SUR LES PAROLES DE L’ÉVANGILE QUI SUIVENT CELLES QUI ONT ÉTÉ D’ABORD EXAMINÉES DANS L’HOMÉLIE PRÉCÉDENTE : EN CE JOUR-LÀ, LES DISCIPLES S’APPROCHÈRENT DE JÉSUS, EN DISANT : QUI DONC EST LE PLUS GRAND DANS LE ROYAUME DES CIEUX (Mt 18, 1) ? ET SUR LE RESTE.
Une table spirituelle et abondante des Livres évangéliques me pousse de nouveau à jouir des pensées divines placées dans les paroles sacrées ; et, en rendant l’œil chercheur de mon esprit particulièrement perçant et pénétrant, elle me crie cet avertissement des Proverbes, disant : Ouvre tes yeux, et sois rassasié de pain (Pr 20, 13). Car ceux qui voient peu se nourrissent de lait ; et, devant ceux qui ont acquis l’habitude de pouvoir en quelque sorte ouvrir tout grands leurs yeux intellectuels, on sert l’aliment complet du pain qui nourrit par l’étude et rassasie l’intelligence, et qui n’engraisse pas le ventre. Apprenons quelles sont donc les paroles qui suivent celles que nous avons d’abord examinées : En ce jour-là, les disciples s’approchèrent de Jésus, en disant : Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux (Mt 18, 1) ?
C’est avec beaucoup de justesse et d’observation que le texte a consigné ce (mot) : En ce jour-là, nous apprenant la cause de l’interrogation. En effet, parce que notre Sauveur avait honoré Pierre lors du paiement du didrachme en se l’étant uni et en ayant dit : Donne-leur pour moi et pour toi (Mt 17, 26), aussitôt, sur-le-champ, en ce jour-là même, les autres disciples ont souffert quelque chose d’humain, en tombant dans la passion de la jalousie. Mais tu diras peut-être : « Passe là-dessus ; m’avances-tu que les Apôtres ont été vaincus par une passion ? » — Oui, dis-je, et je n’en rougis pas du tout, en sorte que tu sois frappé d’admiration soit par l’humilité et la vertu des disciples, soit par la divinité et la sublimité de celui qui les a instruits. Car par nature ils étaient eux aussi des hommes, ils ont participé à la même boue que nous, ils avaient Adam pour premier père ; leur esprit qui était porté assidûment au mal dès la jeunesse (cf. Gn 8, 21), comme il est écrit, ils le retirèrent peu à peu et le firent sortir de la boue par l’éducation pratique, les instructions et les enseignements de leur Maître, et ils lavèrent le vieil homme ; à force de marcher, ils montèrent à une telle hauteur qu’ils ne passèrent plus pour des hommes et qu’ils ne nous laissèrent plus aucune excuse, à nous qui sommes de leur race, alors que lâchement nous montrons de l’indifférence et de la négligence et que nous ne parvenons pas au même degré, ou plutôt à une ombre ou à une apparence très petite, dans cette marche vers les choses d’en haut. Cependant à ce moment, comme ils avaient des dispositions très imparfaites, ils ont semblé avoir été jaloux de Pierre à cause de l’honneur dont il avait été l’objet et ils ne supportèrent pas philosophiquement cette marque de prévenance, eux qui par la suite en arrivèrent à une telle perfection que par écrit ils se reconnurent même publicains et pécheurs et qu’ils gravèrent dans (leurs) écrits ainsi que sur une colonne les vertus des Apôtres qui furent leurs compagnons.
C’est pourquoi nous trouvons que l’Évangéliste Marc, qui est le disciple de Pierre et qui connaissait l’humilité et le mépris de la gloire de son maître, a passé sous silence et n’a pas du tout rapporté dans (son) livre les grandes actions de celui-ci, telles que la béatitude qu’il a entendue de la bouche de notre Sauveur, quand il dit : Tu es heureux, Simon, fils de Jona ; car ce n’est ni la chair ni le sang qui t’ont révélé cela, mais c’est mon Père qui est dans les cieux ; ni non plus quand il a dit : Tu es Πέτρος, c’est-à-dire pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; ni : Je te donnerai les clés du royaume des cieux (cf. Mt 16, 17-19) ; ni lorsqu’il a reçu l’ordre : Va au bord de la mer (Mt 17, 26) ; ni qu’il a jeté l’hameçon, qu’il a péché le poisson, qu’il a trouvé le statère et qu’il a reçu l’honneur dont il a été l’objet, quand il a été uni au Christ par cette parole qui lui commanda : Donne ceci pour moi et pour toi. Tandis qu’il a passé tous ces faits qui donnent de l’élévation, il mentionne les manquements (de Pierre), à savoir qu’il a été repris par (Jésus), qu’il a entendu : Va derrière moi, Satan (Mt 16, 23), qu’il a eu peur d’une petite servante et qu’il a renié trois fois.
Mais cependant ceux qui étaient tels et tels et qui par un esprit humble étaient parvenus, autant qu’il est possible aux hommes, à l’imitation de Jésus le Sauveur Dieu, qui s’est anéanti lui-même et a pris une forme de serviteur (Ph 2, 7), touchés à ce moment par l’aiguillon de la jalousie, parce que Pierre avait entendu : Donne ceci pour moi et pour toi, (ceux-là) interrogeaient le Christ : Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux ?
Vois-moi comment même leurs propres manquements suscitent des questions et des indications qui s’ajoutent à la vertu qui leur était enseignée. Ils discutent, en effet, au sujet de la priorité et au sujet de la place la plus grande qui se trouve dans le royaume des cieux, tandis que nous-mêmes nous avons entre nous une émulation contraire et mauvaise, (à savoir) qui surtout s’enfoncera dans la terre, se roulera dans la boue et fera croître les épines des soucis du monde ? Qui bâtira une splendide maison et, à ce qu’il a, ajoutera ce qu’il n’a pas et en outre pillera le (bien) du prochain ? Qui prendra de force l’usufruit d’une propriété qui ne lui revient pas et parfois agira avec violence pour en éloigner la veuve et l’orphelin ? Car je rougis d’avoir encore à citer les divertissements et les disputes animées par la jalousie qui (se produisent) dans les spectacles des courses de chevaux et sur la scène ainsi que les affections partagées et opposées ; je vois, en effet, que ceux qui s’adonnent à ces (passions) et qui s’enivrent de cette ivresse profonde ne sont pas même sensibles aux affaires de la terre, encore moins seront-ils sensibles au royaume des cieux.
Mais Jésus, le médecin et l’auteur de nos âmes, n’a pas même approuvé la jalousie des disciples pour le bien. D’une part, en effet, il faut que nous soyons jaloux pour le bien et que nous progressions ; et d’autre part il faut aussi que nous pensions que les succès de nos frères sont les nôtres propres ; car c’est surtout dans les belles actions qui paraissent que Satan dissimule ses filets cachés. C’est pourquoi Caïn aussi disputait à son frère une bonne course, — c’était, en effet, le sacrifice, le don à Dieu et l’offrande qui faisaient l’objet de leur souci à tous les deux — mais de cette bonne jalousie et de cette émulation pour ce qui est parfait il est tombé dans l’envie la plus mauvaise, laquelle en vérité a donné naissance au premier meurtre et a souillé la main fraternelle ; et il n’aurait pas souffert cela, si par amour de la première place et de la vaine gloire il n’avait pas pensé que l’éloge d’Abel lui était étranger et non pas le sien propre.
C’est pourquoi, comme le Christ voulait déraciner cette passion du cœur de (ses) disciples, il a dit, en prononçant cette parole selon l’ordre (usité) pour l’affirmation des serments : Amen, je vous (le) dis ; si vous ne changez pas et si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux (Mt 18, 3). Quelle est cette (parole) : Amen, je vous (le) dis ? « Amen », traduit de l’hébreu en langue grecque, signifie : « Que cela soit ! » C’est donc ce que veut dire cette (parole) : Amen, je vous (le) dis ; c’est comme s’il disait : « Ce qui doit être nécessairement, je vous (le) dis ; car il résulte de mes paroles que quelque chose soit. » La création et la fabrication que (l’on trouve) au commencement de ce monde attestent également qu’elles sont accomplies par la parole divine, parce que quelque chose était. En effet, Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Qu’il y ait un firmament ! Qu’il y ait des luminaires ! Et tout cela fut (cf. Gn 1, 3. 6. 14). De même donc que, lorsqu’il voulait montrer que ses paroles ne passent jamais et jeter ses auditeurs dans la crainte, il disait dans les prophètes : C’est par moi que j’ai juré (cf. Is 45, 23) ; Jr 22, 5), se servant à cause de nous de la forme des serments d’une manière digne des hommes, de même ici aussi il a prononcé (cette parole) : Amen, je vous (le) dis, au lieu de : « Je jure par mes paroles qui doivent nécessairement aboutir au fait, qu’il vous faut y croire comme à ce qui a été déjà et non pas comme à ce qui est dit seulement. » C’est pourquoi nous aussi, nous ajoutons ainsi le (mot) « Amen » à la louange, pour tout ce qui vient de lui, en voyant que cela a été et est présentement et en croyant que cela doit être nécessairement.
Il n’a pas dit : « Si vous ne devenez pas comme de petits enfants », mais : Si vous ne changez pas et si vous ne devenez pas comme de petits enfants (Mt 18, 3). Ce (mot) : Si vous ne changez pas, signifie qu’il faut renoncer à l’homme vieux et rempli de passions et s’en détourner complètement ; que quelqu’un vienne à l’oublier même imparfaitement, il ne peut pas devenir comme un tout jeune enfant. Le Christ, en effet, est venu également pour nettoyer et laver le modèle ancien et pour montrer nouvelle notre nature, sans qu’il y ait en elle ni tache, ni ride, ni rien de semblable. C’est pourquoi Paul disait : Si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Les choses anciennes sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles (2 Co 5, 17). « Changer », c’est donc oublier les habitudes anciennes et mauvaises. C’est ainsi que le prophète David lui aussi chantait : Ne te souviens pas de nos iniquités anciennes (Ps 78, 8). Car, que ce (mot) « Changer » indique la transformation en une vie nouvelle et la condition différente (qui aboutit) à ce qui est parfait, le divin Samuel l’a fait connaître, lorsqu’il disait à Saül : L’Esprit du Seigneur descendra sur toi, tu prophétiseras et tu seras changé en un autre homme (1 R 10, 6). Et le Livre sacré, confirmant cela, a dit aussi : Et Dieu lui donna en échange un autre cœur (1 R 10, 9). Il y a également le changement du bien en mal, qui a été symbolisé d’avance par la femme de Lot qui s’est retournée vers Sodome et qui est devenue une statue de sel, et contre lequel il a été prescrit et ordonné aux disciples et il a été posé en règle par le Christ qu’il faut nous tenir en garde et qu’il faut le fuir, lorsqu’il a parlé ainsi : Souvenez-vous de la femme de Lot (Lc 17, 32) ; et encore : Quiconque met la main à la charrue et regarde derrière lui n’est pas propre au royaume de Dieu (Lc 9, 62).
Après que les Apôtres ont subi un changement opposé à celui (qui vient d’être dit), qu’ils n’ont nullement regardé derrière eux et qu’ils ne sont retournés à rien qui appartienne à la vie ancienne et malpropre, — car c’est en cela que consiste cette (parole) qu’ils changent et qu’ils deviennent comme de petits enfants — quand après la résurrection ils ont reçu de notre Sauveur le Saint-Esprit par l’insufflation et qu’ils sont parvenus désormais à l’homme nouveau qui se renouvelle selon l’image de celui qui l’a créé (Col 3, 10), ils s’entendaient (dire) : Enfants, n’avez-vous rien à manger (Jn 21, 5) ?
Examine-moi comment à la manière d’un médecin il a fait à cet ulcère une incision profonde, de telle sorte qu’il n’eût plus rien à ronger en causant de la douleur. Car il n’a pas dit : « Quiconque changera et deviendra comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux, » mais : Si vous ne changez pas, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux (cf. Mt 18, 3) ; « Vous, dit-il, vous vous disputez au sujet de la priorité et vous rêvez de la première place ; mais prenez garde d’avoir besoin de beaucoup de sueurs pour obtenir à peine seulement l’entrée dans le royaume. »
Matthieu donc a dit que les disciples posèrent cette question : Qui est le plus grand (Mt 18, 1) ? Luc, qu’ils pensèrent (Lc 9, 46) (qui était le plus grand), et Marc, qu’ils parlaient entre eux (Mc 9, 33) (pour savoir qui était le plus grand). Les (faits) énoncés par chacun d’eux sont différents ; mais ils sont vrais tous les trois et ils ont eu lieu dans cette disposition et cet ordre ; car en premier lieu (les disciples) pensèrent, en second lieu ils parlèrent entre eux comme s’ils examinaient ensemble et discutaient, en troisième lieu ils furent amenés à poser la question ; chacun des écrivains, ne racontant qu’un des (faits) qui se sont suivis l’un après l’autre, a dit la vérité. En effet, il n’y a pas d’accusation de mensonge ni d’aucune contradiction à ce que quelqu’un dise quelque chose d’une manière incomplète et abrégée ; car il y a contradiction à ce que quelqu’un renverse par un récit opposé ce qui est dit par d’autres, mais non pas à ce qu’il dise ce qui est omis par d’autres. C’est là, en effet, le propre des récits d’histoires, de telle sorte que souvent le même homme, racontant le même récit à beaucoup (d’auditeurs) et en des temps différents, ne rappelle pas tout d’une manière incomplète en tout temps, mais que ce qu’il avait laissé de côté pour l’un il l’ajoute pour l’autre, et que ce qu’avait été clairement raconté dans un autre temps est peu après enveloppé dans l’oubli.
Je peux promptement montrer cela à l’aide du Livre des Actes. Luc, en effet, qui a rappelé trois fois dans le même écrit le récit (de ce qui s’est passé) sur le chemin de Damas, tantôt en le racontant lui-même, tantôt en mettant deux fois en scène Paul qui le raconte dans chaque récit, revient d’une part sur les mêmes faits d’une manière concordante et pas du tout contradictoire, et d’autre part il enlève ou il ajoute nécessairement à ce qui est dit ailleurs, sans blesser en rien la vérité ou sans offrir aucune prise au mensonge. Car il est écrit tantôt : Paul entendit la voix qui dit : Je suis Jésus que tu persécutes (Ac 9, 4-5) ; tantôt : Je suis Jésus de Nazareth (Ac 22, 8) ; et tantôt que c’était en langue hébraïque qu’il entendait lui venir la voix (Ac 26, 14) ; tantôt d’une manière simple en ces termes : Une lumière venant du ciel resplendit sur lui (Ac 9, 3) ; tantôt : Au milieu du jour (Ac 22, 6) ; et : (Une lumière) plus (brillante) que l’éclat du soleil (Ac 26, 13) ; maintenant : Les hommes qui accompagnaient Paul s’arrêtaient stupéfaits, en entendant la voix, mais en ne voyant rien (Ac 9, 7) ; maintenant : Ils virent la lumière et ils eurent peur, mais ils n’entendaient pas la voix de celui qui parlait (Cf. Ac 22, 9). C’est que, parmi ceux qui l’accompagnaient, les uns perçurent la voix et non plus pareillement la lumière, et que les autres (perçurent) la lumière et non plus pareillement la voix, bien que les deux (phénomènes) se fussent également produits. Ces choses et de semblables, en effet, peuvent la plupart du temps arriver dans les récits et elles ne blessent aucunement la vérité. Si donc l’unique (Luc), racontant le même fait, l’a rapporté si différemment sans mentir, qu’y a-t-il d’étonnant si, quand il y a plusieurs Évangélistes, l’un a consigné par écrit ce qui avait été omis par un autre, sans avoir aucunement rejeté et accusé de contradiction ce qu’il n’avait pas rapporté lui-même ?
Il faut savoir, — car maintenant je ramènerai le discours au (texte) cité plus haut — que Marc et Luc ont écrit que Jésus a dit aux disciples : En vérité, je vous (le) dis, celui qui ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n’y entrera point (Mc 10, 15 ; Lc 18, 17). — « Quoi donc ! diras-tu, nous demande-t-il d’être comme des brebis qui bêlent et d’être dans la disposition de ne pas user d’examen par rapport aux paroles relatives au royaume des cieux ? » — Nullement. Mais, selon la parole de Matthieu, — car ce que dit celui-ci révèle et éclaire la force du commandement — il te demande de changer, de détruire la vie qui a vieilli dans les péchés et de reprendre par de nouvelles œuvres de justice un esprit tout jeune et nouveau, comme s’il était ignorant et exempt de malice. La passion en question qu’il voulait guérir, c’était, en effet, la jalousie, l’envie, l’amour de la vaine gloire ; c’est pourquoi il a fait avancer un tout petit enfant, de l’âge le plus jeune, que n’atteint pas l’injure et que n’enflent pas non plus les éloges ou la louange. (Il résulte) de là que, lorsqu’il disait en guise d’exemple, en le tenant dans ses mains : Celui qui recevra un tout jeune enfant comme celui-ci en mon nom, me reçoit (Mt 18, 5) ; — car celui qui n’est plus comme celui-ci, qui a dépassé cet âge et cette simplicité d’âme et qui a désormais le sens de la malice, a perdu l’image du tout jeune enfant et il a cessé de servir d’exemple — il a dit justement : Il me reçoit. En effet, celui qui n’a rien de vieux en lui, mais qui se renouvelle lui-même comme un petit enfant par les vertus, est aussi l’imitateur du Christ, de la même manière que Paul qui dit : Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ (1 Co 4, 16 ; 11, 1) ; et comme Jean qui écrit : Quiconque a cette espérance en lui se purifie lui-même, comme celui-ci est pur (1 Jn 3, 3).
En effet, que ce soit seulement pour écarter la méchanceté et pour réprimer l’orgueil qu’il a présenté l’exemple du tout jeune enfant, et que ce ne soit pas pour montrer l’intelligence et la sagesse avec lesquelles il faut aborder les paroles de la foi et la prédication du royaume des cieux, il l’a fait connaître, lui qui a clairement distingué ici et dit : Celui donc qui s’humiliera comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux (Mt 18, 4), et qui dans un autre endroit a très bien distingué et dit : Soyez sages comme des serpents et purs comme des colombes (Mt 10, 16). Car, au sujet de la tête qui est la foi, il nous faut user de sagesse, à l’exemple du serpent qui prend bien garde de n’être pas atteint à la tête, sans se soucier autant quand ses autres membres sont atteints ; et il nous faut imiter la douceur de la colombe, comme je l’ai dit, par l’éloignement de la méchanceté et par les façons d’agir qui (se pratiquent) dans la vie. Paul, s’attachant à cette division et à (cette) distinction, écrivait aussi aux Corinthiens : Mes frères, ne soyez pas de petits enfants dans vos pensées ; mais soyez de tout jeunes enfants pour la méchanceté, et soyez (des hommes) faits dans vos pensées (1 Co 14, 20). Car, bien que (Dieu) ait caché la si grande richesse du mystère aux sages et aux intelligents et qu’il nous l’ait révélée, tandis que nous sommes de tout jeunes enfants (cf. Mt 11, 25), il nous pousse cependant à la perfection des pensées. Sous prétexte que la Sagesse, ayant mêlé la bouteille de l’enseignement et ayant préparé la table spirituelle, criait à haute voix : Que celui qui est insensé se tourne vers moi, et disait à ceux qui manquent d’esprit : Venez, mangez de mes pains et buvez du vin que j’ai mêlé pour vous, elle n’ordonne pas que ceux qui ont été appelés persistent dans la même sottise, — de quelle utilité, en effet, serait donc cet appel ou cette nourriture ? — mais elle ajoute : Quittez la stupidité et vivez, cherchez la Sagesse pour vivre, et par la science redressez l’intelligence (Pr 9, 2. 4-6). Car, si par là nous avons reçu l’ordre de poursuivre la condition du tout jeune enfant, comment Paul devait-il dire : C’est une sagesse que nous prêchons parmi les (hommes) parfaits, et une mystérieuse sagesse cachée ; et : Mais nous, nous avons l’intelligence du Christ (cf. 1 Co 2, 6-7. 16) ; et encore : Selon que vous pouvez, en lisant, comprendre l’intelligence que j’ai du mystère du Christ (Ep 3, 4).
Il est convenable que nous recherchions pourquoi il n’a pas suffi à notre Seigneur et notre Dieu Jésus-Christ de dire (à ses disciples) : Si vous ne changez pas et si vous ne devenez pas comme de petits enfants, mais (pourquoi), ayant fait venir d’abord ce tout jeune enfant, il l’a mis au milieu (d’eux) et (pourquoi) il se servait ainsi de paroles. C’est parce qu’il voulait par là leur rendre très clair et (très) évident son enseignement, toucher et dévoiler principalement la passion qui leur avait été à charge et leur mettre le remède devant les yeux, qu’il faisait cela. On peut voir, en effet, que pour cette (même) raison les prophètes également ont fait souvent des (actions) semblables : que Jérémie brise un vase de potier (cf. Jr 19, 1 et ss), pendant que le regardaient ceux que concernait la parole de la prophétie, et qu’Ézéchiel une fois dessine Jérusalem sur une brique, qu’une autre fois il prenait une poêle de fer dans sa main, qu’une autre fois encore il rasait les cheveux de sa tête et (les poils) de son menton, en livrait une partie au feu, en coupait une autre partie peu à peu et en jetait une autre partie en l’air (cf. Ez 4, 1 ; 5, 1 et sv), pour montrer la prise et l’incendie de Jérusalem, le meurtre de ses habitants et le fait que ceux qui y seraient de reste devaient être dispersés et emportés par le vent en tout lieu des confins de la terre, pour le dire en un mot, bien que le Seigneur leur eût accordé alors à cause de sa bonté le retour de Babylone. C’est de la même manière donc que Jésus, le Dieu des prophètes, a également mis le tout jeune enfant au milieu (d’eux), pour que cette passion de la jalousie ne passât pas pour une (passion) quelconque, mais pour l’étincelle qui a allumé tout l’incendie des passions ; c’est de là que (sont venus) l’envie et le meurtre, comme l’a montré Caïn.
C’est pourquoi il cause aussi une très grande frayeur, lorsqu’il continue et qu’il dit : Si quelqu’un scandalise l’un de ces petits qui croient en moi, il vaut mieux pour lui qu’on lui suspende une meule de moulin au cou et qu’on le jette au fond de la mer (Mt 18, 6). « La jalousie, dit le Méchant, peut faire aller quelqu’un même jusqu’au fratricide ; et moi, je vous dis que, si seulement par suite de sa propre jalousie ou par suite d’une autre passion quelqu’un scandalise son frère et fait qu’il soit choqué, il encourra une telle condamnation qu’il jugera plus léger qu’on lui suspende une meule au cou, qu’on le jette dans la mer et qu’il aille jusqu’au fond de la mer. » Il s’est servi de cet exemple, en effet, parce qu’il voulait montrer la gravité de la peine qui devait être portée contre celui qui est méchant et devient la cause de scandales. Il me semble que la forme de cette parole ressemble à celle-ci : Il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; et celui qui tuera sera passible de jugement ; mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère sans raison, sera passible de jugement (Mt 5, 21-22). C’est pourquoi il a dit : Ces petits qui croient en moi, non pas (pour laisser entendre) qu’il n’y a pas de danger à scandaliser sans raison ceux qui ne croient pas, — car il faut selon la législation de Paul que nous soyons sans scandale et pour les Juifs et pour les païens et pour l’Église de Dieu (cf. 1 Co 10, 32) — mais pour rendre l’accusation des disciples plus grande et plus étendue. « Ne pensez pas, en effet, dit-il, que c’est parce que vous vous êtes conduits avec jalousie à l’égard de Pierre le chef de file et la tête de votre groupe que je suis affligé et que je prononce une telle peine ; car, s’agirait-il même de celui qui est le plus petit, du nombre de ceux qui croient en moi cependant, il faudrait en rougir à cause de la communauté de la foi, même si ce n’était pas à cause d’autre chose. » C’est ainsi que Paul aussi disait aux Corinthiens : Pourquoi ne souffrez-vous pas quelque injustice plutôt ? Pourquoi ne vous laissez-vous pas plutôt dépouiller ? Mais c’est vous qui commettez l’injustice et qui dépouillez, et cela envers des frères (1 Co 6, 7-8). Ce (mot) : Et cela envers des frères, en effet, contient un surplus d’accusation, et il ne permet pas par suite d’une distinction contraire de mal agir envers ceux qui ne sont pas des frères, bien que la peine soit plus sévère pour ceux qui ont scandalisé leurs frères, parce qu’ils ne sont pas même retenus par la communauté de l’adoption divine, de la grâce, du même honneur, de l’unique pain et de (l’unique) breuvage mystique.
Lorsque (le Christ) a suffisamment terrifié (les disciples) par tout ce qui a été dit, — et non seulement ceux-ci, mais encore ceux qui doivent dans la suite tomber sur ces paroles — il augmente encore la crainte et il fait de la menace quelque chose de général, en s’écriant tristement et en disant : Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; cependant malheur à l’homme par qui le scandale arrive (Mt 18, 7) ! « Ce n’est pas à vous seuls, ô disciples, dit-il, que j’ai l’occasion de dire cela, mais à tout le genre humain également. En effet, lorsque j’élève et que je fais monter ma parole depuis la jalousie que vous venez d’avoir les uns pour les autres jusqu’à la première envie et jusqu’à la chute de la nature humaine qui s’est produite chez elle par suite d’un mouvement libre, je suis attristé et je gémis. C’est par la jalousie du Calomniateur que la mort est entrée dans le monde (Sg 2, 24), ainsi que l’a dit un sage ; car Adam, le premier homme, a été trompé et il a obéi au conseil du Calomniateur dicté par la jalousie. De même que vous avez désiré la première place dans le royaume des cieux, lorsque vous avez été ébranlés par la passion de la vaine gloire, de même aussi celui-ci a désiré des choses plus grandes, lorsqu’il a pensé que, s’il mangeait de cet arbre malgré le commandement divin, il serait comme Dieu ; car c’est ce que lui avait promis celui qui l’a trompé. »
De là (est venue) également la jalousie de Caïn ; en effet, après qu’il eut été saisi par l’amour de la vaine gloire et qu’il eut été piqué par la marque de prévenance dont son frère (était l’objet), il tomba dans le scandale de la jalousie et dans la souillure du meurtre qui en (découle). Car, à proprement parler, on appelle « scandale » le fait de s’écarter du droit chemin en chancelant sur ses pieds, ce qui se produit par suite d’un mouvement douloureux ; supposé, par exemple, que quelqu’un fasse par-dessus ses pieds une ombre dans laquelle il s’avance et qu’il coure le danger de tomber et de se précipiter dans une fosse. C’est pourquoi ceux qui sur la scène brisent les membres de leur corps en les rendant lâches et paralysés et en les tordant alors que par nature ils ont été formés en ligne droite, ont aussi coutume d’être appelés de ce nom par ceux qui s’adonnent aux (exercices) de ce genre ; et non seulement ceux-là sont ainsi nommés par eux, mais encore ceux qui marchent sur des cordes tendues en l’air ou qui montent en l’air sur une perche de bois, en sautant vers le haut et en bondissant fréquemment de l’une (de ces cordes) sur l’autre ou en portant cette (perche) sur leur front. En effet, tel est véritablement le scandale qui de toute part comporte la chute et le danger et qui détourne des pensées droites, lorsque par exemple il a fait passer Caïn de l’offrande et du désir qu’il éprouvait de la familiarité avec Dieu à la jalousie, et des pensées gauches, toutes les fois que quelqu’un, posant cet acte mauvais, imaginera contre son prochain une ruse cachée, qui cause un dommage non seulement à celui qui a suscité le scandale, mais souvent encore à celui contre qui il a été suscité. Quoi, en effet ? Si Abel, redoutant la jalousie, avait tué son frère le premier, ne se serait-il pas fait tort à lui-même, après qu’il aurait remporté sur le jaloux (cette) victoire pleine de méchanceté ? De là (vient) que le prophète psalmiste a dit, comme s’il expliquait le scandale : Près de mon sentier ils m’ont placé des scandales (Ps 139, 6). Ils sont placés, en effet, près du sentier des vertus, et ils enlacent facilement et font trébucher celui qui n’est pas en éveil, en se présentant souvent sous l’apparence du bien, à l’exemple de Satan qui se transforme en ange de lumière.
C’est de la même manière que les Juifs, pensant lutter pour la Loi et prononçant contre Jésus la condamnation (réservée) au blasphème, furent assez insensés pour en arriver à une jalousie qui dépasse toute limite, — d’où (découlèrent) le crucifiement et la mort inéluctable, à ce qu’ils pensaient — contre le Dieu qui s’est incarné, que la résurrection a montré pouvoir fuir et ne pas pouvoir être pris.
L’Antéchrist aussi viendra à cause des scandales à la dernière heure et dans l’angoisse de ce monde ; comme il est écrit, en effet, la charité du plus grand nombre se refroidira (Mt 24, 12). Lui aussi, il marchera au milieu des scandales, à tel point que même les élus seront séduits, s’il était possible (Mt 24, 24). Comme notre Sauveur connaissait cela également d’avance, il disait donc : Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il vienne des scandales (Mt 18, 7). — Et s’il est nécessaire qu’il vienne des scandales, comment celui qui est poussé et pressé avec nécessité et qui scandalise, peut-il encourir un reproche ? Car ce qui a eu lieu par nécessité est digne de pardon et n’est pas sujet à accusation. — La raison en est que ceux qui scandalisent ont cultivé la nécessité des scandales et en ont semé d’abord les causes, et que les scandales après cela ont suivi. C’est comme si un médecin, voyant qu’un malade qui a été la cause des actions qui produisent les maladies est en proie à une fièvre violente et va en arriver à la maladie de la folie, disait : « Malheur à celui qui est malade à cause de la folie ! Car il est nécessaire que la folie arrive ; cependant malheur à l’homme malade par qui la folie arrive ! » Ici, en effet, il ne faut pas incriminer la nécessité de cette cruelle maladie, mais celui qui a été la cause de la (folie). Car c’est pour ce motif, pour que personne ne dise que la nécessité des scandales est liée avec notre nature par le sort et par la naissance, que Notre-Seigneur n’a pas dit : « Malheur au genre humain ! » mais : Malheur au monde ! Car le Livre divin a coutume d’appeler « monde » le genre de vie (adonné) aux péchés et ceux qui s’y appliquent. C’est pourquoi il disait également à ses disciples : Vous, vous n’êtes pas du monde (Jn 15, 19), quoiqu’ils fussent bien eux aussi une partie des hommes qui vivent dans le monde ; mais parce qu’ils ne vivaient pas dans les péchés, ils n’étaient pas du monde. Jean aussi écrit : Tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie ne sont pas du Père, mais sont du monde (1 Jn 2, 16) ; et encore : Le monde entier est placé dans le mal (1 Jn 5, 19). C’est pourquoi le Calomniateur a été pareillement nommé le prince du monde (Cf. Jn 12, 31), attendu qu’il est le roi et le chef du péché. Par suite la cause des scandales n’est donc pas la nature de l’homme, mais le monde, c’est-à-dire la vie mauvaise, misérable, (adonnée) aux péchés, et la maladie de la pensée libre, de telle sorte vraiment que, s’il n’avait pas eu en vue le monde, mais les hommes tels qu’ils ont été créés, il n’aurait pas dit : Il est nécessaire qu’il arrive des scandales (Mt 18, 7). Paul aussi, en effet, ayant vu des divisions chez les Corinthiens, a dit : Il faut qu’il y ait aussi des hérésies parmi vous (1 Co 11, 19) ; car nécessairement c’est des graines que naît la plante, de telle sorte en vérité que ce n’est pas parce que cela a été dit d’avance, que cela a eu lieu, mais c’est parce que cela doit nécessairement avoir lieu, que cela a été dit d’avance.
Il faut comprendre que cette (expression) : Celui par qui vient le scandale, est mise pour celle-ci : « Celui de qui (vient) le scandale. » Il y a, en effet, beaucoup de (textes) semblables dans le Livre ; par exemple ce qu’a dit Ève, quand elle donna naissance à Caïn : J’ai acquis un homme par Dieu (Gn 4, 1), c’est-à-dire « de » Dieu ; Joseph a dit de même au sujet de l’interprétation des songes : N’est-ce pas par Dieu qu’a lieu leur explication (Gn 40, 8) ?
Parce que notre Sauveur, ayant fait allusion à cette jalousie des disciples qu’ils avaient éprouvée pour Pierre, avait dit cette parole relative aux scandales et avait montré que les scandales naissent non seulement de la haine qui a lieu pour des frères, mais encore d’une affection mauvaise, il présente ensuite le remède pour la maladie qui en (résulte), en disant : Si ta main ou ton pied te scandalise, coupe-les et jette-les loin de toi ; « fais, dit-il, la même chose », si ton œil aussi te scandalise (cf. Mt 18, 8-9). Il établit cela comme loi au sujet des affections réglées par une disposition de la main et de l’œil, et il ne nous arme pas nous-mêmes contre nos propres membres ; car si tu ne coupes pas l’affection mauvaise, outre que tu te perdras toi-même, tu ne sauveras pas (ton membre). Que nous soyons, en effet, dans la condition des membres les uns par rapport aux autres, Paul l’a attesté, puisqu’il dit : Nous sommes membres les uns des autres (Ep 4, 25). Qu’y a-t-il d’étonnant (dans ce remède), quand en vérité l’Ancien Testament prescrit la miséricorde pour l’âme propre de chacun et ordonne, lorsqu’un tel scandalise, non seulement de le couper, mais encore de le mettre à mort ? Dans le Deutéronome, en effet, Moïse a écrit : Si ton frère, (fils) de ton père ou (fils) de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou ta femme qui repose sur ton sein, ou ton ami qui est comme toi-même, t’incite en disant secrètement : Allons et servons d’autres dieux que ni toi ni tes pères n’ont connus, d’entre les dieux des nations qui vous entourent, qui sont près de toi ou qui sont loin de toi, d’une extrémité de la terre à (l’autre) extrémité de la terre, tu ne l’approuveras pas, tu ne l’écouteras pas, tu ne jetteras pas sur lui un regard de pitié, tu ne l’épargneras pas, tu ne le cacheras pas, tu le feras connaître, et tes mains seront les premières (levées) sur lui pour le mettre à mort (Dt 13, 6-9).
Ce sont les membres que notre Sauveur a ordonné de couper lorsqu’ils scandalisent, parce que dans la splendeur de la résurrection dans le royaume des cieux la nature recevra ce qui est complet, et là il n’y aura personne qui soit borgne, ou boiteux, ou défectueux dans son corps ou dont les membres soient atteints d’une autre blessure. Car, s’il en était ainsi, il resterait que les martyrs qui ont été dépecés membre à membre se trouveraient en quelque sorte sans corps et privés de chair. La résurrection, en effet, est un nouveau retour à la (condition) première ; car il est dit : Tu enverras ton Esprit, et ils seront créés ; et tu renouvelleras la face de la terre (Ps 103, 30). Est-ce que le potier qui façonne son vase le façonnerait très bien, et Dieu qui forme de nouveau sa créature la laisserait manquer des membres principaux ?
Puisque nous savons cela, fuyons donc la jalousie, l’amour de la vaine gloire et les affections mauvaises et haïes de Dieu, en sorte que, délivrés complètement des scandales, nous obtenions le royaume des cieux par le Christ Jésus Notre-Seigneur, à qui sied la louange avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !