Sur Basile et Grégoire, évêques
(Prononcée le 1er janvier 513, dans l’église de saint Ignace).
De même que le prophète David estimait que c’était un bonheur pour lui de méditer jour et nuit dans la loi du Seigneur (Ps 1, 2), de même, et davantage, c’est un bonheur pour moi, me semble-t-il, de présenter à vos esprits, pour ainsi dire à chaque heure, les souvenirs de ceux qui ont eu une belle vie en ce monde, et les triomphes de ceux qui ont combattu pour la piété ; ou plutôt, pour ceux qui réfléchissent sérieusement, c’est là également méditer dans la loi du Seigneur (Ps 1, 2). Car celui qui admire la vie de ceux qui se sont conduits selon la Loi, c’est d’une part d’une manière figurée, et d’autre part très littéralement, qu’il a admiré et la Loi et le législateur lui-même.
Qui trouverons-nous donc qui, mieux que Basile le Grand et Grégoire le Théologien, ayant vécu selon la Loi, procurent, à la Loi et au législateur, la gloire par leur souvenir, et, à nous qui nous souvenons d’eux, le profit ? Ceux-là, en effet, ceux-là étaient véritablement des pasteurs spirituels d’un troupeau spirituel, des dispensateurs des mystères (1 Co 4, 1) de l’Esprit et de vrais ministres du Dieu et Verbe et du Christ grand prêtre pour nous (cf. He 4,14), celui qui a incliné les cieux et est descendu (cf. Ps 17, 10) au point de prendre sans changement la forme d’esclave (Ph 2, 7) et de se faire homme sans changer de ce qu’il était, et qui, après son anéantissement volontaire, est retourné au ciel de manière plus sublime.
C’est pourquoi, quand après la fin de l’Économie il remontait vers les hauteurs avec son corps, les armées angéliques qui l’honoraient et l’accompagnaient, ne se contentaient pas de dire aux esprits spirituels et à leurs co-ministres : Élevez vos portes, princes, mais ajoutaient encore ces mots : Élevez-vous, portes éternelles (Ps 23, 7-9) ; or ces mots : Élevez-vous, indiquent une louange plus sublime. Car il n’est pas devenu plus haut qu’il n’est en lui-même, — que pourrait-on ajouter en effet à celui qui, dès le commencement et par essence, est parfait ; estimerait-on qu’il est devenu plus parfait ? — Mais à dire vrai, c’est dans nos esprits et dans toute la créature raisonnable qu’il en est venu à être plus sublime, après qu’en nous-mêmes et dans les armées incorporelles, il a donné une connaissance de lui-même plus sublime et plus parfaite.
En effet ces mots : Élevez-vous, portes éternelles, je les applique d’une part aux portes célestes selon un sens littéral et obvie, mais d’autre part ils élèvent celui qui les entend à une pensée supérieure. Car, c’est à toute nature raisonnable qu’elle ouvre et élève les portes intellectuelles, pour qu’elles reçoivent celui qui est plus élevé, étant donné qu’il est sublime, et qu’à son sujet elles pensent ce qui est davantage digne de Dieu et plus sublime.
Je ne sais ce que j’ai ressenti : quand en effet je me suis disposé à faire l’éloge des docteurs de l’Église, je ne sais comment, j’en suis venu à aboutir à la Théologie et au grand mystère de l’Économie. Cependant, même si j’y ai été amené involontairement, je sais que ce n’est pas de moi-même, mais par un mouvement divin, qui indique clairement que le simple fait de nous souvenir de Basile et de Grégoire le Théologien amène à la perfection l’homme qui fait mémoire d’eux ; de même qu’il est tout à fait nécessaire que ceux qui s’approchent du feu reçoivent une part en vérité de la chaleur et de la lumière qui en (proviennent). C’est là cependant ce que la parole voulait dire, à savoir qu’après qu’ils ont imité l’humilité de notre Dieu et sauveur Jésus-Christ, ils sont arrivés au sommet de la perfection.
Ils avaient en effet l’illustration de la naissance, des richesses en abondance, ils s’étaient adonnés à toute la sagesse des sages profanes, aux différents mètres de la grammaire, à l’étude d’un langage choisi et distingué, à des discours éloquents, à la rhétorique persuasive (cf. 1 Co 2, 4), aux récits d’histoire anciens et bien fondés, à la dialectique des opinions, aux énigmes philosophiques, aux définitions géométriques, aux subtiles combinaisons des nombres, à la position et au mouvement des étoiles, à tout ce qui conduit à une science de Dieu aveugle et à une connaissance des choses faussement assurée, toutefois, ils estimèrent tout cela néant (cf. Ph 3, 8) et tombèrent dans les filets de Jean et de Pierre, ces pêcheurs et ces ignorants, et ils considérèrent Paul, le fabricant de tentes (cf. Ac 18, 3), comme le docteur et le guide des paroles divines.
Après avoir appris que sans contredit le mystère de la piété est grand (1 Tm 3, 16) et avoir entendu Moïse dire : Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu, le Seigneur est un (Dt 6, 4) et après avoir, par ces mots et d’autres semblables, reconnu la seule Seigneurie et la divinité en trois hypostases du Père, du Fils et de l’Esprit Saint, ils rejetèrent le polythéisme des païens ; et dès qu’ils eurent lu ces mots : Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre (Gn 1, 1), ils se moquèrent des opinions des philosophes, l’un disant : « Le feu est le principe de ce monde », un autre : « C’est l’eau » ; un troisième : « C’est un autre élément ».
Mais, quant à l’astronomie, c’est-à-dire à la science des étoiles, ils l’estimèrent véritable et sûre, celle qui à partir de la beauté des choses visibles, fait remonter vers leur auteur (cf. Sg 13, 5), et en vertu de laquelle le divin David, après avoir considéré le Dieu de l’univers, disait : Celui qui compte la multitude des étoiles et donne à toutes leurs noms : grand est notre Seigneur et grande est sa force, et son intelligence ne peut être évaluée (Ps 147, 4-5). Ce (langage) n’est pas comme celui de ces vains astrologues qui, d’après le mouvement errant des étoiles, tressent une destinée et un sort définitif, établissent d’après elles les naissances et les événements à venir et nous privent de la Providence et de la conduite de Dieu.
Après que dans ces études et d’autres semblables, Basile et Grégoire — je prends plaisir à répéter leurs noms plusieurs fois, — eurent mené la vie « monastique », alors qu’ils étaient encore auprès de leurs maîtres à Athènes même, là où le culte des démons sévissait et où les doctrines de l’erreur étaient florissantes, ils foulèrent aux pieds le culte des démons et renversèrent l’orgueil des païens, en (montrant) la contradiction et la faiblesse de leurs doctrines païennes.
Puis, après qu’ils eurent goûté à la coupe de la vraie Sagesse, qu’ils en eurent davantage éprouvé la soif, qu’ils se furent remplis plus abondamment de ce breuvage, qu’ils se furent enivrés d’une ivresse digne d’éloge et qui ravit tout sommeil, qu’ils eurent dompté la chair par les travaux de l’abstinence, qu’ils eurent, par le frein de la chasteté, arrêté les passions ardentes et indomptables de la jeunesse, qu’ils se furent exercés à toute la pratique de la perfection, alors ils montèrent vers les sommets de la contemplation.
Lorsqu’ils eurent (enfin) reçu, outre la parole de la Sagesse, la parole de la science (cf. 1 Co 12, 8), (toutes) choses en vérité qui sont des dons magnifiques de l’Esprit, ce furent des fleuves d’eau à boire et (d’eau) vive, suivant la promesse de notre Sauveur, qu’ils firent jaillir de leur sein (Jn 7, 8) ; et celui qui ne permet pas que des villes qui sont situées sur la montagne de la perfection soient cachées (Mt 5, 14) ni qu’une lampe soit placée sous le boisseau (Mt 5, 15), après avoir enlevé le grand Basile au désert et à la vie monastique, le fit monter sur le siège de l’Église de Césarée, métropole de la Cappadoce.
De là, Basile submergea toute la terre par ses enseignements, en envoyant ici et là, comme d’une seule source, des flots qui jaillissaient sans cesse ; d’une part, en s’adressant dans ses commentaires (d’Écriture) à ceux qui étaient à l’église, d’autre part en envoyant des lettres à ceux qui étaient au loin, il appliquait la catéchèse aux paroles de la Genèse, et il enseignait la sagesse qui se trouve dans les œuvres de Celui qui les a faites ; il enseignait la théologie ; il fermait la bouche aux inventeurs des hérésies athées ; tantôt en les combattant dans l’assemblée et en les réfutant par les paroles (sorties) de sa langue, tantôt en rétorquant les paroles habiles et subtiles de ces (hérétiques) par des flèches (sorties) de son encre et de son calame, il montrait sa force et tranchait les nœuds que ceux-là estimaient impossibles à dénouer, et cela aussi facilement que Samson le naziréen, pour les liens des Philistins (cf. Jg 15, 14).
Mais Grégoire, celui qui en vérité est un théologien, reçut en charge la ville de Nazianze, qui est la plus petite des villes de Cappadoce : or non seulement il ne se jugeait même pas digne d’elle, mais il fuyait même l’honneur de l’épiscopat, non pas en le mesurant à l’importance de cette ville, mais conscient que ce pouvoir est unique et égal en honneur pour tous ceux qui exercent cette fonction sacrée, que l’on pense à une grande ville ou à une petite, il le renvoya à ceux qui ne sont pas instruits et qui sont très charnels. (?)
Mais, alors que, d’une part, l’impiété d’Arius sévissait et que l’Unique Verbe de Dieu, celui qui est engendré sans commencement et en dehors du temps et incorporellement, en tant que Verbe par le Père, elle l’avait compté au nombre des créatures et avait introduit un nouveau dieu comme auteur des mondes et des temps ; alors que, d’autre part, Macédonius en venait à des folies du genre d’Arius et transférait le même blasphème sur le Saint Esprit, (Grégoire) fut envoyé par Dieu à Constantinople, car en cette ville sévissait abondamment la pestilence de ces hérésies pernicieuses de par leur faiblesse.
Mais celui qui, de (derrière) un troupeau de brebis, avait pris David pour lui faire paître Jacob son serviteur et Israël son héritage (2 S 7, 8), celui-là conduisit aussi Grégoire, et, du bercail modeste de Nazianze, le transféra à la ville impériale. Là, après l’avoir revêtu de la plénitude de l’armure de l’Esprit (cf. Ep 6, 13), après l’avoir fait entrer dans la nuée comme Moïse (cf. Ex 20, 21) et avoir fortifié sa langue par le feu de la théologie, il fit alors trembler toute oreille et tout esprit hérétique par la sublimité prodigieuse des discours relatifs aux dogmes divins. Quand, par les paroles modestes du livre divin, il eut affermi l’intelligence des auditeurs, et dévoilé la richesse des sens dignes de Dieu qui s’y trouve, il arrêta en même temps le flux de cette langue bavarde et ennemie : nombreux en effet en ce temps étaient les sophistes pernicieux qui parlaient et écrivaient en adversaires de la vérité ; mais, à la façon d’un lion qui tombe sur une bande de renards et de boucs sauvages, il les mit tous en fuite.
Qui, en effet, entendant l’Unique Fils de Dieu dire aux apôtres : Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit (Mt 28, 19), a l’impudence de diviser l’unique essence et divinité des trois hypostases. Car s’il n’y a pas une seule divinité pour les trois, il n’y a pas non plus une seule foi, ni un seul baptême (Ep 4, 5). Et si le Père n’est ni créé ni fait, mais le Fils créé, et le saint Esprit un esclave, ils sont donc de toute manière créés, et soumis au Père, en tant que créateur et auteur. Mais comment, avec celui qui n’est pas esclave et qui par nature est libre, compte-t-il avec lui des esclaves, c’est-à-dire lui et le saint Esprit, et ordonne-t-il de croire à une égalité d’honneur entre lui et ceux-là ?
C’est par des paroles de ce genre que Grégoire, ce théologien éloquent, a triomphé, non seulement des hérésies d’Arius et de Macédonius, mais encore de toutes les hérésies, à la façon d’un vaillant jardinier qui, dès que les épines poussent, y applique la faucille et l’aiguise avec diligence. De même aussi pour nous et pour tous ceux qui viendront ensuite, que cela suffise à éliminer ce qui de nouveau surgira en tout temps ; mais c’est lui qui a été un tel premier combat tant et le premier lutteur dans le bercail du Christ, parce que durant dix ans dans la ville impériale il s’est fatigué dans les labeurs et les luttes sacrées : au début c’était dans une maison modeste qu’il parlait à ces orthodoxes qui étaient très peu nombreux ; il a réduit à néant nombre d’hérétiques ; il a fait passer à la foi orthodoxe, comme on traverse l’eau courante ; après les persécutions, après avoir supporté toutes sortes de maux, après avoir été lapidé bien des fois ; alors que la langue de l’adversaire avait été affaiblie mais que leur main était encore armée ; après qu’il fut placé sur le siège (épiscopal) : alors que tous les fidèles, prêtres aussi bien que ceux qui étaient dans le peuple, l’eurent pris de force et fait monter de force sur le siège, ils mirent le comble à cet honneur, l’agréèrent et lui donnèrent le prix de ses peines : il rejetait loin de lui cet honneur et regardait vers Nazianze. Quand, au concile de Constantinople, les saints Pères furent alors réunis au nombre de cent cinquante-cinq, il prononça un discours, disant : Renvoyez-moi à la vie, au désert et à Dieu ; imitant ainsi la pauvreté volontaire de son Maître, qui, alors qu’il est l’auteur du ciel, roi et Dieu de toutes les choses visibles et invisibles, a pris sur lui à cause de nous d’être inscrit dans la maison de ses ancêtres de Bethléem et de Nazareth.
Sommes-nous dignes alors de (délier) la chaussure (cf. Mt 3, 11) de ces gens-là, ou même plutôt de (fouler) la terre qu’ils foulaient, nous qui brûlons de désir pour les premières places et pour les premiers honneurs (cf. Mt 23, 6), qui nous gargarisons à gorge déployée de (notre) siège apostolique, qui relevons le front plus ou moins haut, qui gonflons les joues, qui crachons à profusion et marchons sur la pointe des pieds ? Mais peut-être même trouvons-nous pénible de fouler le sol, et nous laissons-nous porter en triomphe sur de grands ânes, au pelage de belle couleur, en avançant comme sur des chars, alors que nous recevons les honneurs d’une foule de gens qui marchent devant, derrière et à nos côtés ; je ne dis rien de ces flatteries auxquelles chaque jour nous nous complaisons. Car ce grand mot d’honnêteté est méprisé, l’appellation de piété est suspecte et donc prise pour un outrage, mais c’est réussir que de s’insinuer en public en rampant, quitte à être, ensuite peu après, condamnés, et, comme les rois de la terre, nous aspirons à des titres réservés à la divinité (cf. Mt 23, 27).
Donc, en général, ce n’est ni pour l’utilité ni pour la convenance que j’espère cette charge pour moi, et je ne peux pas, selon l’opinion reçue, être fier d’un siège aussi exalté, mais certes je déplore au fond de moi-même qu’il n’y a en moi nulle trace de perfection apostolique, mais je suis tourmenté de douleurs : je ne tremblerai pas de toucher seulement ce siège sacré, mais plutôt au contraire d’y souffrir quand je siégerai dessus.
Car celui qui veut se glorifier des honneurs apostoliques et des juridictions, qu’il se conduise comme un apôtre et qu’il brûle de zèle dans les périls pour la religion ; sinon, qu’il soit tourné en ridicule, parce qu’il revêt une peau de lion, et qu’il n’est qu’un sépulcre rempli d’ossements morts, n’ayant, en fait de blancheur, que la couleur de la chaux (qui le recouvre).
Comment en viendrons-nous au même état, moi et Ignace le Théophore, celui sur le siège duquel j’ose m’asseoir ? Est-ce que l’eau ne diffère pas du feu ? Ainsi, ma vie dissolue ne ressemble pas à la vie ardente et céleste de celui-là. Car, la perfection d’Hippolyte, évêque et martyr, je la passe sous silence comme inaccessible, cette (perfection) que la ville des Romains nous a envoyée, en rétribuant cette ville amie du Christ (Antioche), pour l’aide donnée par Ignace parti là-bas à son secours, puisqu’il y a souffert le combat du martyre et qu’il en a fortifié et raffermi les chrétiens. Comment donc ne me faut-il pas me lamenter sur moi-même, d’avoir part à la même dignité ?
Fuyons donc la vaine gloire, ô amis et frères, et à toute heure connaissons nous nous-mêmes. Car ceux qui se connaissent sont des sages, comme dit le proverbe, et méprisons ces honneurs d’ici-bas qui passent, et regardons vers ceux qui sont à venir et qui ne disparaissent pas. Voici en effet Basile et Grégoire ces théologiens : ils ont considéré ces honneurs éphémères et, estimant qu’ils n’étaient pas dignes de l’honneur de celui en qui ils avaient mis leur foi, après y avoir échappé ici-bas, ils sont devenus évêques et docteurs de toute la terre.
Vous voyez que de nouveau on nous ravit notre propension à la violence en paroles ; et comme nous abandonnons les éloges, nous nous tournons à enseigner une réforme concernant la conduite de la vie et la connaissance de nous-mêmes ; mais ne craignez pas ce qui est cher à ceux qui reçoivent des éloges et qui estiment que cet éloge est leur bien propre, mais qu’il conduit à un progrès. Puissions-nous le mériter, nous tous et en toutes choses, par la grâce et la charité de notre grand Dieu et sauveur Jésus Christ, à qui sied la gloire avec le Père et l’Esprit Saint maintenant et en tout temps et pour les siècles des siècles ! Amen !
Fin de saint Mar Sévère sur Basile et Grégoire.