QUAND ON CÉLÉBRAIT, SELON LA COUTUME, LA COMMÉMORAISON ET LA SUPPLICATION POUR TOUS LES PAUVRES ET ÉTRANGERS QUI ONT ÉTÉ ENTERRÉS DANS LES (LIEUX) DITS ΠΑΝΔEΧΤΑΣ, C’EST-A-DIRE QUI REÇOIVENT TOUT, ET QUI MÊME MAINTENANT Y SONT ENCORE ENTERRÉS. COMME UN TRÈS GRAND NOMBRE DE (FIDÈLES) N’ÉTAIENT PAS VENUS, L’HOMÉLIE FUT PRONONCÉE PLUS TARD.
En regardant la méchanceté du temps présent et le progrès des péchés, parce qu’on se préoccupe des plaisirs du corps et qu’on méprise le soin de l’âme et, pour parler brièvement, tout le chemin de la piété, j’ai pris la résolution de me taire et de rappeler (mon) esprit en moi-même. Il a bien besoin de culture, en effet, parce qu’il produit beaucoup d’épines qui demandent à être coupées tous les jours par le jeûne, par les veilles, par le chant, par la prière et par les autres pénibles remèdes de la pénitence et exercices de la vie ascétique ; car c’est à grand-peine qu’on peut ainsi refréner la violence de la chair.
Mais, en produisant ces considérations, en me regardant moi-même, ainsi que je l’ai dit, et en faisant réflexion sur ce (mot) : Garde ton cœur avec beaucoup de soin (Pr 4, 23), comme il est écrit, la parole d’un prophète me fait entendre un cri de blâme : Malheur aux pasteurs d’Israël ! Les pasteurs ne se paissent-ils pas eux-mêmes ? Ce ne sont pas les brebis que paissent les pasteurs (Ez 34, 2.8). Un autre personnage, prophète lui aussi, accuse le silence des prêtres de tuer les hommes et, parce qu’il n’instruit pas, de cacher le chemin de ce qu’il faut faire ; il dit, en effet : Les prêtres ont caché le chemin, ils ont tué Sichem, parce qu’ils ont fait l’iniquité (Os 6, 9). Tel est le serviteur qui a reçu la garde du talent et qui a enfoui en terre la (pièce) qui lui était confiée ; il entendait la terrible sentence qui dit : Jetez ce serviteur inutile dans les ténèbres extérieures : c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents (Mt 25, 30).
Et le prophète Amos comme dans une espèce de colère, reprend un silence de ce genre qui est très mortel, en disant : En ce jour-là, dit le Seigneur, il en tombera un grand nombre ; en tout lieu je répandrai le silence (Am 8, 3).
Il m’est donc nécessaire, de peur de passer pour me paître moi-même, au lieu de vous (paître), de cacher le chemin doctrinal de ce qui est utile et de garder un silence qui cause la ruine et la mort, de dire ce qui m’a fait de la peine et ce qui retenait ma voix, en sorte que je peux chanter en gémissant avec le prophète David : Je suis resté muet et j’ai été humilié, je me suis tu (en m’abstenant) de bonnes paroles et ma douleur est renouvelée (Ps 38, 3). Que dirait-on, en effet, quand, tandis que la danse et le spectacle des chevaux et des bêtes sauvages sont prospères et que, comme le cours d’un fleuve, ils reçoivent la foule nombreuse et infinie qui se rend vers eux, on voit que la foule de l’église tombe et se fane peu à peu comme la fleur ? Et c’est à ce point qu’avant cinq jours qui viennent de s’écouler, lorsqu’on célébrait la supplication et la commémoraison la plus importante de la piété, à laquelle tout le monde aurait dû accourir et affluer, nous ne voyions, pour ainsi dire, pas un des (fidèles) qui font partie du peuple, mais qu’il n’y avait que nous seuls à être comptés dans les offices divins que nous célébrions et que nous étions célébrés, que nous nous menions nous-mêmes plutôt que nous n’allions à la tête des autres, que nous entonnions les prières des supplications et que de plus nous y répondions et que nous remplissions chaque fonction sans aucun ornement et dans un extérieur ridicule.
Mais voyons également quelle était la cause de cette supplication et de cette solennité. C’est la commémoraison des hommes pauvres et des étrangers qui, pendant le long laps de temps qui s’est écoulé jusqu’à ce jour, ont terminé leur vie, ont dormi le dernier sommeil auquel on ne peut pas s’opposer, ont reposé dans un tombeau unique et commun ainsi que dans une hôtellerie et ont rendu à la terre la chair qui a été formée avec de la boue et qui a été unie à une âme raisonnable et créée à l’image de Dieu. Ne voyons pas seulement l’extérieur de cette commémoraison, mais examinons (encore) l’esprit qui s’y trouve. En effet, ceux qui dès le commencement firent de sa célébration l’objet d’une loi savaient clairement que toute commémoraison de ceux qui se sont endormis dans le Christ monte Jusqu’à la résurrection et à la vie qui est attendue, et que le Christ est mort non pas pour ceux-ci et pour ceux-là, mais pour tous les hommes, et qu’il est ressuscité pour tous, puisqu’il étend à tous sa sollicitude en sa qualité de Créateur de l’univers. En ayant (eux-mêmes) les pensées qui conviennent à leur propre Seigneur et en proclamant par les faits mêmes le profit commun du secours divin, ils signifièrent et décrétèrent qu’on célébrerait en une seule fois la commémoraison de tous ceux qui ont été privés de toute parenté et de toute amitié selon la chair, quand ils avaient en vue cette réunion que Paul regardait en disant : Où il n’y a ni Grec ou Juif, (ni) circoncis ou incirconcis, (ni) barbare (ou) Scythe, (ni) esclave (ou) homme libre : mais le Christ est tous et en tous (Col 3, 11).
Il nous fallait donc d’abord venir en foule (à cette cérémonie) à cause de la communauté de nature et faire à la sépulture sainte de ceux qui sont partis les premiers la grâce que d’autres nous feront également plus tard ; en second lieu (nous devrions) être couverts de confusion par la loi des interprètes des mystères des Églises et par le secours du Christ qui est mort et est ressuscité pour tous et réfléchir aussi, comme il faut, que celui qui est honoré dans les pauvres et les étrangers est encore le Christ qui dit : Toutes les fois que vous avez fait (cela) à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25, 40), et (nous devrions ainsi) nous élever et monter jusqu’à cette pensée très haute et trouver que ces morts qui passent pour méprisés sont honorables par l’image et l’honneur divins. Le Christ, en effet, le Verbe de Dieu, le Créateur de cet univers et le Seigneur de l’univers, est venu chez nous par son avènement dans la chair comme un étranger et un pauvre, parce qu’il est venu chez les siens et que les siens ne l’ont pas reçu (Jn 1, 11), selon ce que dit le Livre sacré. C’est pour nous qu’il s’est fait pauvre, alors qu’il est riche, afin que nous devenions riches par sa pauvreté ; et il s’est fait tellement pauvre, qu’il s’est écrié : Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête (Mt 8, 20), — chose étonnante, — (ni même) le dernier repos qui suivit la croix, je veux parler (du repos) dans le tombeau. Car ce n’est pas dans son tombeau qu’il a été déposé ; mais Joseph d’Arimathie le reçut dans son propre sépulcre ainsi qu’un étranger ; et, comme il était nu, il l’enveloppa dans un linceul de lin, et il le confia à la sépulture qui a été ainsi ordonnée et qui a atteint ce degré d’humilité.
En entendant ces (paroles), considérez que vous avez méprisé non pas des morts quelconques, mais le Dieu qui a souffert dans la chair et est mort volontairement pour nous. Parmi ceux qui ne sont pas par trop insensibles, qui donc ne pleurerait pas, parce que, tandis que vous vous êtes privés de biens de ce genre et que vous avez dit adieu aux réunions divines, vous étiez ravis et ébahis à l’égard des chevaux et des bêtes sauvages et à l’égard du spectacle du rire et de la mollesse ? Souvent je vous ai parlé de ces (amusements), j’ai montré longuement comment ils sont excessivement opposés et odieux à Dieu et qu’ils plongent l’âme dans les passions honteuses, et j’ai encore confirmé (mon enseignement) par des exemples tirés des paroles divines ; et je n’ai obtenu aucun avantage sérieux. Mais on court beaucoup à ces spectacles et (on a pour eux) un empressement fort (qui va) jusqu’à la sueur et à la contrainte, afin de ne pas perdre la plus petite partie de ce divertissement pernicieux, tandis que vous estimez bagatelles même le fait de fouler désormais le seuil de l’église sainte. Je tais ensuite l’oisiveté, la gourmandise, la luxure des autres plaisirs, l’avarice et le reste, de crainte de passer pour être un prophète de malheurs. Nous oublions, en effet, que, par les (actes) que nous nous sommes remis à faire, nous jetons les semences des (maux) dont il est même intolérable selon nous d’entendre parler. Que Dieu écarte donc ces (châtiments) de l’avenir ; mais nous, nous vous rappellerons ceux du passé. Vous savez qu’au moment de l’hiver dernier des menaces de calamités de ce genre étaient suspendues au-dessus de nous, l’arrêt des pluies, la sécheresse, le tremblement démesuré de la terre, non pas une seule, mais de nombreuses fois, capable d’ébranler et de renverser la ville et de l’anéantir avec ses habitants, tel qu’il n’y en eut jamais à la connaissance (des hommes), la folie et la fureur des démons qui conduisait tout âge et qui (pourtant) fut un objet d’amusement pour quelques-uns par tromperie comme par gage, afin d’en tirer un avantage impur et de travailler à la guerre civile, au trouble et à la spoliation des biens d’autrui comme dans un partage de butins.
Souvenez-vous des supplications publiques, des pleurs et des prières. Employons d’avance ces (moyens) avant les (malheurs) futurs (et) n’attendons pas l’épreuve des maux dont nous a arrachés et délivrés celui qui aime les hommes, de peur que sur nous aussi ne s’accomplisse la parole divine qui dit : Quand il les tuait, ils le cherchaient (Ps 87, 34) ; et cette autre encore dite par un autre prophète : Je vous ai frappés par la chaleur et par la rouille, et vous avez continué à commettre l’iniquité (Am 4, 9) ; et encore : J’ai envoyé parmi vous la peste dans le chemin d’Égypte, j’ai tué vos jeunes gens par l’épée, tandis qu’on capturait vos chevaux, j’ai mis le feu à vos camps dans ma colère, et même ainsi vous n’êtes pas revenus à moi, dit le Seigneur (Am 4, 10). Peut-être avons-nous rappelé ces paroles en leur temps ? Mais, en plus de ces malheurs dont nous avions été menacés, (Dieu) a encore mis sur nous l’attaque et la horde des barbares qui a harcelé les territoires de nos voisins et qui a fait un massacre indicible à la fois de la jeunesse et de la vieillesse et des hommes qui cultivaient la terre. C’est à cause de ces (morts) qu’il faut que j’aie à l’esprit les paroles de Notre Seigneur, qui s’exprime ainsi dans les Évangiles : Pensez-vous qu’ils fussent plus coupables que tous les (autres) hommes ? Non, je vous le dis ; mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous de la même façon (Lc 8, 4-5).
Ne méprise pas, en effet, la richesse de la bonté divine et ne dis pas comme l’un des sages qui a écrit dans les questions divines : J’ai péché, et que m’est-il arrivé ? Car le Seigneur est patient. Ne sois pas sans crainte au sujet de l’expiation, pour ajouter péché sur péché. Ne dis point : Sa miséricorde est grande, elle pardonnera la multitude de mes péchés ; car la miséricorde et la colère sont en Lui, et son courroux tombera sur les pécheurs. Ne tarde pas à te convertir au Seigneur et ne diffère pas de jour en jour ; car la colère du Seigneur éclatera tout à coup, et au temps de la vengeance tu périras (Si 5, 4-9).
Il est connu par avance qu’il faut craindre l’incertain et les malheurs qui arrivent souvent dans ce monde, et toujours être dans l’effroi et la terreur et se préparer. Mais pour moi, mon intelligence s’est tournée vers une autre incertitude plus terrible. Que feront, en effet, ceux qui sont attachés et liés à la danse, après que les limites de la vie auront pris fin, quand la mort tombera sur eux et que, sans avoir prévu, ils seront conduits au tribunal infaillible du juge, alors que leur âme sera dans la mollesse, portera en elle les images et les imaginations de l’amour honteux, sera saisie par les démons auxquels ces (représentations) sont agréables et privée du secours des anges et restera avec ces images et ces imaginations ? Car c’est d’une façon immuable pour ainsi dire que les âmes sont revêtues, ainsi que d’un vêtement, des qualités ou des pensées mauvaises comme aussi des bonnes. Qu’elles écoutent cela également, toutes ces femmes qui ne rougissent pas de gravir la montagne et de regarder ce qui se passe au théâtre ; car c’est une chose qui est chère et qui est digne de prière, qu’une femme soit chaste, et encore en prenant des précautions, lorsqu’elle s’enferme dans sa maison et qu’elle va à l’église, à plus forte raison lorsqu’elle voit ces (représentations) iniques. C’est pourquoi l’Ecclésiaste disait : J’ai trouvé un homme entre mille, et je n’ai pas trouvé une femme dans le même nombre (Eccl 8, 29). C’est ainsi que tout à coup tous les habitants de cette ville sont devenus fous et furieux ; même ceux qui autrefois chantaient sur la place chantent maintenant des chansons diaboliques et impures ; ils ont marché selon les pensées de leur cœur mauvais, et ils ont été en arrière et non pas en avant (Jr 7, 24), dit Jérémie.
Admettons que vous ayez voulu et qu’il vous ait plu d’aller aux spectacles ; pourquoi vous détournez-vous complètement des réunions des églises ? C’est pourquoi, écrivant aux Romains, Paul disait : Je parle à la manière des hommes à cause de la faiblesse de votre chair. De même, en effet, que vous avez livré vos membres comme esclaves à l’impureté et à l’injustice, de même livrez maintenant vos membres comme esclaves à la justice pour (arriver) à la sainteté (Rm 6, 19). Car il fallait, dis-je, qu’à ma première parole vous choisissiez l’esclavage de Dieu qui consiste dans la justice et la pratique de la vertu et que vous désiriez le bien ; mais parce que, après vous être abaissés aux passions de la chair, vous êtes faibles pour ce choix qui vous convient, je parle en quelque sorte à la manière des hommes — c’est-à-dire (je ne vous soumets pas) une décision du jugement de Dieu, mais une pensée mortelle et issue des actions humaines ; — l’amour et l’empressement que vous montrez pour le péché, transportez-les à Dieu et à la pratique de la justice, à vous-mêmes si vous êtes juges. Que Dieu ait ce qui convient de préférence au péché ; qu’il ne soit pas contrebalancé par ce dernier et ne faites pas pencher et tourner l’inclinaison de la balance vers ce seul plateau. (Car) de cette manière, en faisant cela et en vous laissant aller au péché sans mesure, vous faites connaître clairement selon la parole de l’Évangile que personne ne peut servir deux maîtres : car ou il haïra l’un et aimera l’autre, où il s’occupera de l’un et méprisera l’autre (Mt 6, 24). Il faut donc que nous honorions et servions Dieu, et que nous méprisions Satan. C’est, en effet, un blasphème de dire qu’on va renverser l’ordre, et à plus forte raison c’est une iniquité de le faire.
Je sais clairement qu’en disant cela j’en attriste beaucoup parmi vous ; je voudrais moi aussi, sachez-le bien, vous adresser des (paroles) qui vous encouragent, vous charment et vous conviennent. Mais si, quand vous allez de vous-mêmes aux plaisirs et quand vous recherchez le mal, j’enduis et je couvre de plâtre, je crains d’encourir la menace portée par Ézéchiel contre les faux prophètes, qui est la suivante : Ils ont égaré mon peuple, en disant : Paix ! Paix ! Et il n’y avait pas de paix. (Mon peuple) bâtit un mur, et eux le couvrent de plâtre. Ne tombera-t-il pas ? Dis à ceux qui le couvrent de plâtre : Il tombera. La pluie viendra qui (le) balaiera ; j’enverrai des pierres rochers dans leurs charpentes, et elles tomberont ; le vent de la tempête arrivera, et il (le) renversera. Voici, Le mur est tombé. Ne vous dira-t-on pas : Où est votre plâtre dont vous l’aviez couvert ? (Ez 13, 10-12 LXX). Tels sont les artisans du mal. Ceux qui pour un plaisir et une grâce d’un moment et d’un instant s’éloignent de ce qui leur est avantageux, sont saisis, pris et repris par leur lin. Et quand alors viendra la colère, ceux que le plaisir a trompés, se repentiront et ils fuiront, ainsi qu’un corrupteur, celui qui les aura appliqués au plaisir.
Il faut donc que nous donnions ces avertissements utiles, et même que nous causions du chagrin, s’il en est vraiment besoin. Car le chagrin qui est en Dieu opère pour le salut un repentir dont on n’a pas à se repentir : ou bien il ramène de l’erreur ceux qui se sont trompés, ou bien il rend inébranlables ceux qui se tiennent fermes. C’est pour cela que j’ai tenu cette homélie. Car il m’appartient d’instruire et de rappeler ; mais c’est au Christ qu’il appartient de persuader les auditeurs, de les fortifier et de les confirmer. C’est à lui que convient la louange, la gloire et la puissance, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
FIN DE L’HOMÉLIE LXXVI