QUE LES ÉVANGÉLISTES NE SE SONT CONTREDITS EN RIEN LES UNS LES AUTRES LORSQU’ILS ONT RACONTÉ DIFFÉREMMENT LES FAITS RELATIFS À LA RÉSURRECTION DU CHRIST, NOTRE DIEU ET NOTRE SAUVEUR, FAITS QUE NOUS LISONS LA NUIT DE CHAQUE DIMANCHE.
Tous, pour ainsi dire, approuvent la lecture des Évangiles sacrés que nous avons instituée à propos, la nuit du dimanche, au sujet de la résurrection de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ. D’aucuns reconnaissent, il est vrai, qu’ils en retirent profit, mais estimant qu’ils l’entendent trop fréquemment eu quelque sorte, ils déclarent qu’ils en sont troublés, les évangélistes ne disant pas les mêmes choses à propos des mêmes faits, mais des choses qui se contredisent et qui entraînent plutôt l’auditeur vers l’incrédulité. Car qui faut-il croire ? Matthieu qui écrit que la résurrection a eu lieu ὀψὲ τῶν σαββάτων (Mt 28, 1), Jean qui a raconté que le même fait s’est produit le matin lorsque l’obscurité régnait encore (Jn 20, 1), ou Luc et Marc qui ont appelé le même moment, l’un première aurore (Lc 24, 1), l’autre lever du soleil (Mc 16, 1) ? Pour résoudre le problème qui nous est soumis et les autres questions qui naissent de l’examen du texte de l’Écriture, nous devons, malgré notre faiblesse, être encouragé par le Dieu qui est ressuscité et présenter une explication qui soit claire. Car celui qui a répandu la semence de la lecture et qui l’a fait grandir dans les oreilles de tous, il est juste qu’il rende aussi compte des questions qu’elle soulève. Je vais essayer de le faire, et de déduire la solution des questions des paroles mêmes de ceux qui les ont soulevées.
Les rédacteurs sacrés des Évangiles n’ont pas dit que le Seigneur est ressuscité soit ὀψὲ τῶν σαββάτων, soit quand la plus grande partie de la nuit s’était écoulée, soit encore à l’aurore, soit lorsque le soleil avait déjà lancé ses rayons. II y aurait, en effet, de la sorte contradiction, les rédacteurs ayant raconté que le même fait s’est produit, non pas à un même moment, mais à des moments différents. Mais ils ont écrit que les femmes se sont rendues au tombeau, tantôt à un moment, tantôt à un autre, mais non pas au même moment — comment cela serait-il possible puisqu’elles y sont venues à diverses reprises ? — et que toutes ont entendu les anges dire semblablement à propos du Sauveur : II est ressuscité, il n’est pas ici (Mt 28, 6), sans ajouter quand (cela eut lieu). II s’ensuit que si la résurrection a eu lieu cette nuit divine, de l’aveu et de l’accord (de tous les évangélistes), aucun n’en a indiqué l’heure, qui est inconnue à tout le monde, sauf au Dieu qui est ressuscité et au Père — qui seul connaît le Fils comme lui-même est connu du Fils (cf. Jn 10, 15 ; Mt 11, 27 ; Lc 10, 22) — et à l’Esprit qui sonde tout, même les profondeurs de Dieu (1 Co 2, 10).
Matthieu, en effet, a dit que Marie-Madeleine et l’autre Marie vinrent ὀψὲ τῶν σαββάτων pour voir le sépulcre et qu’il y eut un grand tremblement de terre ; qu’un ange descendit du ciel, qui était semblable par son visage à un éclair et par son vêtement à de la neige, afin de frapper de stupeur les gardes par son aspect effrayant — peu s’en fallut que ceux-ci, ne supportant pas sa vue, ne périssent, tués par la peur, — d’appeler à lui les femmes par son aspect radieux, de leur inspirer confiance, à elles qui par nature sont faciles à effrayer et craintives, et d’annoncer fort joyeusement la résurrection par son extérieur même, car c’était aussi pour cela qu’il avait été envoyé. Ayant donc ôté la pierre, il trouva que le Seigneur était ressuscité et qu’il avait quitté, d’une manière digne de Dieu, le Sépulcre qui était fermé, muni de scellés et gardé par son poste de soldats, de la même manière qu’il avait pénétré à l’intérieur de la maison, alors que les portes étaient fermées, et qu’il avait visité ses disciples (cf. Jn 20, 26). C’est pourquoi aussi l’ange dit : Il n’est pas ici, mais il est ressuscité (Mt 28, 6), indiquant par-là que la résurrection du Sauveur s’était faite miraculeusement avant sa propre arrivée, résurrection que le Sauveur effectua comme Dieu par sa propre puissance, après avoir accompli son économie, sans avoir eu besoin du secours d’un ange. Car s’il en avait eu besoin, l’ange aurait dit : « Voyez, il ressuscite », montrant ainsi que le fait a lieu au moment même ; mais puisqu’il a eu lieu auparavant, il a dit, en se servant du temps passé : Il n’est pas ici, mais il est ressuscité. Et cela ressort aussi clairement de ce fait que les apôtres, en prêchant l’Évangile, disaient que le Christ avait été ressuscité par le Père, rendant de la sorte la nouvelle facile à admettre. Mais l’ange qui le premier a ouvert la bouche pour annoncer la résurrection, dévoilant le pouvoir, tout à fait digne de Dieu, de Celui qui était ressuscité, s’écriait : Il n’est point ici, mais il est ressuscité. Déclarer qu’il avait été ressuscité par le Père, ménageait comme je l’ai dit la faiblesse des auditeurs, mais a le même sens et non un autre. Car comment le Père agit-il ? Par sa propre puissance, évidemment. Or, qui est la puissance du Père ? Personne d’autre si ce n’est le Christ. Le Christ est en effet, la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu (1 Co 1, 24). Le Christ s’est donc ressuscité lui-même, même s’il est dit avoir été ressuscité par le Père.
Quant à l’expression ὀψὲ τῶν σαββάτων, elle ne désigne pas le soir qui suit, le samedi, le coucher du soleil, car Matthieu n’a pas dit au singulier ὀψὲ σαββάτου, mais au pluriel ὀψὲ τῶν σαββάτων. Les Hébreux ont coutume d’appeler la semaine entière σάββατα. C’est ainsi que les évangélistes disent le premier (jour) τῶν σαββάτων, alors qu’il faudrait dire le premier jour de la « semaine ». C’est ainsi aussi que nous nous exprimons dans l’usage courant, quand nous appelons le deuxième et le troisième jour de « la semaine » le deuxième des σάββατα et le troisième des σάββατα. Il (Matthieu) n’a donc pas dit ὀψὲ σαββάτου, c’est-à-dire le soir du samedi, afin de désigner le soir de ce jour-là, mais ὀψὲ σαββάτων, afin d’indiquer que c’était bien tard et bien longtemps après la semaine. Et c’est encore ainsi, je pense, que nous avons l’habitude de dire : « Tu es venu mais au pluriel ὀψὲ τοῦ καιροῦ (bien après le moment), ὀψὲ τῆς ὤρας (bien après l’heure), ὀψὲ τῆς χείρας (bien après le besoin), pour indiquer, non pas le soir ni le temps après le coucher du soleil, mais pour faire savoir de cette manière que la chose a eu lieu trop tardivement, lorsque ce n’était plus nécessaire ou que ce n’était plus le moment. C’est également ainsi que l’expression ὀψὲ σαββάτων indique que c’est bien tard et longtemps après la fin de la semaine que les femmes sont arrivées au sépulcre. Or, chaque semaine s’achève au coucher du soleil qui suit le samedi. C’est pourquoi Matthieu indiquant le grand éloignement du moment par rapport à la fin de la semaine écoulée et se commentant en quelque sorte lui-même, a ajouté : à l’aube du premier jour de la semaine (Mt 28, 1). La nuit, dit-il, s’était écoulée à ce point que c’était le moment du chant du coq, qui annonce la lumière du jour à venir. Aussi est-ce en ce moment et non pas le soir qui suit le samedi que, cessant de jeûner, nous commençons à nous livrer à la joie. Le fait que cet usage s’est répandu partout, plaide en faveur de ce que nous faisons.
En ce moment donc, Marie-Madeleine et son homonyme vinrent au sépulcre et virent que l’ange qui était descendu du ciel, comme nous l’avons dit plus haut, avait ôté la pierre et était assis dessus. Invitées par lui, elles virent le lieu où le Seigneur était couché, et ayant reçu l’ordre de courir annoncer (la nouvelle) aux disciples, elles sortirent rapidement du sépulcre et coururent. Tandis qu’elles couraient, Jésus les rencontra et leur dit : Salut ! (Mt 28, 1). II fallait, en effet, que la race des femmes fût la première à recevoir la nouvelle de la résurrection de la part de l’ange et à voir le Seigneur et qu’elle entendit comme première parole de la bouche de ce dernier le mot : Salut ! Car c’est la femme la première qui prêta l’oreille à la tromperie du serpent, qui vit aussi, contrairement à la loi, le fruit de l’arbre, qui lui avait été défendu (cf. Gn 2, 17 ; 3, 11), et qui fut condamnée à l’affliction. C’est pourquoi le Sauveur permit (aux femmes) de l’adorer et de s’emparer de ses pieds — les premières, elles s’étaient détachées et éloignées de lui — et leur ordonna de faire part de leur joie aux disciples. II voulait que la femme devînt pour les hommes une messagère de joie, elle qui avait été pour Adam une cause d’affliction, et il guérissait le mal par le mal. Pendant qu’elles étaient en route, dit Matthieu, pour annoncer la nouvelle aux disciples, quelques hommes de la garde entrèrent dans la ville et annoncèrent aux princes des prêtres tout ce qui était arrivé. Ceux-ci, après s’être assemblés avec les anciens et avoir tenu conseil, donnèrent une forte somme d’argent aux soldats, en disant : Dites : Ses disciples sont venus la nuit et l’ont dérobé, pendant que nous dormions. Et si le gouverneur l’apprend, nous l’apaiserons et nous vous tirerons de peine. Les soldats, ayant reçu cet argent firent ce qui leur avait été dit, et ce bruit s’est répandu parmi les Juifs jusqu’à ce jour (Mt 28, 11-13).
L’autre Marie — il convient de croire qu’elle est la Mère de Dieu, parce qu’elle n’est pas restée éloignée de la passion, mais qu’elle se tenait près de la croix, comme l’a raconté Jean (cf. Jn 19, 25) ; c’est à elle qu’il seyait aussi d’annoncer la joyeuse nouvelle, puisqu’elle était la cause de la joie et qu’elle s’était entendu adresser ces glorieuses paroles : Je te salue, pleine de grâce (Lc 1, 28) — accomplissant l’ordre du Seigneur, annonça certainement la nouvelle aux disciples. Il n’était pas permis, en effet, que ce qui avait été si sagement réglé et ordonné ne fût pas accompli. Sans doute, ceux qui entendirent la nouvelle ne la crurent pas — ce qui arrive souvent lorsqu’on annonce des miracles excessifs —car ils ne seraient pas restés inactifs s’ils avaient cru. Quant à Madeleine qui faisait route avec la Mère de Dieu et qui était également pressée d’annoncer la nouvelle, elle éprouva quelque chose d’humain. De même que Pierre, qui avait été arrêté par Hérode et délivré, grâce à l’ange, automatiquement de ses liens, qui était sorti de la prison et s’était avancé au loin au point de dépasser la porte de la ville, ne pensait pas que ce qui été arrivé était vrai, mais s’imaginait avoir une vision (Ac 12, 9) ; de même aussi celle-ci, ayant vu dans la grandeur excessive du miracle une hallucination et — les gardes étaient arrivés avant elle et avaient commencé à ourdir avec les princes des prêtres leur calomnie contre la résurrection —s’apercevant certainement que quelque chose de ce genre était murmuré, accueillit les suggestions du doute, négligea son message et l’ordre du Sauveur et se rendit au tombeau le matin, lorsque l’obscurité régnait encore, comme dit Jean (Jn 20, 1). Car de même que le Seigneur a permis à Thomas de dire par incrédulité : Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point (Jn 20, 25), et qu’à cause de son incrédulité indiscrète et de son attouchement, nous avons été confirmés dans notre foi, croyant qu’Emmanuel est ressuscité avec le corps dans lequel il a souffert et rejetant les fables des Phantasiastes ; de la même façon, il permit aussi à Marie-Madeleine, qui était retombée dans l’incrédulité, et qui avait éprouvé ce sentiment plus facilement (que Thomas) — on n’ignore pas, en effet, qu’il est dans la nature des femmes de se tromper facilement — de rendre plus croyable par son investigation minutieuse le miracle de la résurrection, qui dépasse toute croyance et tout raisonnement. Étant arrivée avec cet esprit de doute et ayant seulement vu la pierre qui avait été roulée loin de la porte du sépulcre et (n’apercevant) plus l’ange assis dessus comme auparavant, elle se laissa vaincre par l’incrédulité et pensa que la première vision n’était qu’une illusion et qu’une hallucination purement mensongères. Ayant couru auprès de Pierre et auprès de l’autre disciple que Jésus aimait (Jn 20, 2), elle leur dit en criant : Ils ont enlevé le Seigneur du sépulcre et je ne sais où ils l’ont mis (Jn 20, 13). —Vous voyez qu’elle entendit quelque chose de ce genre au nombre des fables répandues pendant la nuit auprès des Juifs après le rapport des gardes, qu’elle changea ensuite d’idée et crut que leurs ennemis avaient enlevé la pierre et volé le corps de Jésus, afin d’accréditer le bruit que le vol était dû aux disciples. — Mais Pierre et Jean se levèrent promptement et coururent au tombeau. Car ce qu’on disait pour qu’ils n’ajoutassent pas foi à la résurrection, n’était pas invraisemblable, mais plutôt croyable et en accord avec la méchanceté juive. Ils agirent sans crainte, car il faisait tranquille, l’obscurité régnant encore (Jn 20, 1) et Dieu les avait remplis de confiance.
À leur arrivée, ils trouvèrent des preuves manifestes de la résurrection. Ils voient, en effet, dans le sépulcre les bandes qui étaient à terre (Jn 20, 6) ; or, cela n’aurait pas été le cas si le corps avait été volé. Tout d’abord, les voleurs aiment à détrousser (les morts), ensuite, à accomplir très rapidement le vol, afin de n’être pas pris sur le fait et de ne pas endurer les derniers supplices. Or, Jean a écrit à peu près ceci au sujet du corps du Christ : Ils l’enveloppèrent de bandes, avec les aromates, comme c’est la coutume d’ensevelir chez les Juifs (Jn 19, 40). Comment donc n’aurait-ce pas été un travail pénible pour les voleurs de défaire les liens et de dépouiller le corps des bandes qui y étaient collées, qui étaient difficiles à arracher et qui se seraient déchirées avant d’être enlevées ? Car elles avaient été attachées ensemble au moyen d’un mélange d’aloès et de myrrhe que Nicodème avait apporté (cf. Jn 19, 39). Mais le suaire qu’on avait mis sur sa tête, qui n’était pas à terre avec les bandes, mais plié à part dans un lieu (Jn 20, 7), ne dénotait aucune agitation, comme cela aurait été le cas, si des voleurs avaient enlevé le corps. Où, en effet, les voleurs auraient-ils trouvé le temps et la sécurité nécessaire pour rouler en bon ordre le suaire qui recouvrait la tête et le mettre à part ? Ce détail aussi établissait donc clairement la vérité de la résurrection, et en même temps il révélait un mystère digne de Dieu, attendu que la tête représente la divinité, selon les paroles de l’Écriture : Dieu est le chef du Christ (1 Co 11, 3), et que les questions relatives à la divinité restent, même après l’humanisation, comme enveloppées et inexplicables, alors que les choses d’ordre inferieur, relatives à l’incarnation et au séjour sur terre parmi les hommes, dont les bandes étaient le Symbole, ont été expliquées et démêlées par nous dans la mesure du possible.
Ayant vu tout cela, Pierre et Jean crurent (cf. Jn 20, 8), car ils avaient regardé, non pas purement et simplement, mais avec une intelligence supérieure et apostolique. Le tombeau était, en effet, rempli de lumière, de sorte que, bien qu’il fît nuit, ils regardèrent doublement ce qui était à l’intérieur : avec les sens et avec l’esprit. Car si les justes possèdent toujours la lumière (Pr 13, 9 LXX), selon l’Écriture, à plus forte raison le Dieu des justes la possède-t-il. Ils ne crurent pas, dit Jean, car ils ne savaient pas encore, ce qui est dit dans l’Écriture, qu’il devait ressusciter d’entre les morts (Jn 20, 9). Et certes ils savaient qu’il ressusciterait, le Sauveur le leur ayant dit souvent auparavant, mais ils ne le savaient pas en hommes persuadés par l’Écriture et par les prédictions qui y sont annoncées — et qui ne pouvaient pas ne pas se réaliser — mais en hommes dont la foi était encore chancelante.
Le fait que Jésus ressuscita nu, sans les bandes, établit d’abord que jamais plus il ne sera connu selon la chair, et n’aura plus besoin de nourriture et de boisson, ni de vêtements et d’habillements, même si, lorsqu’il accomplit son économie, il se soumit volontairement à ces choses, ayant participé à la même nature que nous ; ensuite, il indique le retour d’Adam dans son état primitif, lorsqu’il était nu dans le Paradis et qu’il n’avait pas honte. Du reste, en qualité de Dieu, alors même qu’il était incarné, il était revêtu de la gloire la plus digne de Dieu, lui-même étant celui qui est revêtu de la lumière comme d’un vêtement ainsi que le dit le prophète David (Ps 103, 2).
Mais Pierre et Jean, convaincus par ce qu’ils avaient vu, retournèrent chez eux et ne dirent rien à Marie. Car, comme celle-ci était tombée dans l’incrédulité, Celui qui est sage veillait à ce qu’elle fût convaincue par la vue plutôt que par l’ouïe. Elle se tenait donc près du sépulcre et pleurait au dehors. S’étant baissée, elle vit deux anges, que leur vêtement faisait paraître blancs et brillants, qui étaient assis, l’un à la tête et l’autre aux pieds, à la place où avait été couché le corps de Jésus (Jn 20, 11-12). Alors qu’elle aurait dû changer sa lamentation en joie, elle ne cessait de répandre des larmes, au point que les anges lui dirent comme en la blâmant : Femme, pourquoi pleures-tu ? (Jn 20, 13). Ce qui revenait à dire : « Ces larmes sont des larmes de femme, et no, des larmes d’une personne raisonnable. Où y a-t-il place, en effet, pour les lamentations après un tel spectacle ? » Celle-là (Marie), en proie à la même incrédulité, — le mal s’étendait, en effet, afin que les accroissements qu’il recevait peu à peu en vue de (provoquer) la foi, finissent par l’expulser, — leur dit : Ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais où ils l’ont mis (Jn 20, 13). Et ayant dit cela, elle se retourna et vit Jésus debout, et elle ne savait pas que c’était Jésus (Jn 20, 14). Cela provenait, en partie, de ce que son regard était obscurci par les larmes et comme alourdi par un voile, en partie de ce que Jésus veillait pour le moment à ce qu’il ne fût pas reconnu par elle. C’est pourquoi il dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Ou qui cherches-tu ? Elle, pensant que c’était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis, et je l’emporterai (Jn 20, 15). — Peut-être n’a-t-elle pas manqué aux convenances en supposant que Jésus était un jardinier. En réalité, il était le véritable et l’immortel fermier du paradis, qui redressait, dans le jardin du sépulcre, comme au paradis, la femme qui avait trompé, par perfidie, Adam, le premier jardinier. Toutes les choses étaient à ce point mystérieuses et pleines de paroles divines et sublimes !
Mais lorsque Marie eut dit cela, qu’elle eut été saisie d’un transport de passion pour la recherche du corps, et que s’étant retournée de plus en plus, elle était sur le point de s’en aller, Celui qui pénètre jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles, et qui juge les pensées et les intentions du cœur (He 4, 12), ayant vu qu’elle avait été assez éprouvée, d’un seul mot, fit tomber son incrédulité et aiguisa son regard pour qu’elle le reconnût, s’étant contenté de dire, comme lui seul savait (le dire), de manière à ce qu’elle se retournât : Marie. Et aussitôt elle se retourna et dit : Rabbouni, c’est-à-dire Maître (Jn 20, 16). Elle voulait s’emparer de ses pieds divins, mais s’entendit dire : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père (Jn 20, 17). Alors que tu as déjà obtenu cette faveur, dit-il, que tu m’as touché ave l’autre Marie, que tu m’as adoré, que tu t’es emparée de mes pieds, tu as pousse le mépris au point de devenir incrédule et tu n’as eu aucune pensée élevée à mon sujet, mais tu cherches encore autour du sépulcre celui qui séjourne là-haut, d’une manière divine, auprès du Père. Et maintenant, ne me touche pas, si, animée de la même disposition d’esprit, tu penses qu’il me reste à monter auprès du Père. Car je ne suis pas encore monté, d’après toi, vers mon Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20, 17). Puisque j’ai été, dit-il, selon chair, le premier-né parmi beaucoup de frères (Rm 8, 29), ce n’est pas pour moi-même mais pour vous mes frères, que je monterai maintenant corporellement vers mon Père et votre, Père, vers mon Dieu et votre Dieu. S’il ne s’était pas fait appeler mon Dieu, après avoir vu en moi l’innocence de la nature humaine, parce que j’ignorais le péché, comme au début de la race, il n’aurait pas été appelé votre Père et votre Dieu à vous qui vous vous êtes éloignés de lui. — Et c’est pourquoi Paul, écrivant aux Hébreux, disait : Car le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, image du véritable, mais dans le ciel même, afin de comparaître pour nous devant la face de Dieu (He 9, 24).
Marie-Madeleine va donc annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit ces choses. Étant arrivée et ayant annoncé (tout cela), elle trouve cette fois-ci Marie, mère de Jacques, Jeanne et les autres (femmes) qui étaient avec elles (cf. Lc 24, 10), qui se rendaient en hâte au tombeau avec leur préparation d’aromates et de parfums (cf. Lc 23, 56) au moment où l’obscurité s’était retirée et que l’aurore était tout à son début, c’est-à-dire qu’elle était distincte el qu’elle venait juste de commencer, comme dit Luc (Lc 24, 1). Elle se joignit à elles et fit route avec elles. À cause de l’ardeur de son amour pour Jésus, elle paraissait être à leur tête, et elle est énumérée la première chez les évangélistes à cause de cette particularité. Elle désirait qu’elles aussi fussent convaincues au sujet de la résurrection, non par ce qu’elles entendaient dire à elle et à l’autre Marie, mais par le spectacle même (qui s’offrirait à leurs yeux) ou par l’apparition d’anges. Et elle les accompagnait, se taisant prudemment et ne disant rien, bien qu’elles fussent dans l’incertitude, mais attendant le témoignage des faits et convaincue qu’une certitude particulière leur serait fournie par leurs propres yeux. Ayant vu la pierre ôtée de devant le tombeau, elles pénétrèrent à l’intérieur, et ne trouvèrent pas le corps de Jésus. Tandis qu’elles étaient perplexes, elles aperçoivent deux hommes, aux vêtements resplendissants, qui étaient survenus devant elles et qui leur disaient : Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? II n’est pas ici, mais il est ressuscité (Lc 24, 5-6), et ainsi de suite. Et étant revenues du sépulcre, dit Luc, elles annoncèrent toutes ces choses aux onze et à tous les autres (Lc 24, 9). Mais comme ils étaient nombreux, ils furent plutôt incrédules, se moquèrent de la nouvelle annoncée et la rejetèrent. Car, ajoute Luc, leurs paroles leur parurent comme des rêveries et ils ne crurent pas les femmes (Lc 24, 11). II en résulta que Pierre s’étant relevé, en présence de leur incrédulité, légèrement, en quelque sorte, troublé et ébranlé, lui aussi, courut de nouveau au sépulcre, se pencha et vit encore une fois les linges qui étaient par terre (Lc 24, 12), linges qu’il avait déjà regardés plus attentivement lorsqu’il était entre (dans le sépulcre). C’est pourquoi, s’étant contenté de se pencher et n’ayant rien vu d’autre, il s’en alla, frappé d’admiration et de stupeur par ce qui était arrivé (Lc 24, 12) et louant Celui qui avait organisé tout cela.
Et de nouveau, de même qu’elle avait accompagné, à la première aurore, Jeanne et ses compagnes qui apportaient les parfums et les aromates qu’elles avaient préparés avant le sabbat (cf. Lc 24, 1), de la même façon, Marie-Madeleine accourait, sans tarder et animée de la même disposition d’esprit, avec Salomé — femme étrangère en comparaison de celles qui ont été nommées, laquelle, bien que tardivement, avait toutefois acheté des aromates, mais après le sabbat — après avoir pris avec elle Marie, mère de Jacques, de sorte qu’elles paraissaient aussi avoir fait en commun l’achat des parfums. Ayant fait le chemin en commun, elles se sont, en effet, laissé attribuer, comme œuvre commune, tout ce qui a été accompli. Et de très grand matin, le premier jour de la semaine, elles se rendent encore au sépulcre (Mc 16, 2). Le mot « encore » figure, en effet, dans les manuscrits les plus exacts, et indique qu’outre les arrivées qui avaient déjà eu lieu, cette arrivée-ci des femmes au sépulcre eut également lieu. Expliquant les mots : de très grand matin, Marc a ajouté : lorsque le soleil s’était levé. Et, continue-t-il, elles se disaient entre elles : « Qui nous ôtera la pierre de l’entrée du sépulcre ? » Et ayant levé les yeux, elles aperçurent que la pierre avait été ôtée, car elle était fort grande (Mc 16, 3-4). Tandis que Salomé était nécessairement embarrassée, attendu qu’elle n’était pas encore venue du tout au tombeau et qu’elle adressait ces paroles aux femmes qui marchaient avec elle, celles-là gardaient le silence de la manière que nous avons indiquée plus haut. S’étant contentées de lever les yeux, elles lui répondirent par leur regard. La pierre apparaissait, en effet, ôtée devant les yeux. Mais comme elles avaient fait la même route ensemble, l’Écriture a rapporté qu’elles avaient été perplexes toutes les trois et qu’elles s’étaient parlé réciproquement. Si nous nous attachons à la vérité de l’histoire et à la nature des choses, et si nous examinons à qui il appartenait d’être perplexe, (nous reconnaîtrons) qu’il était invraisemblable que les femmes qui avaient déjà vu souvent la pierre ôtée, s’en préoccupassent. Mais comme parmi les femmes mentionnées chez Marc figure la personne de Salomé qui ignorait tout, le propos est incontestablement véritable (du moment que nous le plaçons dans sa bouche). II n’était pas non plus naturel qu’elles disent : Qui nous ôtera la pierre ? (Mc 16, 3) car les Juifs avaient scellé l’entrée du tombeau et avaient établi un poste de soldats et le troisième jour était imminent. Car les impurs avaient dit à Pilate : Nous nous souvenons que cet imposteur a dit, quand il vivait encore : après trois jours je ressusciterai (Mt 27, 63). Si donc les femmes connaissaient le miracle accompli par l’ange, l’enlèvement de la pierre, et (si elles savaient) que les gardes s’étaient retirés, morts de frayeur, comment étaient-elles dans l’embarras au sujet de l’enlèvement de la pierre ? Si, d’autre part, elles ignoraient le miracle, elles devaient songer au poste des soldats et ne pas s’imaginer pouvoir ouvrir le sépulcre. Mais, comme je le disais, Salomé ignorait tout cela et les paroles en question étaient d’elle seule. En effet, Marie-Madeleine et l’autre Marie, s’étant assises vis-à-vis du sépulcre, comme l’a raconté Matthieu (cf. Mt 27, 61), et s’étant tenues là assidûment, avaient aperçu les scellés des Juifs et la garde des soldats. Salomé et les deux Marie, étant entrées, virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche (Mc 16, 5), et elles furent toutes frappées d’effroi : Salomé, parce qu’elle manquait de foi et qu’elle était dans des dispositions trop humaines, les autres parce qu’elles venaient continuellement au sépulcre et qu’elles paraissaient en conséquence s’enquérir de la résurrection plus qu’il ne fallait. Pour cette raison donc, un jeune homme leur apparut, qui était à même de les frapper de stupeur et de leur inspirer de la crainte par sa haute taille, et qui mélangeait la joie à la crainte, grâce à la blancheur de sa robe, attendu que c’était un jour de fête et qu’il ne voulait pas qu’elles fussent glacées par l’effroi. Et il s’entretint avec elles assez durement, les gourmandant et leur disant de ne pas continuer à manifester une curiosité indiscrète après avoir été témoins de si grandes choses, mais de s’en tenir fermement à ce qu’elles avaient vu. Allez, leur dit-il, en effet, annoncez à ses disciples et à Pierre —à ses disciples, parce qu’ils ont souvent été incrédules ; à Pierre, parce qu’il est venu deux fois au sépulcre, poussé par la même curiosité que vous —qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit (Mc 16, 7), lorsqu’il vous est apparu, à vous, les femmes, bien tard après la semaine, à l’aube du premier jour de la semaine, comme Matthieu l’a écrit (Mt 28, 1). Car il ne semble jamais avoir dit à ses disciples qu’il leur apparaîtrait après la résurrection en Galilée, à moins que toutefois on n’allègue ce que Matthieu et Marc ont écrit avoir été dit à peu près ainsi par le Sauveur, lorsqu’ils s’en allèrent après le repas mystique à la montagne des Oliviers, après avoir chanté le cantique (cf. Mt 26, 30) : Après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée (Mt 26, 32 ; Mc 14, 28). Étant sorties du sépulcre, saisies de tremblement et d’épouvante, les deux Marie et, Salomé prirent la fuite et ne dirent rien à personne, car elles craignaient (Mc 16, 8), d’abord, parce que le jeune homme leur inspirait de la crainte, ensuite parce que le jour était déjà avancé et que les Juifs erraient probablement en tout sens, avides de carnage.
Dans les manuscrits les plus exacts, l’Évangile selon Marc finit aux mots : car elles craignaient. Dans quelques-uns, on lit encore ces mots : Étant ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, il apparut d’abord à Marie-Madeleine, dont il avait chassé sept démons (Mc 16, 9). Ce passage semble présenter une contradiction avec ce que nous avons dit précédemment. L’heure de la nuit, où le Sauveur est ressuscité, étant inconnue, comment se fait-il qu’il y est écrit qu’il est ressuscité au matin ? Mais le passage ne présente aucune contradiction si nous savons le lire convenablement. Car il faut ponctuer avec intelligence : étant ressuscité, puis ajouter : Il apparut le matin, le premier jour de la semaine, d’abord à Marie-Madeleine, afin que les mots étant ressuscité soient rapportés, d’accord avec Matthieu, au temps passé, et que les mots le matin soient rattachés à l’apparition qui se manifesta à Marie, qui vit d’abord le Seigneur avec l’autre Marie, puis de nouveau seule. Le matin est, en effet, tout l’intervalle de temps qui suit le chant du coq.
Comme les femmes sont venues à quatre moments au sépulcre et qu’il y a donc autant d’arrivées des femmes, le Saint-Esprit a veillé à ce que chaque évangéliste décrive un moment. Matthieu a parlé des femmes qui sont arrivées au sépulcre bien tard après la semaine et a raconté qu’un ange est descendu du ciel et a ôté la pierre ; Jean a écrit que Marie-Madeleine est arrivée seule, dans l’obscurité, avant l’aurore, et qu’elle a vu deux anges à l’intérieur du tombeau ; Luc (a écrit) que d’autres femmes sont venues au moment même de l’aurore, et Marc qu’une autre femme est arrivée au moment du lever du soleil, accompagnée de quelques femmes qui s’étaient déjà rendues (au tombeau); les premières virent deux hommes debout devant elles, les dernières un jeune homme assis à leur droite. Tous (anges, hommes et jeune homme) étaient revêtus de robes blanches. II s’ensuit qu’on peut, en réunissant dans l’ordre des moments ce qui a été écrit par chaque évangéliste, composer un seul ensemble harmonieux de toute l’histoire, comme si une seule personne et non plusieurs avaient écrit le tout. Si les quatre évangélistes avaient fait mention d’une seule arrivée des femmes en un seul moment et s’ils n’avaient pas dit que les mêmes anges leur étaient apparus, ou si, après avoir parlé de la même apparition, c’est-à-dire de la même vision, ils avaient dit qu’elle avait eu lieu à des moments différents, n’ayant pas fait mention d’un seul temps, le récit mériterait le reproche de contradiction. Mais si les moments et les personnes sont différents, si les apparitions ne sont pas les mêmes — Dieu ayant voulu rendre croyable de beaucoup de façons le miracle incroyable de la résurrection — et si ce qu’un évangéliste n’a pas dit un autre l’a raconté, comment toute la narration n’est-elle pas pure et exempte de toute critique ?
Comme il est fait mention de nombreuses Marie dans les Évangiles, nous devons savoir qu’il y en a trois en tout que Jean a énumérées globalement en disant : Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléopas et Marie-Madeleine (Jn 19, 25). Nous croyons, en effet, que c’est la Marie, appelée mère de Jacques et de José chez les autres évangélistes, qui est la Mère de Dieu et non une autre. Car de même que, en raison de l’économie et afin que l’enfantement divin fût caché et non divulgué aux Juifs homicides, il a été relaté qu’au moment même où la Vierge était sur le point d’être conduite à la chambre nuptiale pour concevoir de l’Esprit Saint, Joseph a été appelé le mari de la Vierge et le père de Jésus ; de la même façon, la Mère de Dieu était appelée et nommée la mère de José et de Jacques, qui étaient les enfants du charpentier Joseph, enfants encore jeunes, nés d’un mariage antérieur et d’une femme morte auparavant. Voilà pourquoi les Juifs disaient en blasphémant contre le Sauveur : N’est-ce pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères Jacques, José, Simon et Jude ? (Mt 13, 55). Voilà aussi pourquoi Jean l’appela, alors même qu’elle se tenait près de la croix, mère de Jésus, conformément à la vérité, attendu qu’il s’exprimait avec franchise au sujet de la divinité (de Jésus), tandis que les autres évangélistes, très préoccupés de l’économie, l’appelèrent, conformément à l’économie, mère de Jacques et de José, qui étaient les premiers et les plus connus des enfants de Joseph. Notre explication montre clairement que grâce à cette économie et à l’opinion qu’elle avait accréditée, Marie assistait sans danger à la passion du Sauveur. Car si la Vierge avait été connue de la foule, les Juifs envieux l’auraient fait périr. II arrive qu’on la trouve appelée chez les évangélistes, d’après un seul des enfants de Joseph, Marie, mère de Jacques (cf. Mt 27, 56 ; Mc 16, 1 ; Lc 24, 10) et Marie, mère de José (Mt 27, 56 ; Mc 15, 47), Marc l’a appelée mère de Jacques le Mineur et de José (Mc 15, 40). II y avait, en effet, un autre Jacques, fils d’Alphée, qui était grand parce qu’il était compté au nombre des douze Apôtres. Jacques le Mineur n’était pas compté parmi eux.
On pourrait être embarrassé, à juste titre, par la question suivante : Comment le Sauveur, après avoir promis à ses disciples, tantôt par l’intermédiaire des anges, tantôt en personne, de se montrer à eux à leur arrivée en Galilée, devance-t-il sa promesse, à Jérusalem même ? D’après Luc, il fait son apparition aux Onze assemblés le jour même de la résurrection (cf. Lc 24, 36) ; d’après Jean, il la fait et ce jour-là (cf. Jn 20, 19) et le huitième jour (Jn 20, 26) se plaçant au milieu d’eux, leur disant : Que la paix soit avec vous (Lc 24, 36 ; Jn 20, 19.26) et se laissant toucher par Thomas (cf. Jn 20, 27). Mais ceci établit la richesse de sa libéralité et de son amour pour les hommes, et ne peut pas être taxé de mensonge. II n’a pas dit, en effet: « Ils me verront seulement en Galilée », et, après être apparu en Galilée, il ne s’est pas abstenu de se montrer en Galilée comme il l’avait promis — cela eût été mentir à ses propres paroles — mais s’il leur est apparu, d’une part, à Jérusalem, lorsqu’ils étaient enfermés dans une maison par crainte des Juifs et qu’ils avaient besoin de son encouragement ; si, d’autre part, il a tenu sa promesse, en leur apparaissant en Galilée, l’une et l’autre apparition, qui ont eu lieu réellement et par amour de l’homme, échappent à tout reproche.
II me semble que ce qui a été dit chez Matthieu au sujet des disciples, à savoir : Qu’ils aillent en Galilée, c’est là qu’ils me verront (Mt 28, 10), a une signification d’une grande importance. En effet, comme de nombreuses apparitions devaient se manifester à eux, la promesse d’après laquelle Jésus devait leur apparaître sur la montagne, concerne une apparition plus remarquable que les autres. II leur dit alors, avec un pouvoir digne de Dieu, lorsqu’ils se furent approchés de lui et qu’ils l’eurent adoré, tandis que quelques-uns doutaient : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre (Mt 28, 17-18). — La puissance qu’il possédait naturellement, en qualité de Dieu, il dit la recevoir, parce qu’il est devenu homme en vertu de l’économie. C’est pourquoi aussi il disait : Glorifie-moi, Père, auprès de toi-même de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût (Jn 17, 5). S’il n’avait pas eu cette gloire comme gloire propre, en sa qualité de Dieu, il eût été impossible qu’il la reçût, comme gloire étrangère, Dieu et le Père disant par la bouche du prophète : Je ne donnerai pas ma gloire à un autre (Is 42, 8). — II ajoute ensuite les paroles au moyen desquelles ils devaient pêcher la terre entière au filet et qui contiennent tout le mystère de la religion : Allez, leur dit-il, instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit (Mt 28, 19-20). Il ajoute enfin les mots qui garantissent l’accomplissement et la réalisation de ces paroles : Et voici, je serai tous les jours avec vous jusqu’à la fin du monde (Mt 28, 20). C’est pour cette raison qu’il dit : Allez dire à mes frères qu’ils aillent en Galilée ; c’est là qu’ils me verront (Mt 28, 10), faisant allusion, ainsi que je j’ai dit, à cette vision, comme à une vision particulière et extraordinaire qu’il leur avait indiquée plus longuement auparavant et par d’autres paroles qui ne sont pas rapportées dans les écrits évangéliques. S’il n’en était pas ainsi, Matthieu n’aurait pas dit : Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, sur la montagne où Jésus leur avait commandé (de se trouver) (Mt 28, 16) attendu que le Seigneur n’a promis à aucun endroit des Évangiles de faire son apparition sur la montagne en question. Avant de se faire voir sur la montagne, il leur apparut aussi sur la mer de Tibériade, qui se trouve en Galilée, alors qu’ils étaient au nombre de sept, à savoir : Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples, comme Jean l’a raconté (cf. Jn 21, 1-2). Mais c’est la montagne où Jésus leur avait commandé (de se trouver) que visaient les mots : c’est là que vous me verrez, de toute évidence, ordonner, d’une manière digne de Dieu : Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (Mt 28, 19). — Ce n’est pas hors de propos, à mon avis, que ces paroles ont été dites sur la montagne de la Galilée et non pas quelque part ailleurs. (Le mot) Galilée se traduit, en effet, en grec par ἡ κατακυλιστή (la roulée de haut en bas) ; c’est aussi pourquoi la roue est appelée γελγέλ. Proférées donc de la bouche du Sauveur, comme du haut d’une montagne élevée, ces paroles roulèrent, à la façon d’une roue, sur la terre et la parcoururent tout entière, et tous furent baptisés chez les nations et dans les villes au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (Mt 28, 19). — Mais les disciples, après avoir entendu ces paroles, ne s’en allèrent tout de suite chez aucune nation, mais restèrent à Jérusalem jusqu’à la Pentecôte, attendant la venue de l’Esprit qui les visita sous forme de langues de feu (cf. Ac 2, 3). Leur apparaissant de cette façon et se réunissant avec eux, à diverses reprises, pendant quarante jours, comme dit Luc au commencement du livre des Actes, il leur ordonnait et leur commandait, en leur disant de ne point s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre la promesse du Père, que vous avez, leur dit-il, entendue de ma bouche. Car Jean a baptisé dans l’eau, mais vous vous serez baptisés dans le Saint-Esprit (Ac 1, 4-5). C’est tout à fait avec raison (qu’il a employé) l’expression : de ne point s’éloigner, c’est-à-dire de ne pas s’écarter longtemps ni de s’en aller au loin, et il ne leur a pas dit de ne pas sortir du tout de Jérusalem. Car comment aurait-il pu leur dire cela celui qui leur avait donné l’ordre de se rendre en Galilée ? II faut comprendre aussi que ce qui est dit à la fin de l’Évangile de Luc : Et il arriva (qu’en les bénissant, il se sépara d’eux et fut enlevé au ciel (Lc 24, 51), de même que ce qui est écrit chez Marc : Le Seigneur donc, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu (Mc 16, 19), a eu lieu le quarantième jour, conformément ce qui a été raconté dans les Actes. Car ce que (Marc et Luc) ont dit en abrège dans leurs Évangiles, est développé et expliqué par le récit ample de l’histoire.
Voilà les difficultés contenues dans les lectures évangéliques de la nuit du dimanche et qui peuvent troubler l’ignorant. (En les expliquant), nous nous sommes en quelque sorte acquitté d’une dette envers vous. Je rougis de dire ce que vous, les auditeurs de ces lectures, vous allez faire ; je pense, en effet, à la frénésie avec laquelle la plupart d’entre vous vont courir aux spectacles. Que le Seigneur vous fournisse la force d’éviter le mal, comme il est dit dans l’Écriture, et de faire le bien (Ps 33, 15). À lui la gloire dans les siècles. Amen (Rm 11, 36).