix aux autres. En effet, avoir des sentiments paisibles envers tout le monde, ce n’est pas le propre du pacifique. Comment ? Mais nullement. Car le fait de ne pas nous émouvoir et de ne pas nous élever d’une manière vive et brusque contre celui qui vit dans la débauche, si cela arrive, mais de fermer et de détourner les yeux et de tolérer les amours pernicieux de la passion, ce n’est pas le propre du pacifique, mais, au contraire, de celui qui augmente et multiplie le combat de la passion, et livre ce malheureux à une corruption complète et à la perte. Mais le fait de reprendre celui qui est tombé, de le piquer à l’aide de remèdes qui l’instruisent, de le conduire à la connaissance, d’avoir pitié (de lui) de cette façon, d’éteindre l’incendie de la concupiscence, de le délivrer et lie et le sauver de la folie, et de mettre le calme dans son âme, cela est bien véritablement l’œuvre du pacifique.
Ayant en vue cette pensée, David chantait : Que le juste me reprenne et me réprimande avec miséricorde, mais que l’huile des pécheurs n’oigne pas ma tête (Ps 140, 5). Car la miséricorde et la paix consistent en ce que tu viennes en adversaire contre les passions pour les retrancher que tu soufflettes l’arrogant et l’orgueilleux par des procédés qui humilient et que par des moyens et par des artifices remplis d’instruction et de sagesse, doucement et non tout à coup, tu lui fasses courber son haut front ; que tu ne reprennes pas l’avare, d’un coup, en une seule fois, pour lui enseigner le renoncement, mais que d’abord tu lui parles sur les procédés et les profits justes et qu’ensuite tu en tires et en extraies la matière de sa passion, et que tu l’exhortes à partager avec les indigents, et que tu lui fasses entrevoir le profit spirituel, le royaume des cieux. Mais donner le pouvoir aux passions et les passer toutes sous silence, pour les cacher en soi, c’est le propre d’une paix négative qui ne connaît pas Dieu, de la (paix) qui est la mère de la guerre et de la discorde, qui ne peut pas ne pas être divisée et ne pas chanceler elle-même d’une certaine manière car rien encore n’est bien ferme qui n’a pas de fondements en Dieu. C’est contre une pareille paix que David se prémunissait en disant : Je portais envie aux méchants, voyant la paix des pécheurs (Ps 72, 3). C’est à cela que nous conduisent aussi les paroles de notre Dieu et de notre Sauveur Jésus Christ qui a dit : Je tous laisse la paix, je vous donne ma paix ; non comme le monde la donne, je vous la donne (Jn 14, 27).
Le pacifique doit avoir également une tenue conforme aux œuvres. Car l’acception des personnes ou hypocrisie suffit à implanter dans les âmes des spectateurs un faux air de combat, à les faire tomber sur l’obstacle et à les mener dans la fosse. Car, ô un tel, lorsque tu montres par des vêtements noirs une fausse apparence de piété et que tu laisses pousser ta barbe et que tu baisses les paupières et que tu regardes vers la terre, en prenant une apparence de tristesse qui n’existe pas, tandis que tu convoites les biens d’autrui et que tu es plus prompt à les ravir que les loups de l’Arabie (Ha 1, 8), comme le dit la parole du prophète, et tandis que tu es avide d’amasser de l’argent, quelle paix donneras-tu à ceux dont tu es le chef ? Au contraire quelle guerre ne jetteras-tu pas parmi eux ?
C’est le propre du pacifique non seulement de s’ingénier à enseigner intégralement et convenablement ce qui a trait à l’enseignement de la prédication en ce qui concerne la manière de se conduire, mais encore de résoudre savamment et convenablement les (questions) qui, dans les Livres sacrés sont censées présenter à tout moment des contradictions, d’accorder les (doctrines) de l’Ancien Testament avec celles du Nouveau, comme les cordes différentes d’une seule cithare qui produisent une seule belle symphonie, et qui montrent que le Dieu des deux Testaments est un et ferment la bouche athée de Marcion et (celle) de Manès le misérable père des Manichéens. Mais tirer par les paroles de la vérité, comme par les mains, les hérésies opposées qui se dressent en adversaires les unes contre les autres et qui se détachent de chaque côté et surgissent les unes des autres par des opinions qui se heurtent, par exemple celle de Sabellius et celle d’Arius, celle d’Eutychès et celle de Xestorius, les traîner de-ci de-là et les mener à la voie intermédiaire de la foi orthodoxe dont, aveuglés, ils sont déchus et tombés, c’est encore l’œuvre du pacifique et de celui qui sait réunir sagement ceux qui sont divisés. Que Sabellius, en effet, soit couvert de confusion devant la seule essence de la Sainte Trinité, et qu’il prétexte et apporte en vain la division de la divinité qui n’existe pas ! Qu’Arius rougisse le la belle distinction des trois hypostases et, parce qu’il y a une seule et même essence, qu’il n’apporte pas la confusion ! Qu’Eutychès rejette l’imagination, en voyant qu’on confesse une seule nature de Dieu le Verbe qui s’est incarné (en prenant) la chair laquelle est de la même essence que la nôtre et est animée par une âme raisonnable et intellectuelle et qui n’est pas divisé par la dualité des natures après l’union ! Qu’il s’approche aussi et qu’il se réunisse à l’Église celui qui tremble et déraisonne dans les raisonnements horribles de Nestorius, en voyant que Dieu a souffert dans ce qui était capable de souffrir— il est clair que c’est dans la chair —et que le même est resté impassible ! Ce sont (là) les marques des pacifiques. Car anathématiser seulement d’une manière non raisonnable par ignorance et par manque d’instruction, crier en orthodoxes, s’exalter avec de grands mots, parler en maître comme des remparts d’une ville et négliger le salut des autres sans tendre la main à ceux qui sont dans l’erreur, cela n’est pas propre aux pacifiques.
Parce que moi je suis dépourvu de toutes ces belles qualités qui ont été énumérées (et) qui doivent se trouver en ceux qui se tiennent devant les propylées de la dignité épiscopale, je vous prie tous et je vous supplie de me prêter des larmes (et) des prières, afin qu’on ne me demande pas de rendre un compte déficitaire de chacun, et afin que, à quelque moment que ce soit et (même) en retard, j’aie mes regards (tournés) vers le repentir et vers une insigne conversion. Car c’est pour cette raison que je me suis servi différemment envers vous tous des choses qui ont été dites, parce que c’est sur moi que repose le risque des choses qui vous concernent tous. En faisant cela, en effet, vous recevrez la récompense d’en haut et le royaume des cieux ; puissions-nous tous l’obtenir par la grâce et par la charité du Dieu grand et notre Sauveur Jésus-Christ, à qui sied la louange, la gloire et la puissance ainsi qu’au Père et à l’Esprit saint et bon et vivificateur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !