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HOMÉLIE 79

SUR LA (PAROLE) DITE PAR NOTRE SAUVEUR DANS LES ÉVANGILES AUX PHARISIENS ET AUX SCRIBES : MAIS VOUS, VOUS DITES : CELUI QUI DIRA A SON PÈRE OU A SA MÈRE : CE PAR QUOI TU POURRAIS TIRER PROFIT DE MOI EST  « CORBAN », (CELUI-LA) N’HONORERA PAS SON PÈRE OU SA MÈRE (Mt 15, 5-6). — COMMENT FAUT-IL COMPRENDRE CETTE (PAROLE) : CE N’EST PAS CE QUI ENTRE DANS LA BOUCHE QUI SOUILLE L’HOMME, MAIS C’EST CE QUI SORT DE LA BOUCHE (Mt 15, 11) ? — CONTRE CEUX SUR QUI PENDAIENT LES (OBJETS) APPELÉS φυλακτήρια OU AMULETTES.

Il s’est écoulé beaucoup de temps depuis que je vous ai parlé à l’église, parce que j’étais occupé à combattre et à lutter avec les hérétiques, ou plutôt avec ceux qui sont rebelles à la bouche du Seigneur (cf. Jos 1, 18), pour parler plus proprement selon ce qui est écrit. Or, si j’avais été fort en parole, il m’aurait fallu, ainsi que le dit la législation de Paul, et vous persuader et vous exhorter selon la saine doctrine et en même temps réfuter les contradicteurs (cf. Tt 1, 9), puisque, même parmi les enfants d’Israël, après le retour de la captivité de Babylone, (il s’en trouvait qui travaillaient avec empressement de tout leur pouvoir et de toute leur force pour reconstruire le temple sacré et les murs de Jérusalem, tandis que les barbares qui se tenaient dans leurs alentours étaient jaloux. D’abord (ceux-ci) voulaient prendre part à cette œuvre en faisant hypocritement preuve d’une religion qui n’existait pas et en cachant par là leur ruse méchante, et ils s’entendaient (dire) : Ce n’est pas à vous et à nous à bâtir une maison à notre Dieu (1 Esd 4, 3). Et ensuite ils tentaient aussi de s’armer audacieusement contre eux, de les combattre et de les détourner de leur empressement. Mais ils trouvaient qu’ils savaient et bâtir et combattre en même temps, comme l’atteste le Livre sacré, lorsqu’il s’exprime ainsi : Ceux qui portaient des fardeaux sur leurs épaules étaient en armes ; (chacun) faisait l’ouvrage d’une main et de l’autre il tenait l’arme ; et, parmi ceux qui bâtissaient, chacun avait son épée ceinte autour de ses reins ; et c’est (ainsi) qu’ils bâtissaient (Esd 4, 17-18).

Puisqu’il ne nous a pas semblé que nous soyons capable de faire ces deux choses en même temps, soit combattre et nous disposer en ordre de bataille pour le combat du Seigneur, soit édifier l’Église par des enseignements et par des instructions, nous entreprendrons donc, maintenant que nous avons eu quelque repos, — mettons, en effet, le zèle hors de cause — d’ouvrir notre bouche spirituelle afin d’attirer l’Esprit (cf. Ps 118, 131), et, selon la parole de Paul, de dire ainsi une parole brève, sensée, qui puisse instruire les autres, et non pas une (parole) abondante, qui coule au hasard et qui fait entendre un son vide par le moyen de la langue (cf. 1 Co 14, 19). Quelques-uns, en effet, blâmant déjà notre silence et voulant lui reprocher de n’être pas raisonnable, nous posent de fréquentes questions ; les uns, d’une part, sont de tout petits enfants, et les autres, d’autre part, autant qu’il y en a, sont un peu plus avancés en âge que les premiers et plus forts ; (cependant) ils ont besoin ou de lait ou d’un morceau de pain, et (encore) d’un (morceau de pain) réduit en miettes et rompu en tout petits morceaux ; il aurait fallu qu’ils eussent déjà des sens exercés et formés par une doctrine soignée et qu’ils fussent capables de prendre une nourriture complète (cf. He 5, 12-14). Il est à craindre que par notre silence nous donnions lieu à la lamentation de Jérémie, laquelle dit : La langue de celui qui est à la mamelle s’est attachée à son palais par suite de la soif ; les tout petits enfants ont demandé du pain, et il n’y avait personne pour (le) leur rompre (Lm 4, 4).

Il est donc bon que nous produisions en public l’un de ces (points) qui ont été spécialement mis en doute par quelques personnes isolées, que nous fassions cela avec soin et que nous servions aux oreilles une nourriture générale devant l’Église.

Dimanche dernier, quelques-uns, ayant entendu la lecture sacrée de l’Évangile, — et non pas d’une (oreille) indifférente — posaient la question : « Que signifie ce que Notre-Seigneur a dit aux Scribes et aux Pharisiens : Mais vous, vous dites : Celui qui dira à son père ou à sa mère : Ce par quoi tu pourrais tirer profit de moi est « corban », (celui-là) n’honorera pas son père ou sa mère (Mt 15, 5-6) ? »

Je commencerai un peu plus haut. Comme les enfants d’Israël avaient des dispositions très grossières, qu’ils avaient grandi dans des habitudes barbares, je veux dire chez les Égyptiens, et qu’ils ne pouvaient apprendre par la législation la pureté de l’esprit, la Loi de Moïse prenait soin de les faire avancer par des purifications corporelles, afin que celui qui évitait de souiller sa chair en arrivant peut-être tardivement, lorsqu’il l’aurait appris lui-même, à fuir aussi la tache de l’âme et à s’éloigner des œuvres mortes (faites) dans les péchés. C’est pourquoi en vérité (Moïse) d’une part donnait lui-même cet ordre, disant : Celui qui touchera des cadavres, ou corps morts, sera impur (Nb 19,11) ; David d’autre part, progressant, avançant, s’élevant vers l’intelligence et l’esprit de ces commandements et montant à partir de la lettre, chantait : Lave-moi complètement de mon iniquité et purifie-moi de mon péché ; Dieu, crée en moi un cœur pur (Ps 50, 12).

Mais les Anciens du peuple, qui étaient loin de cet esprit et qui avaient été aveuglés par la lettre, s’arrêtaient et s’en tenaient avec plus de soin et beaucoup plus de recherche aux observances de la Loi relatives au corps, au point qu’ils les transportaient même aux objets froids et qu’ils exigeaient qu’on purifiât ou lavât et qu’on plongeât dans l’eau soit le lit, soit la terre, soit la corbeille, soit la bouilloire, s’il venait à tomber sur ces (objets) un de ces cadavres ou s’ils étaient souillés par le contact de quelque écoulement ou d’un autre corps de ce genre.

C’était aussi quelque chose d’analogue, le fait qu’il ne leur était pas permis de manger avec des mains non lavées. L’Évangéliste Marc a rappelé toutes ces (pratiques) dans leur ensemble et chacune d’elles selon son espèce, lorsqu’il a écrit en ces termes : Les Pharisiens et tous les Juifs, en effet, ne mangent pas non plus, s’ils ne se sont pas lavé les mains avec leurs poings, conformément à la tradition des Anciens ; et, quand ils reviennent de la place, ils ne mangent pas, s’ils ne se sont pas baignés. Il y a beaucoup d’autres (observances) qu’ils ont reçues pour les garder, (comme) les lavages des coupes, des cruches, des bassins, des lits (Mc 7, 3-4). C’est d’abord à cause du profit impur que les Anciens, les Pharisiens remplis de zèle pour ces (habitudes) et les Scribes y donnaient leur soin, afin que ceux qui étaient pris dans les filets d’une telle argutie (fussent obligés) d’aller fréquemment les trouver sous prétexte qu’ils étaient souillés, soit pour faire une offrande pour leur purification, soit pour (les) interroger et s’instruire, en payant encore un salaire pour l’enseignement supplémentaire exigé par ces recherches. C’est pourquoi Notre-Seigneur lui-même pleurait sur de semblables (docteurs), en disant : Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites ! parce que vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, tandis qu’au dedans ils sont pleins de rapine et d’impureté. Pharisien aveugle ! nettoie d’abord le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors aussi soit pur (Mt 23, 25-26). Ensuite ils multipliaient leurs paroles soit pour poursuivre la vaine gloire, soit pour croire que par des ordonnances et des traditions ils enlevaient le titre et l’autorité de législateurs.

Lors donc qu’ils avaient ainsi des dispositions dures et misérables, les Scribes et des Pharisiens de Jérusalem s’approchèrent de Jésus en disant : Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des Anciens ? Car ils ne se lavent pas les mains, quand ils mangent (leur) pain (Mt 15 1-2).

Il est juste que nous fassions connaître ce que signifie cette addition. Pourquoi donc a-t-il dit : « (Les Scribes et les Pharisiens) de Jérusalem », et non pas simplement de cette façon : « Les Scribes et les Pharisiens » ? C’est pour la raison (suivante). Comme il y avait douze tribus et qu’elles s’étaient réparties par le sort dans la Terre promise, les tribus de Juda et de Benjamin occupaient la portion du territoire qui se trouvait autour de Jérusalem, tandis que les dix autres tribus étaient dispersées dans les parties qui restaient. (Celles-ci) firent défection et s’éloignèrent d’une manière rebelle avec Jéroboam, alors que régnait Salomon, et elles transportèrent aux veaux d’or le culte de Dieu. Mais, après que (les tribus de Juda et de Benjamin) eurent été emmenées en captivité et déportées en Assyrie par Nabuchodonosor et qu’elles en furent revenues, ceux qui faisaient partie de Juda et de Benjamin occupaient encore la même portion (du territoire) et par conséquent la même ville de Jérusalem ; et ils avaient également le souci de l’observation entière de la Loi et des coutumes de leurs pères. Quant aux deux autres tribus, aux jours d’Osée, fils d’Éla, roi d’Israël, l’Assyrien Salmanasar les emmena en captivité et les fit habiter sur les frontières des Mèdes ; et, de Babylone ainsi que des nations et des régions voisines, il envoya à leur place dans leur pays des hommes qui étaient anéantis et détruits par les bêtes sauvages, jusqu’à ce que vînt vers eux un des prêtres emmenés en captivité qui leur apprit la Loi de Moïse ; et ces (colons) servaient sans distinction et le Dieu de la Loi et les démons, ainsi que le dit aussi le Livre sacré : C’étaient ces nations qui craignaient le Seigneur et qui servaient leurs propres idoles ; et leurs enfants et les enfants de leurs enfants font jusqu’à ce jour ce que leurs pères ont fait (4 R 17, 41). De la sorte tous ceux qui dans la suite habitaient et établissaient leur demeure dans ces régions du pays, forcément étaient aussi malades de la grossièreté, du mélange embrouillé et de la confusion des cultes. C’est donc ce que fait connaître l’addition de cette (parole) : Alors s’approchent de Jésus (les Scribes et les Pharisiens) qui étaient de Jérusalem, c’est-à-dire qui étaient de la μητρόπολις ou mère des villes, là où il y a le temple, là où il y a le sacrifice légal, l’ordre des autres purifications, la demeure dans les choses saintes ; ce sont eux qui font retentir très fort l’observation entière (de ces pratiques), qui portent très haut la fierté qui en découle, qui leur donnent très gravement le nom de tradition des Anciens et qui condamnent et reprennent comme une très grande faute le fait de manger sans s’être lavé les mains.

Que répond et dit donc Jésus, Dieu, le Verbe, la sagesse du Père ? Ce n’est pas ouvertement qu’il repousse ce reproche, alors qu’il aurait pu leur dire : « Les disciples n’ont pas besoin de se laver les mains du corps, après qu’ils ont porté leur croix, qu’ils m’ont suivi, qu’ils sont purs de toute action mauvaise, qu’ils ont lavé dans la pureté les mains intellectuelles de leur cœur et qu’ils mènent une vie sans métier, simple, qui se présente facilement de soi-même au hasard, à tel point que parfois ils froissent même des épis et qu’ils suppléent ainsi à la nécessité de la nourriture. Il n’est donc pas juste de reprocher à des hommes de cette condition de manger sans s’être lavés, non plus qu’aux oiseaux qui ramassent des graines. Car, lorsqu’ils se sont baignés dans la sublimité de la perfection et qu’ils ont lavé et purifié de toute méchanceté l’homme intérieur, ils ont montré superflue l’eau de la tradition des Anciens qui lave les mains extérieures. » C’est de la même manière, en effet, que Pierre aussi s’entendait (dire) : Celui qui est purifié n’a pas besoin d’être lavé ; mais il est pur tout entier ((Jn 13, 10).

« Mais, dit-il, les disciples n’ont pas transgressé la tradition comme vous le dites vous-mêmes ; car ce n’est ni par mépris, ni par paresse, ni par trahison, ni par une vie de jouissance qu’ils l’ont transgressée ; mais ils ont enveloppé dans la sublimité de la splendeur de l’âme sa mesquinerie qui s’en tient seulement à la pureté du corps ; de même que celui qui a reçu le commandement de ne pas se mettre en colère et qui l’observe, montre pareillement superflu le commandement qui dit : Tu ne tueras pas (Ex 20, 13) ; car celui qui ne va pas jusqu’à la colère, comment en arriverait-il au meurtre ? »

Notre-Seigneur n’a donc pas dit cela en ces termes ; mais il l’a indiqué par le contraire, comme nous le montrerons lorsque le discours avancera, se dressant pour excuser le blâme qui avait été porté contre les disciples de la part des Pharisiens et des Scribes et les blâmant lui-même à son tour et (cela) très durement. Car, après que ceux-ci eurent allégué la tradition des Anciens, il n’a pas dit : « Pourquoi les Anciens eux-mêmes transgressent-ils aussi le commandement de Dieu à cause de leur propre tradition ? » — Sinon, les Pharisiens eux-mêmes se seraient figuré non pas avoir fait une réclamation pour leur propre infirmité, mais avoir pris la défense des autres, et par là ils auraient entraîné à leur secours ceux qui les auraient entendus. — Mais il a dit : Et vous, pourquoi transgressez-vous (Mt 15, 3) ? retournant contre eux toute l’accusation et évitant d’ourdir un blâme et de porter une sentence contre les Anciens même éloignés.

Voyons donc quelle était la transgression du commandement. Dieu, dit-il, a donné un commandement, en disant : Honore ton père et ta mère ; et : Celui qui maudira (son) père ou (sa) mère sera puni de mort. Mais vous, vous dites : Celui qui dira à (son) père ou à (sa) mère : Ce par quoi tu pourrais tirer profit de moi est « corban », (celui-là) n’honorera pas son père ou sa mère. Et vous avez annulé le commandement de Dieu à cause de votre tradition (Mt 15, 3-6). Tu vois comment au commencement et à la fin il leur adresse le motif d’accusation, en disant tantôt : Mais vous, vous dites, tantôt encore : A cause de votre tradition, en n’ayant pas du tout fait mention des Anciens.

Mais tu diras peut-être : « Il me semble que les choses écrites n’ont aucun rapport (entre elles) ; car qu’y a-t-il de commun entre le reproche des Pharisiens et des Scribes qui accusait et blâmait (les disciples) de ne pas se laver les mains et le commandement qui ordonne qu’il faut honorer ses parents ? » — Mais, si tu insistes, tu verras que les choses qui ont été dites s’accordent très bien (entre elles) et qu’elles sont très voisines et nullement éloignées.

En effet, comme c’était de l’avarice que les Anciens, les Pharisiens et les Scribes étaient malades, ainsi que je l’ai dit, ils se réjouissaient de la recherche qui se faisait au sujet des traditions ; et, quand ils voyaient que le commandement qui dit : Honore (ton) père et (ta) mère (Ex 20, 12), les lésait et leur retranchait le profit qu’ils avaient à cœur, considère ce qu’ils inventent et où ils vont. Car ils mettent en travers et ils dressent contre lui, pour l’abolir, le commandement le plus grand de tous par la place et par la force, qui a légiféré et qui a ordonné : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur (Dt 6, 3). Les enfants, en effet, faisaient profiter leurs parents de tout ce qu’ils pouvaient acquérir et ils le leur donnaient, de telle sorte que ce qu’ils avaient acquis passait pour appartenir à ceux-ci plutôt qu’à eux-mêmes. C’est ce que fait connaître aussi le patriarche Jacob ; car c’est Siméon et Lévi qui pillèrent la ville de Sichem, après l’avoir prise selon la loi du combat, et c’est leur père qui au moment de sa mort la laissa à Joseph, comme s’il l’eût acquise par lui-même, en disant : C’est moi qui te donne, en tant que part supplémentaire, de plus qu’à tes frères, Sichem que j’ai prise de la main des Amorrhéens avec mon épée et avec mon arc (Gn 48, 22). Cependant les enfants eux-mêmes pensaient qu’ils n’avaient en propre aucun de leurs profits et de leurs gains personnels, et en tout ils condescendaient à (leur) père et à (leur) mère, craignant de s’élever par là en quelque manière contre la loi qui veut que ceux-ci soient honorés.

En quoi la grave tradition des Anciens (va-t-elle) donc contre cela ? — Elle a permis aux enfants de proclamer d’avance, d’attester d’avance d’une certaine manière et de dire à (leur) père et à (leur) mère : « Tout ce par quoi tu pourrais tirer utilité, ou tu pourrais tirer profit, de moi, et (tout ce) dont tu penserais faire ton profit, c’est « corban » qui déjà a été donné par moi, a été mis à part et a été consacré à Dieu. » Dès lors les parents se trouvaient du fait de leur embarras entrer en lutte contre la loi supérieure et grave qui veut que Dieu soit honoré par-dessus tout, et nécessairement ils donnaient leur consentement, n’osant pas même toucher à ce qui avait été donné d’avance par une promesse et qui avait été mis à part par vœu comme une chose sacrée. C’est par ce moyen astucieux que les enfants qui frustraient leurs parents de la dette ordonnée par la Loi participaient avec les Anciens à ces dons exécrables.

Marc a rendu plus clair ce qui avait été dit par Matthieu, lorsqu’il a écrit : Mais vous, vous dites : Ce par quoi tu pourrais tirer profit de moi est « corban », c’est-à-dire une offrande ou un don (Mc 7, 11). Dans la langue hébraïque, « corban » signifie une offrande et un don qui a été mis à part et qui a été consacré à Dieu. C’est pour cela que les princes des prêtres qui achetèrent à Judas la trahison du Christ laquelle combat contre Dieu et qui ne participèrent pas à l’impureté, disaient à propos de ces trente (pièces) d’argent : Il n’est pas permis, parce qu’elles sont le prix du sang, de les mettre dans le « corban », donnant le nom de « corban » au trésor ou tronc des offrandes et des dons que l’on présentait à Dieu.

Il est dit que cette parole : « Ce par quoi tu pourrais tirer utilité de moi », signifie aussi : « Ce par quoi tu pourrais tirer profit de moi », et que « utilité » signifie « profit » ; et il est facile également de comprendre cela d’après le Livre divin. Dans l’une des épîtres appelées catholiques, je veux dire, dans (l’épître) de Jude, en effet, il est écrit en ces termes au sujet de quelques-uns : Malheur à eux ! car ils ont marché dans la voie de Caïn et ils se sont jetés dans l’égarement de Balaam pour un salaire (Jude, 11) ; et encore peu après : Ce sont des gens qui murmurent, qui aiment (à faire) des reproches, qui marchent selon leurs convoitises, qui ont à la bouche des paroles hautaines, qui font acception (des personnes) à cause du profit (Jude, 16).

Parce que nous avons expliqué cela, autant qu’il était possible, vois-moi donc maintenant comment notre Sauveur a réduit à néant d’une manière convenable, bien que cachée, l’accusation des Pharisiens, par le blâme et le reproche qu’il leur a adressés à son tour. En effet, comme ceux-ci blâmaient les disciples de n’être pas purs, parce qu’ils mangeaient sans s’être lavé les mains, il montre lui-même qu’ils manquaient aussi de la pureté véritable, parce que par avarice ils abolissaient le commandement de Dieu, tandis que les disciples s’appliquaient non seulement à ne pas être avares, mais encore à être complètement pauvres. Car celui qui est dans de semblables dispositions, c’est celui-là même qui a les mains pures ; écoute le prophète Isaïe qui dit : Celui qui hait l’injustice et l’iniquité, et qui secoue ses mains pour ne pas accepter un présent (Is 33, 15).

C’est par là aussi qu’apparaît encore l’harmonie cachée de la réfutation : « Si vous, ô Pharisiens et Scribes, en effet, dit-il, vous avez inventé dans (votre) grande méchanceté de cacher sous le commandement plus grand qui ordonne : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu (Dt 6, 3), le (commandement) plus petit que celui-là qui veut que les parents soient honorés, — en disant par la tradition avide de profits : Celui qui dira à (son) père ou à (sa) mère : Ce par quoi tu pourrais tirer profit de moi est « corban », (celui-là) n’honorera pas son père ou sa mère (Mt 15, 5-6) — comment ne laissez-vous pas vous-mêmes les disciples, qui par l’étendue et la grandeur de la perfection sont purs selon l’homme intérieur, omettre votre tradition qui est véritablement sale, qui passe pour laver les mains du corps, qui s’en tient à la blancheur extérieure et qui ne fait aucun cas de ce qui est à l’intérieur, ainsi qu’il arrive pour les sépulcres qui sont ornés selon l’aspect extérieur et qui intérieurement sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés (Mt 23, 27), comme le dit Le Livre des Évangiles dans un autre endroit ? »

Après que par ces paroles Jésus n’eut pas seulement réduit à néant l’accusation des Pharisiens, mais qu’il eut encore montré qu’ils étaient (eux-mêmes) pris par ce qui faisait l’objet de leur accusation, il les toucha d’une manière sage et divine et il montra que c’est par le cœur et non pas par le bain extérieur que l’on juge ce qui est pur et ce qui n’est pas pur, citant également le prophète Isaïe qui ourdit l’accusation avec lui et disant : Hypocrites, Isaïe a bien prophétisé sur vous, quand il dit : Ce peuple est voisin de moi par sa bouche et m’honore des lèvres ; mais son cœur est très éloigné de moi. C’est en vain qu’il m’honore, en donnant des enseignements qui sont des commandements d’hommes (Mt 15, 7-9). Ensuite, après avoir montré que le prophète a appelé les enseignements des Pharisiens des commandements d’hommes où il n’y a rien qui se préoccupe de la Loi et qui soit divin, mais (où) tout est humain, et après avoir fait aussi mention du peuple, il transporte aussitôt la parole au peuple de son temps, nous apprenant, ainsi qu’il est écrit, qu’il conduira ses paroles selon la justice (cf. Pr 4, 11). En effet, ayant interpellé la foule, il lui dit : Écoutez et comprenez : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais, ce qui sort de la bouche, c’est là ce qui souille l’homme (Mt 15, 10-11).

« Les Pharisiens, dit-il, ayant égard aux commandements humains des Anciens, (me) faisaient un blâme en posant cette question : Pourquoi (tes) disciples mangent-ils sans s’être lavé les mains (Mt 15, 2) ? Et moi, je dis non seulement que les disciples sont très élevés au-dessus de semblables (commandements), mais encore que le temps est arrivé où nous allons ne plus nous soucier même de cet enseignement puéril et très grossier de la Loi relatif aux aliments. La Loi, en effet, nous avait ordonné de manger de telle et telle chose et de nous éloigner de telle et telle (autre), non pas parce que les aliments produisaient la pureté qui est selon l’esprit ou l’impureté, mais pour que nous ne nous portions pas comme des bêtes sauvages vers toute chose avec une bouche qui n’aurait pas de frein et que nous ne fassions pas non plus du plaisir la fin de la nourriture. C’est pourquoi elle disait aussi : Vous ne mangerez ni graisse ni sang (Lv 3, 17), celle-là en tant qu’elle engraisse le corps et mène à la débauche, et celui-ci comme quelque chose qui rappelle la bête sauvage et qui est barbare. Or, puisque la parole de l’Évangile nous ordonne de regarder les oiseaux du ciel (cf. Mt 6, 26) et de courir comme eux après la nourriture simple et sans recherche qui provient des graines, il est désormais superflu que nous fassions des recherches au sujet des variétés d’aliments. Car, dit-il, ce qui entre dans la bouche ne souille pas l’homme, mais c’est ce qui sort de la bouche (Mt 15, 11), à savoir ce qui sort du cœur ; c’est du cœur, en effet, que sortent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes (Mt 15, 19). En quoi donc cela te profiterait-il, ô Pharisien, de ne pas manger de graisse, et (cependant) d’aboutir aux convoitises qui sortent du cœur et qui souillent l’homme ? Car c’est du cœur que vient le mouvement premier et volontaire de la volupté. Ou quel profit (retirerais-tu) en t’abstenant du sang des animaux privés de raison, alors que tu deviens cruel comme une bête sauvage et que tu répands le sang humain ? De la sorte en vérité tu oublies donc ce que veut la Loi, puisque tu recherches ce qui entre dans la bouche et ne souille pas l’homme et que tu ne remarques pas ce qui sort de (la bouche) que dès le début il t’a été imposé comme loi et qu’il t’a été ordonné de t’abstenir même de ce qui (y) entre. »

Si quelqu’un dit : « Si ce qui entre dans la bouche ne souille pas, pourquoi donc les martyrs devaient-ils également goûter aux sacrifices païens ? » — Celui qui a ces sentiments a oublié que la nourriture n’est pas mentionnée pour elle-même seule, mais qu’elle est mêlée avec le blasphème, et qu’elle souille l’homme non pas parce qu’elle est une nourriture, mais parce qu’elle est blasphématoire et impure ; or, que le blasphème sorte du cœur, c’est connu d’avance. En effet, si quelqu’un ne s’était pas déterminé d’avance à être soumis à Dieu et s’il était disposé au blasphème, il n’aurait pas à goûter à ce sacrifice impure ; car, que ce ne soit pas la nourriture elle-même qui puisse souiller par elle-même, mais que ce soit la disposition spirituelle de l’âme avec laquelle cette nourriture est prise, Paul l’a attesté, lui qui écrit aux Corinthiens et qui dit : Si l’un des infidèles vous invite et que vous vouliez aller, mangez de tout ce que l’on vous servira, sans vous enquérir de rien à cause de la conscience. Mais si quelqu’un vous dit : Ceci est un sacrifice offert aux idoles, n’en mangez pas à cause de celui qui vous l’a fait connaître et à cause de la conscience (1 Co 10, 27-28). Pour cette raison les Macchabées aussi ont lutté dans le combat parfaitement et conformément à la Loi, en ne voulant pas d’une façon impure manger de la viande de porc par transgression de la Loi. Jusque-là, en effet, les (prescriptions) figuratives étaient en vigueur et la conduite relevait de la lettre de la Loi ; car quiconque mangeait ce qui était défendu devenait impur et se souillait, non pas parce qu’il prenait de la nourriture, mais parce qu’il (mangeait) ce qui était défendu. Après la venue du Christ, qui a aboli la lettre et confirmé l’esprit de la Loi par la vie évangélique et sublime, qui a refréné ce qui sort de la bouche et aussi ce qui sort du cœur et souille l’homme, qui a étranglé le regard de concupiscence par la peine de l’adultère et le mouvement de colère par la (peine) du meurtre, dès lors ce qui entre dans la bouche ne souille plus l’homme ; car l’observance légale des aliments est abolie pour celui qui vit dans le Christ d’une manière évangélique et sublime.

Avec les Pharisiens qui alors ne saisissaient pas cette parole, mais qui pensaient que l’observation de la Loi était tout entière dans les aliments, et qui se scandalisaient, de même qu’avec les disciples qui éprouvèrent aussi le même sentiment, il se conduisit, après avoir terminé l’entretien sur ce sujet, avec une telle douceur et un tel calme, disant à la fin : Mais manger sans s’être lavé les mains, (cela) ne souille pas l’homme (Mt 15, 20), qu’il avait paru parler seulement de cette question et non pas de l’observance des aliments.

Que dès le début cela paraissait difficile même aux disciples, Pierre l’a fait connaître dans les Actes, lorsqu’il eut la vision du voile de lin rempli de tous les oiseaux, quadrupèdes et reptiles, qu’il entendit : Lève-toi, Pierre, tue et mange (Ac 10, 13), et qu’il répondit et dit : Loin de moi, Seigneur, parce que jamais je n’ai rien mangé de souillé et d’impur (Ac 10, 14). (Les disciples) eux-mêmes, disant : Sais-tu que les Pharisiens ont été scandalisés en entendant cette parole (Mt 15, 12) ? ont également montré ici d’une manière significative qu’en partie ils étaient eux aussi scandalisés. C’est pourquoi Jésus attaqua (les Pharisiens) même très durement, en disant : Toute plante que n’a pas plantée mon Père céleste sera déracinée. Laissez-les ; car ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; et, si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse (Mt 15, 13-14). Il a appelé « plante inconnue de Dieu » les rameaux des traditions pharisaïques, qui restent dans la lettre d’une façon controversée, futile et inopportune, et non pas la Loi qui a été donnée par Dieu, loin de là ! En effet, que la langue qui est souillée et qui combat contre Dieu ne démange pas pour cela aux Manichéens impies, parce que (le Christ) a qualifié les Pharisiens d’aveugles pour la raison qu’ils avaient attaché leur œil sur la lettre et qu’ils ne voulaient pas regarder l’esprit et le sens intérieur. De là il vient aussi que, lorsqu’ils se furent scandalisés sans raison, il ordonnait de les mépriser en disant : Laissez-les (Mt 15, 14) ; et il a montré, pour éloigner également la foule de l’enseignement pernicieux des Pharisiens, qu’il y a grand danger à se servir de guides aveugles dans les chemins des (actions) qu’il faut faire. Mais, quand ceux qui percevaient le didrachme auquel étaient tenus les premiers-nés disaient à (ses) disciples : Votre Maître ne donne-t-il pas son didrachme (Mt 17, 23) ? après qu’il eut montré que lui-même était exempt et qu’il n’était pas soumis au tribut en tant que vrai Fils du Roi et Dieu de Dieu, il dit à Pierre : Mais, pour ne pas les scandaliser, donne-leur (cf. Mt 17, 26), nous apprenant, dans les affaires du monde et dans tout ce qui regarde les biens et les richesses, à ne pas mépriser ceux qui se scandalisent, mais à ne faire aucun cas de ceux qui comme les Pharisiens gardent et retiennent jalousement la doctrine divine, lorsqu’ils se scandalisent inutilement. Car, parce que et les Juifs et les païens se scandalisaient et se moquaient de la prédication de la croix, il ne (s’ensuivait pas) que Paul se taisait pour cela ; mais au contraire il disait : Quant à nous, nous prêchons le Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les gentils (1 Co 1, 23). De la sorte il nous faut donc faire (nos) actions spirituelles et divines, même si les païens et les Juifs, ou tout autre adversaire de Dieu, sont déchirés par le scandale.

Il faut que nous nous éloignions et des traditions des Pharisiens et encore de ce qui leur ressemble ; c’est d’elles que descendent généalogiquement soit ces (objets) appelés φυλακτήρια ou « amulettes qui préservent », soit ces courroies liées et attachées à l’aide de κράσπεδα ou fils de lin que quelques personnes pendent à leur cou ou à d’autres membres ; car c’est (des Pharisiens) que Notre-Seigneur dit dans les Évangiles : Ils étendent leurs φυλακτήρια ou (ornements) violets, et ils élargissent les ailes de leurs manteaux (Mt 23, 5). Il est écrit sous forme d’histoire, dans le Livre des Actes, que des sudaria ou linges pris parmi ceux qui avaient été sur le corps de Paul, une fois mis sur les malades, chassaient aussi les maladies (cf. Ac 19, 12) ; mais cela venait d’une coutume du peuple, à l’insu de Paul, et non de son enseignement ; car nous trouvons que le Livre divin ne prescrit que ceci : Quelqu’un parmi vous est-il malade ? Qu’il appelle les Anciens de l’Église, et qu’ils prient sur lui, en l’oignant d’huile au nom de Notre-Seigneur ; la prière de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le relèvera ; et, s’il a commis des péchés, il lui sera pardonné (Jc 5, 14-15). Tu vois que l’huile des saints qui est appliquée selon la Loi délivre non seulement de la maladie, mais encore de la multitude des péchés. Ce qu’il est permis de faire bien et ce qui peut présenter un tel avantage, pourquoi le fais-tu donc avec péché et avec dommage, en prenant plaisir aux bandelettes et aux κράσπεδα ou lacets qui sont autour de la main et autour du cou ? Toi peut-être, en effet, c’est après les avoir reçus des saints que tu les suspends sur toi ; mais d’autres (les suspendront sur eux, après les avoir reçus) d’une invention diabolique et d’une incantation. Par où donc connaîtrai-je la différence et empêcherai-je le dommage ? En effet, même si toi, tu ne souffres pas de dommage, ainsi que je l’ai dit, tu donnes cependant aux autres l’occasion d’être blessés par cet exemple. C’est pourquoi, alors que, non pas par idolâtrie, mais par une habitude déraisonnable, quelques chrétiens à Corinthe allaient aux festins païens, s’asseyaient à table dans les temples et disaient tout comme vous n’en éprouver un aucun dommage, Paul leur écrivait en ces termes : Si quelqu’un te voit, toi qui as de la science, assis à table dans un temple d’idoles, voici, sa conscience à lui qui est malade, ne le portera-t-elle pas à manger ce qui a été sacrifié aux idoles ? Et, parce que tu as mangé, ton frère qui est malade périra, lui pour qui le Christ est mort. En péchant de la sorte contre vos frères, et en blessant leur conscience malade, vous péchez contre le Christ (1 Co 8, 10-12).

Il faut donc que nous arrêtions et que nous retranchions ces habitudes déraisonnables, quand nous savons que nous donnons occasion que d’autres en éprouvent aussi quelque dommage. Je vous ai dit cela, non pas pour vous tendre un piège, mais pour vous rendre, lors de votre instruction, capables d’examen et maîtres de ce qu’il convient de faire et pour vous persuader de ne juger de rien avant le temps et de ne pas dire que ce patriarche vous a fait un commandement très grave et très sévère. Car la grandeur de (ce) titre s’ajoutait encore pour augmenter beaucoup mon accusation ; moi cependant, je me reposais, en attendant persévéramment le temps de parler, selon la parole de l’Ecclésiaste qui dit : Il y a un temps de se taire et un temps de parler (Ec 3,7). Tout ce que nous faisons, en effet, nous le faisons par pitié pour vos âmes, afin que, faisant ce qui est bien non pas par force, mais de bon gré, vous deveniez parfaits et complets comme votre Père céleste est parfait (f. Mt 5, 48). C’est à lui que sied la louange avec le Christ et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

FIN DE L’HOMÉLIE 79

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