Sur l’Épiphanie.
Ceux qui célèbrent les fêtes d’une façon spirituelle, en considérant toujours avec les yeux nouveaux de leur esprit la puissance de ce qui s’accomplit, célèbrent les fêtes d’une façon non pas ancienne, mais nouvelle.
En effet, voici que moi-même, après avoir aussi célébré cette fête bien des fois, en m’y présentant en ce moment comme un étranger, je suis frappé d’étonnement dans mon esprit, je suis transporté au bord du Jourdain et je crois voir que Jésus lui-même se tient debout au milieu du fleuve.
Et pour le sens de ce nom (de Jésus) j’ai l’enseignement propre de la réalité qui est plus complet que tout ; en effet, si Jésus est le salut et le remède de Dieu, il n’a lui-même retiré des eaux absolument aucun avantage et, lorsqu’il a été baptisé, il n’a reçu en plus absolument rien qu’il n’eût (auparavant). Car comment (aurait-il reçu quelque chose), celui qui est Dieu par essence, et cependant s’est fait homme sans changement et sans connaître le péché ? Mais c’est pour nous qu’il a donné aux eaux le plein pouvoir de guérir et de sauver, lorsqu’il a crié par les faits mêmes la parole du prophète Élisée : Voici ce qu’a dit le Seigneur : J’ai assaini ces eaux (4 R 2, 21). C’était, il effet, vraiment le propre du Seigneur et Dieu de dire : J’ai assaini les eaux.
II est bon que nous remontions en courant jusqu’à l’histoire qui symbolisait clairement le mystère qui devait (avoir lieu). En effet, après qu’Élisée fut descendu à Jéricho — c’est une ville située dans une vallée, basse et placée au-dessous de Jérusalem — les habitants de ce (lieu) s’approchèrent de lui, en disant : Voici, le séjour dans cette ville est bon, comme tu le vois toi-même, mon seigneur ; mais les eaux sont mauvaises et rendent stérile. Et Élisée dit : Prenez-moi donc un plat neuf et mettez-y du sel. Ils le prirent ; et (Élisée) sortit vers la source des eaux, y jeta le sel et dit : Ainsi dit le Seigneur : J’ai assaini ces eaux, et dorénavant il n’y aura plus ni mourant, ni femme stérile à cause d’elles (4 R 2, 19-21).
Tel était le premier homme, Adam, qui comme d’une ville très haute et (très) élevée — je veux dire du Paradis — laquelle possède la paix de Dieu et n’est pas troublée par les passions — car c’est Jérusalem — est descendu sur cette terre basse et très éloignée de Dieu, qui d’une part est bonne — car tout ce qui est venu de (Dieu) est beau et très beau (Cf Gn 1, 31) — et qui d’autre part était frappée et affligée par la mort que le péché a fait naître et que le débordement d’une vie humide a fait nager et se répandre par-dessus tout. Mais, lorsqu’est venu le Christ, le plat neuf, lui qui du Saint-Esprit et de la Vierge immaculée a pris un corps nouveau que le péché ancien ne pouvait pas toucher, lui qui possédait en lui le sel — car en lui il y avait tous les trésors cachés de la sagesse (Col 2, 3), ainsi que dit Paul — lequel a été également mélangé avec les eaux lorsque (le Christ) y est descendu, la mort d’une part a cessé et s’est arrêtée, et les eaux d’autre part sont devenues elles-mêmes non seulement des eaux qui guérissent, mais encore des eaux qui donnent naissance à des enfants. En effet, ceux qui autrefois étaient noyés par le flot sale des péchés et étaient les enfants de la mort, lorsqu’ils sont rendus parfaits par les eaux vivifiantes du Jourdain, deviennent aussi les enfants de Dieu par la seconde naissance de l’Esprit.
Que le corps de l’homme soit un vase d’argile, Paul l’a attesté en écrivant aux Corinthiens : Nous avons ce trésor dans des vases d’argile (2 Co 4, 7) ; et que le sel symbolise la sagesse essentielle de Dieu ainsi que tous les (biens) spirituels et (tous) les dons divins qui en descendent, les Livres inspirés par Dieu le montrent encore, puisque d’une part ils l’unissent aux sacrifices légaux et disent clairement : Toute victime sera salée avec le sel (Lv 2, 13 ; cf Mc 9, 48) et que d’autre part ils ordonnent de mettre pareillement du sel et de l’encens sur les pains de proposition (cf. Lv 24, 7) ; ils montraient (que même les choses qui se faisaient sous des symboles n’étaient pas des choses communes et vides de Dieu, et qu’elles représentaient d’une façon figurative et symbolisaient d’avance la vérité. En effet, la divinité est telle que le sel, (à savoir) brillante, blanche, la lumière même, chassant toute la gangrène et (toute) la pourriture du péché, et de cette manière fortifiant et éclairant ceux en qui elle est vraiment. Après que les Apôtres eurent part à ce sel, ils entendaient : Vous, vous êtes le sel de la terre (Mt 5, 13) ; de même que ceux qui possédaient Dieu qui habitait en eux entendaient également : Moi, j’ai dit : Vous êtes des dieux et les fils du Très haut, vous tous (Ps 81, 6 ; cf Jn 10, 34). De même l’encens, outre qu’il est brillant et blanc, est aussi la marque de la bonne odeur divine et intellectuelle ; en vérité, lorsqu’il était mis avec le sel sur les pains de proposition, il indiquait d’avance le pain qui descend du ciel et donne la vie au monde (Jn 6, 33) et produit la lumière dans ceux qui y participent et par l’odeur divine les délivre de l’odeur puante des passions.
En effet, parmi les choses qui par la contemplation paraissent être en rapport avec la divinité ou parmi les choses qui ont été disposées pour nous par le moyen de l’incarnation ineffable, un seul objet, fût-il envisagé d’une façon symbolique, ne suffisait pas à montrer toute chose. De là (il suit) que dans l’ancien service il a été besoin non seulement du sel, mais encore de l’encens et aussi de beaucoup d’autres choses symboliques qui pouvaient montrer ce qui devait (avoir lieu), choses dont nous avons connu les significations propres, autant qu’il est possible, après leur réalisation, et non (seulement) nous tous, mais tous ceux qui, après avoir été, purifiés, en ont obtenu une petite révélation, par la grâce d’en haut.
Nos corps sont donc des objets et des vases d’argile (cf. 2 Co 4, 7), comme dit Paul ; mais celui du Christ d’une part était de la même essence que le nôtre, et par conséquent d’argile ; — car c’est d’Adam qui a été façonné avec de la boue qu’il descendait par génération, quoiqu’il fût divin, parce qu’il était en vérité du Saint-Esprit et de la Vierge Mère de Dieu et en dehors du péché —et d’autre part il était un plat neuf (rempli) des eaux ; car, puisqu’il était animé par une âme intellectuelle, les eaux vives lui étaient unies hypostatiquement (à savoir) le Verbe de Dieu, la source de vie, celui qui disait dans les Évangiles : Celui qui boira des eaux que moi je lui donnerai, n’aura plus jamais soif ; mais les eaux que je lui donnerai deviendront en lui une source d’eaux qui jaillissent pour la vie éternelle (Jn 4, 13-14).
C’est très bien qu’Élisée a dit : Un plat, et non pas : « Une urne ». En effet, le corps (du Christ) est petit — et même on ne peut pas dire combien il est très petit — en comparaison de la divinité qui lui était unie. Ce (mot) montre la grandeur de l’anéantissement, puisqu’en vérité celui qui est si grand et dont la grandeur n’a pas de limite (Ps 144, 3), selon la parole du prophète, était tout entier d’une manière illimitée dans (ce) corps qui était très petit et qu’il était limité par (cette) petite taille et par une telle forme.
Le plat des eaux descendit donc au Jourdain, ou plutôt les eaux vives d’où découle tout ce qui est beau et bon, en vérité ce que dit aussi le prophète Zacharie : S’il y a quelque chose de bon, c’est à lui ; et, s’il y a quelque chose de beau, c’est à lui (Za 9, 17). C’est pourquoi (le Seigneur) disait : J’ai assaini les eaux, et dorénavant la mort n’existera plus ou (personne) ne mourra (4 R 2, 21). En effet, lorsque les eaux vives ont été mélangées avec le Jourdain, elles ont brisé la tête du dragon (Ps 73, 14), comme dit David, ou, comme (dit) Isaïe, du serpent tortueux qui s’enfuit (Is 27, 1), lequel par un conseil perfide a occasionné la mort à Adam, et elles ont rompu toute la puissance des démons qui sont placés sous lui ; car quelle autre chose pouvait arriver, si ce n’est de s’enfuir, à celui qui avait reçu sur la tête une blessure mortelle ? En effet, parce que les eaux du Jourdain éteignent toute flèche diabolique et (tout) incendie, David chantait en disant : C’est toi qui as brisé les tètes des dragons sur les eaux (Ps 82, 14) ; puis, reprenant de nouveau la parole, il dit : « Pourquoi dire : (Tu as brisé la tête) des dragons ? (Tu as brisé la tête) du dragon principal qui est le Calomniateur ; tu as écrasé le crâne qui est la tête du mal. » C’est à cause de cela qu’il n’y a plus de mort dans les eaux, parce qu’en vérité la source des eaux est descendue vers elles. Car de même que les racines et les pousses qui (sortent) de terre, une fois qu’elles se répandent et qu’elles macèrent dans les eaux, transforment celles-ci en leur propre couleur, (de telle sorte qu’elles soient) ou rouges ou écarlates, de même, parce que Jésus est la sagesse et la force de Dieu et Père, la lumière et la source de la vie, la justice, la sainteté et le salut, le Fils de celui qui vivifie l’univers, une fois qu’il a été baptisé dans les flots du Jourdain, il a mis sur elles et leur a donné sans restriction de toutes ces choses qu’il possède par essence et il en a fait des eaux qui éclairent, qui enfantent, qui vivifient, qui donnent la sagesse, la force, la sainteté, le salut et la justice.
Que les fils de Nestorius qui divisent l’unique notre Seigneur et notre Dieu Jésus-Christ par la dualité des natures après l’union, nous expliquent donc comment celui qui a mis dans le Jourdain la richesse de tous ces biens a été complété par suite du baptême, selon leur expression ? C’est nécessairement parce que le fait d’attribuer le baptême à l’homme eu particulier et non pas à Dieu le Verbe qui s’est incarné s’applique et convient de toute nécessité à (cette) division impie.
Sil (vous) plait, passons aussi à Jean et nous allons trouver qu’il reprend clairement la même impiété. En effet, lorsqu’il voyait également avec des yeux spirituels que Jésus est plein, qu’il ne manque de rien, qu’il est complet en tout en tant que Dieu qu’il est par nature et qu’il n’a besoin de rien. (Jean) a crié cette (parole) : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi. « Moi, dit-il, je suis à mettre au nombre de ceux qui ont besoin, mais non pas toi, bien que tu te sois fait homme comme nous. » Si (le Christ) avait eu besoin lui aussi de cette perfection qui vient du baptême, comme le veut la parole de (ces) impies, le Baptiste aurait menti, en disant : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi (Mt 3, 14). Car Jésus aussi serait également dans le besoin, si en vérité du fait du baptême il devait avoir part à un perfectionnement.
Mais celui qui ne ment pas porte sur les paroles du Baptiste une décision concordante ainsi que sur des (paroles) vraies. En effet, il n’a pas dit : « Moi aussi j’ai besoin de ton baptême » ; mais : Laisse (faire) maintenant ; car il est convenable que nous remplissions ainsi tonte justice (Mt 3, 13). « Je suis venu, dit-il, pour remplir, et non pas pour être rempli ; car je n’ai besoin d’absolument rien, puisque je suis plein, ainsi que tu l’as attesté toi aussi. » Il me semble qu’il appelle encore « toute justice » la perfection de notre baptême qu’il devait établir dans les eaux par le fait de sa propre descente. En effet, que le baptême soit la justice parfaite qui purifie pour ainsi dire de toute trace de la tache (causée) par les péchés, Paul l’atteste, lorsqu’il s’exprime au sujet des baptisés en ces termes : Étant justifiés gratuitement par sa grâce par le moyen du salut qui est dans le Christ Jésus (Rm 3, 24).
Puisque donc votre culte de l’homme qui est plus impie que tout, ô tels, a été répudié par le Jourdain lorsqu’il a reçu les eaux vives, qu’il a été jeté dehors par Jean lorsqu’il a crié cette (parole) : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi (Mt 3, 14), et qu’il a été repoussé également par Jésus lorsqu’il a l’ait la réponse : (Laisse faire maintenant), et qu’il a montré que lui-même remplit et non pas qu’il est rempli, dès lors mettons-nous en route aussi vers le témoignage du Père.
Mais d’abord l’ouverture des cieux m’attire à elle et une grande admiration pour une charité infinie me remplit. En effet, celui qui avait fermé le Paradis à Adam et avait placé le chérubin et l’épée flamboyante (toujours) agitée pour garder le chemin de l’arbre de vie, celui-là, une fois qu’il eut nettoyé et lavé Adam et l’eut montré nouveau en lui-même ou plutôt qu’il se fut lui-même montré Adam, ouvre en ce moment le ciel au lieu du Paradis, en montrant clairement que le baptême est pour nous l’ouverture des cieux et la mise en route toute prête vers les (régions) d’en haut. C’est de cette route que Paul disait : Il nous a inauguré une route nouvelle et vivante (He 10, 20). En effet, si les portes des cieux n’avaient pas vu le roi véritable et le Fils de Dieu et Père par nature, elles ne se seraient pas ouvertes ; car c’est pour les rois que s’ouvrent les demeures royales. Et donc, maintenant que Jésus a ouvert les cieux, il donnait également à ses propres serviteurs de voir des choses semblables. C’est pourquoi Etienne, le premier des martyrs, disait : Voici, je vois les cieux ouverts (Ac 7, 55).
II me semble que l’ouverture des cieux est (à la fois) quelque chose de sensible, comme si les cieux s’étaient coupés (cf. Mc 1, 10), ainsi qu’a dit Marc, et une révélation parfaite de la Trinité et une connaissance qui convient à des (êtres) célestes, puisque d’un côté la voix venait ainsi que de la part du Père et nous montrait la propre hypostase du Père, et puisque d’un autre côté elle était adressée au Fils et disait : Tu es mon Fils bien-aimé (Mt 3, 17), et proclamait en même temps la vérité et l’égalité d’essence de la divinité et aussi l’indivisibilité de l’union avec la chair. En effet, c’est (en s’adressant) à celui qui est vu, à celui qui était le Verbe de Dieu incarné lequel est un et le même et non pas un autre en dehors de celui qui est caché, ainsi qu’il semble à Nestorius, qu’il a dit d’une manière significative ce (mot) : Tu, et ce (mot) : Mon Fils, (ce mot) : Tu es, et non pas (ce mot) : « Tu es devenu ». Car ce (mot) : Tu es, appartient à la nature, tandis que ce (mot) : « Tu es devenu », (appartient) à l’adoption et à la grâce, de telle sorte en vérité que d’après le témoignage du Père également les σοφίσματα ou raisonnements de (ces) impies sont donc tombés en dehors de la vérité.
Le Saint-Esprit d’une part descendit sous l’aspect d’une colombe et d’autre part il reposa sur lui (cf. Mc 1, 10) pour nous, afin que, venant ainsi que sur les prémices de (notre) race, il passe aussi sur ceux qui sont de la même race, lorsqu’ils sont rendus parfaits par le baptême divin. Or ce qui a été dit par Jean : Il resta sur lui (Jn 1, 32), fait connaître clairement que l’Esprit lui appartenait en propre et qu’il n’était pas à autre. Car de même que le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père, de même le Saint-Esprit est aussi dans le Père et dans le Fils à cause de l’identité d’essence.
Parce que c’est pour nous que le Christ a été baptisé, lorsqu’il a rempli notre baptême de lumière, de vie et de sainteté, et qu’il s’est fait la route de la venue de l’Esprit vers nous, c’est donc pour nous encore qu’il a été conduit au désert par l’Esprit ; et il fait connaître que ceux qui doivent croire en lui et être baptisés, une fois qu’ils sont oints par cette onction forte et très vaillante de l’Esprit et qu’ils sont oints comme des athlètes par l’huile de la grâce, doivent être conduits au Stade élevé et très éprouvé des tentations ; d’une part ils (doivent) lutter avec l’ennemi cruel qui devait leur porter envie à cause de l’adoption et à cause de la parenté avec Dieu ; Le méchant, en effet, le verra et se mettra en colère, il grincera des dents et il se consumera (Ps 111, 10), dit David ; et d’autre part il devait être vaincu, parce que sa puissance a été brisée d’avance par le combat préliminaire que pour nous le Christ a soutenu d’avance avec lui. Car que c’était pour nous secourir qu’il a enduré la tentation, Paul l’a fait connaître clairement, lorsqu’il dit : En effet, parce qu’il a souffert lui-même dans sa tentation, il peut secourir ceux qui sont tentés (He 2, 18). « C’est comme un secours puissant, dit-il, qu’il a prédisposé, à l’exemple d’un excellent médecin, sa propre tentation en faveur de ceux qui doivent être tentés ; de même encore que, lorsqu’il a enduré la croix, c’est comme une arme puissante qu’il nous a donné celle-ci contre l’ennemi. »
Pourquoi donc aurions-nous nous-mêmes honte de ces eaux qui purifient ? Ne tombons pas dans la fange des désirs (honteux). Tremblons à l’ouverture des cieux et ne nous l’interdisons pas à nous-mêmes, ne pensant à rien de ce qui appartient aux cieux, mais (pensant) à tout ce qui appartient à la terre. Ne tournons pas le dos au Calomniateur et ne montrons pas que le Christ a été tenté pour nous en vain. Mais en tout honorons celui qui volontairement a tout supporté pour nous. A lui soit la gloire pour les siècles ! Ainsi soit-il !
Fin de l’homélie sur l’Épiphanie.