SUR LE SAINT MARTYR JULIEN
Il me semble que rien n’est plus avantageux que de faire l’éloge des martyrs, où plutôt je pense que même le seul fait de rappeler le souvenir des martyrs procure un avantage très grand dont on ne peut dire l’excellence. En effet, lorsque les pensées de l’incrédulité submergent l’esprit, d’une part en l’attirant par les désirs temporaires et en l’occupant par les amusements et les agréments passagers de ce monde, et d’autre part en l’éloignant des biens futurs durables et inébranlables, en y produisant l’incertitude et en le faisant douter et boiter, — en vérité, en effet, l’œil n’a pas vu ces (biens), l’oreille ne les pas entendus, et ils ne sont pas montés au cœur de l’homme (1 Co 2, 9) ; — alors, en tombant seulement sur lui et en brillant comme un éclatant rayon de soleil, alors la pensée de ces athlètes vainqueurs dans les (combats) sacrés a aussitôt chassé et dissipé l’incertitude ainsi que les ténèbres et elle a rendu clair et resplendissant comme en plein midi l’espoir de la résurrection et du royaume des cieux. Car celui qui lutte complètement ne lutte pas pour l’incertain, et surtout dans les luttes de ce genre qui vont jusqu’au sang. C’est pourquoi Paul, livrant ce saint combat, disait : Je cours ainsi, non pas comme si je (courais) d’une façon incertaine ; je lutte ainsi, non pas comme si je frappais l’air (1 Co 9, 26) ; et encore : Je cours vers le but pour la couronne de la vocation céleste de Dieu dans le Christ Jésus (Ph 3, 14).
Si quelqu’un veut voir dans les faits eux-mêmes une image très exacte de ces paroles et d’autres semblables et s’affermir en lui-même par rapport à l’espérance future, il n’en trouvera pas une autre qui soit meilleure que le combat courageux et fort de Julien. Grâce à lui il pourra apprendre pour son compte et enseigner (aux autres) en même temps, d’une part comment il se tiendra et ce qu’il dira, et d’autre part ce que doit encore souffrir le défenseur de la piété, et il verra clairement par les faits eux-mêmes que le Christ parle, tandis qu’il résiste et souffre dans ce martyr, lui qui a dit : Ne pensez ni à la manière dont vous parlerez ni à ce que vous direz ; car ce que vous aurez à dire vous sera donné à l’heure même (Mt 10, 19). Il me semble, en effet, que le martyre de (Julien) relève surtout de l’âme, et non pas du corps, parce qu’il a bien fait preuve aussi de la sagesse qui (se révèle par les paroles.
Comme le juge d’alors, nommé Marcien qui n’était pas aussi habile pour menacer et terrifier que pour tromper et induire en erreur par (ses) inventions, était à son siège, il ordonna d’appeler l’adolescent ; car il était doublement enfant par la taille du corps et par celle de l’esprit. Après l’avoir appelé, il lui demandait : « Qu’es-tu parmi les chrétiens dépourvus d’intelligence ? » (Julien) répondait : « Chrétien ; car ce que tu as appelé manque d’intelligence est pour moi sagesse et science ; de même, en effet que ce qui passe pour sagesse auprès des hommes est folie auprès de Dieu, de même aussi la sagesse de Dieu passe pour folie auprès de vous (autres) dépourvus d’intelligence. »
Le (juge), expliquant encore sa demande, dit : « Je te demande ceci : Comment t’appelles-tu chez les chrétiens ? Prêtre ou diacre ? » Ce sage dans le Seigneur, voulant par une humilité haute et céleste frapper d’étonnement l’esprit bas et humain de celui qui l’interrogeait, répondait encore avec sagesse : « Ne crois pas, ô toi, que « prêtre » ou « diacre » soient de vains mots ; mais au contraire ce sont plutôt des réalités et un honneur et un pouvoir spirituel qui vient d’en haut sur ceux qui sont éprouvés et expérimentés dans la perfection, à savoir ceux que l’expérience et l’épreuve prescrira et fixera, je veux dire le témoignage des hommes et aussi le jugement de Dieu ; mais pour moi, c’est déjà une grande chose de ne pas faire mentir le nom de chrétien. »
Parce que (le juge) ne possédait aucune (trace) d’intelligence et de jugement pour répondre à ces paroles pleines de sagesse, « Sacrifie aux dieux, » criait-il d’une manière irraisonnable. Que répondait donc à ce manque de raison ce serviteur de la raison et (cet) athlète ? « En confessant une fois que je suis chrétien, dit-il, d’avance je t’ai donné réponse. Comment, en effet, celui qui est tel sacrifierait-il à ceux qu’il ne croit pas dieux : car le nom de chrétien est opposé au polythéisme. De plus je déclare et j’affirme que toi-même tu fais une faute, non pas par la langue, mais plutôt par l’esprit, en nommant plusieurs dieux, tandis qu’un est le vrai Dieu, qui a créé aussi ce monde visible et qui a mis à sa tête l’homme comme un roi. »
Puis, comme le (juge) ne supportait pas ce reproche (mêlé) à la fois de moquerie et de sagesse, il le menaçait du commandement des empereurs et de la nécessité qui en résulte : il l’appelait homme disputeur et querelleur et il qualifiait d’insigne folie son attitude courageuse pour la piété. Mais, lorsqu’il l’entendait (répondre) à ces (paroles) : « Pour moi, l’empereur, le législateur et le juge, c’est le seul Dieu, qui ne laisse nullement raisonner ni toi, juge éphémère, ni les empereurs tes semblables, ni les dieux de pierre », il donnait l’ordre de l’écarteler. Après avoir fut ainsi une enquête sur la famille du juste et l’avoir trouvé inscrit au nombre du sénat, il l’avertissait de rougir de sa noblesse (maintenant) avilie et condamnée aux supplices et au mépris qui en découle et à la honte du déshonneur.
Parmi les soldats du pouvoir supérieur il s’en trouvait aussi plusieurs, dont les uns attestaient la noblesse de sa famille et les autres avaient pitié de son âge et le priaient et l’avertissaient d’avoir pitié de lui-même, comme s’il se fût trompé. Et le martyr, tiré un peu au-dessus de terre et atteint de blessures incurables, dont une seule pouvait amener la mort, — car il était frappé de la même façon qu’un taureau l’est par des bouchers ; — mais se tenant par son esprit au-dessus des nues, méprisait ces (soldats) ainsi que de vains parleurs et des bavards et, après leur avoir fermé (la bouche), il leur ordonnait de se taire et de reconnaître leur propre condition, à savoir celle d’être sous une autorité et de ne pas être chefs. Puis il dit au juge : « Je ne connais qu’une noblesse, la familiarité avec Dieu ; elle est toujours vivante, parce qu’elle descend au point de vue généalogique du Christ vivant qui est devenu selon l’économie le premier-né entre beaucoup de frères (Rm 8, 29) ; ce qui rend cette (noblesse) très juste et très vraie, c’est la pratique des vertus et la ressemblance avec le bien car c’est dans l’exemption des passions honteuses et très méprisables que consiste principalement la noblesse. Comment appelles-tu encore folie ma crainte pieuse, alors que tu me pousses à une folie évidente ? N’est-ce pas, en effet, de la folie de sacrifier à des idoles aveugles et sourdes ? Une fois honorées, que me procureront-elles de plus grand que leur ressemblance ? Et si je leur ressemble, il est bien certain que je serai fou selon tes propres paroles. C’est donc de la sagesse de regarder comme des ennemis des dieux de ce genre, dont le caractère pacifique et paisible est la cause de leur inintelligence. Apprends par ce que tu vois en moi, selon la définition de l’Apôtre Paul, que le Christianisme est la foi qui est agissante par la charité (Ga 5, 6) ; car s’il n’y avait pas en nous une charité et un amour invincibles pour celui en qui nous croyons, nous ne supporterions pas une pareille douleur et de (si) pénibles et de (si) durs supplices ; de la sorte on pense que ce qui combat c’est la charité et non la faiblesse du corps, et on estime peu tout ce que le monde peut donner, fût-ce même cette vie temporelle à côté de (la certitude) d’obtenir celui qui est aimé. C’est pourquoi l’épouse du Cantique des Cantiques, nous figurant d’avance l’Église, disait : Je suis dévorée par l’amour (Ct 2, 5 ; 5, 8). Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour, et les fleuves ne le submergeraient pas. Si un homme donnait tout son avoir pour l’amour, il n’attirerait que le mépris (Ct 8, 7). Car ceux qui ont commencé par aimer et qui ont goûté l’amour regardent avec mépris et dédain et tiennent pour rien le fait de tout souffrir pour lui, et celui qui ne l’a pas goûté ne peut pas juger de cette façon. Qu’y a-t-il donc d’étonnant si à vous autres incroyants nous vous semblons nous tromper, nous qui sommes pris dans ce piège divin et qui sommes saisis par la passion de l’amour et par ce feu inextinguible ? »
Pendant que le martyr parlait ainsi, celui qui avait porté des blessures sur tout (son) corps, ordonnait de le frapper sur la plante des pieds ; car il voyait qu’ils avaient seuls échappé aux tourments, parce que généralement ils étaient cachés près de terre et qu’ils ne sont pas une partie apparente du corps. Ayant abandonné ce (supplice) et n’ayant plus la possibilité de faire (autre) chose, il était comme un fou ; il laissa le corps qui avait combattu, et il porta la lutte sur l’âme. Il voulait, en effet, prendre la pensée du martyr, la saisir par la main pour ainsi dire, comme un membre du corps, et boucher et arrêter cette source, d’où coulaient abondamment des flots de vaillance et de mépris pour les souffrances de la chair, et il commandait aux serviteurs de lui ouvrir la bouche de vive force et d’y verser du vin et de la viande des sacrifices et des libations très impurs.
Après cela, ce fou croyait avoir vaincu l’athlète invincible. Le juste, se moquant de son manque d’intelligence, dit : « Tu oublies que tu attaques des faibles ; jusqu’à présent tu luttes avec mon corps ; mais mon âme tu ne l’as pas prise et même tu ne la prendras jamais. La défaite de l’âme, en effet, consiste pour elle à vouloir faire quelque chose de contraire à la loi, de telle sorte que ce qu’elle ne veut pas est imprenable et s’échappe en planant au-dessus de toute invention de tourments. De même qu’il t’est impossible de saisir les cieux, lorsque tu te tiens sur la terre, de même tu n’as pas la faculté de saisir sans la volonté la liberté, ou plutôt l’esprit céleste. Mais mes lèvres n’ont pas été souillées, comme tu le crois, ô infâme et aveugle en esprit ; car elles sont seulement des intermédiaires, et elles sont les instruments de la vertu aussi bien que du mal. En effet, si la pensée, vaincue par la crainte des tourments, a accepté volontairement de manger ces (mets) impurs, le goût est devenu le serviteur du mal et les lèvres ont été également vaincues en même temps que la pensée. Mais si l’esprit est demeuré ferme, le goût lui aussi est donc demeuré sans souillure ; car ce qu’un être ne veut pas ne peut nullement le souiller, même si on lui frottait les lèvres de force avec du sang et de la chair ; et, encore lorsque les lèvres ont touché la chair, elles ne l’ont pas touchée dans la mesure où elles ne l’ont pas voulu ; et parmi les hommes personne n’est maître de notre volonté en dehors de notre pensée. Pourquoi donc te fatigues-tu, à juge, (à obtenir) ce qu’on ne peut ni faire ni accomplir ? » Celui-ci, encore excité à la colère par ces paroles ordonnait de lui faire sans pitié avec de dures lanières de cuir, des blessures incurables.
Lorsque, en résumé, tous ces genres de cruauté furent épuisés, (le juge) passait à une autre ruse. Il pensait surprendre (le martyr) comme un serviteur de la vaine gloire par une invention de pensée très vile et (très) méprisable et par des (procédés) capables de faire rougir. En effet, il donnait à ses serviteurs l’ordre de le porter sur leurs épaules comme un petit enfant qui va à l’école, de mettre l’athlète tout nu et de le frapper avec une ceinture plus propre à causer la mort qu’à punir un enfant, et non seulement avec une seule, mais encore avec plusieurs. Mais celui-ci dont l’esprit était tout entier attaché au Christ : « Tu m’as aidé, sans le savoir, dit-il, ô Marcien, à accomplir le commandement du Seigneur. Par l’invention de ta pensée, en effet, j’ai été converti selon l’Évangile et je suis devenu comme les petits enfants, et j’entrerai nécessairement dans le royaume des cieux : car il est sincère celui qui a dit : En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux (Mt 18, 3). Je me souviendrai des Écritures sacrées plus encore que de ces blessures comme un tout jeune enfant, et je suis prêt pour les autres assauts du combat. »
Lorsque le courageux Julien eut prononcé ces paroles et d’(autres) beaucoup plus excellentes encore, et qu’il eut souffert, il était envoyé dans la prison de Flabias, — c’est une ville de l’éparchie de Cilicie ; — après que le juge l’eut menacé de le mener aussi dans d’autres villes, afin de le tourner sottement en dérision et de montrer des supplices très cruels. Le martyr lui dit d’un ton résolu et ferme : « Ce genre de ton invention perfide se retournera aussi contre toi ; car dans chaque ville il s’élèvera un monument écrit de mon valeureux triomphe et il proclamera d’une façon éclatante que c’est le Christ qui livre mon combat. »
Après ces paroles, ils repartaient de nouveau pour la (ville) d’Anazarbé. Le juge faisait encore usage des mêmes (procédés), et Julien parcourait encore avec des pieds nouveaux la course de la patience. L’un approchait ses ruses ainsi qu’auprès d’une tour, et l’autre était très ferme, fort et inébranlable. Le juge le menaçait des supplices par les blessures par lesquelles il le déchirait, et le (juste) s’écriait : « Ajoute, si tu le veux, et les liens et le feu et le glaive ; remplis-toi le ventre de ma chair et rassasie-toi, car tes traitements s’arrêteront à celle-ci et ils ne passeront pas jusqu’à mon âme. » Par ces paroles il enflamma encore sa colère.
Devenu ivre dans son intelligence, (Marcien) voulait brandir les armes contre l’âme du martyr : il ordonnait, en effet, que de ses propres mains on lui versât de force dans la bouche comme précédemment la libation inique et la victime impure. À quoi l’athlète dit encore : « Est-ce que tu sais ce que tu fais, ô inintelligent ? Car par ce que tu fais, tu reconnais le défaut de la faiblesse de tes inventions. En effet, s’il t’a suffi pour ma défaite de me verser de force une libation dans la bouche une fois, tu as ce que tu recherchais ; et pourquoi prends-tu une peine inutile pour le même (but) à deux reprises différentes ? Et si la première (tentative) a été sans effet, la seconde est de même complètement sans résultat, Car pour l’âme le refus de la volonté est un rempart qui repousse et chasse loin d’elle toute souillure, de telle sorte que toi-même tu sais clairement que, si je veux, je suis déjà saisi et que par contre si je ne veux pas, jamais je ne serai pris. Quand tu dis que Pallade et Antonin t’ont obéi, c’est que tu as persuadés de sacrifier aux démons, et alors tu les as vaincus ; pour moi tu ne m’as pas persuadé et c’est avec raison que je dis : Tu ne m’as pas vaincu. Cesse donc de combattre avec mon âme ; ne va pas au-delà des limites de ta faiblesse et ne te trompe pas toi-même. Examine au préalable ce que tu vas dire et ne dis pas précipitamment et à la hâte ce qui se présente. Qui ne rirait pas, en effet, en t’entendant commander de sacrifier à Apollon, lorsque ce dieu porte le nom de perte et qu’il crie par son nom même à ceux qui l’approchent : Fuyez la perte ? Car Apollon, c’est-à-dire l’auteur de la perte, ne peut pas sauver, sans faire mentir son nom. »
Mais le (juge), voyant sa fermeté et sa constance, disait que le juste était persécuté par un démon. Il s’entendait (dire) à cela : « Puisque je suis chrétien, je n’ai point de démons, et au contraire je suis l’adversaire des démons. » Comme (Marcien) ne pouvait supporter ce sage mépris des faux dieux, il partait pour Égée ; — c’est également une ville de Cilicie. — Quant à Julien, pendant qu’il était conduit dans ces différents lieux, il ne détournait pas son intelligence de la céleste cité de Jérusalem. Mais, avant reçu l’ordre de sacrifier, il ne dit à celui qui le lui donnait que cette parole : « Ne te fallait-il de pas, selon les lois en usage parmi les athlètes, avouer (ta) défaite après le second assaut en accorder la couronne au vainqueur ? Cependant je ne fuirai pas davantage ce troisième assaut en l’honneur de la sainte Trinité. En effet, je serai le même qui se montre fort dans les combats à cause du même Dieu : car c’est lui qui a vaincu en moi dans ces deux assauts, et par conséquent dans le troisième aussi il ne sera pas vaincu. »
Le (juge) devenu arrogant dans ses menaces promettait de faire en lui des (blessures) incurables. Et ce fort, brisant et dissipant l’orgueil de sa colère comme une goutte (d’eau), lui dit encore tranquillement : « Celui qui a supporté l’épreuve de ces durs (traitements) m’a dit : Il inspirera de la terreur par les menaces ; cependant élève-toi, sois porté par le vent, sois élevé par les menaces, sois conduit en l’air et vole. Julien t’attend en bas, et, quand il sera engagé dans les assauts, il le montrera que tu es placé en bas ; car celui qui couronne la victoire est au ciel et il est plus haut que tes menaces. »
Parce que le chef crut que ces paroles étaient non pas des paroles, mais des faits, — car il en avait un exemple dans ce qui s’était passé auparavant dans les autres combats (de Julien), — il oublia les menaces tout aussitôt et il imagina une autre invention comme plus perfide et plus méchante, (capable) d’amollir et d’ébranler même une âme de diamant. En effet, après avoir fait comparaître la mère du juste, il commandait à cette créature humaine de persuader son fils, afin que la nature vainquît celui que la douleur des tourments n’avait pas vaincu, en le faisant fléchir devant la pitié de ses parents.
Mais la femme forte, qui était vraiment la mère du martyr, montrait aussi qu’elle se moquait de l’ordre du juge. En se servant de paroles sages, comme un bon général, elle excita surtout son fils au courage ; elle lui dit, en effet : » Mon fils Julien, je t’ai fait participer à la connaissance des Écritures sacrées ; obéis-moi et sauve-toi. » Que louerai-je dans ces paroles ? Leur grand ou leur petit nombre ? Leur clarté ou leur obscurité ? En rappelant seulement les Écritures sacrées, elle lui servit une instruction très étendue : elle parlait à peu près en ces termes : Ne rougis pas de l’instruction que tu as reçue. Tu combats le saint combat. C’est pourquoi je t’ai rappelé les Écritures sacrées ; si tu ne t’en sers pas maintenant, quel profit retireras-tu ensuite de ce que tu as appris ? Porte tes regards sur les saints cités dans les Écritures sacrées, et brûle d’envie pour l’épreuve qu’ils ont subie dans les souffrances : en effet, tu as été instruit, afin de brûler d’envie (pour elle). Réfléchis à ce que je dis ; car, le Seigneur te donnera de l’intelligence en toutes choses (2 Tim 2, 7), dit Paul. Développe en toi-même mon petit avertissement, et sauve-toi toi-même. Sauve-loi toi-même, ai-je dit, et non pas (sauve) ce qui est à toi ; nous sommes, en effet à proprement parler âme et intelligence, et au contraire le corps n’est pas nous, mais il est nôtre. Garde donc l’âme sans blessure et méprise le corps. » Après que le sage fils eut connu l’avertissement de sa sage mère, qui avait trompé le manque d’esprit du chef, — car celui-ci ayant compris d’une manière grossière et ignorante cette parole : « Sauve-toi toi-même », s’imaginait que (cette femme) avait dit : « Ne péris pas dans les tourments, mais quitte le combat »: — il faisait lui aussi semblant d’une manière ironique, et lui répondait avec gravité et sagesse : Ô mère, dit-il, occupe-toi de tes affaires, et défends-toi comme tu voudras ; car moi je m’occuperai de mes affaires. »
Ensuite cette sage, — je ne cesserai pas, en effet, de l’appeler sage, — répondait au juge en disant : « Tu vois que l’enfant est obstiné et très difficile ; aussi trois jours me sont nécessaires, pour me le gagner par des avertissements. » Et celui-ci lui accordait avec joie ce qu’elle avait demandé.
O sainte éducation ! Ô parenté spirituelle ! Ô formation pieuse ! Qui dira qu’il n’y a pas là pour ces âmes courageuses plusieurs martyres et non pas un seul ? Mais examinons comment cette mère pieuse et remplie de l’amour de Dieu s’est servie des avertissements pendant ces trois jours. Comment ? Comme la réalité l’a montré. Car elle a combattu le combat en même temps que son fils, et elle s’est montrée si forte dans les supplices que le juge perdit tout espoir, qu’il la laissa et qu’il condamna Julien au sac et aux bêtes sauvages, après ces nombreuses allées et venues, aggravées par les tourments, qu’il avait parcourues à trois reprises sans se fatiguer. Ce (juge) très impur donna, en effet, l’ordre de l’enfermer dans un sac avec des bêtes sauvages et de les jeter ensemble dans la mer. Après avoir reçu ce sacré fardeau d’un nouveau genre, la mer envoya en Cilicie le corps de Julien qui avait supporté de pareilles douleurs et elle fit monter son âme jusqu’au ciel.
Aux époques anciennes, en effet, lorsque ce qui concerne la connaissance de Dieu n’était pas encore étendu, le Seigneur enlevait ses propres serviteurs du milieu des dangers , comme Daniel de la fosse aux lions et les trois enfants du feu très grand et très fort. Mais depuis son avènement dans la chair qui a éclairé toute la terre de rayons divins, beaucoup ont vécu dans les dangers, par exemple la très vaillante Thècle qui mourut plusieurs fois sans être séparée de son corps, et beaucoup sont partis, après une grande et admirable patience, pour la demeure de là-bas, afin d’affirmer la résurrection annoncée pour laquelle ils ont accepté de souffrir, et (par-là) ils ont montré deux choses en même temps, d’une part que celui qui a donné de faire preuve d’une patience au-dessus de la nature, donnait facilement même la délivrance complète de la mort, et d’autre part qu’ils combattaient pour la vie future et qu’ils y couraient en toute hâte.
C’est ce sort qui échut également à l’illustre défenseur de la piété Julien. Après avoir sanctifié ce temple par un membre de son propre corps, il regarde et considère aussi notre ville avec miséricorde et joie, lorsqu’il est placé comme un grand et puissant rocher devant les portes de ses murs. Il guérit les malades, il garde ceux qui sont bien portants, il console les affligés, et surtout il a soin de secourir ceux qui sont dans l’embarras et la peine devant les tribunaux et qui ont perdu tout espoir pour eux-mêmes ; il inspire aux présidents et aux juges de la terreur et du respect ; il a reçu de Dieu cette (prérogative) comme un honneur et un privilège, parce qu’il a comparu devant de nombreux tribunaux de juges, en combattant pour le martyre : c’est pourquoi il se plait aussi à avoir de la compassion pour les souffrances semblables aux siennes.
Qu’ils soient couverts de confusion par les bêtes sauvages et le sac (de Julien), ceux qui vont au spectacle des bêtes sauvages contraire à la Loi et qui prennent plaisir au déchirement de la chair de leurs congénères. Que les mères se souviennent de la forte mère du martyr, et qu’elles apprennent à leurs enfants ce qui est beau et agréable à Dieu, afin de ne pas être responsables de leur péché. Que tous les hommes se préoccupent de leur salut. Car c’est pour cela que nous renouvelons en nous-mêmes les souvenirs des martyrs dans leurs fêtes pour la gloire du Christ. C’est à lui que convient la gloire et la puissance avec le Père et l’Esprit-Saint, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
FIΝ DE L’HOMÉLIE LXXV