SUR LE CARÊME, QUI EST LA QUATRIÈME (SUR CE SUJET).
(Voici) que le jeûne se présente devant nous en ce moment (comme) une porte glorieuse et très royale (et) grâce à lui il est permis à celui qui entre par elle de voir le roi de gloire (cf. Ps 23, 7. 9), notre Seigneur et notre Dieu Jésus-Christ, autant qu’il est possible aux hommes de le voir ; et c’est très juste. Heureux, dit-il, en effet, ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu (Mt 5, 8). Or qu’y a-t-il qui puisse ainsi purifier comme le jeûne, qui d’une part refroidit et engourdit les désirs ardents de la chair et d’autre part lave l’homme intérieur de toute tache, en sorte que l’intelligence devienne brillante et nette, qu’elle soit délivrée des anciennes ténèbres, qu’elle se tienne au-dessus de la matière qui attire vers le bas et qu’elle soit préparée pour comprendre les choses supérieures et célestes ? Il en résulte que nous nous approcherons de Dieu, que nous mesurerons et apprécierons le créateur d’après ses œuvres, que nous serons complétés et nourris par ces pensées qui en vérité entretiendront notre vie et notre respiration, que nous ne nous imaginerons absolument rien autre chose que Dieu seul et que nous nous écrierons avec le prophète des Psaumes : Mon âme s’est attachée à toi et ta droite m’a soutenu (Ps 62, 9). En effet, lorsque quelqu’un s’attache par la pureté à celui qui est pur, c’est par la main de celui-ci qu’il est dès lors conduit, en ne se laissant pas aller vers le bas et en n’étant plus mené par aucune des choses qui se traînent sur la terre.
Courons donc vers cette porte, et par tout moyen et par (tout) artifice de réflexion rendons-nous-la accessible — et non seulement cette (porte), mais encore une large place — en ne tolérant absolument rien de tout ce qui pourrait l’obstruer, et plutôt au contraire en balayant (ces ordures) et en les jetant dehors quelque part et (même) très loin. Combien n’est-il pas absurde, en effet, que, lorsqu’un roi va venir dans une ville, on nettoie avec soin aussi les rues, les places, les portiques et les devants de porte et que tous les hommes d’une manière générale (sans distinction) de sexe, ni d’âge accourent en foule à son entrée, très splendidement vêtus chacun selon ses moyens, afin de ne pas le rencontrer contrairement aux convenances et de ne pas manquer de le voir, et cela alors qu’il n’y a absolument aucun avantage qui passe dans l’âme, si ce n’est seulement un trompe-l’œil qui cause de la joie comme un songe et qui en vérité passe en même temps qu’il a paru, et que nous qui n’attendons pas un passage de roi qui s’avance sur la terre, mais qui devons-nous élever vers le roi des cieux par la porte royale du jeûne, ainsi que je l’ai dit, nous apportions du dédain et nous soyons tournés vers le ventre et vers les appétits de la gourmandise qui conviennent aux esclaves, sans couper de toute (notre) force et de toute notre puissance ce qui nous embarrasse et nous empêche de monter, à la pensée que nous allons jouir seulement de la vue pure et simple, mais de la société même, de la compagnie et de la familiarité de ce roi et de ce seigneur des seigneurs, qui seul possède l’immortalité et habite dans une lumière inaccessible (1 Tm 6, 15-16), dont la gloire et la puissance également sont éternelles et séculaires, que nous devons voir par les yeux purs de l’esprit lorsque nous célébrerons la fête adorable et glorieuse de la passion et de la résurrection ?
II n’est pas assis sur une paire de mulets blancs, ni sur un char d’or et incrusté de pierres précieuses ; il n’est pas non plus revêtu d’une étoffe de pourpre ; il ne brille pas par sa chaussure écarlate ; il n’a pas la tête ceinte d’or et de belles couleurs variées ; il n’est pas entouré d’un grand nombre d’hommes en armes et de porteurs de lances. Mais il est frappé sur la joue par le serviteur du grand prêtre, afin de nous procurer la liberté par ce soufflet qu’il a volontairement reçu, une fois qu’il a chassé l’esclavage auquel nous avions été soumis après que nous avions été vendus au Malin par le péché. En effet, lorsqu’il s’est fait chair, c’est-à-dire homme, sans changement, et cet (homme) tout entier à l’exception du péché, qu’il n’a nullement changé sa condition d’être le Verbe, le Fils et l’image invisible (cf. Col 1, 15) du Père, mais qu’il est resté d’une manière fixe et ferme dans ce qu’il était et que par-là, comme il est écrit, il a pris la forme d’esclave (Ph 2, 7), il est nécessairement entré en se glissant sous les souffrances de mon esclavage, mais en vérité toutefois sous toutes celles qui sont exemptes du péché.
C’est pourquoi il a reçu aussi des crachats à la face et il a été flagellé, enlevant la honte qu’Adam avait éprouvée, lorsqu’il se trouva nu après la tromperie du serpent, qu’il se cachait dans le Paradis et qu’il disait à Dieu : J’ai entendu ta voix, quand tu te promènes dans le Paradis, et j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché (Gn 3, 10). Mais le Christ lui-même a crié d’avance par le prophète Isaïe des paroles qui sont la négation de ces réponses et les contredisent et, lorsqu’il s’est fait chair, il les a accomplies par les faits mêmes ; elles sont ainsi exprimées : J’ai présenté mon dos aux coups et mes joues aux soufflets ; je n’ai pas détourné ma face de la honte des crachats. Le Seigneur a été mon auxiliaire ; c’est pourquoi je n’ai pas eu honte ; mais j’ai placé ma face comme un rocher ferme et je sais que je n’ai pas honte parce que celui qui m’a justifié est proche (Is 1, 6-8). Car il fallait ainsi qu’en réalité que ces choses arrivassent aussi à celui qui par nature ne connaissait pas le péché, afin qu’il les rendît sans effet et sans action. En effet, lorsqu’il a été frappé sur les joues et qu’il a reçu des crachats à la face et qu’il a été flagellé, il n’a pas eu honte ; car il n’y avait rien qui lui fit honte, puisqu’il n’a pas commis de péché et qu’il ne s’est pas trouvé de ruse dans sa bouche (1 P 2, 22 ; Is 53, 9), ainsi qu’il est écrit. Mais il a placé sa face comme un rocher ferme, pour montrer qu’il est impassible et que les souffrances et ce qui peut faire honte sont entrées en lutte, mais se sont lassées, se sont brisées les unes contre les autres, se sont répandues çà et là et se sont dispersées, sans lui porter absolument aucune atteinte ; car celui qui heurte le rocher se figure (le) frapper et en réalité c’est lui-même qui est à son tour frappé par lui.
Cette (parole) : J’ai présenté mon dos, et (cette parole) : Je n’ai pas détourné ma face, montrent que c’est volontairement qu’il est venu à ces (humiliations). Cette (parole) : Le Seigneur a été mon auxiliaire, et cette (parole) : Celui qui m’a justifié est proche, sont des paroles qui conviennent à l’économie selon la chair. En effet, lorsqu’il s’est fait homme pour nous, quoique par nature il fût Dieu, il ne dédaigne nullement de prononcer des paroles qui conviennent à l’homme. S’il n’en était pas ainsi, il n’y aurait rien autre chose (à faire), si ce n’est renoncer à toute l’économie. Car, si c’est par nécessité qu’il a été flagellé et qu’il a condescendu à se faire chair sans changement et si c’est par force qu’il s’est conduit, il parlera aussi comme tout le monde ; et, puisqu’il a besoin d’aide et de justice, ces paroles relèveront également de la faiblesse. Si au contraire c’est volontairement que celui qui par nature est plein s’est vidé lui-même en prenant la forme de serviteur (Ph 2, 7), c’est encore volontairement qu’il s’est servi des paroles humaines à cause de nous ; car c’est nous qui étions ceux qui en vérité étaient aidés et étaient justifiés en lui. En effet, où le Christ, la force de Dieu et Père, avait-il besoin d’aide ? Ou bien où par le fait de la souffrance se trouvait-il dans le besoin d’être justifié, celui au sujet de qui Isaïe a écrit : Avant que l’enfant sache le bien ou le mal, il résistera et n’obéira pas au mal, pour choisir le bien (Is 7, 16) ? Or n’avoir dès les langes aucun penchant pour le mal et être solidement affermi dans le bien, c’est le propre de celui qui par essence est juste, et c’est Dieu ; car les hommes, à l’âge de discrétion, choisissent volontairement le bien au lieu du mal. Que c’était nous qui sommes justifiés dans le Christ par la volonté de Dieu et Père, le sage Paul l’a clairement montré, lorsqu’il a écrit aux Corinthiens en ces termes : Celui qui ne connaissait pas le péché, il l’a fait péché pour nous, afin que nous soyons en lui la justice de Dieu (2 Co 5, 21).
Par la porte du jeûne tu verras que le Christ est encore revêtu d’un manteau rouge que le Livre sacré qualifie d’écarlate, qu’il est également couronné d’une couronne d’épines et qu’il reçoit un roseau en place de σκῆπτρον ou sceptre royal, toutes choses en vérité qui d’une part renferment le mépris au premier abord et qui d’autre part (contiennent) le remède à nos propres maux et la charité divine et digne de celui qui a aussi créé l’homme.
En effet, parce que nous avons été sous l’empire du péché qui est de la couleur du sang et est rouge et (sous l’empire) de la mort qui a pris naissance de celui-ci, le Christ, le soleil de justice, se revêt de tout ce (péché), accomplissant et disant par les faits mêmes les paroles prononcées encore par Isaïe : Si vos péchés sont comme la pourpre, je vous rendrai blancs comme la neige ; et, s’ils sont comme l’écarlate, je vous rendrai blancs comme la laine (Is 1, 18).
C’est ce que demande aussi le cercle d’épines placé sur cette tête sans péché. En effet, que l’épine symbolise le péché, le prophète des Psaumes le fait également connaître en disant : J’ai été ramené à la misère, quand l’épine s’est enfoncée en moi ; je t’ai fait connaître mon péché et je ne t’ai pas caché mon iniquité (Ps 31, 4-5). Et il était dit dans les commandements de la Loi que Dieu a donnés par Moïse que, lorsqu’on offre un sacrifice pour une faute ou autrement par un don gratuit et sous prétexte d’une offrande et de ce qu’on appelle l’offrande des fruits — et de toute façon pour les péchés, car il n’est pas possible que (les hommes), puisqu’ils sont des hommes, ne pèchent pas, même sans le savoir la plupart du temps — celui qui offrait (le sacrifice) devait poser ses mains sur l’offrande et la victime, sur le taureau ou la brebis ou tout autre (animal) ; et l’imposition des mains dit hautement par elle-même que c’est à cause des actions qui accompagnent les péchés qu’a lieu l’offrande ou l’expiation qui se fait par la victime ; personne ne conteste que les mains soient la marque d’une opération réelle.
Puisque donc le Christ est l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (Jn 1, 29) et que le cercle est le monde, lorsqu’il a enfermé et pris les épines et en général tous les péchés dans le cercle de (sa) couronne, il les a amenés sur sa tête comme une victime destinée à l’immolation, afin qu’il fût la purification de tous ; et c’est ce qui a été dit par Paul et a été cité plus haut : Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu et Père l’a fait péché pour nous, afin que nous soyons en lui la justice de Dieu (2 Co 5, 21). En effet, lorsqu’il a attiré sur lui nos péchés, il a souffert dans la chair comme s’il fût lui-même coupable et par son sang il nous a montrés justes et innocents ; c’est à son sujet que Pierre, l’élu et le chef de la phalange des Apôtres, a dit aussi : Celui qui dans son corps a fait lui-même monter nos péchés sur le bois, afin que, morts aux péchés, nous vivions pour la justice (1 P 2, 24). Car c’est l’ornement (fait) de matières supérieures qui est (tout) extérieur et qui peut s’acquérir qui montre par la réunion de couleurs variées que la tête d’un roi qui n’est qu’un homme est glorieuse ; mais c’est la tête de Dieu qui par nature possède la gloire et la louange, quoiqu’il se soit fait homme, qui a rendu glorieux et salutaire même ce qui peut causer de la honte et du déshonneur. C’est ainsi en vérité que par la couronne d’épines il a aussi aboli la sentence (portée) contre Adam, laquelle avait dit : La terre te produira des épines et des ronces (Gn 3, 1) ; car ceux qui se sont véritablement attachés à l’Évangile ont également reçu la bonne semence de la doctrine non pas dans des épines, je veux dire dans les préoccupations du monde, mais dans une bonne terre, de telle sorte qu’elle ne produise plus désormais des ronces ou quelqu’une des choses semblables, mais un fruit nourrissant par cent, soixante et trente (cf. Mt 13, 8).
Le sceptre de roseau n’est pas non plus en dehors du mystère. En effet, tandis que nous étions devenus raisonnables par l’image de Dieu et que nous avions reçu en mains les rênes de notre propre vie avec la possession de nous-mêmes et avec le libre arbitre, nous nous sommes inclinés vers les passions honteuses, ayant perdu l’effigie royale et depuis lors ne nous guidant plus nous-mêmes, mais étant menés par le péché ; pour cette raison, le Christ reçoit le sceptre faible, facile à rompre et fragile, comme on peut dire, de notre royauté, (à savoir) le roseau, afin que, lorsqu’il le prend, il le rende ferme et fort par sa main toute-puissante. En effet, quand il a participé à la chair qui est de la même essence que la nôtre et à l’âme raisonnable, après que le péché eut été enlevé du milieu, il nous a tous purifiés et fortifiés de nouveau et il a fait remonter l’image royale jusqu’à sa propre force personnelle, ou plutôt il l’a rendue très forte, une fois qu’il s’est fait les secondes prémices de notre race et qu’il a donné de ses propres (qualités) à ceux qui sont ensevelis avec lui par le baptême et qu’il a revêtus de tout lui-même ; vous tous, en effet, qui avez été baptisés dans le Christ, s’écrie Paul, vous avez revêtu le Christ (Ga 3, 27).
Après cela tu verras le goût du ciel et du vinaigre opposé au goût intempérant d’Adam et les mains attachées au bois opposées à la main imprudente de celui-ci laquelle a touché au fruit défendu, et, pour le dire simplement, (tu verras) Jésus élevé sur la croix, lui qui a dit aux disciples : Et moi, lorsque je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi (Jn 12, 32). Aussitôt, en effet, le soleil retenait son éclat sur toute la terre qui tremblait à son tour ; les rochers étaient fendus, et tout ce qui se voit était couvert de ténèbres, parce que la créature elle-même ne pouvait pas supporter la vue du créateur qui en vérité est crucifié et qui souffre, et cela dans la chair ; il était impossible, en effet, qu’il (souffrît) autrement ; car c’est l’impassible, mais (l’impassible) qui s’est incarné, qui est monté sur la croix, puisque (le Christ) est un de deux, à savoir de la divinité et de l’humanité, afin que le même, acceptant la souffrance dans ce qui est capable de souffrir, émoussât par l’impassibilité le pouvoir de la souffrance et de la mort qui ne peut toucher l’impassible, bien que par l’intermédiaire de la chair il soit entre en lutte avec ce (pouvoir).
(Il suit) de là que les tombeaux rendaient les morts et qu’ils en donnaient un grand nombre à la place de ce seul (mort). En effet, celui qui était descendu d’en haut, allait aussi dans les régions inferieures de la terre (cf. Ep 4, 9), brisant les liens inéluctables du Schéol, répandant d’avance en tout lieu la semence de notre résurrection, frayant le premier la voie, ressuscitant après être demeuré trois jours dans le tombeau, montant au ciel, s’asseyant sur le trône de gloire qu’il n’avait pas quitté, même lorsqu’il s’est incarné, puisqu’il remplit l’univers d’une manière incorporelle et en tant que Dieu.
Vois-tu où te fait aller la porte du jeûne et à quelle hauteur elle te fait monter ? Ne nous faut-il donc pas purifier ce (jeûne) et en éloigner toute pierre mondaine, de peur que nous ne heurtions celle-ci et que par notre chute nous n’obtenions pas une aussi triomphale entrée ? Que dis-je qu’il faut purifier (le jeûne) ? Mais la parole du prophète veut même que nous le sanctifiions : Sanctifiez le jeûne, dit-il, en effet, publiez la guérison (Jl 1, 14 ; 2, 15), s’est écrié Joël, l’un des douze prophètes. De même que Dieu a posé la loi pour le juge, en disant : Tu poursuivras justement ce qui est juste (Dt 16, 20) c’est-à-dire « non pas en faisant semblant d’une manière hypocrite de juger selon la Loi, mais (en agissant) avec un esprit très juste et une intention très droite, et en mettant en jeu toute (ta) peine pour montrer juste ce qui est juste » ; de même il a commandé de sanctifier aussi le jeûne comme s’il disait : « Le jeûne est saint, puisque en vérité il purifie et sanctifie ; mais approche-toi (de lui) saintement comme pour sanctifier ce qui est saint, afin que ce soit véritablement un jeûne. » II en sera ainsi, non pas seulement en nous tenant loin de la nourriture et en restant sans prendre d’aliments, mais en (nous abstenant) encore de toute impureté et de (toute) concupiscence ; car il faut que nous jeûnions du mal et que nous en arrivions à ne goûter nullement la méchanceté.
(Il suit) de là que, si pendant les jours du jeûne quelqu’un t’entraîne au spectacle des chevaux ou à un autre (spectacle) qui lui ressemble, dis à (celui-là) : « Ne sais-tu pas qu’il nous est commandé de sanctifier le jeûne et que nous sommes dans ses saints murs ? Peut-on entrer dans le temple sacré et dans le Saint des Saints, et en même temps voir les spectacles honteux et déshonnêtes de Satan ? Quel jugement n’encourra-t-il pas et de quel blasphème ne se rendra-t-il pas coupable celui qui mêlera à ce qui est sacré et saint ce qui est profane et n’est pas sacré ? » Et en disant cela, tu inspireras de la crainte à celui-là aussi et avec ton propre salut tu gagneras encore celui de ton frère.
S’il surgit secrètement en toi, lorsque tu regardes la longueur du jour et que tu notes pour toi les nombreuses heures qui te restent, la pensée d’aller vers les dés et vers la distraction et le divertissement pernicieux qu’ils (procurent), pour ne pas tomber dans l’ennui jusqu’au soir sous prétexte qu’il tarde à arriver, mais pour t’oublier toi-même lorsque tu arriveras au coucher du soleil, dis encore à (cette pensée) : « II m’est commandé de sanctifier le jeûne ; et le fruit des dés n’est pas la sanctification, mais l’éloignement de Dieu. » En effet, en même temps qu’on agite et retourne avec la main ces os ornés de points, il y circule et tourne une certaine opération des démons qui engendre l’amertume, la fureur, la colère, le cri, le blasphème et tout ce que Paul a énuméré, ce qui afflige et contriste l’Esprit-Saint (cf. Ga 5, 20). Car je passe sous silence que de ces (dés) quelques-uns en sont venus encore aux blessures et aux meurtres et même à la perte de leurs biens ainsi qu’aux maléfices et aux incantations païennes et pernicieuses et à tout ce qui est la doctrine des démons.
II faut donc que nous sanctifions le jeûne ; afin de ne pas tomber dans le dégoût en raison de la longueur du jour, courons à l’église, inclinons nos oreilles vers la psalmodie, prenons plaisir à nous laisser aller aux larmes, et de la sorte nous en viendrons aussi à chanter en même temps que ceux qui chantent, disant avec David : Seigneur, tu ouvriras mes lèvres et ma bouche fera connaître ta louange (Ps 50, 17). Prions avec ceux qui prient, assistons aux offices des mystères, et nous estimerons court le jour, une fois que nous l’aurons mis à part et consacré à Dieu.
Ce sont là des (pratiques) bonnes, utiles et vraies ; elles engendrent la douceur, une conscience modérée et humble, l’aversion de la hauteur et de l’orgueil, une manière vraie, pure et qui ne dissimule pas la perfidie que l’on (trouve) dans une douceur feinte et dans des paroles douces et trompeuses, attendu que la charité qui n’existe pas révèle par la persuasion une charité abominable, maudite, haïe de Dieu, bien plus agressive que toute inimitié manifeste et déclarée et que (toute) rivalité irréconciliable, plus cruelle et (plus) violente que toutes les bêtes sauvages. C’est à cause de choses semblables que le prophète Jérémie dit : Leur langue est un trait qui perce et les paroles de leur bouche sont pleines de perfidie ; il parle de paix à son prochain et en lui-même il y a de l’inimitié (Jr 9, 8) ; et encore : Seigneur, tu es près de leur bouche et loin de leurs reins (Jr 12, 2). C’est pourquoi l’un de ceux qui sont sages dans les choses divines a dit également : Chez eux toute charité disparaîtra (Eccl 9, 6).
J’ai cité ces paroles, afin de montrer que le jeûne est pur, saint, n’admettant le mélange d’aucune méchanceté et couronné par la charité qui est la tête de tous les biens, (à tel point) que, quand le jeûne manque de la (charité), il paraît être quelque chose de vide et de vain. De là (il suit) que Paul disait aussi : Quoique je donne en nourriture tout ce que j’ai, quoique je livre mon corps pour le faire brûler, sans avoir d’autre part la charité en moi-même, je n’en tirerai aucun profit (1 Co 13, 3).
Il faut que nous nous appliquions aussi à l’humilité et à la douceur envers tout le monde, pourvu pourtant que nous ne privions pas Dieu au nom de la douceur et de la mansuétude ou que nous ne portions atteinte à rien de ce qui lui est agréable ; avec cette (douceur), en effet, il y a danger que nous nous tenions bien tranquilles sans remuer ; et une parole de prophète dit quelque part : Que l’homme doux soit belliqueux (Jl 3, 11 LXX) ; et dans un autre endroit Dieu commande aux enfants d’Israël : Soyez ennemis des Madianites et frappez-les parce qu’ils sont eux-mêmes vos ennemis avec perfidie (Nb 25, 17-18). C’est en vue de la fornication et de l’idolâtrie, en effet, qu’ils les avaient ravis par un amour qui n’en avait que l’apparence.
Paul aussi donnait avec soin le même avertissement par manière de précaution et de prudence, (en disant) : Fuyiez la fornication (1 Co 6, 18). C’est ce que doivent observer non pas seulement ceux qui sont dans (la plénitude) de l’âge, mais aussi ceux qui sont encore dans l’adolescence et dans la jeunesse —un mariage honorable, en effet, peut mettre un terme à un commerce impur et enchaîner des mouvements non refrénés — de peur que, emportés par des amours iniques et impures, vous ne fassiez durer la mauvaise habitude même jusqu’à une vieillesse avancée et bien digne de pitié ; car c’est une chose dure et c’est d’une victoire difficile que de chasser et de détruire l’habitude affermie par le temps. Sans parier de ceux qui, honorant vraiment le jeûne, s’éloignent pour un temps même du lit légal, que la vierge dise que le jeûne est son frère, ainsi que s’exprime la parole des Proverbes ; car l’une est la condisciple et la compagne de l’autre, à savoir : la pureté et la pauvreté philosophique ; et que la femme mariée ait le jeûne en qualité de bon surveillant de la maison et de gardien fidèle de l’union chaste et d’inspirateur de la confiance pour (son) mari.
De même détournez-vous toutes de la mauvaise conversation et de la calomnie des hommes et interdisez-vous de vous enquérir sur les affaires d’autrui et de les entourer d’obscurité. Vous avez été délivrées du tumulte des places publiques et vous en êtes exemptes ; vous pouvez demeurer à la maison et (y) vivre comme dans un sanctuaire philosophique, en vous appliquant en particulier aux travaux domestiques et aux quenouilles, en y mêlant les psaumes, en vous délectant dans les cantiques spirituels et en faisant aussi une place aux œuvres de la vie intérieure. Vous êtes libres et par là exemptes de toute conversation vaine ; car l’oisiveté est la mère de tous les maux. Seulement fermez vos portes à ces femmelettes qui caquettent, bavardent et s’enquêtent de (tout) et ne les laissez pas jeter dans vos propres oreilles la boue d’une conversation sotte et d’une langue stupide ; car la diffamation et la mauvaise conversation qui (se rencontrent) dans la calomnie ferment le royaume des cieux, tout comme l’adultère et les autres gros péchés.
En sanctifiant donc le jeûne de cette manière, même par ces (pratiques) vous introduisez de concert avec vos maris la miséricorde à l’égard des pauvres et vous poussez ceux qui sont vos compagnons dans cette vie vers toutes les bonnes actions. Et s’il y a des gens qui ont une dette envers vous et qui n’ont pas le moyen de payer, pressez-les d’une manière très charitable, surtout lorsque vous comptez les intérêts en même temps. Pourquoi serait-il odieux, en effet, que, tandis que votre ventre jeûne, la course aux intérêts jeûnât également ainsi que les petits billets d’intérêts ? C’est cela encore qui donne au jeûne un lustre particulier et c’est cela qui s’accompagne nécessairement du don abondant des biens qui descendent d’en haut, de la richesse qui (vient) de Dieu et de la bénédiction qui en vérité accroît ce qui est et ajoute ce qui n’est pas, s’étend jusqu’aux enfants et à la promesse des (biens) futurs et sans fin ; car la bénédiction est sur la tête de celui qui donne (Pr 11, 26) ; et : Celui qui va et vient dans la justice d’une façon irréprochable laissera ses enfants heureux (Pr 20, 7), dit le Livre sacré.
C’est quand vous faites cela que le jeûne est sanctifié d’une manière parfaite et que la guérison de Dieu est publiée, alors que pour ainsi dire les actes eux-mêmes émettent une voix, et que le Christ, le législateur et le chef en ces (matières), sera glorifié même par les incroyants. C’est à lui que sied la louange avec le Père et le Saint- Esprit maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !