Sur les enfants qui furent massacrés par Hérode à Bethléem,
de saint Mar Sévère, patriarche
(Prononcée le samedi 29 décembre 512)
Vous êtes complètement stupéfaits par l’ordre insensé d’Hérode contre les petits enfants innocents, puisqu’en vérité ils étaient encore à la mamelle, (ordre) qui apportait une sentence de mort exécrable. Ne soyez pas cependant stupéfaits, car (cet ordre) relevait de la folie. C’est pourquoi le livre divin et sacré des Évangiles, montrant le manque de raison de celui qui l’avait ordonné, dit : Il entra en colère, et il ajouta : Fortement (Mt 2, 16). C’est la colère, dit-il, qui a prononcé la sentence, et (c’est) la colère qui s’est emparée de sa pensée. Que pourrait donc enfanter la colère, si ce n’est la folie, l’effusion du sang et la fureur des bêtes sauvages ?
Mais, à ces mots, quelqu’un dira peut-être : « C’est une bonne (réponse) certes, qu’après avoir été interrogé sur le motif et la cause du massacre des enfants par Hérode, tu aies donné la folie (provenant) de la colère. Mais je cherche pourquoi le Christ a permis que des enfants innocents soient massacrés en bloc et que ce soit là le résultat de la folie de cet homme, ou plutôt une œuvre inique. En effet, d’une part, lorsqu’Hérode cherchait le Christ, il est bien évident qu’il ne pouvait pas trouver celui qui est absolument insaisissable et difficile à trouver et qui volontairement pour notre salut a été saisi et crucifié, quand il l’a fallu et quand il l’a voulu. D’autre part, plutôt qu’une recherche du (Christ), ce massacre des enfants a été l’aboutissement d’un dessein de vengeance ».
Mais c’est le propre d’un esprit myope et attaché à ce monde que d’être troublé par le massacre des enfants, comme s’il était perpétré injustement à leur égard. Est-ce que, en effet, alors que, prisonnier, tu serais enfermé dans une maison sans lumière, pressé par une faim longue et prolongée, ou peut-être même le dos déchiré par des coups, si quelqu’un alors te promettait de te faire passer simplement par la mort, dans un lieu éclairé, illuminé par une lumière sans déclin, (avec) une nourriture non pas sujette à la corruption, mais incorruptible et inépuisable, à satiété, (dans un lieu) riche en plantes spirituelles, en couronnes fleurissant et se développant à toute heure, et ne se flétrissant jamais, n’est-ce pas avec empressement que tu inclinerais ton cou sous le glaive, afin d’aller en ce lieu, et que tu appellerais bienfaiteur, et non meurtrier, celui qui t’aurait frappé ?
Or, en quoi diffère-t-il d’une maison obscure, ce monde dans lequel, après la vie radieuse du paradis, nous sommes descendus par suite du péché, où nous sommes en vérité empêtrés et embarrassés dans les épines, à savoir dans les liens des soucis temporels (cf. Lc 8, 14 ; Mt 13, 22), où, comme accablés de coups, nous mangeons notre pain à la sueur de notre front (cf. Gn 3, 19), afin d’acquérir la vertu par une si pénible discipline ?
En quoi donc ont-ils été lésés, ces enfants qui, alors qu’Hérode, à cause de l’infâme massacre (qu’il avait ordonné), a subi un châtiment et l’a subi plus durement, ont été eux, en réalité, d’un seul coup, délivrés d’une vie misérable, et sont passés d’un bond à une fin heureuse et éternelle ? Si donc cette condition qui est la nôtre s’arrêtait à ce (monde) présent, ce serait le moment pour nous de dire comme Paul : Si c’est pour cette vie seulement que nous espérons dans le Christ, nous sommes les plus malheureux des hommes ; mais si le Christ est ressuscité d’entre les morts, il est les prémices de ceux qui se sont endormis (1 Co 15, 19-20) ; et les récompenses de la vertu, comme les punitions de l’iniquité, — selon qu’il conviendra à chacun — seront mesurées avec les mesures et les poids plus équitables du monde futur ; en ce cas, les enfants n’ont pas été traités injustement par le Christ, au contraire ils ont même été favorisés, en étant livrés au massacre d’Hérode et en tressant les couronnes du martyre ; (couronnes), que n’ont méritées, qu’après beaucoup de sueurs, Pierre, le chef des apôtres, lorsqu’il fut crucifié la tête en bas, Paul et Jacques, lorsqu’ils furent abattus par le glaive (Ac 12, 2) et Etienne, le premier martyr, lorsqu’il fut lapidé à coups de pierres (cf. Ac 8, 58).
Pour moi, il m’arrive d’être dans l’admiration devant les dons, si dignes de Dieu, de la venue du Christ dans la chair, parce qu’il montre aussi, par l’immolation de ces enfants, que, ce genre humain descendu à un âge imparfait et enfantin, il le redresse et le fait remonter jusqu’à la perfection des commencements. En effet, au commencement, il a formé Adam comme un être parfait qui n’a pas été amené à la croissance par des âges successifs ; car aussitôt, il lui a directement confié l’exploitation du paradis, après lui en avoir fixé pour salaire la grâce de l’immortalité. Mais, parce qu’(Adam) est descendu jusqu’à la mort et que, de par la tromperie (du serpent), il est tombé, a été mis hors du paradis et a rejeté la perfection loin de lui, la manière pour nous de venir à l’existence par le commerce du mariage, s’est alors introduite. Ensuite, du fait que l’homme naît petit enfant, il montre par cette infériorité le manque de perfection qu’il a dans les débuts ; puis, par la croissance successive et le progrès des âges, il montre que nous sommes destinés à la corruption.
Cependant l’Emmanuel, l’auteur et le médecin de notre nature, d’une part s’est approprié cette imperfection qui est la nôtre, s’étant fait sans changement petit enfant à cause de sa charité ; d’autre part, aux petits enfants et à notre race, il fait don de la perfection qui existait au commencement, ou plutôt de celle qui est la sienne et qui est tout-à-fait divine, car il les convoque aux combats du martyre valeureux et dignes des hommes. C’est pourquoi il crie également dans les Évangiles, en faisant savoir qu’il est venu pour cela : Soyez donc parfaits, vous, dit-il, comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48).
Jusqu’où ira donc la folie de Nestorius, qui dit avec impudence au sujet de Dieu qui s’est incarné : « J’ai honte d’appeler Dieu un petit enfant de deux ou trois mois ».
En effet si (Dieu) lui-même avait honte de s’appeler un petit enfant, il rougirait d’abord, — et à bien juste titre — de s’être fait homme sans changement à cause de nous. Mais si, d’une part, il prend sur lui, en vue de l’Économie, l’imperfection du petit enfant, et que d’autre part il fait participer les petits enfants à la perfection qui est la sienne et qu’il leur donne la perfection des martyrs, lorsqu’ils témoignent pour lui, comme Dieu, — car leur sang crie d’une voix plus forte que le sang d’Abel (cf. He 12, 24) —, comment toi, à cause de cet âge enfantin, déshonores-tu celui qui, même à cet âge, fait à merveille ce qui est digne de Dieu, et (comment) coupes-tu cet Unique en deux natures, et lui dis-tu en blasphémant qu’il est petit enfant et qu’il est le Seigneur du petit enfant, lorsque tu octroies à ces deux natures une adhésion d’affinité et que tu présentes l’une comme Seigneur et l’autre comme celle sur qui ce Seigneur a autorité ?
Car si tu connaissais l’Emmanuel, un à partir de deux, sans division, à savoir de la divinité et de l’humanité, tu ne dirais pas, ô vaniteux, que lui-même a autorité sur lui-même : en effet, d’une part, il a autorité sur tout ; d’autre part, lui-même n’est pas divisé contre lui-même ; mais le même est Seigneur, même quand il est venu accomplir l’Économie pour nous, et c’est pourquoi il a pris sur lui d’être nommé serviteur et de donner sa vie en rançon pour beaucoup (Mt 20, 28).
De même aussi, dans la fuite en Égypte, au sujet de laquelle tu le divises à nouveau en deux, parce que tu as honte de son anéantissement volontaire, ce qui convient à Dieu est mélangé : en effet, il fait trembler les idoles de l’Égypte (Is 19, 1), il met en fuite les démons, et, cette région, qu’il avait confiée au Pharaon luttant avec Dieu et blasphémateur, en la transformant, il la fait passer à la connaissance sublime de Dieu et à la foi orthodoxe qui y règne encore maintenant.
A cela, que nous répond donc l’impie Eutychès, lui qui a bu la lie trouble de l’impie Valentin, des Manichéens et d’Apollinaire ? Car, si ce n’est pas un corps consubstantiel à nous, à l’exception du péché, possédant une âme intellectuelle, que le Verbe de Dieu lui-même s’est uni hypostatiquement, le départ pour l’Égypte était bien superflu. Car il aurait fallu que, comme dans le cas des hallucinations, il soit invisible pour tromper la vue de ceux qui (le) voyaient et échapper aux mains d’Hérode, si en vérité il nous est apparu en imagination et qu’il s’est conféré un corps céleste ou aérien, et non pas celui qui nous est consubstantiel. Mais cette opinion impure et athée a été chassée et rejetée au loin par l’ange qui se tint auprès de Joseph pendant son sommeil, en disant à un moment : Lève-toi, prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte (Mt 11, 13) et à un autre moment : Lève-toi, prends l’enfant, et va dans le pays d’Israël, car ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant sont morts (Mt 2, 20).
À celui-là, vous aussi, pour un tel bienfait, rendez cette action de grâce, en son honneur, et en l’honneur des petits enfants qui ont témoigné à Bethléem. Selon l’avertissement de Paul, ne soyez pas des enfants dans vos pensées, mais sous le rapport de la méchanceté soyez de petits enfants, et dans vos pensées soyez des hommes parfaits (1 Co 14, 20), afin de recevoir par le Christ ce qui est parfait au jour qui vient, terrible et glorieux, de son apparition. À lui la louange, à celui qui s’est soumis pour nous à un tel anéantissement et si charitable, sans changement ni imagination, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles ! Amen !