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HOMÉLIE 89

SUR LA PARABOLE (RAPPORTÉE) DANS LE SAINT ÉVANGILE DE LUC, DONT VOICI LE DÉBUT : UN HOMME DESCENDAIT DE JÉRUSALEM À JÉRICHO ET TOMBA PARMI DES BRIGANDS (Lc 10, 30). Et IL Y A UN REPROCHE) A l’ADRESSE DE CEUX QUI, COMME C’EST l’HABITUDE AU MILIEU DU JEUNE, NE JETÈRENT PAS DES MORCEAUX DE TOILE POUR SOIGNER CEUX QUI SONT TOURMENTÉS PAR LES ULCÈRES DE LA LÈPRE OU DE QUELQUE AUTRE AFFECTION.

J’ai beaucoup souffert en mon âme, j’ai été profondément blessé, j’ai été plongé dans la douleur, vous ayant vus, le dimanche qui a précédé celui-ci, écouter avec indifférence la sainte et divine lecture de l’Évangile et passer par-dessus la puissance de ce qui est écrit (que vous avez entendu) purement et simplement avec les oreilles, sans avoir appliqué en même temps votre cœur aux paroles mêmes. Mais, afin de ne point rendre pénible ma parole en insistant dès le début sur les reproches, je vous rappellerai d’abord ce qui a été lu et, autant que je le peux, je vous l’expliquerai avec mesure ; ensuite, j’en arriverai aussi à ce que mon accusation vous reproche, en vous amenant par persuasion à ce qui est parfait comme des frères, mais non pas en me jetant ou en fonçant sur vous comme sur des coupables à la manière d’un juge.

Voyons donc quelles étaient les paroles des Evangiles et comprenons quelle était la signification qui s’y trouvait placée. Un νομικóς, c’est-à-dire celui qui méditait les commandements de la Loi de Moïse et promettait de les enseigner à ceux qui ne (les) savaient pas, interrogeait Jésus, afin de l’éprouver : Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle (Lc 10, 25) ? Après que notre Sauveur eut dit : « Ceci est écrit dans la Loi », et qu’il eut ajouté : Qu’y lis-tu (Lc 10, 26) ? afin de montrer (sa) vanité, puisque d’une part il lisait pour les autres et que d’autre part il ne comprenait pas pour lui-même, celui-ci, s’élevant encore par fierté, énonçait les commandements avec sa langue, en ouvrant toute grande sa bouche d’une manière très grave et en disant : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toutes tes forces, de toute ton âme et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même (Lc 10, 27 ; Dt 6, 5 ; 11, 13 ; Lv 19, 18). Après qu’il eut répété ces (commandements) avec un esprit hautain, Jésus, le docteur sage et notre Dieu, usant et de douceur et de reproche, lui commandait de faire ce qu’il avait dit, en disant : Tu as bien répondu, fais cela et tu vivras (Lc 10, 28).

Mais, lorsque le docteur de la Loi interrogeait de nouveau, comme s’il eût pris pour prétexte le désir de s’instruire, il demandait : « Qui faut-il regarder comme le prochain (cf. Lc 10, 29) que la Loi commande à tout homme d’aimer comme soi-même ? » Et alors notre Sauveur, mettant sous forme de parabole la réponse même à cette question dit : « Un homme allait d’une ville à une autre ville ; ayant été attaqué par des brigands, il fut pris ; et, après avoir été dépouillé de ses vêtements et couvert de blessures et en vérité n’être devenu qu’une plaie, il gisait à demi mort. Un prêtre vit cet (homme) et s’étant détourné passa outre. Un lévite le vit, mais ne lui donna aucun soin ; et, demeurant impassible et n’éprouvant aucune douleur, il alla au-delà de ce spectacle qui devait exciter une pitié plus grande que tout. Or un Samaritain qui était en route se trouva en face de lui ; et c’est non pas avec les yeux, mais c’est surtout avec les pensées et la miséricorde de son cœur qu’il regarda attentivement celui qui était étendu à terre. S’étant mis à genoux près de lui, il appliqua à ses plaies des soins convenables, y versant du vin et de l’huile et les serrant soigneusement avec des bandelettes. Et l’ayant mis sur un âne, il le conduisit à une hôtellerie et il lui fit témoigner là beaucoup de sollicitude (cf. Lc 10, 30-35).

 « Dis maintenant, sans me regarder avec des yeux scrutateurs et mauvais, ô docteur de la Loi, qui pour toi est le prochain, mais qui pour celui qui avait besoin d’être bien traité est par les faits mêmes devenu le prochain ? Toi, en effet, souvent tu penses par ignorance que celui qui participe à la même religion ou à la même nationalité que toi est ton prochain ; et moi, je dis et je définis que celui qui participe à la même nature et est homme est le prochain. Comme tu le vois, en effet, celui qui levait le front par suite de la ressemblance (qu’il avait) avec une personne (revêtue) du sacerdoce et celui qui tirait vanité de son appellation de lévite et  remplissait les fonctions du ministère sacerdotal en exerçant le sacerdoce selon la Loi, lesquels se vantaient également, comme tu le fais aussi, de connaître les commandements divins, ne pensèrent pas même que celui qui était de la même race (qu’eux), qui était nu, qui était couvert de blessures incurables, qui était étendu à terre, qui allait mourir aussitôt, était homme ; mais ils le méprisèrent ainsi qu’une pierre ou un morceau de bois jeté en vain. Et le Samaritain, lui qui ne connaissait pas les commandements de la Loi, lui qui auprès de vous a la réputation de fou et d’ignorant — car c’est ainsi qu’a parlé même un sage : Ceux qui sont établis dans la montagne de Samarie (et) les Philistins et le peuple fou qui habite à Sichem (Si 50, 28) — reconnut la nature (humaine) et comprit qui est le prochain, et celui qui pour vous, juges, est très éloigné est devenu tout proche pour celui qui avait besoin d’un remède. Ne renferme donc pas dans une petitesse judaïque et dans des mesures étroites la définition du prochain, en pensant que les parents de ta race, comme dit le prophète Isaïe, sont seuls tout proches (cf. Is 68, 7) ; car toute personne à laquelle étend l’esprit de charité est le prochain. »

C’est selon ce sens simple et qui est sous la main que les (paroles) de la parabole placée devant nous ont donc cette signification et (cette) interprétation qui s’adapte et convient aux paroles mêmes à ne voir que l’extérieur et la surface ; mais il y a en elles une contemplation profonde et très mystique pour ceux qui peuvent considérer spirituellement les expressions mêmes, autant qu’il est possible de la saisir ; car chacune d’elles est pleine, et comme grosse de sens, parce que tel est aussi le genre des paraboles d’une part de manifester et de montrer un petit nombre de choses qui sont claires pour tout le monde et par là compréhensibles et qui attirent à elles les auditeurs et d’autre part d’en cacher et d’en dissimuler selon des sens (divers) un grand nombre qui aiguillonnent le désir de les rechercher. C’est pourquoi les disciples eux-mêmes avaient coutume de dire à notre Sauveur : Explique-nous la parabole de l’ivraie et du champ (Mt 13, 36) ; Pierre a dit de même : Commente-nous cette parabole (Mt 15, 13) ; une autre fois encore, comme tous les disciples avaient posé la question : Pourquoi parles-tu en paraboles aux foules ? Jésus lui-même répondait : C’est à vous qu’il a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux (Mt 13, 10-11). Par conséquent, à l’occasion de cette parabole qui est sous la main et que nous nous proposons de commenter, courons aussi vers le (côté) mystique et caché de (ces) sens, en demandant à l’Esprit divin, qui distribue à chacun les (dons) particuliers et propres comme il veut (1 Co 12, 11), qu’il nous révèle selon la mesure de notre faiblesse (les pensées) qui peuvent (l’être) et qu’elles soient profitables pour ceux qui les recevront, sans les blesser par leur élévation.

Quelle est donc l’histoire propre de la parabole ?

Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho (Lc 10, 30). C’est avec raison que (notre Sauveur) s’est servi de la désignation du genre et qu’il n’a pas dit : « On descendait », mais : un homme (descendait). En effet, il était question de l’humanité tout entière ; en vérité, par le fait de la transgression du commandement par Adam, elle est tombée de la demeure du Paradis laquelle est haute, élevée, calme, exempte de passion et divine et laquelle en cette occasion a été nommée très justement Jérusalem — ce qui signifie la paix de Dieu —jusqu’à Jéricho qui est (une ville) située dans une vallée, basse et étouffée par la chaleur et qui fait connaître que la vie des passions de ce monde sépare de Dieu, entraîne vers le bas, cause de l’étouffement par l’ardeur des désirs honteux, produit de l’angoisse et détermine la mort.

Une fois que l’humanité s’est laissé tomber jusqu’à cette (vie), qu’elle a été renversée et entraînée en bas et que peu à peu elle a été menée ensuite jusqu’aux parties les plus inférieures, ainsi que je l’ai dit, une réunion de démons barbares l’a attaquée à la façon d’un parti de brigands ; (ces démons) la dépouillèrent des vêtements de la perfection, sans lui laisser aucun vestige ni de la force, ni de la chasteté, ni de la justice, ni de la sagesse, ni de rien de ce qui représente l’image divine ; et ainsi, par les blessures répétées des divers péchés, ils l’égorgèrent et la tuèrent, pour le dire brièvement, la laissant à demi morte. Et ceci en vérité montre bien que toute l’histoire regarde la contemplation ; car les brigands et les voleurs ont l’habitude de causer d’abord des blessures afin de dépouiller ensuite de ses vêtements le blessé qu’ils ont affaibli ; c’est pourquoi, dès qu’ils sont en possession des vêtements, ils n’ont plus la plupart du temps aucun motif de blesser ensuite. Mais les démons, les brigands intellectuels, n’ont pas du tout la facilité de blesser, s’ils n’enlèvent d’abord les vêtements des vertus, et après cela ils blessent sans pitié et à la mort ; car ce ne sont pas (nos) vêtements, mais en vérité c’est notre perte et notre mise à mort qu’ils désirent ; c’est pourquoi Notre-Seigneur a dit avec sagesse : Ils le dépouillèrent ; et ensuite : Ils le blessèrent (Lc 10, 30).

Quand donc l’humanité était étendue à terre — et voici il s’en fallait de peu qu’elle n’eût perdu connaissance et qu’elle ne fût mourante — la Loi donnée par l’intermédiaire de Moïse la vit ; celle-ci, en effet, est marquée ensuite par le prêtre ainsi que par le lévite ; car la Loi est le docteur du sacerdoce lévitique. Mais d’une part elle la vit, et d’autre part elle manqua d’énergie et de force, elle ne fut pas capable d’amener une guérison complète et elle ne releva pas (l’humanité) qui était étendue à terre ; et, ayant manqué d’énergie, elle partit nécessairement à la suite de (cette)démarche sans résultat. Car c’est par son intermédiaire, ainsi que dit Paul, qu’on présentait des sacrifices et des offrandes qui ne pouvaient pas rendre parfaits sous le rapport de la conscience ceux qui faisaient ce ministère (He 9, 9), parce qu’il était également impossible que le sang des taureaux et des boucs enlevât complètement les péchés. C’est pourquoi Notre-Seigneur n’a pas dit : « Le prêtre — et : Le lévite — ayant vu l’homme à demi mort qui était étendu à terre, (le) dépassa » ; mais : Il se retourna à l’opposé (Lc 10, 31-32). « II ne le dépassa pas, dit-il, en le laissant de côté sans le voir ; mais il se tint debout (près de lui) et le vit, il pensa à le guérir et le toucha, et, s’étant trouvé impuissant pour la guérison et ayant été vaincu par la gravité des blessures, c’est-à-dire des passions, il revint en arrière en courant ; » car c’est ce que montre la (parole) : Il se retourna à l’opposé.

Enfin un Samaritain qui était en route vint là où il était et, l’ayant vu, eut pitié de lui ; s’étant approché, il le soigna en versant du vin et de l’huile et en bandant ses plaies (Lc 10, 33-34). Et ici c’est justement que le Christ s’est lui-même appelé « Samaritain ». Parce qu’il s’adressait, en effet, à un docteur de la Loi qui se glorifiait en lui-même grandement de la Loi, il s’appliqua à montrer par ce qui était dit que ce n’est ni le prêtre, ni le lévite, ni, pour parler en général, ceux qui croyaient se conduire d’après les commandements de Moïse, mais que c’est lui-même qui est venu accomplir la volonté de la Loi et montrer par les faits mêmes qui en vérité est le prochain et quelle est la (parole) :  On aimera ce (prochain) comme soi-même », lui a qui les Juifs disaient en l’injuriant : Tu es un Samaritain et tu as un démon (Jn 8, 48), lui qu’ils accusaient fréquemment de violer la Loi.

Et dans un autre sens il n’est personne qui ne trouve que cette désignation de Samaritain appliquée au Christ ne convienne pas, bien que n’importe comment elle paraisse être injurieuse. En effet, quand l’Assyrien Salmanasar eut emmené Israël en captivité et l’eut déporté sur le bord des fleuves de Médie, ainsi qu’il est écrit au IVe (livre) des Rois, il envoya de Babylone des habitants du pays à la place des captifs et il les établit dans ces villes. Et parce que les lions les faisaient mourir sous prétexte qu’ils ne vivaient pas dans les habitudes ancestrales de ceux qui se conduisaient selon la Loi de Moïse, il envoya un homme pris parmi ces captifs — celui-ci était du nombre des prêtres — qui leur apprenait ces habitudes, et de la sorte (les Babyloniens) occupèrent ces villes, en s’appelant « Samaritains » en tant qu’ils étaient les gardiens du pays, parce que en vérité « garde » et « gardien » se nomment également « schomer » dans la langue hébraïque (cf. 4 R 17, 6. 25-28). Et qui contesterait que le Christ ne soit le vrai gardien de toute la terre et qu’il ne possède l’univers, lui en qui nous aussi nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes (Ac 17, 28) ?

Mais il faut savoir que quelques-uns disent qu’on appelle « Samaritains » ceux qui habitent le pays d’Israël pour un autre motif encore, à savoir parce qu’ils occupent la montagne de Samarie qu’avait acquise Amri, roi d’Israël, après l’avoir achetée pour deux talents d’argent de Somer, le propriétaire de la montagne, ainsi qu’il est écrit (cf. 3 R 16, 24).

Nous cependant qui (voulons) tirer de ce mot un sens qui convienne à ce que nous nous sommes proposé de commenter, ne discutons pas au sujet de la signification variable ou de la raison en vertu de laquelle cette appellation a été donnée ; car il y a dans chacune de ces (significations) quelque chose qui puisse convaincre et qui soit vrai en même temps.

Ce Samaritain qui était en route — c’est le Christ — vit donc celui qui était étendu à terre. Car il s’était vraiment mis en route, et il ne passait pas outre, parce qu’il prenait pour prétexte de la route le fait même de nous visiter (Lc 1, 68. 78), nous et pour qui il est descendu sur la terre et auprès de qui il a séjourné. En effet, il n’a pas seulement été vu, mais il a également vécu avec les hommes (cf. Ba 3, 38), lorsqu’il s’est fait homme en vérité et en dehors de (tout) changement et de (toute) imagination. Car c’est le propre des médecins vrais et charitables de vivre en compagnie de (leurs) malades et de ne pas s’en éloigner avant leur retour à la santé.

II suit de là qu’il versait également, du vin, (à savoir) la parole qui instruit et reprend sur les plaies ; il nous a aussi, en effet, donné à boire du vin de pénitence (cf. Ps 59, 5), comme dit le prophète des Psaumes. Parce que nous ne pouvions pas en vérité le supporter sans mélange — car la gravite, la malignité et l’état incurable des blessures ne supportaient pas une (si) grande âcreté — il y mêla de l’huile. C’est pourquoi il se mettait à table aussi avec les pécheurs et avec les publicains, et aux pharisiens qui aimaient les blâmes, qui l’accusaient et qui lui faisaient un reproche de sa charité il disait : Allez, apprenez ce que signifie : Je veux la miséricorde et non les sacrifices (Mt 9, 13).

Celui donc qui avait été l’objet d’une telle sollicitude au point de vue des soins, il le chargea encore, est-il dit, sur une bête de somme. Parce que en vérité, ainsi qu’il est écrit, l’homme, lorsqu’il était en honneur, ne s’est pas montré intelligent, mais qu’il s’est assimilé à la bête insensée et lui est devenu semblable (Ps 48, 13. 21) et qu’il s’est rendu malade de toute la concupiscence bestiale et impure, après s’être fait les prémices de notre race, le Christ, qui ne connait pas le péché, a d’abord montré en lui-même que nous sommes montés et que nous nous sommes élevés au-dessus de ces passions bestiales, une fois que nous les avons foulées aux pieds ; lui-même, en effet, il a pris nos infirmités et il a porté nos maladies (Is 53, 4). C’est pourquoi il a dit : « Celui qui avait obtenu ces soins, il l’a fait monter sur son âne » ; car c’est en lui-même qu’il nous portait, parce que nous sommes les membres de son corps (Ep 5, 30).

Mais de plus il l’a également conduit à l’hôtellerie (Lc 10, 34). Et il appelle πανδοχεῖον c’est-à-dire hôtellerie — ce qui se traduit par « (lieu) recevant tout » —l’Église qui est devenue capable de recevoir et qui héberge tous les hommes. En effet, nous n’entendons plus selon l’étroitesse de l’ombre légale et du culte figuratif : L’Ammonite et le Moabite n’entreront pas dans l’Église du Seigneur (Dt 23, 3 ; cf. 2 Esd 13, 1) ; mais (nous entendons) : Allez, enseignez toutes les nations, en les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (Mt 28, 19) ; et : En toute nation, celui qui craint (Dieu) et pratique la justice est capable d’être reçu par lui (Ac 10, 35).

Et, une fois qu’il l’eut conduit à l’hôtellerie, il lui fit témoigner une sollicitude plus grande (Lc 10, 34). En effet, après que l’Eglise eut été formée de la réunion des nations qui mouraient dans le polythéisme, c’était le Christ lui-même qui habite en elle et qui s’y promène (cf. 2 Co 6, 16), comme il est écrit, et qui accorde toute grâce spirituelle.

II suit de la qu’il avait donné aussi deux deniers à celui qui se tenait à la tête de l’hôtellerie (Lc 10, 35) — comprenons que celui-ci symbolisait les Apôtres, ainsi que les pasteurs et les docteurs qui leur succédèrent lorsqu’il montait au ciel — en lui ayant enjoint l’ordre d’avoir une sollicitude toute particulière pour le malade, et qu’il ajouta : Si tu dépenses quelque chose de plus, je te paierai, quand je reviendrai. II appelle « deux deniers » les deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau, celui-là donné par l’intermédiaire de la Loi de Moïse et des Prophètes et celui-ci donné par l’intermédiaire des Évangiles et des commandements des Apôtres, qui tous les deux appartiennent à un seul Dieu, qui comme les deniers portent une seule image de ce seul roi d’en haut et qui par les paroles saintes impriment et marquent dans nos cœurs la même effigie royale, parce que en vérité c’est également un seul et même Esprit qui les a prononcés.

Périsse Manès et, avant lui, (périsse) Marcion, les athées, qui partagent ces (Testaments) entre des dieux différents ! En effet, ces deux deniers appartenaient à un seul roi et ils ont été donnés par le Christ au même moment et avec le même honneur à celui qui se tenait à la tête de l’hôtellerie. Après que les pasteurs des saintes Églises les ont reçus, qu’ils les ont augmentés par leurs enseignements au prix de travaux et de sueurs, qu’ils (les) ont dépensés d’eux-mêmes et que par la dépense ils les ont plutôt accrus — car tel est l’argent intellectuel, qui est la parole de l’enseignement, qu’il ne diminue pas par les dépenses, mais qu’il se multiplie et s’accroît — lorsque Notre-Seigneur reviendra au dernier jour, chacun d’eux lui dira : « Seigneur, tu m’as donné deux deniers ; voici, après (les) avoir dépensés de moi-même, j’en ai gagné deux autres par lesquels j’ai accru et multiplie le troupeau » ; et comme réponse (le Christ) lui dira : C’est bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton Seigneur (Mt 25, 22-23).

Après avoir donc lu cela autrefois selon la tradition des Pères — car j’en arrive maintenant au sujet du reproche — le prédicateur sacré vous a lancé un appel, en vous pressant de payer par de petits morceaux de toile la venue du Christ qui est si grande, en faveur des soins et du soulagement de ceux qui souffrent du mal de la lèpre et dont le corps est enveloppé par la pourriture et par la mauvaise odeur ainsi qu’un tombeau en marche ou de ceux qui sont affligés de quelque autre maladie. Pour le dire brièvement, personne parmi vous n’a semblé avoir entendu cet appel, si ce n’est que par hasard une ou deux bonnes femmes, ayant jeté des pièces et des restes sales et très déchirés (pris) à des vêtements vieux et usés, ont jugé avoir satisfait à la loi et que, faisant semblant d’une manière hypocrite seulement de jeter des morceaux, elles accomplissent l’(obligation) habituelle.

Et pourtant, après la Loi et les Prophètes, le Christ ne nous a pas laissés de côté, alors que nous n’avions plus d’espoir et que déjà nous avions été comptés parmi les mourants. Mais il est descendu de la hauteur, lorsqu’il a participé à la même essence que nous à l’exception du péché et qu’il s’est soumis à se faire homme sans changement, afin qu’il acceptât également l’épreuve de la croix, de la sépulture et de la descente au Schéol, et cela alors que par nature il est Dieu — tandis que, par là même qu’il s’est fait homme, il a enduré tout cela — et qu’il a passé d’une manière impassible par tous ces (états) d’où il fallait nous faire monter, nous qui étions tombés, nous dont les os étaient dispersés près du Schéol (Ps 140, 7), ainsi que le dit le prophète David. En effet, parce que nous ne pouvions pas nous tenir debout, enterrés que nous étions par hasard en bas — et pourquoi dire : nous tenir debout ? — parce que nous ne pouvions pas seulement lever un œil vers le ciel, c’est lui-même qui, comme dit Paul, après être descendu dans les régions inférieures de la terre (Cf Ep 4, 9), en a tiré ceux qui n’avaient absolument aucun espoir de salut, lorsqu’il est devenu tout proche de ceux qui étaient très éloignés. C’est pourquoi il interroge ce docteur de la Loi, en lui montrant l’immensité de cette charité qui dépasse tout : Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé parmi les brigands (Lc 10, 36) ?

Mais nous qui entendons ces (paroles), ou plutôt nous qui avons été jugés dignes de ces (paroles), nous ne lui avons donné aucun morceau de toile même usé. Car celui qui demandait était celui-là même qui disait : En vérité, je vous le dis, toutes les fois que vous avez fait (ces choses) à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous (les) avez faites (Mt 25, 40). En effet, dis-moi, comme nous proclamons heureux Joseph, (l’homme) d’Arimathie, le conseiller, qui demanda à Pilate de lui permettre d’ensevelir le corps vivifiant de Jésus et qui l’a ainsi recouvert d’un manteau de toile ! Et nous oublions qu’ayant, nous aussi, la possibilité d’obtenir le même honneur et les (mêmes) remerciements que lui ou de plus grands que lui, toutes les fois qu’il est maintenant en notre pouvoir de soulager le Christ rempli d’ulcères et blessé, nous nous privons nous-mêmes de ces faveurs insignes et nous repoussons loin de nous un aussi grand avantage. Mais, si un roi faisait un séjour chez nous, nous lui donnerions tous les vêtements que nous aurions à la maison ainsi que les habits de soie que nous sortirions des coffres à l’occasion, afin qu’il s’y enveloppât, qu’il marchât dessus, qu’il s’en servit contrairement à la bienséance et même qu’il les emportât, (et cela) dans l’espoir de quelque honneur temporaire. Et le Christ, le roi des esprits supérieurs, des puissances et des armées (célestes), qui se présente à nous blessé dans tout son corps et (qui) pour un petit morceau (de toile) promet de donner le royaume des cieux, s’en va sans qu’on lui ait rien fait. Voyez la grandeur et la nature de votre folie, et penchez-vous vers celui qui est de notre race et qui souffre d’un mal.

Que personne ne me dise que le jour où il fallait jeter les morceaux (de toile) est passé ! En effet, si dans la Loi il y avait le commandement de faire la Pâque le premier mois (en usage) chez les Hébreux et si quelqu’un, s’étant abstenu de la solennité pour un motif convenable et juste, pouvait offrir le sacrifice de la Pâque au second mois (cf. Nb 9, 10-11), comment n’est-il pas déraisonnable que, lorsqu’il s’agit de la commisération où n’importe quel temps est convenable et opportun, nous soyons retenus et empêchés de (faire) ce qui convient parce que le jour est passé, quand les Livres sacrés disent : N’empêche pas de faire le bien à celui qui est dans le besoin, (ni) de lui venir en aide lorsque c’est en ton pouvoir ; ne dis pas : Va et reviens demain et je te donnerai, lorsque tu peux faire le bien (Pr 3, 27-28 ; 27, 1) ? Car tu ne sais pas ce que produira le jour qui suit. Ne renvoyez donc pas mes paroles à l’année suivante, mais imaginez-vous que c’est aujourd’hui que tombe le dimanche qui est passé. Et que chacun de vous jette la serviette suspendue à son cou avec laquelle on a coutume de se moucher ; et toi, femme, fais plaisir au Christ en donnant le linge que tu ramènes sur la main. Ces objets, en effet, ne valent que peu d’oboles ; mais ils procurent une récompense céleste et ils délivrent de toute maladie et de (toute) blessure et vous-mêmes et vos enfants dont le salut, je le sais bien, vous préoccupe beaucoup. Car, si vous retournez dans vos maisons sans ces (morceaux) de toile dont il a été question, vous aurez une foule d’anges qui entrera avec vous et qui gardera votre maison et aussi le Christ lui-même tout entier, le Seigneur des anges, qui sera à l’intérieur (de vos demeures).

Après avoir fait cela, ne croyez pas avoir fait quelque chose de grand. En effet, Gédéon — c’est un juge d’Israël — ayant vaincu les Madianites ou Ismaélites qui avaient marché en armes contre lui, dit aussi après la victoire à ceux qui avaient été sauvés par lui et qui s’étaient rangés avec lui en ordre de bataille : J’ai une demande à vous faire : Donnez-moi chacun un anneau de votre butin ; les ennemis avaient beaucoup d’anneaux, car ils étaient Ismaélites. Ils lui dirent : Nous (les) donnerons. Et chacun étendit son manteau et y jeta un anneau d’or de son butin (Jg 8, 24-25). Si donc ceux-ci donnèrent une telle quantité d’or au chef du combat, et cela lorsqu’ils s’étaient rangés avec lui en ordre de bataille, parce qu’ils avaient échappé à une servitude temporaire, est-ce grand chose pour nous de donner un petit nombre de (morceaux) de toile au Christ, à celui qui a délivré toute notre race du Calomniateur et des démons, (ces) ennemis irréconciliables et implacables, et a gagné le combat que nous ne pouvions remporter, à celui que les armées qui sont dans les cieux ont aussi reconnu revenir du combat et avoir remporté la victoire, lorsqu’après la passion salutaire et la résurrection il est parti vers les hauteurs, en disant : Le Seigneur est puissant et fort, le Seigneur est, fort dans le combat (Ps 23, 8). En effet, il a percé avec (sa) croix le prince des ténèbres et de la méchanceté ainsi que sa milice méchante et il les a également donnés en spectacle, ainsi que dit Paul, lorsque par lui-même il les a couverts de mépris en toute liberté (Cf Col 2, 14-15). C’est à lui que sied la louange et la puissance avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

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