SUR SAINT ANTOINE QUI FUT LE PREMIER INITIATEUR DE LA VIE SOLITAIRE ET ÉRÉMITIQUE EN ÉGYPTE ET (EN) DEVINT LE CHEF.
Le grand Athanase, l’homme apostolique et qui avait le Christ qui parlait en lui (2 Co 13, 3), a écrit la vie du divin Antoine comme il faut d’une manière à la fois instructive et historique ; c’est une histoire qui présente en elle-même l’enseignement, la première règle et l’image de la philosophie. A qui, en effet, appartenait-il, si ce n’est à Athanase, le docteur de l’immortalité dans le royaume des cieux, de nous dépeindre le modèle immortel des vertus, (en sorte qu’il soit) véritablement et vraiment net et brillant dans la forme exempte d’artifice et d’ornement de la parole évangélique et dans le récit pur et véridique des pensées, comme dans un miroir ? Car il convient à la vérité des faits d’être prêchée au moyen de paroles vraies, dépourvues des ornements de la grandiloquence et capables de persuader, de fixer par l’imitation dans les âmes des auditeurs naturellement et sans violence ce qui est profitable et de faire que l’intelligence se propose (uniquement) la nature et limitation de ce qui est raconté et comme si elle en possédait l’ensemble et le détail.
Quant à moi, je ne me suis avancé en public que pour ceci, (à savoir) pour glorifier le Verbe de Dieu qui, par son incarnation divine et charitable a élevé jusqu’à la hauteur des cieux notre nature attachée à la terre et enfouie sous les passions honteuses et plus méprisables que tout et qui a confirmé les paroles qui se trouvent dans les Évangiles sacrés — (paroles) auxquelles autrefois on n’ajoutait pas bien foi — par ceux qui grâce à elles ont vécu purement et pratiqué la vie ascétique et qui les ont enseignées. Comment est-il nécessaire de (les) citer ? II était dit aux Apôtres et par eux à ceux qui courent ensuite après la parole de la vérité : Voici, quant à moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (Mt 10, 16) ; et aussi : Vous serez conduits à cause de moi devant les gouverneurs et (devant) les rois, pour servir de témoignage à eux et aux nations (Mt 10, 18) ; et encore : Le frère livrera son frère à la mort et le père son enfant, et les enfants se lèveront contre leurs parents et les mettront à mort (Mt 10, 21) ; et : Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme (Mt 10, 28).
En effet, qui ne décrétait pas avant l’événement que ces paroles ne pouvaient pas s’accomplir, ou au contraire qu’elles étaient incroyables, et disait en vérité dans son hésitation et dans son incrédulité : « Tomberions-nous donc comme des brebis au milieu des loups ? Et que nous arriverait-il si ce n’est d’être mangés et de périr ? Car la brebis est une nourriture toute prête pour le loup et un aliment qui s’offre spontanément à (ses) dents cruelles. Les parents, dis-moi, oublieraient-ils l’amour qu’ils ont pour (leurs) enfants et s’armeraient-ils contre les êtres qui leur sont chers ? Et les enfants, n’eussent-ils même pitié de rien autre, n’auraient-ils pas pitié des cheveux blancs de ceux qui leur ont donné naissance ? Personne n’aurait-il peur de la mort qui est la chose de beaucoup la plus terrible ? Quelqu’un mépriserait-il son corps ainsi qu’un sac inanimé, en le soumettant d’une manière insensible aux blessures et aux coupures ? Quelqu’un ne se tournerait il pas vers cette lumière douce et très agréable aux yeux ? »
Mais la foule nombreuse et vaillante des martyrs au contraire a renversé tout cela et elle a fait ajouter foi à ce qui autrefois était incroyable, en changeant un grand nombre de loups en de paisibles brebis, en se laissant conduire joyeusement au martyre à la ressemblance d’un torrent d’été, en dressant en face de l’amour naturel l’amour divin et invincible du créateur de la nature et du Père véritable, et en se souciant peu de la chair et de la lumière temporaire, attendu qu’elle avait fixé une bonne fois les yeux de l’esprit sur la lumière intellectuelle et sans fin de la splendeur de la résurrection qui est annoncée et dont nous avons pour garant les paroles de celui qui a dit : Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende (Mt 13, 43).
Mais celui qui avait dit ces (paroles) et qui cherchait les oreilles qui devaient les entendre, parce que la vertu était rare et en petite quantité, a par la suite tellement ouvert les oreilles de l’intelligence de ceux qui crurent en lui que beaucoup se portent avec empressement vers le combat pour «la piété et (vers) la mort ainsi que vers la vie et disent avec Paul les paroles qui avaient été dites auparavant par David : A cause de toi nous mourons tout le jour ; nous avons été regardés comme des brebis destinées à l’immolation (Ps 43, 22) ; mais dans tout cela nous sommes vainqueurs, et au-delà, par celui qui nous a aimés (Rm 8, 36-37).
Et lorsque ceux-ci eurent bien vaincu les tourments de toute espèce et de (tout) genre, toute la magie des démons a aussi cessé tout à coup avec la célébration des fêtes, la folie, la frénésie, l’effusion du sang impur, les présages honteux (tires) des intestins et des foies, les cérémonies insensées, les mystères athées et indignes d’être mentionnés et qui respirent la mort et la perte des âmes raisonnables, à tel point que les démons prirent la fuite et que comme des chiens ils abandonnèrent même contre leur gré la puanteur des sacrifices et que les lieux de divinations qui, avant la venue du Verbe de Dieu dans la chair, étaient doués de la parole et faisaient entendre des inepties dans tout leur bavardage et qui ne s’étaient jamais tus, gardèrent également le silence. Où est, en effet, le χαλκεῖον ou chaudron d’airain qui se trouvait à Dodone et qui était inepte et bavard ? Ou bien où est le trépied d’Apollon à Delphes qui était gros d’oracles pervers et pervertissait l’intelligence de ceux qui lui obéissaient et l’aveuglait sur le choix de ce qui était convenable ? Où sont ces autres lieux de divinations pleins de toute tromperie, de ruses astucieuses et d’incantations qui ravissaient les auditeurs par la modulation des réponses, telles qu’étaient les paroles chaldéennes et très fameuses qui étaient colportées par un orgueil païen et par un faux prestige comme des affaires graves, qui entravaient ou troublaient d’une manière trompeuse les esprits mauvais et les démons par des χαρακτῆρες ou liens serrés et astucieux et remplis de toute (espèce) de sortilèges et qui répandaient la terreur et la folie chez ceux qui s’en servaient ?
Tous ces (lieux) ont reçu un silence complet et ont été fermés avec menace et ils restent inefficaces et inopérants, après que, à l’exemple de la mer des Évangiles qui était agie par les vagues et était grossie et enflée par les vents, ils ont entendu ce (mot) : « Taisez-vous, vous êtes fermés (cf Mc 4, 39). » Et les démons qui autrefois aimaient à séjourner dans les ruelles, sur les places et sur les marchés où l’on achète et l’on vend, qui exhalaient leur rage, au milieu des villes avec beaucoup d’autorité et qui étaient honorés par des sacrifices, par du sang, par des temples et par des offrandes, après avoir armé beaucoup de princes et de gouverneurs contre la religion, avoir agi parmi les enfants de la rébellion, comme il est écrit, avoir aiguisé leur fureur jusqu’à la férocité ainsi que des bêtes sauvages et avoir cherché leur bonheur dans les lois, dans les institutions politiques et dans les tourments de toutes sortes pour leur avantage, afin de faire dominer l’erreur, (les démons, dis-je) ont été finalement vaincus par la patience des martyrs et se sont enfuis dans les lieux déserts et inhabitables comme des hommes accablés de coups et des serviteurs très mauvais et très méchants, une fois qu’ils se furent élevés au-dessus de Dieu leur maître et qu’ils s’efforçaient finalement de s’attribuer à eux-mêmes la gloire de celui-ci.
Comme il en était ainsi et que les paroles de l’Évangile allaient tous les jours en croissant par les faits eux-mêmes, Antoine qui est vraiment grand vint en ce monde ; dirigé dès sa jeunesse par l’Esprit de Dieu, il ne s’accorda pas même d’aller à l’école et de prendre part à l’étude de l’écriture, d’une part parce qu’il fuyait la conversation et la vie tranquille des enfants qui généralement ne sont pas réglées, et parce qu’il courait dès lors après les manières et les mœurs solitaires et privées, et d’autre part en vertu même d’une disposition de Dieu parce que en vérité il devait monter par la pratique des vertus jusqu’à l’homme qui avait été formé dès le commencement, qui possédait les opérations de l’intelligence dans leur plénitude et les sens du corps sans aucune atteinte, qui habitait dans les prairies du Paradis, qui n’a pas eu besoin au point de vue de la conscience d’une loi écrite, mais qui sans écriture et sans instruction se portait vers le commandement divin par suite du mouvement naturel de l’âme. C’est pourquoi, parce qu’Antoine était animé de telles dispositions, même après la mort de son père et de sa mère, il n’allait qu’à l’église. Lorsqu’il entendait la lecture des Livres sacrés, c’est comme s’il entendait non pas les hommes qui lisaient, mais Dieu qui légiférait ; c’est celui-ci qu’il se représentait et il estimait qu’il était tenu d’en accomplir les lois, en disant : « Si elles ne sont pas accomplies par nous c’est donc en vain qu’elles ont été écrites ; car, s’il ne nous faut pas faire, il ne nous faut pas non plus entendre. »
Aussi, lorsqu’il entendait Paul qui dit : Je dompte mon corps, et je l’asservis (1 Co 9, 27) ; et : Dans le travail et dans la peine, et dans les veilles souvent et dans les jeûnes souvent, dans la faim el dans la soif, dans le froid et dans la nudité (2 Co 11, 27), il s’exerçait lui-même par les travaux de la chair à rester à jeun toute la journée et à ne manger que lorsque se levait l’astre du soir et à s’appliquer à ne pas prendre de nourriture, à ne pas se laver, à coucher sur la terre et à veiller dans les prières, dans les hymnes et dans les psaumes. À cela s’ajoutait la pauvreté ; car il entendait : Vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux (Mt 19, 21 ; Mc 10, 21 ; Lc 18, 22).
Après qu’il eut soigneusement écouté toutes (ces) paroles, il voulait apprendre par l’expérience même quelle est la puissance de ces mots de l’Apôtre qui dit : Nous n’avons pas à lutter contre le sang et la chair, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les princes du monde de ténèbres de ce siècle, contre les esprits méchants (Ep 6, 12). II comprit par lui-même et il discerna que tout le travail de la perfection a pour adversaires les démons qui pénètrent en rangs serrés avec les passions de la chair, qui dressent subrepticement des embûches par les liens de la matière et par les nécessités du monde et qui affaiblissent l’énergie virile de l’âme ; mais (ils s’attaquent à nous) en se servant de quelques intermédiaires, et non pas eu se faisant voir eux-mêmes pour ainsi dire et en étant dépouillés des enveloppes extérieures. En effet, la lutte du martyre aussi était dure et pénible et c’était avec le Calomniateur lui-même que se livrait le combat. Mais il n’y avait pas que ce (martyre) purement et simplement ; car il avait les princes qui le servaient par les différentes espèces de tourments. Cependant, grâce à l’attitude énergique et courageuse de (ces) athlètes, les villes furent délivrées du (Calomniateur) et de la domination des démons, après que les temples eurent été détruits de fond en comble et que les idoles eurent été renversées, et (les démons) s’enfuirent vers les lieux déserts et inabordables. Quant à moi, dit (Antoine), je vois que l’Apôtre me représente que le combat que j’ai à soutenir avec eux n’est pas corporel, et je veux sortir (de la ville) contre ces adversaires et ces fuyards. J’ai un bel exemple de cette lutte dans mon Seigneur et Dieu Jésus-Christ, qui pour m’instruire a été volontairement conduit dans le désert et humainement d’une part a accepté pour lui la tentation du Calomniateur et divinement d’autre part l’a vaincue. C’est en celui-ci que je mets ma confiance, en lui qui a été tenté à ma place ; c’est lui, et non pas moi, qui renversera l’adversaire qui (me) combat. »
Après ces réflexions et d’(autres) semblables, Antoine priait un vieillard qui avait une grande expérience parce qu’il avait vieilli dans les travaux de la patience (et) qui demeurait en dehors du village — car personne n’osait s’éloigner encore davantage — de l’assister dans cet empressement. Il recherchait, en effet, (son) avantage et sa propre purification, et non pas la vaine gloire en sorte qu’il eût en vérité la réputation de s’engager seul dans le désert sur une route que personne n’avait foulée. Mais celui-ci renonça parce qu’il était un vieillard, et le courageux (Antoine) qui possédait en lui-même le Seigneur de la force ne se relâcha pas.
Mais, après s’être enfermé lui-même dans un vieux tombeau qui était situé au loin à une très grande distance et était désert et complétement vide, il y habitait seul, en ramassant les fleurs variées de la contemplation et en construisant comme les sages abeilles les rayons du travail spirituel ; en même temps il chassait ainsi que des guêpes furieuses les démons qui cherchaient à gâter ses travaux. Peut-être cela eût-il été facile, s’ils avaient combattu comme des guêpes ; mais en ce moment ils ne firent aucune trêve, paraissant tantôt ébranler (sa) cabane au-dessus de lui, essayant tantôt avec audace de le terrifier par des bruits et par des chocs inaccoutumés, faisant semblant enfin de s’élancer sur lui avec violence sous les aspects multiples et étranges de bêtes sauvages et de serpents, tout en désirant non pas le mordre, mais le blesser ; l’une semblait être un lion qui voulait le prendre et qui poussait des rugissements, l’autre (paraissait) un loup ou un ours ou un tigre ou un dragon qui s’élançaient sur lui avec violence et avec le mouvement que chacun d’eux possédait naturellement qui était cruel et qui était approprié.
(Antoine) supportait tout cela héroïquement en restant inébranlable, en chantant des psaumes contre les (démons) et en disant : Toutes les nations m’environneront et je les exterminerai au nom du Seigneur (Ps 117, 10) ; et : Si une armée se rangeait en bataille contre moi, mon cœur ne craindrait pas (Ps 26, 3). En plus, il se riait et se moquait de leur faiblesse : « Si vous étiez forts, disait-il, en effet, et si vos (attaques) ne regardaient pas seulement l’imagination, même une seule bête suffirait à me faire perdre le souffle, à me faire sécher de frayeur par sa simple vue et à me tuer en s’élançant sur moi. Mais le grand nombre de fantômes est pour moi une preuve très suffisante de votre faiblesse et les moyens de terreur que vous employez contre moi sont pour moi des provisions de réconfort. »
Mais ce qui stupéfiait et étonnait surtout le Calomniateur et (ce qui) suffoquait les démons, c’est qu’Antoine fut enrichi de la grâce du discernement des esprits et que par une pensée vive il éventait sans stupeur et sans trouble leurs ruses les plus embrouillées el les plus fines ; il les sentait de loin et il disait avec Paul : En effet, nous n’ignorons pas ses desseins (2 Co 2, 11). C’est pourquoi, comme en présence de cette expérience ils ne pouvaient en aucune façon l’entortiller et le faire mettre à genoux et qu’ils en étaient durement peinés et piqués, ils portèrent sur son corps des blessures si cruelles qu’il fut laissé à demi mort et peu s’en fallait qu’il fût supposé mort. Sans que sa douleur pût être comparée aux tourments qui sont inventés par les hommes, aurait-on seulement cru même alors que les démons sont capables de causer de telles blessures même corporellement ?
Mais par une disposition de la providence de Dieu qui avait également permis que l’athlète fût éprouvé jusqu’à ce point et qu’il triomphât, celui qui lui apportait du pain à un moment déterminé et réglé était venu chez lui. Avant trouvé la porte ouverte — car ceci était aussi l’œuvre de la providence — il vit comment le grand Antoine était étendu dans toute sa grandeur, pour parler poétiquement, ce lutteur courageux et fort qui avait oublié son corps plutôt que la bataille avec les démons et qui avait, choisi de mourir dans les tourments (plutôt) que de fuir le stade. Après l’avoir pris ainsi qu’un mort, il l’emmena à l’église du village ; et, tandis que beaucoup de personnes, et en particulier celles qui lui étaient proches au point de vue de la parenté, se tenaient auprès de lui comme auprès d’un corps inanimé et versaient des larmes et pleuraient, la nuit arriva ; pendant que tous dormaient, Antoine qui par hasard avait un peu repris connaissance vers minuit et qui s’était levé, priait celui qui faisait son service, pour le pain dont il avait besoin de le prendre en cachette de la même manière et de l’emporter au tombeau désert et plein de terreur et de l’y déposer.
Quand ce fut fait — car ce serviteur aussi était à sa disposition et était d’accord (avec lui) à ce sujet, parce qu’il n’était pas surtout le serviteur de son corps, mais il était l’auxiliaire de (ses) luttes dans la vie ascétique — après que la porte eut été fermée selon l’habitude, (Antoine) était étendu à terre, chantant des psaumes contre les démons et priant —car il ne pouvait pas encore se tenir debout — el criant très fort : Je suis ici et je suis revenu près de vous, moi Antoine, sans m’être éloigné par l’âme. En effet, dit-il, quoique dans (vos) tourments vous ayez blessé tout mon corps, je n’ai pas reçu une seule blessure de fuite dans le dos comme un fuyard ; mais toutes sont apparentes et je les porte comme (écrites) sur la poitrine, alors qu’elles crient clairement et qu’elles montrent à la place d’une écriture que rien ne me séparera de l’amour du Christ (Rm 8, 39) ; car, une fois que j’ai été aux prises avec vous, je ne me suis pas retourné (pour regarder) derrière moi. »
Parce que (les démons) entendaient ces (paroles) en étant cruels et en haïssant les hommes, alors ils dressèrent donc contre lui l’imagination des bêtes sauvages qui a été mentionnée plus haut. Au lieu de s’en effrayer, Antoine s’en amusa joyeusement, en se moquant et en se riant du grand nombre de ceux qui l’avaient attaqué, ce qu’il considérait comme une marque de faiblesse et une imagination qui s’effraie des ombres, et cela en souffrant et en étant torturé par la douleur cruellement du fait de ces blessures et de (ces) tourments et du fait des attaques et des combats qui étaient si grands et si divers. Mais, comme si le toit se fût partagé, un rayon de lumière ineffable qui entra par là et qui resplendit sur lui rendit tout à coup les démons invisibles et produisit immédiatement en lui une indicible joie et un puissant réconfort. Après qu’il eut posé cette question : « Pourquoi ne m’as-tu pas secouru dès le commencement ? » il entendit une voix qui disait : « Je ne me suis pas éloigné et je ne me suis pas écarté de toi ; mais j’attendais pour voir l’épreuve de tes luttes. »
Une fois qu’il fut ainsi réconforté et rendu à la santé, l’amour de combats plus grands entre en lui; il aspirait après le désert intérieur qui était très vide et dépourvu de tranquillité et il se portait vers lui. Ce n’était pas que l’empressement, ni la hardiesse intervint, mais c’était le fait que (ce genre de vie) avait été éprouvé être le meilleur.
Lorsqu’en vérité il se hâtait avec une telle énergie vers (l’objet) de son amour, celui qui a dit à notre Sauveur : Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes et si tu m’adores (Mt 4, 9), lui montra l’imagination d’un plat d’argent jeté par terre. Après l’avoir dépassé dans sa course, (Antoine) le laissa derrière lui, en criant par le fait même la parole de Notre-Seigneur : Va-t’en derrière moi, Satan (Mt 4, 10). En effet, pour parler brièvement, c’est avant (de voir) avec ses yeux qu’il vit avec l’œil vif du discernement et qu’il reconnut distinctement l’illusion de (cette) vision ; et, comme le soleil qui tombe sur un nuage, la pensée du juste dissipa de la même manière l’imagination, et le plat était invisible.
Mais, une autre fois encore, comme beaucoup d’or était apparu dans le désert, soit que ce fût en réalité, soit que ce fût en apparence, soit que Dieu le mit à l’épreuve, soit que les démons le trompassent et le séduisissent, (cet or) ne trompa pas sa vue, bien loin qu’il trompât son esprit. Mais, comme s’il se fût agi d’un feu ardent, il vola avec des ailes rapides et passa par-dessus cet (or) ; car il criait par le fait même à notre Sauveur le Christ : Mieux vaut pour moi la loi de ta bouche que mille (talents) d’or et d’argent (Ps 118, 72).
C’étaient là les combats de peu d’importance qu’il livrait en chemin, lorsqu’il courait vers le désert. Une fois qu’il eut trouvé un endroit qui d’une part lui convenait et qui d’autre part était rempli de beaucoup de serpents venimeux, il mit un terme à sa course. Et, après avoir fixé en cet endroit la demeure philosophique, il rendit (d’abord) les serpents invisibles en les chassant avec la plante de son pied comme s’il les eût frappés, et (ensuite) il se tenait caché tout seul à l’intérieur.
Après avoir séjourné longtemps dans ce lieu, avoir fait son bonheur de la contemplation et avoir remporté une grande victoire dans le combat contre les esprits méchants, des hommes furent de nouveau suscités auprès de lui par celui qui a dit aux Apôtres : Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (Mt 5, 16), car il faut que celui qui allume le flambeau des vertus éclaire les autres et qu’il ne (s’éclaire) pas lui seul. C’est pourquoi un grand nombre couraient après la lumière de ses préceptes ; d’une part il se tenait caché, et d’autre part il éclairait même ceux qui étaient au loin. En s’approchant seulement de la porte de sa cabane, ils étaient délivrés des maladies de tout genre, et, pour ne pas dire ces choses une à une, ils étaient tels que ceux que les Apôtres rendirent à la santé et selon ce que raconte l’histoire. Lorsqu’ils séjournaient et restaient auprès de lui, il les priait de ne pas l’importuner, sans accepter aucunement que personne entrât dans sa cellule. Et les (visiteurs) entendaient nuit et jour, comme s’il y avait une scission dans cette grande foule d’adversaires, un grand tumulte, des bruits, des coups, des gémissements et d’autres terreurs de ce genre, en sorte qu’ils étaient remplis de peur et qu’ils tremblaient et redoutaient que l’illustre et courageux (athlète) n’endurât quelque souffrance cruelle incurable en luttant seul contre tous ces (ennemis). En fixant leurs yeux sur les assemblages de la porte disjoints par la longueur du temps ou sur d’autres trous, ils regardaient et observaient pour voir ceux qu’ils croyaient être à l’intérieur ; mais ils ne voyaient absolument personne si ce n’est Antoine seul qui luttait contre les ennemis invisibles, et (qui) leur demandait de ne pas s’occuper de lui, de regagner en paix leurs domiciles et de prier seulement le Seigneur (pour lui). Les démons, en effet, criaient également comme la « légion » qui (est mentionnée) dans les évangiles : Qu’y a-t-il entre nous et toi (Mc 5, 7. 9), Antoine ? Pars et laisse le désert, cesse d’habiter ici, tu ne peux pas supporter nos ruses, tu n’en seras pas capable jusqu’à la fin. » Mais par sa patience il leur montrait selon son habitude qu’ils étaient menteurs et faibles.
Alors, comme beaucoup venaient au désert ainsi que dans une ville, et (cela) sans trêve, qu’ils se recevaient les uns les autres comme dans un ordre déterminé, que les uns partaient et que les autres arrivaient, et que déjà un grand nombre de moines se précipitaient également dans un zèle semblable, étaient entraînés par (ce) bon exemple et venaient (vers lui) comme vers le docteur, l’habitant d’un pays inhabité et le chef d’une vie effroyable et qui défiait toute hardiesse, (Antoine) fut force de sortir et d’obtempérer à la loi de l’Apôtre laquelle commande : Que personne ne voie seulement son propre (avantage), mais (qu’il voie) encore celui d’autrui (1 Co 10, 24) ! C’est ainsi qu’il apparut comme un ange qui vient des cieux, en présentant par l’aspect extérieur l’image de l’homme intérieur, en possédant des sens exempts de trouble et remplis de calme, en se comportant même dans le mouvement du corps en quelque sorte d’une manière immatérielle et semblant être eu dehors de la chair, en montrant par son corps ainsi que par temple saint que l’esprit qui présidait en lui comme un chef avait été tout entier divinisé par la contemplation et par la compagnie de Dieu, en sorte que, se trouvant au milieu de moines nombreux, il se faisait reconnaître par son seul aspect, sans que personne le montrât à ceux qui ne le connaissaient pas.
Souvent, en effet, il visitait également ceux qui avaient choisi et embrassé la vie philosophique et érémitique. Lorsqu’il les rassemblait et les réunissait en un seul lieu et qu’il ouvrait la bouche qui traitait le point de vue pratique et le point de vue théorique, il donnait des commandements capables d’instruire et de guérir et des prescriptions (telles) qu’en donne un général, en enseignant et en apprenant ce qui était approprié aux forces de chacun : « Que tous, à l’exemple de l’Apôtre, se livrent pareillement au travail des mains et qu’ils ne mangent pas sans rien faire ; mais que comme Paul ils disent avec grandeur d’âme : C’est en peinant et en travaillant qu’il faut ainsi venir en aide aux faibles (et) se souvenir en vérité des paroles de Notre–Seigneur Jésus, parce qu’il a dit lui-même : II y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir (Ac 20, 35) ; et : Ce sont mes besoins et ceux des personnes qui étaient avec moi que ces mains ont servis (Ac 20, 34). Qu’ils méditent en même temps les livres divins et qu’ils nourrissent leur esprit par la contemplation ; qu’ils rejettent loin d’eux les pensées malpropres et anciennes, qu’ils se lavent à toute heure dans les eaux de la rénovation ; que par certaines pensées ils renversent et détruisent la mollesse et la dissolution de la concupiscence, et que par d’autres ils affrontent les démons qui produisent la peur ; qu’ils acquièrent la confiance contre eux et qu’ils se souviennent que Paul a dit : Dieu nous a donné un esprit non pas de crainte, mais de force (2 Tm 1, 7). »
II ajoutait : « II faut aussi connaître distinctement par certains signes entre l’arrivée des démons et celle des anges ; car que ces séducteurs se changent et apparaissent différemment en anges de lumière, c’est une chose sue et reconnue soit par l’Apôtre, soit par ceux qui en ont fait l’expérience. » Et il disait : « II faut que nous ne demandions ni révélation, ni prophétie, ni manifestation de signes et que, si nous obtenons ces (faveurs), nous ne concevions pas une grande estime ou que nous ne nous enorgueillissions pas. Ces choses appartiennent à celui qui les a données et non pas à nous-mêmes ; et elles sont disposées pour l’utilité des autres et non pas pour alimenter notre orgueil ; car c’est de l’orgueil que de se parer et de se vanter de ce qui est au-dessus de notre force comme si cela nous était propre. II appartient à ceux qui s’appliquent à la vie monastique de se montrer patients dans les travaux, et cela avec l’aide de Dieu, de bannir les pensées imaginatives qui souillent l’esprit et de ne pas oublier que le prophète Ézéchiel d’une part dit au sujet de Jérusalem : Elle s’est souillée dans toutes ses pensées (Ez 20, 31) ; et que Paul d’autre part écrit non seulement : Glorifiez Dieu dans votre corps (1 Co 6, 20) ; mais aussi : Les pensées s’accusent et se défendent au jour où Dieu juge les actions secrètes des hommes (Rm 2, 15-16) ; et : Quant à nous, nous avons l’esprit du Christ 1 Co 2, 16). »
Lorsqu’Antoine enseignait ces (principes) avec finesse et netteté, parce qu’il était instruit par l’expérience même, aussitôt il apprenait et enseignait également la facilité de l’exercice des vertus, en montrant les méthodes et les sages procédés, parce qu’il était aussi instruit par Dieu (Cf Ep 4, 21), comme dit l’Apôtre. C’est pourquoi, comme il voulait encore monter en volant jusqu’au désert des Égyptiens de la Thébaïde, qu’il cherchait la dernière demeure (cf. Jr 9, 2 LXX), selon la parole de Jérémie, et qu’il courait après un lieu complètement inconnu des hommes, la seule voix de la providence de Dieu le retint ; et, ainsi qu’il en avait l’habitude, lorsqu’il fut appelé, il obéit rapidement.
Après avoir été conduit vers une montagne qui lui était chère et qui lui convenait, il y termina la course des vertus et il s’envola vers les habitations célestes, une fois qu’il fut tout entier devenu esprit et qu’il se fut servi de la chair comme d’une aile désormais rapide et non comme d’une entrave. Qui racontera comme il faut ses exploits et ses luttes courageuses contre les démons ainsi que ses victoires sur cette montagne, ou les guérisons des malades, ou les prophéties, et tout ce qu’il (a fait) en faveur de ceux qui venaient le trouver ? Et soit aux grands, soit aux petits il adressait comme une révélation et des avertissements et des instructions où il y avait toute la vie.
C’est pourquoi, laissant tout cela de côté, je dirai comment tout le mouvement de sa pensée se rapportait à |a purification de son âme et comment le Christ lui faisait en vue d’une semblable préoccupation des révélations convenables et utiles. En effet, une fois qu’il était sur le point de manger — et cela comme s’il accomplissait la tâche d’un esclave et qu’il était soumis à la nécessité du corps — tandis qu’il s’était levé afin d’étendre ses mains pour la prière, il fut ravi en esprit et il lui sembla être en dehors de (son) corps, s’en aller en l’air et être porté en haut, précédé et accompagné qu’il était par des hommes. Or, après qu’il eut fait une partie de la route, il vit (d’autres) hommes méchants, implacables, doués d’un regard vif et terrible, se tenir en quelque sorte en l’air, lui créer des obstacles et l’empêcher de monter. Comme ceux qui montaient avec lui luttaient contre ceux qui le retenaient et qu’ils essayaient de les chasser, (ces derniers) le poursuivaient avec plus d’audace et disaient : « Saisissons-le comme celui qui est responsable de ce qui nous (arrive). Lorsqu’en vérité ils voulaient blâmer le temps qui (s’était écoulé) depuis sa naissance, ceux qui accompagnaient Antoine dirent : « Ce qui a été fait depuis sa naissance, de quelque façon que ce soit, le Seigneur l’a pardonné. Mais il est permis de considérer et d’examiner ce qui s’est passé depuis la vie monastique et depuis qu’il a promis à Dieu (de pratiquer) ta pénitence. » Après que (les démons) eurent alors consenti, comme ils scrutaient avec grand soin ce qui s’était passé depuis son départ de la vie du monde et qu’ils blâmaient dans ce rôle d’accusateurs cruels sans pouvoir rien reprocher, il apparut quelque chose d’excellent ; et ainsi le passage d’Antoine fut libre et débarrassé de tout obstacle, une fois que ceux qui le tenaient et l’arrêtaient se furent dispersés comme de la fumée el que la prophétie d’Isaïe se fut réalisée aussi à son sujet, laquelle dit : Toute arme corruptible (dirigée) contre toi ne sera pas heureuse et, toutes les paroles qui s’élèveront contre toi pour le jugement, tu les vaincras toutes (Is 54, 17). Alors il lui sembla de nouveau qu’il était revenu à (son) corps et qu’il était tout entier chez lui. Tandis qu’il était (occupé) par la pensée de ce prodige, qu’il était stupéfait de ce qui lui était apparu, qu’il réfléchissait par quels et par combien d’adversaires l’âme doit être enveloppée au moment où elle se sépare du corps et (quelle) haine cruelle et (quelle) inimitié implacable les démons ont contre nous, il en oublia la nourriture, parce que l’aiguillon de la faim avait été émoussé et que l’appétit naturel s’était évanoui.
Ce qui est dit par le Livre divin s’accorde aussi avec cette contemplation. En effet, que l’âme soit conduite par les anges, au moment où elle se sépare du corps, la parabole de Lazare l’a fait connaître, quand notre Sauveur a parlé eu ces termes : Et il arriva que ce pauvre mourut et qu’il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham (Lc 16, 22) ; et que ceux qui n’ont pas accompli les commandements soient saisis par les démons et qu’ils partagent leur sort, le même Notre-Seigneur l’a montré en disant : Allez, maudits, au feu éternel qui est préparé pour le Calomniateur et pour ses anges (Mt 25, 41). Et nous, comme si nous avions des âmes de porcs ou d’ânes et si nous ne devions pas rendre compte de notre conduite en tant qu’(êtres) raisonnables, nous vivons d’une manière insensible et exempte de douleur, tout comme si nous ne devions souffrir aucun mal, après nous être échappés d’ici ; et comment cela ne mérite-t-il pas des lamentations et des gémissements ? Ce n’est pas ainsi, cependant, que (faisait) le grand Antoine. Mais, comme il avait en tout temps dans l’esprit l’ἀξίωμα ou gloire qu’a obtenue l’âme intellectuelle et créée à l’image de Dieu, il consumait par les méditations le corps lui-même qui avait vieilli et avait lutté dans la vie ascétique et il recherchait et examinait avec soin quel serait donc l’état de l’âme après sa séparation d’avec le corps.
Une certaine nuit, c’était de la part de celui qui l’appelait habituellement qu’il entendait d’en haut : « Antoine, va, sors et vois. » Et, lorsqu’il fut dehors, il vit un homme immense qui par sa grandeur parvenait jusqu’aux nues et qui par son aspect était terrible et hideux, de telle sorte que sa taille ne pouvait dépasser son aspect horrible et désagréable ; et (il vit aussi) des hommes qui s’élevaient avec des ailes pour se porter en l’air, dont les uns qui étaient frappés par la grande portée des mains de ce signe terrifiant étaient lancés en bas et dont les autres qui volaient au-dessus de lui échappaient à sa prise très hostile et très ennemie et montaient alors sans le moindre souci. Et c’est ainsi que ce chasseur jaloux éprouvait de la joie et du plaisir à l’occasion de ceux qui tombaient en bas et qu’il grinçait des dents et se déchirait lui-même à cause de ceux qui passaient au-dessus de lui en volant. Après cette vision, le Christ, le docteur de l’athlétisme, l’auteur du combat dans la lutte intellectuelle, dit immédiatement à Antoine : « Comprends la vision », et il lui révélait le sens de la vision. Et aussitôt (le bienheureux) comprit qu’il s’agissait là du passage des âmes : l’(homme) immense était le Calomniateur, le prince de la puissance de l’air, le chef des esprits aériens (cf. Ep 2, 2), ainsi que dit Paul ; ceux qui étaient entraînés vers le bas et descendaient, c’étaient ceux qui ont commencé par être entortillés dans le filet des péchés et ont été pris ; et ceux qui étaient rapides et qui volaient, c’étaient ceux qui par l’épreuve des vertus ont rejeté loin d’eux le poids et le terre-à-terre des passions.
Lorsque ceux qui pratiquent d’une manière philosophique la vie monastique en Égypte contemplent ces enseignements pleins de doctrine ou ces luttes d’Antoine ou, pour parler plus proprement, ces initiations divines, ainsi que des colonnes animées, ils répriment les mouvements de l’esprit qui mènent paître dans la matière et ils les font passer dans le pré des pensées célestes, en éloignant (d’eux) tout ce qui est vieux et souillé ainsi que des parties d’un temple qui sont sacrées et qui ne peuvent être foulées aux pieds, en sorte que par toute leur vie ils semblent plutôt servir Dieu que vivre de la vie de la terre. Il en (résulte) qu’ils cachent également toute action parfaite dans une pensée humble et qu’ils pensent avoir subi un dommage et l’avoir perdue, une fois qu’elle a été connue par les hommes ; car ils sautent hardiment en dehors de la vaine gloire comme en dehors d’un filet. Et comme condamnation et comme blâme de leurs pensées ils ont devant les yeux le blâme cruel des démons, la bataille de l’adversaire pour la marche vers le haut, le dernier jour du jugement du Christ, le tribunal qu’on ne peut ni tromper, ni fuir, la durée sans fin des tourments dont nous sommes menacés.
Mais cependant Antoine qui est devenu le chef de la vie incorporelle, évangélique et vraie, comme s’il n’eut possédé aucune provision de salut, descendit vers la ville d’Alexandrie, à l’époque où Maximin persécutait la religion, parce qu’il désirait être associé aux martyrs dans (leurs) souffrances. II oignait les athlètes pour les luttes et il fortifiait avec empressement ceux qui s’étaient relâchés ; et il se tint (lui-même) devant les juges iniques avec un cœur inébranlable. Mais le Seigneur le gardait, et, après qu’il eut été martyr par le désir, il le fit retourner de nouveau dans le désert, parce que en vérité il y avait de nombreux modèles parmi les martyrs, tandis qu’il n’y en avait aucun de la philosophie et de la vie angélique d’Antoine, lequel dans tous les combats contre les démons avait remporté un grand nombre de martyres signalés par la force et d’autant plus durs et (plus) cruels que les démons sont plus durs et plus méchants que les hommes.
Lorsque les Ariens inventaient de dire à son sujet qu’il approuvait leur impiété athée, mû par une colère juste et excitée par l’amour de Dieu, il s’éleva encore avec l’aile du zèle (et) de nouveau il descendit en volant jusqu’à la ville d’Alexandrie. Après s’être avancé en public, il rendit infâme et abominable l’hérésie qui lutte contre le Christ, en méprisant sa pensée blasphématoire et en enseignant non seulement à fuir de semblables pensées, mais encore à ne pas entrer en communion avec ceux qui pensent en dehors de ce qui convient ou plutôt qui déraisonnent dans leur pensée ; car l’une et l’autre (expression) se valent sous le rapport de l’impiété.
Alors aussi une foule nombreuse de païens affluaient pour voir Antoine comme (pour voir) un spectacle extraordinaire, en disant : « Courons voir l’homme de Dieu » ; et en vérité ils envisageaient cette vue comme une contemplation en faveur de la religion, en voyant que son visage, sa démarche et tous ses membres étaient remplis d’une paix profonde et comme s’il y avait en eux quelque mouvement intellectuel et bien ordonné en sorte que par là ils croyaient se faire une preuve que l’esprit (comme) le cocher était très sagement assis sur les membres et que Dieu habitait de nouveau en lui. Et, en voyant encore que les démons étaient maltraités et chassés par lui et en apprenant par leurs cris mêmes qu’ils étaient honteusement chassés, ainsi que sont maltraités et frappés de méchants serviteurs, par les chrétiens mêmes qui les avaient honorés par des sacrifices terribles et (par) des libations, ils se moquaient de leur tromperie, et de leur propre volonté ils revenaient eux-mêmes à la religion et se convertissaient non pas un ou deux, mais par familles entières et par maisons. Et en voyant qu’Antoine était écrasé et poussé de côté et d’autre par la foule nombreuse de ceux qui se rassemblaient près de lui, sans être ni troublé ni ému eu égard à cette (situation) inaccoutumée, ils s’étonnaient de l’entendre dire que les hommes qui se tenaient autour de lui n’étaient pas plus nombreux que les démons qui combattaient avec lui sur la montagne.
Je tais comment, lorsqu’il demeurait sur cette montagne, même les philosophes païens désiraient le voir, sans être rebutés en raison de la longueur du chemin. Quand il s’entretenait avec eux des pensées naturelles et de l’habitation divine du Saint-Esprit et non pas des énigmes de la géométrie ou des modes de démonstration de la dialectique d’Aristote, il les réduisait si bien au silence qu’ils félicitaient celui qui lisait le Christ lequel parlait en lui (2 Co 13, 3). C’est pourquoi je n’ai pas cité dans la présente homélie les discours qu’il leur a faits, parce que je ne veux pas en ternir par ma parole la propre beauté naturelle. Car seul Athanase, enrichi du même Esprit, le plus abondant des docteurs et le plus patient de ceux qui ont lutté pour la religion, les a livrés à la mémoire, de telle sorte qu’ils sont cités d’une manière correcte et fidèle. Pour cette raison, je vous renvoie à son livre rempli de beaucoup de bonnes choses.
Quant à moi, par ce que j’ai dit, j’ai seulement rappelé quelle est la jalousie des démons à l’égard du genre humain et quelle est leur tactique et (montré) que les hommes qui se sont conduits d’après l’Évangile ont prouvé par l’expérience même comment la puissance de la croix a rendu faibles les démons, à qui les païens offraient de l’encens et faisaient des libations ainsi qu’à Dieu. Car le Calomniateur qui en un temps (très) court a trompé Adam par le seul goût et en a fait un étranger au Paradis n’a pas pu faire descendre de la montagne de la philosophie Antoine qui était devenu moine dès l’âge de l’enfance et qui a vécu cent cinq ans, après avoir mis en branle tous (ses) moyens astucieux et s’être disposé au combat contre lui avec toutes ses armes. Et le Paradis d’une part a perdu par (cette) tromperie le seul citoyen qui y habitait, et le désert d’autre part a reçu par la patience d’Antoine un grand nombre de citoyens qui l’ont habité et il a été délivré du Calomniateur et des démons qui y demeuraient. Qui ne sait pas, en effet, que l’idolâtrie égyptienne dominait tellement autrefois qu’elle demandait que parmi les reptiles même ceux qui sont beaucoup plus vils et plus méprisables que tout fussent adorés ? Et (qui ne sait) que la religion y a dominé après le Christ et qu’elle y domine encore en vérité par l’orthodoxie des dogmes et par la confession de la saine loi, et (cela) chez des hommes qui par la vie monastique accomplissent l’Évangile dans la réalité et montrent les (prescriptions) des Apôtres dans la grâce abondante de l’Esprit ?
Nous aussi qui savons que tous les chrétiens ont à soutenir un combat contre le Calomniateur et les démons, nous devons donc vivre chastement et observer correctement les commandements, autant qu’il est possible, afin que, lorsque nous serons délivrés du corps et que nous sortirons de ce monde, nous ayons les anges pour marcher devant nous et pour combattre à notre place contre la phalange méchante des ennemis aériens et invisibles et pour nous conduire vers les régions de la lumière jusqu’au jour de la résurrection, où, après avoir recouvré (notre) corps, nous ressusciterons pour le jugement (et), après avoir été trouvés innocents par la juste sentence du juge infaillible, nous obtiendrons le royaume des cieux et les demeures éternelles et diverses qui s’y trouvent, chacun selon sa préparation et selon son action. Puissions-nous tous obtenir qu’il en soit ainsi par la grâce et par la charité du Dieu grand et notre Sauveur Jésus-Christ ! C’est à lui que sied la gloire avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
Fin de l’homélie sur saint Antoine.