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HOMÉLIE 81

SUR CE QUI EST ÉCRIT DANS L’ÉVANGILE DE MATTHIEU : QUAND LES DISCIPLES ARRIVÈRENT A CAPHARNAÜM, CEUX QUI PERÇOIVENT LE DIDRACHME S’APPROCHÈRENT DE PIERRE ET (LUI) DIRENT : VOTRE MAITRE NE DONNE-T-IL PAS LE DIDRACHME (Mt 17, 23) ? ET LE RESTE.

La parole sacrée rapportée dans les Proverbes, qui dit : La gloire de Dieu, c’est de cacher la parole (Pr 25, 2), m’a souvent étonné. « Et comment, diras-tu peut-être, cela cause-t-il de la gloire à Dieu, que ses paroles soient cachées et qu’elles ne soient pas manifestes ? » — Comment ? Tu le sauras clairement, si tu apprends la force de la parole. C’est ce qui est caché, en effet, qui te pousse à rechercher la richesse placée dans les paroles divines, de même que, quand un sable d’or est apparu à la surface extérieure de la terre, ce sont les minerais d’or dissimulés qui ont amené à faire des fouilles ceux qui sont savants et experts sous ce rapport. Car il est connu d’avance que c’est ce qui est caché que nous recherchons, et que par contre ce qui est complètement dissimulé et rendu invisible nous fait perdre espoir ou même ne monte nullement à notre esprit.

L’Écriture inspirée par Dieu est aussi quelque chose de semblable : d’une part par son style clair, simple et facile à saisir, et par le sens extérieur qui apparaît à la surface et qui se présente aisément, elle va au-devant de ceux qui la rencontrent, comme le sable d’or ; et d’autre part par son étude très abondante et secrète, elle pousse à rechercher la richesse avec sagacité et par ce qui est acquis elle excite à louer Dieu, de telle sorte que celui qui par son désir d’apprendre et par son amour du travail a trouvé l’un des sens divins possibles et qui a été illuminé suivant ses forces par l’éclat modéré des études, s’écrie avec le prophète psalmiste : Louons Dieu qui (nous) révèle de telles choses (cf. Ps 12, 6), et qu’il dit : Tu m’as fait connaître les choses inconnues et cachées de ta sagesse (Ps 50, 8). C’est pourquoi notre Sauveur disait aux Juifs qui s’arrêtaient à la lettre : Sondez les Écritures, car vous pensez avoir en elles la vie éternelle (Jn 5, 39). Et qui ne louerait pas Dieu, si par suite de (cette) recherche il vient à trouver la vie cachée et la (vie) éternelle ? C’est ainsi que cela cause de la gloire à Dieu, que ses paroles soient cachées. Car ce qui est aisé à saisir semble en quelque façon pouvoir facilement être négligé ; mais ce qui a été trouvé au prix de travaux (pénibles) est conservé soigneusement comme un bien propre, et il renferme (en lui-même) la récompense de l’amour du travail ; en vérité la jouissance de l’étude dans le monde présent et la félicité dans la vie future sont réservées par le juste juge pour ceux qui ont ainsi vécu. C’est pourquoi l’un des prophètes, faisant connaître que cela se produit en nous non pas spontanément, c’est-à-dire spontanément, mais par suite d’une recherche laborieuse, a écrit en ces termes : Allumez pour vous la lumière de la science, tandis qu’il en est temps encore ; recherchez le Seigneur, jusqu’à ce que vous arrivent les fruits de la justice (Os 10, 12). Et on allume pour soi-même la lumière de la science par la purification que (produisent) les actions vertueuses et par l’assiduité et l’habitude du commerce des Livres sacrés. (Ceux-ci) en vérité cachent en eux-mêmes la gloire de Dieu, et, à leur tour, ils sont cachés par sa gloire, lorsqu’elle se manifeste et qu’elle se montre, en sorte qu’ils ne semblent pas avoir laissé saisir même une petite partie d’eux-mêmes. Or quelques interprètes ont transmis cette sentence de la manière suivante : La gloire de Dieu cache la parole ; et en vérité l’accord et la suite du sens sont ainsi sauvegardés de deux façons.

Parce qu’ils ont l’Écriture, les Juifs pensent donc avoir la vie éternelle, alors qu’ils ne l’ont pas ; mais nous, parce que nous avons poursuivi l’intelligence de l’Écriture par la science qui est dans le Christ, nous obtenons par là la vie véritable et sans fin. C’est pourquoi Notre-Seigneur, faisant connaître la profondeur de la parole évangélique, disait : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux (Mt 7, 6). Mais les choses saintes échappent à beaucoup, et elles restent cachées et sont invisibles pour ceux qui sont souillés et ne sont pas purs. De même la perle est retirée du fond de la mer et du coquillage, alors qu’elle était ignorée ; mais, quand elle a été découverte, elle lance des éclairs et de la lumière sur tout (ce qui l’environne), elle s’enveloppe dans sa propre clarté et elle excite à louer Dieu qui l’a faite.

Voyons donc si telle est aussi la parole placée devant nous pour être interprétée, et si elle contient de la gloire de Dieu qui y est cachée et une étude profitable.

Quand les disciples arrivèrent à Capharnaüm, est-il dit, en effet, ceux qui percevaient le didrachme s’approchèrent de Pierre et (lui) dirent : Votre Maître ne donne-t-il pas le didrachme ? Il répondit : Oui (Mt 17, 23-24).

Il est juste de rechercher en premier lieu quel était cet impôt du didrachme et d’où il descendait généalogiquement ; et je vais le dire. Lorsque Pharaon résistait et s’opposait au commandement divin et ne voulait pas délivrer les enfants d’Israël d’une servitude cruelle, l’Égypte était frappée de plaies pénibles qui se succédaient, sans que ses dispositions en devinssent meilleures ou différentes de ce qu’elles étaient (auparavant) ; mais elle persistait à imiter les ruses et les habitudes de celui qui était au pouvoir et elle exécutait ses ordres cruels et indicibles. La dernière plaie était la mise à mort des premiers-nés qui s’étendait des hommes au bétail et aux troupeaux, mais qui s’arrêtait aux premiers-nés des enfants d’Israël, sans les toucher ; en vérité Dieu donna l’ordre de les lui mettre à part et de les lui consacrer, gagnant par là que son peuple ne perdît pas la mémoire des secours divins. Quand il eut commandé cela de la manière qui a été dite, peu après avoir donné la Loi et les règles relatives aux sacrifices et aux services sacrés, il donna à Moïse dans le désert l’ordre de faire le dénombrement de ceux qu’il conduisait, de séparer les tribus, de régler et de fixer dans quel ordre il (leur) fallait se mettre en route et camper, à l’époque où chaque jour elles faisaient une étape. C’est précisément alors qu’il mit à part la tribu de Lévi pour le sacerdoce et le reste des services dans le tabernacle du témoignage, en disant qu’il se mettait celle-ci à part à la place des premiers-nés. Mais il est bon que nous citions aussi les paroles des Écritures inspirées par Dieu, lesquelles s’expriment ainsi : Et le Seigneur parla à Moïse, en disant : Voici, moi aussi j’ai pris les Lévites du milieu des enfants d’Israël à la place de tous les premiers-nés qui ouvrent la vulve parmi les enfants d’Israël ; ils seront leur rachat et les Lévites m’appartiendront. Car tous les premiers-nés m’appartiennent ; le jour où j’ai frappé tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte, je me suis consacré tous les premiers-nés en Israël ; depuis les hommes jusqu’aux animaux, ils m’appartiendront (Nb 3, 11-13).

Et il ne s’en est pas tenu là pour cet ordre et il n’a pas fait de cet échange quelque chose de commun. Il ordonnait que les têtes fussent complétées tête pour tête ; et, après que la tribu des Lévites fut comptée (et trouvée égale) à vingt-deux mille et que les premiers-nés (parmi les enfants d’Israël) dépassaient ce nombre de deux cent soixante-treize, il permit de recevoir de l’argent pour le rachat de ceux-ci, en s’exprimant ainsi : Pour le rachat de ces deux cent soixante-treize qui dépassent le nombre des Lévites parmi les premiers-nés des enfants d’Israël, tu prendras cinq sicles par tête ; selon le didrachme du sanctuaire, tu prendras vingt oboles du sicle ; tu donneras l’argent à Aaron et à ses fils pour le rachat de ceux qui ont été trouvés en trop parmi les (enfants d’Israël) (Nb 3, 46-48).

Mais il faut savoir que « didrachme » et « sicle » c’est la même chose. En effet, de même qu’il a dit ici : Ce seront vingt oboles du sicle ; de même dans l’Exode, quand il a donné aux enfants d’Israël l’ordre d’offrir une somme d’argent fixe pour l’entretien et la fabrication du tabernacle, il détermina que le didrachme sera de vingt oboles, en disant en propres termes : Le didrachme sera de vingt oboles (Ex 30, 13).

Cet impôt du didrachme qui était offert aux grands prêtres pour ces deux cent soixante-treize personnes qui dépassaient le nombre des Lévites, était donc payé aux enfants d’Aaron par les premiers-nés de tous les enfants d’Israël. Après qu’il eut été décrété comme quelque chose (d’obligatoire) qui atteignait tout le monde, ce qui avait été établi comme loi pour être perçu pour chaque tête de ces deux cent soixante-treize était (ensuite) de cinq didrachmes ou sicles.

Ceci indique un grand mystère pour ceux qui peuvent regarder, ne serait-ce qu’un peu, dans les profondeurs de l’esprit. Tout premier-né, en effet, est la figure d’Adam, de celui qui a été formé le premier et qui est comme le πρωτόγονος ou premier-né, de notre race, lequel, une fois trompé par le péché et vaincu par la nourriture défendue, s’est livré à la débauche par ses cinq sens, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher. Car lui aussi, comme Ève, il avait vu que l’arbre était bon à manger, qu’il était agréable aux yeux pour être vu et qu’il était splendide et beau pour être considéré, et il mangea de son fruit, après l’avoir pris (d’Ève) qui le lui donnait.

Par conséquent la parole nous apprend et nous enseigne, — nous qui sommes tenus de nous appliquer au service sacré, nous qui descendons d’Adam par généalogie, nous qui sommes esclaves du péché par les cinq sens — par cet (exemple) des premiers-nés qui ont donné pour eux-mêmes cinq didrachmes ou qui offraient cinq sicles au Seigneur, qu’il nous faut ou bien nous mettre à part et nous consacrer nous-mêmes à Dieu, ou bien donner cinq sicles d’argent. Et quel est cet argent intellectuel, si ce n’est l’épreuve et les travaux des vertus qui purifient les sens ? L’essai de l’or et de l’argent, en effet, c’est l’épreuve du feu (Pr 27, 21), dit le Livre sacré, en sorte que celui qui n’est pas dans cet état, tout comme le premier-né des Égyptiens, sera mis à mort par l’exterminateur, parce qu’il est condamné aux filets de la mort.

C’est donc en tant qu’à un premier-né que cet impôt légal du didrachme était réclamé également au Christ. Car c’était une chose connue de tout le monde qu’il était premier-né, bien que beaucoup fussent dans l’ignorance du mystère relatif à la virginité de sa mère soit avant l’enfantement, soit après l’enfantement. Cependant de bien des manières il était exempt de l’impôt de ce genre.

Premièrement, il est le nouveau et second Adam, qui d’une part est de la même race et de la même essence que le premier, et qui d’autre part est du ciel en tant que Dieu de Dieu, et non de la poussière, c’est-à-dire qui n’a pas été abaissé jusqu’à la poussière du fait du péché et qui n’a pas entendu : Tu es poussière, et tu retourneras en poussière (Gn 3, 19), mais qui a montré en lui-même notre nature sans tache : il n’a pas commis de péché, en effet, et dans sa bouche il ne s’est pas trouvé de fraude (Is 53, 9 ; 1 P 2, 22). Comment celui qui n’était pas soumis au péché allait-il donc être soumis au tribut, au didrachme réclamé à cause du péché d’Adam qui a été formé le premier et qui est notre premier père ? C’est lui qui a balayé la maison, selon la parabole rapportée dans les Évangiles, c’est-à-dire qui a purifié le monde par son sang ; c’est lui qui a allumé la lampe, soit sa propre chair brillante de pureté et de sainteté, soit les commandements plus brillants que tout contenus dans les Évangiles ; c’est lui qui a cherché soigneusement et qui a trouvé la drachme, (à savoir) l’image divine et royale de notre âme qui était ensevelie dans l’épaisse poussière des passions ; la drachme, en effet, est aussi un denier de cuivre qui présente une effigie royale, mais qui, du fait qu’il est traité avec mépris et qu’il est souvent jeté çà et là, est recouvert de vert-de-gris et de crasse ; c’est lui qui convoque ses voisins, les armées des anges qui sont dans le ciel et qui sont également proches et le servent (cf. Mt 4, 11) ; et c’est lui qui leur dit : Réjouissez-vous avec moi, parce que j’ai trouvé la drachme que j’avais perdue (Lc 15, 8-9). (Pour cette raison), comment aurait-il été juste que le didrachme lui fût réclamé ?

Secondement, il était aussi exempt de cet impôt et il n’y était pas soumis pour la raison suivante : Si l’argent recueilli chez les premiers-nés, en effet, était donné aux grands prêtres et si par l’économie il est devenu l’apôtre et le grand prêtre de notre foi, selon ce que dit Paul, en tant que grand prêtre, il faisait nécessairement partie de ceux qui reçoivent et non pas de ceux qui donnent le tribut. Puis, comment serait-ce une chose convenable que le grand prêtre suprême, qui l’est pour toujours selon l’ordre de Melchisédech, qui a traversé les cieux et qui est et qui est devenu plus élevé que tout (cf. He 3, 1 ; 4, 14 ; 5, 6 ; 7, 26), doive donner le tribut à ceux qui servent dans un tabernacle fait de main d’homme, aux ministres de l’ombre, à ceux qui exercent le sacerdoce pour un temps, à ceux qui par Abraham ont donné la dîme à Melchisédech ?

Troisièmement, il y a encore une autre (raison) pour laquelle l’Emmanuel n’était pas soumis à la perception du didrachme légal ; c’est qu’il devait jeter à la mort pour nous un didrachme intellectuel, je veux dire (son) âme et (son) corps, clouer à la croix l’acte du péché (dressé) contre tout le genre humain et briser par sa mort particulière la mort générale qui s’était appesantie sur tout le monde. Car il était un de deux, à savoir de la divinité et de l’humanité, qui sont complètes selon leur propre notion, sans qu’il soit après l’union nécessairement et conséquemment divisé par la dualité. Après qu’il eut été mêlé avec la souffrance par l’intermédiaire de la chair, (demeurant) impassible (comme Dieu), afin de nous ménager l’impassibilité par la résurrection, il disait aussi lui-même dans les Évangiles, tantôt : Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde (Jn 6, 52) ; tantôt : Je pose mon âme pour les brebis (Jn 10, 15) ; (parties, à savoir la chair et l’âme,) qu’il a volontairement séparées l’une de l’autre, lorsqu’il a goûté notre mort ; car c’est en cela que consiste notre mort, la séparation de l’âme d’avec le corps. Mais ni son âme n’a été abandonnée dans le Schéol, ainsi qu’il est écrit, — il a, disait-il, en effet, le pouvoir de la poser, et il a le pouvoir de la reprendre — ni sa chair n’a vu davantage la corruption (cf. Ps 15, 10 ; Ac 2, 31).

C’est à très bon droit que nous avons appelé l’âme et le corps un didrachme intellectuel. L’âme, en effet, parce qu’elle a été créée raisonnable, qu’elle a été faite à l’image de Dieu et qu’elle peut recevoir la justice, la sagesse et les autres vertus, présente l’effigie royale comme une drachme. C’est pourquoi également les sens du corps, en servant les opérations intellectuelles, sont eux aussi en quelque sorte raisonnables, présentant comme la cire une ressemblance avec l’effigie royale, c’est-à-dire avec le sceau, et ils ont acquis une certaine disposition pour ressembler à l’intelligence. De la sorte par ces deux (parties), ainsi que par un didrachme, on peut proclamer que l’homme a été fait à l’image de Dieu, lui qui de l’âme et du corps est sans confusion une seule personne, une seule hypostase et une seule nature.

Que répondront à cela Arius qui est enragé et Apollinaire qui a été vraiment malade du manque d’intelligence, puisque l’un a pensé que l’incarnation divine n’était pas une participation de l’âme et l’autre qu’elle n’était pas une participation de l’intelligence ? Où est, en effet, le rachat de l’image royale, lorsque Dieu le Verbe s’est uni seulement une chair ou une âme sans intelligence ? Et comment d’autre part cela n’est-il pas contre la raison que le Verbe laisse de côté ce qui est raisonnable et qu’il nous fasse un bienfait auquel manquent les choses les plus capitales ?

Vous voyez quelle gloire cachée nous ont fait briller les paroles de l’Évangile, une fois qu’elles ont été un peu examinées : ne nous éloignons donc pas ; mais persévérons dans cet examen. Et, quand nous verrons une gloire plus grande qui surpasse et s’élève au-dessus de celle qui a été recherchée précédemment, nous dirons comme Paul : Ce qui a été glorieux dans cette partie ne l’a point été à cause de la (nouvelle) gloire qui est bien supérieure (2 Co 3, 10).

En effet, tandis que notre Sauveur pouvait alléguer les raisons précédemment énumérées qui montraient qu’il n’était pas tenu et qu’il n’était pas soumis au paiement du didrachme, puisqu’il est le nouvel Adam et les prémices nouvelles en quelque sorte et sans tache de notre race, qu’il est le grand prêtre non pas temporaire, mais éternel, et qu’il nous rachètera du péché en jetant un didrachme intellectuel, il passe sous silence et tait ces raisons en tant qu’elles convenaient à l’économie, et il va vers une raison élevée et plus digne de Dieu.

Quand (les disciples), est-il dit, en effet, entrèrent à Capharnaüm, qui passait pour être sa ville, parce qu’il y séjournait et y demeurait fréquemment, — car, après que Jean eut été arrêté, il l’avait choisie au lieu de Nazareth, afin d’y demeurer, puisque Matthieu a écrit en ces termes : Jésus, ayant entendu dire que Jean avait été livré, se retira dans la Galilée, et, après avoir abandonné Nazareth, il vint demeurer à Capharnaüm, située au bord de la mer (Mt 4, 12-13) — alors s’approchèrent les percepteurs du didrachme (Mt 17, 23), en le présentant surtout dans sa ville à tout le monde en guise d’avertissement. Ils s’approchèrent avec toute (espèce) de respect et d’honneur ; ils ne lui parlèrent pas ou ne l’abordèrent pas aussitôt ; mais c’est à Pierre qu’ils dirent non pas avec arrogance comme des percepteurs : « Que votre Maître paie le didrachme », mais bien plutôt avec douceur et modestie : Votre Maître ne donne-t-il pas le didrachme (Mt 17, 23) ? Mais on dira peut-être qu’un peu d’ironie se mêlait également à (cette) demande. Parce que, en effet, comme il a été dit, l’impôt du didrachme était perçu pour les grands prêtres, et que ceux-ci avaient des sentiments de jalousie à l’égard de Jésus et l’accusaient de transgresser la Loi et de violer le sabbat, peut-être ceux qui percevaient cet impôt, servant ces querelleurs et ces jaloux et partageant une opinion préconçue, posèrent-ils aussi l’interrogation d’une façon ironique et dirent : « Votre Maître ne donne pas le didrachme ? » tout comme s’ils disaient : « Pourquoi en cela encore transgresse-t-il la Loi et ne se plie-t-il pas à ses commandements ? » Et, en effet, ce (mot) même : « Votre Maître » semble aussi renfermer cette indication. (Dans cette hypothèse), pourquoi donc Pierre, connaissant en tant que vrai disciple l’intention de son Maître qui apprenait et enseignait la libéralité et qui voulait payer cet impôt en accomplissant l’économie, répondait-il à ceux qui l’interrogèrent : « Oui » ?

Dès lors Jésus vient lui-même en tant que Dieu (en passant) par tout ce qui est élevé. Après que (les disciples) furent entrés dans la maison, en effet, il ne s’attarde pas à s’informer pourquoi (les percepteurs) sont venus trouver (Pierre), attendu qu’il connaissait tout ; mais il (lui) dit le premier : Que t’en semble-t-il, Simon ? Les rois de la terre, de qui reçoivent-ils les impôts ou le tribut de la terre ? De leurs fils ou des étrangers ? Et, après que Pierre eut répondu : Des étrangers, (Jésus) lui réplique : Donc les fils en sont exempts (Mt 17, 24-25). D’une part par ce qu’il a dit : Les rois de la terre, il a montré que lui-même est spécialement le Fils du roi du ciel, ayant avec lui part à la royauté et recevant le même honneur ; et d’autre part par ce qu’il a dit : Des fils ou des étrangers ? il a montré que lui-même est son Fils propre et véritable, en tant qu’il a été engendré par Dieu le Père selon la nature et selon l’essence ; car celui qui est un fils introduit (par le droit) n’est appelé fils que par adoption, mais à proprement parler il est un étranger. Comment donc appellerions-nous, comme Arius ou Eunomius, créature ou (Fils) non semblable (au Père) celui qui règne avec le Père parce qu’il est Fils et qui n’est pas un étranger, mais son (Fils) propre et véritable ? Ou comment le Fils et le Dieu de Dieu donnerait-il le tribut au Père céleste ? Par là, il a été connu clairement que l’impôt du didrachme était, d’après ce qui a été dit maintenant, un impôt légal, et non un (impôt) romain, qui était donné à Dieu, et non à César ; car, s’il en était ainsi, il dirait nécessairement : Il faut donner à César ce qui est à César (cf. Mt 22, 21) ; et non pas : Donc les fils en sont exempts. En disant cela, il a encore confirmé le témoignage de Pierre, lorsqu’il a été inspiré d’en haut par Dieu et qu’il s’est écrié : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16, 16). Après ce témoignage, en effet, il avait été ébranlé et rempli de peur en raison de la prédiction relative au crucifiement et relative à la passion salutaire ; il avait souffert quelque chose d’humain et il avait dit : Loin de toi, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas ; et il s’était entendu (adresser) avec un vif et sévère reproche (la parole) : Va derrière moi, Satan (Mt 16, 22-23) ! Pour cette raison, il le rappela à cette (première) croyance, en disant lui-même qu’il est le Fils propre de Dieu et en montrant que par ce reproche il avait condamné la crainte faible et non le témoignage divin que ne lui avaient révélé ni la chair ni le sang, mais le Père céleste.

Cependant, après que cela a été dit et montré de la sorte, pourquoi celui qui est exempt (de l’impôt), le Fils propre du Père et le Dieu de Dieu, dit-il encore : Mais, pour ne pas les scandaliser, après être allé à la mer, jette un hameçon et prends le poisson qui montera le premier ; après lui avoir ouvert la bouche, tu trouveras un statère, prends-le (et) donne-leur pour moi et pour toi (Mt 17, 26) ?

Ce (mot) : Pour ne pas les scandaliser, nous enseigne clairement à ne pas scandaliser (nos) frères en ce qui concerne le don de l’or, mais à ne mépriser les richesses que s’il ne nous a pas été confié le soin et la garde des affaires qui reviennent aux pauvres ou aux orphelins ou à d’autres personnes. Il ne faut pas, en effet, que nous nous proposions de pratiquer la perfection grâce aux biens d’autrui ; mais il faut que nous observions l’équité selon les règles de la justice, et par contre il ne faut pas que sous prétexte de piété nous disputions sans fin et que nous convoitions ce qui ne nous est pas dû. D’autre part par là nous apprenons aussi, selon la parole de Paul, à rendre à tous ce qui leur est dû, le tribut à qui nous devons le tribut, l’impôt à qui nous devons l’impôt (Rm 13, 7). Mais, si c’est (en parlant) avec une espèce d’ironie et en servant le préjugé jaloux des grands prêtres, ainsi que je l’ai dit, que ceux qui percevaient l’impôt ont dit de lui comme de quelqu’un qui transgressait la Loi : « Votre Maître ne donne pas le didrachme ? », (la phrase) : Mais, pour ne pas les scandaliser, (prononcée) pour ne pas leur donner prise ou un motif d’accusation, devrait être regardée comme renfermant une plaisanterie. Je ne suis pas venu, dit-il, en effet, pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir (cf. Mt 5, 17). À cause de cela, il disait aussi à Jean : Laisse (faire) maintenant ; car il est convenable que nous accomplissions ainsi toute justice (Mt 3, 15). Que le Livre divin ait coutume d’appeler « justice » l’observation de la Loi, Paul l’a témoigné, en effet, en écrivant de lui-même : À l’égard de la justice de la Loi j’ai été sans reproche (Ph 3, 6). Sous ce rapport Notre-Seigneur a parlé et agi de la même façon ; et plus haut, quand les Pharisiens eurent été scandalisés en vain, il ordonnait de les mépriser, enseignant à n’avoir aucune estime pour ceux qui s’opposent à l’enseignement selon l’esprit et aux lois divines, mais à ne faire attention qu’à Dieu et à laisser ceux-ci exhaler leurs plaintes.

Cette (parole) : Après être allé à la mer, jette un hameçon et prends le poisson qui montera le premier ; après lui avoir ouvert la bouche, tu trouveras un statère, montre qu’il est l’auteur, le créateur et le maître de la mer et de ce qui s’y trouve aussi bien que de tout élément, en tant que Fils propre de Dieu le Père. Et en cela également est cachée une parole mystérieuse qui cause de la gloire à Dieu qui l’a dite et qui seul est sage (et) qui donne à comprendre ce qu’il est, par suite d’une petite goutte saisie par nous, sans qu’il soit possible de dire combien grande est toute la richesse de l’étude placée dans les paroles sacrées et connue de lui. En effet, parce qu’il avait dit à Pierre et à André son frère : Suivez-moi, et je vous ferai pécheurs d’hommes (Mt 4, 19 ; Mc 1, 17), et encore à (Pierre) seul : Ne crains point, désormais tu seras pécheur d’hommes (Lc 5, 10), il a fait de ce commandement digne de Dieu et étonnant la preuve d’une pêche de ce genre (aussi) étonnante.

Ce poisson, en effet, est la figure de l’Église, qui était jadis couverte par la salure et l’incrédulité de l’idolâtrie, et (cela) profondément comme dans un abîme, et était noyée dans le trouble et l’agitation des désirs du monde, mais qui est montée grâce à l’hameçon des Apôtres, (à savoir) grâce à (leur) parole qui enseigne, pêche et capture en vue de la science de Dieu, lequel nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (1 P 2, 9). C’est au sujet de cette pêche des Apôtres que Jérémie aussi prophétisait, en disant : Voici que moi j’envoie beaucoup de pécheurs, dit le Seigneur, et ils les pécheront (Jr 16, 16). Ces (hommes), une fois qu’ils eurent été péchés, tandis qu’ils étaient beaucoup plus muets que des poissons, et qu’ils eurent été instruits par la parole de vérité qui leur ouvrit la bouche, ils germèrent et donnèrent de tels docteurs de l’Église qu’ils portaient sur leurs lèvres des paroles bien plus précieuses que l’or et l’argent. Car c’est à cause de cela qu’il a dit : (Prends) le poisson qui montera le premier, afin de faire connaître d’une part par ce (mot) : « Montera » la profondeur de l’erreur d’où nous sommes montés, et d’autre part par ce (mot) : « Le premier » la facilité et l’action exempte de peine de l’enseignement, puisque, au moment même où l’hameçon spirituel a été lancé, la capture a aussitôt suivi d’elle-même. Pour montrer, en effet, que la pêche de ce poisson était un mystère et l’accomplissement d’un symbole, et non pas seulement un miracle, il n’a pas dit : « Tu trouveras dans ce poisson un statère déjà avalé et parvenu dans le ventre » ; mais (il a dit) : Après lui avoir ouvert la bouche, tu trouveras (un statère), montrant qu’il tenait le statère dans sa bouche, lorsqu’il exécutait le commandement divin : Tout, en effet, est possible à Dieu (Mt 19, 26), et faisant voir le don de l’enseignement que devaient porter sur leur bouche ceux qui seraient péchés par l’hameçon évangélique des Apôtres.

Il faut (encore) que nous comprenions que le statère est une espèce de denier ou d’or ou d’argent qui remplace l’impôt pour (Jésus) et pour Pierre. Or, que la doctrine des paroles de Dieu et de (ses) jugements soit assimilée à l’or et à l’argent, c’est ce que nous font connaître les Livres inspirés par Dieu, qui disent tantôt : Les jugements du Seigneur sont vrais et ils se justifient ensemble ; ils sont plus désirables que l’or et beaucoup plus (désirables) que la pierre précieuse (Ps 18, 10-11) ; et tantôt : La langue du juste est un argent éprouvé (Pr 10, 20) ; et : Les paroles du Seigneur sont des paroles pures, un argent éprouvé qui a été examiné dans la terre (Ps 11, 7). Ce qui est dit : Après l’avoir pris, donne-leur pour moi et pour toi, fait connaître que Pierre aussi était un premier-né et soumis pareillement à l’impôt du didrachme, lui que son Maître a mis sur le même rang que lui, en l’honorant comme la tête et le chef de file des Apôtres et en donnant également en même temps à penser à cause de cela même des choses plus hautes. En effet, alors que par nature il était exempt (de l’impôt), qu’il ne connaît pas le péché et qu’il était innocent en tout, il a payé l’impôt du didrachme, en faisant voir qu’il devait aussi supporter la mort selon la chair, non pas parce qu’il était tenu de mourir, mais parce qu’il accomplissait l’économie pour nous. De là il résulte qu’il a uni Pierre avec lui et qu’il disait : Après l’avoir pris, donne-leur pour moi et pour toi, s’écriant par le symbole lui-même : « Que l’on paie la dette » du péché selon l’économie pour moi, et selon la vérité pour toi et pour toute l’humanité. » C’est pourquoi le Livre divin appelle sa mort, considérée par rapport à nous, une dette, en disant : L’acte du péché a été déchiré par lui (Col 2, 14), et, considérée par rapport à celui qui a racheté et délivré, un prix : Car, est-il dit, vous avez été rachetés à un grand prix ; ne devenez pas esclaves des hommes (1 Co 6, 20 ; 7, 23).

Je voulais maintenant passer aussi aux autres paroles de l’Évangile ; mais je vois que l’homélie dépasse la mesure. Et vous, vous ne vous rassasiez pas d’écouter ; or le Proverbe aussi nous avertit de connaître la mesure même dans les (matières) de ce genre, en disant : Lorsque tu trouveras du miel, mon fils, mange ce qui te suffit, de peur que tu ne rompisses, quand tu seras rassasié (Pr 25, 16). C’est en vous rappelant cette (parole) que je mettrai fin à l’homélie.

Puisque le Christ d’une part, alors qu’il était exempt et qu’il n’y était pas tenu, a payé la dette pour nous, soit dans le symbole du didrachme, soit dans l’économie de la passion salutaire, et puisque nous, d’autre part, alors que nous sommes débiteurs de milliers de dettes, nous les oublions toutes, dois-je omettre qu’il faudrait que nous payions à celui qui a payé la dette pour nous, à celui qui a racheté, à celui qui a délivré ? Ne voyons-nous pas que nos emprunteurs, (à nous) qui agissons frauduleusement, errent çà et là sur la place, ayant pour prouver leurs emprunts non pas des billets d’engagement rédigés dans les angles et dans les ruelles étroites, mais les Écritures célestes contre lesquelles il n’y a rien à dire, qui crient : Que celui qui a deux tuniques donne à celui qui n’en a pas (Lc 3, 11). Et toi qui en as beaucoup, tu ne donnes au pauvre pas même un morceau usé ; et par la variété des vêtements que tu portes à tour de rôle et que tu montres différents suivant la saison, tu veux qu’on te remarque et qu’on te fasse des compliments ; car ta préoccupation n’est pas surtout d’être réchauffé et d’être couvert, mais bien d’être vu. Cependant c’est en vérité pour cela que le Livre divin a donné aux (vêtements) le nom de couvertures, en disant : Lorsque nous avons la nourriture et la couverture, que cela nous suffise (1 Tm 6, 8) pour nous enseigner qu’ils répondent seulement au besoin, et non pas (qu’ils doivent servir) à l’ostentation. Mais tu ne tiens pas compte des paroles divines qui sont beaucoup plus élevées et bien meilleures que l’or et la pierre précieuse et plus voyantes et plus brillantes que l’argent, elles dont le poisson des Évangiles présentait la marque dans sa bouche, et (tu n’en tiens compte) ni dans les lectures, ni dans les pensées, ni dans les bonnes œuvres.

Tu as la main qui étincelle d’anneaux d’or ; comment la cacheras-tu devant le tribunal terrible du Christ, lorsqu’elle reprochera ton avarice et qu’elle sera accusée par les emprunteurs dont tu te détournes maintenant, tandis qu’ils sont nus ? Qu’il soit beau de faire du bien aux nécessiteux, en effet, tu ne l’ignores pas. C’est pourquoi, bien des fois aussi, lorsque tu te penches vers l’un de ceux qui sont dans cette situation, tu me l’amènes et tu (me) dis : « Donne-lui ; inscris-le sur la liste des veuves ou de ceux qui sont vieux. » Est-ce de la religion ? Alors, dis-moi, c’est à moi, et pas du tout à toi, que tu sais conseiller ce qui touche la religion ! Mais moi, par ce que tu vois, je n’ai pas besoin de ton conseil, comme l’atteste, en effet, la foule des pauvres qui se tiennent à chaque instant autour de moi. Quant à toi, je ne sais pas comment tu fermes l’oreille à tes propres paroles et comment tu es en particulier pour toi-même un conseiller ou qui est sans voix ou qui n’est pas capable de persuader ; car, ou bien tu ne dis à toi-même absolument rien de semblable, ou bien, lorsque tu (te) dis cela, tu ne t’écoutes pas, parce que tu es pris d’avance par la passion maudite de l’avarice et de l’économie. Cependant, si tu avais à acheter quelque bien précieux, avant toute chose tu aurais des égards pour toi-même le premier ; mais, quand le royaume du ciel se présente à toi d’un achat aussi facile, tu vas conseiller un autre et tu négliges de te (conseiller) toi-même.

J’ai été obligé de dire cela, non pas pour vous être à charge, mais bien plutôt pour vous délivrer du poids de la colère à venir et pour vous exciter par les aiguillons de la parole, à vous disposer et à vous préparer à la vie éternelle. Puisse-t-il arriver que nous l’obtenions tous par la grâce et la charité du Dieu grand et notre Sauveur Jésus-Christ, à qui sied la louange avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

FIN DE L’HOMÉLIE 81

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