(CETTE HOMÉLIE) FUT PRONONCÉE LE VENDREDI DE LA SEMAINE QUI SUIT LA PENTECÔTE, OÙ IL Y AVAIT JEUNE SELON LA COUTUME. SUR LA LECTURE DES ACTES DANS LAQUELLE IL EST DIT : PIERRE ET JEAN MONTAIENT AU TEMPLE À L’HEURE DE LA PRIÈRE DE LA NEUVIÈME (HEURE), ET UN HOMME BOITEUX DEPUIS LE SEIN DE SA MÈRE ÉTAIT PORTÉ ; ET SUR LE RESTE.
Après être monté au temple avec Pierre et Jean à l’heure de la prière de la neuvième (heure), dis-moi, nous tairons-nous ? Et comment ne blâmerait-il pas notre silence sans parole, le boiteux qui saute par la parole et loue Dieu ? Il ne pouvait pas pour un temps marcher avec ses deux pieds, et il était porté par d’autres (hommes) et placé auprès de la Belle-Porte (cf. Ac 3, 1-2). Il la rendait belle vraiment, quand, pour ainsi dire, par ce qui paraissait, il criait que la prière (jointe à) l’entrée dans les temples semble belle et chère aux yeux de Dieu par le don de l’aumône, et qu’elle se met en évidence et sert de chemin pour ceux qui entrent, de même que celle qui manque de charité, comme cachée par les ténèbres, fait que les pieds sont portés inutilement et qu’ils font des pas incertains et indécis, même si celui qui marche est orné de toutes les autres vertus ou du flambeau de la virginité. C’est ce que signifient les cinq vierges folles, qui étaient éclairées par la beauté resplendissante de la pureté, mais qui étaient pour ainsi dire éteintes et obscures par suite du manque de charité : elles n’entraient pas avec l’époux, mais la porte de la chambre spirituelle était fermée devant elles. C’est pourquoi, semble-t-il, ce boiteux demandait également à Pierre et à Jean de lui offrir un secours de ce genre, en montrant que la pitié et la charité envers les nécessiteux est nécessaire même à ceux qui leur ressemblent au point de vue de la vertu, lorsqu’ils entrent en prière.
Vous aussi donc, si vous êtes venus ici avec une pareille disposition et si vous avez tendu une main charitable aux pauvres, vous êtes montés véritablement à la Belle-Porte et vous n’avez pas fait mentir cette montée. Car même Pierre n’avait pas la faculté de dire : Je n’ai ni argent ni or (Ac 3, 6), et de repousser et de rejeter loin de lui la demande (du boiteux), sans s’être dépouillé auparavant de ce qu’il avait, ce qui se limitait à des filets, à une toute petite barque et à des cannes à pêche ; il disait à Jésus : Voici nous avons tout quitté et nous t’avons suivi (Mt 19, 27 et par.) Car celui qui n’a que très peu de chose est encore tenu de tendre la main au pauvre selon son pouvoir.
Que personne, en effet, ne me dise : « Je ne peux pas réprimer mon besoin et le traiter avec violence. » D’abord, même lorsque tu le traiteras avec violence, — c’est aux violents qu’appartient le royaume des cieux (Mt 11, 12) — tu ne feras rien qui manque d’intelligence ; mais tu auras beaucoup d’intelligence, en achetant au prix d’un peu de violence une propriété de ce genre. Ensuite celui qui impose une semblable violence prendra aussi la violence en considération, dans la suite il t’accordera en échange la consolation, et à sa place il te donnera en retour de riches occasions de bien vivre ; car Dieu n’est pas injuste pour oublier vos œuvres et l’amour que vous avez porté pour son nom (He 6, 10), s’écrie Paul en écrivant à certains. Est-ce que toi-même, lorsque tu vois ton domestique s’appliquer au-delà de ses forces à accomplir les ordres de son maître, tu ne cherches pas à lui donner du repos comme à une personne fatiguée ? Et, quand il s’agit de Dieu, penses-tu qu’il négligera sa propre créature dont la volonté se trouve dans l’embarras à cause de sa législation, parce qu’elle aura mis en commun sa propriété personnelle avec celui qui est dans le besoin ? Il dit : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout (le reste) vous sera ajouté (Mt 6, 33) ; et : Votre Père céleste sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez (Mt 6, 8).
En effet, si quelqu’un oubliant ces (paroles) et ne se laissant pas convaincre par le prophète qui dit : Remets ton inquiétude au Seigneur, et lui-même te nourrira (Ps 54, 23), mesure son besoin comme il lui plait, en posant de nombreux motifs de dépenses, il estimera peu ce qui lui appartient et il désirera la propriété de ce qui ne lui appartient pas, et il négligera le pauvre. Il faut donc bien savoir que nous devons avant notre besoin honorer d’abord la nécessité du pauvre et ainsi ne pas user de fraude envers la loi divine. Car c’est pour cette raison que l’offrande des deux quadrants de la veuve a passé pour grande, parce qu’elle a touché au besoin de celle qui (les) avait donnés ; elle avait donné, en effet, toute sa vie qui consistait en ces deux seuls quadrants.
Cependant même à Pierre il n’a pas suffi de dire : Je n’ai ni argent ni or ; mais il a ajouté : Mais ce que j’ai je te le donne (Ac 3, 6), apprenant qu’il faut absolument donner aux nécessiteux sur ce qu’on a, que ce soit en parole ou que ce soit en fait, et regarder la propriété non pas comme personnelle, mais comme commune, et que celui qui donne doit penser et se chuchoter et dire à lui-même : Qu’as-tu, en effet, que tu n’aies pas reçu ? (1 Co 4, 7). C’est encore dans cette pensée que Pierre lui-même donnait cet avertissement en écrivant à quelques-uns : Mettez chacun au service les uns des autres le don que vous avez reçu comme de bons dispensateurs de la grâce variée de Dieu. Si quelqu’un parle, (que ce soit) selon les paroles de Dieu ; si quelqu’un exerce un ministère, (que ce soit) par la force que Dieu donne (1 P 4, 10-11).
Vous voyez de quelles (leçons) ce boiteux devait nous priver, s’il avait été passé sous silence et s’il n’avait pas été touché spirituellement. Quoi donc ? Cela nous suffira-t-il et ne nous faut-il examiner rien de plus ? Mais (le boiteux) ne me laisse pas encore me taire, quand il entra dans le temple en courant et en sautant ; et il attire ma pensée vers la contemplation profonde de l’esprit. Car (les faits) qui ont eu lieu d’une manière historique, renferment en eux-mêmes une richesse cachée de la sagesse qui surpasse toute intelligence, (et) qui, sondée autant qu’il est possible, amène toute pensée captive à (l’obéissance) du Christ (2 Co 10, 5), comme dit Paul.
Ce boiteux, en effet, passe pour être la figure de toute l’humanité, c’est-à-dire de l’Église qui a été réunie et séparée du milieu des gentils qui sont sans Dieu et qui n’ont pas d’espoir (1 Th 4, 12), ainsi qu’il est écrit. Lorsqu’elle était morte le Christ l’a fait vivre en brisant par sa mort personnelle celui qui avait sur elle la puissance de mort ; et lorsqu’elle était paralysée au point de vue des œuvres de la justice et qu’elle était absolument incapable de marcher, mais qu’elle était clouée et enchaînée par l’idolâtrie et les coutumes des ancêtres et que comme une (femme) impure elle se tenait en dehors du temple, les apôtres l’ont fait lever en lui tendant la main de la doctrine. Ils ne lui donnèrent ni argent ni or, quoique sa bouche fût ouverte pour cela et qu’elle fût remplie d’admiration sous le rapport de l’imagination matérielle ; mais ils lui ouvrirent toute grande la Belle-Porte, qui est Jésus, lequel est orné et l’emporte en beauté sur les hommes (Ps 44, 3), comme dit le prophète, et fait entrer les fidèles, ainsi qu’une porte, jusqu’à sa propre connaissance et celle de son Père, en s’écriant aussi dans les Évangil : Je suis la porte ; si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il entrera et sortira et il trouvera un pâturage (Jn 10, 9).
Mais voyons comment Pierre, Jean et les autres apôtres ont fait lever l’Église sous la figure de ce boiteux : autrefois elle boitait de la même manière sous le rapport de la connaissance de Dieu et depuis le sein de sa mère elle était paralysée par le péché à cause de la transgression d’Adam et d’Ève, et elle disait : Car voici j’ai été conçue dans l’iniquité, et ma mère m’a conçue dans les péchés (Ps 50, 7). Que lui dirent donc Pierre et Jean, lorsqu’elle boitait, et que cependant elle demandait à recevoir la charité ? — « Regarde-nous (Ac 3, 4). Pour la doctrine et la santé qui en découle et pour la nouvelle rectitude, disent-ils, qu’il te suffise seulement de nous regarder, nous en vérité qui, après avoir tout abandonné et avoir porté la croix, avons suivi le législateur, le Christ, qui d’une manière très sublime et très digne de Dieu nous disait, alors que nous étions appesantis par le sommeil, que nous y étions plongés et que nous étions jusque-là penchés vers la terre, à l’heure où il se disposait à la passion salutaire : Levez-vous et partons d’ici (Jn 14, 31). Il savait, en effet, qu’il devait faire monter tous les hommes au ciel avec lui ; c’est pourquoi il disait encore : Moi aussi, quand je serai élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi (Jn 12, 32). Abandonne donc, ô boiteuse, auprès de la piété, l’argent et l’or : en premier lieu les idoles et les cultes des gentils, car les idoles des gentils sont de l’argent et de l’or, œuvres des mains des hommes, qui comme toi ont des pieds et ne marchent pas (Ps 113, 4.7), et aussitôt tu chasseras loin de toi la paralysie et l’immobilité qui sont en toi en même temps que ces idoles immobiles et paralysées ; et en second lieu l’avarice qui est en vérité la racine de tout mal (1 Tim 6, 10). Et ainsi au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche (Ac 3, 6) »
Après ces paroles, lui prenant la main droite, ils la firent lever (Ac 3, 7). En effet, elle n’aurait pas pu faire une action qui fût droite et qui menât à la vertu, si par leurs doctrines les apôtres n’eussent pas fortifié et réparé sa force droite et naturelle, en lui donnant la main. Et au même instant les plantes de ses pieds et ses talons devinrent fermes (Ac 3, 7) ; car elle a dressé ses pieds sur le roc de la foi et ses pas ont été affermis (Ps 39, 3), selon ce que dit David. Non seulement elle a été affermie dans ses pas, mais encore elle sautait et bondissait, en se réjouissant dans les pensées divines ; et avec les apôtres elle entrait dans le temple, lorsqu’elle restait et persévérait dans les profondeurs des contemplations sacrées que beaucoup ne considèrent pas. Désormais, au contraire, c’est elle qui retient les apôtres dont il lui est difficile de s’éloigner et de se séparer, au lieu d’être elle-même retenue par eux ; en effet, au sujet du boiteux qui figurait d’avance l’Église (séparée) du milieu des gentils, le Livre sacré parle en ces termes : Comme il ne quittait pas Pierre et Jean, tout le peuple étonné accourut vers eux au portique dit de Salomon (Ac 3, 11).
Comment, en effet, n’était-il pas étonnant et prodigieux que celle qui autrefois était étendue et avait besoin de quelqu’un pour la relever marchât avec les apôtres sous le portique de Salomon, c’est-à-dire qu’elle fût comblée de la richesse de la sagesse et de la contemplation. Car c’est cette pensée que signifie le portique de Salomon dont il est écrit : Et le Seigneur donna à Salomon de la science, une très grande sagesse et un esprit étendu comme le sable qui est au bord de la mer. Et la sagesse de Salomon fut plus grande que celle de tous les anciens hommes (3 R 4, 29-30). De plus ce Salomon symbolique figurait d’avance le Christ, le vrai Salomon : car Salomon est interprété « pacifique », et le Christ est notre paix (Ep 2, 14), comme dit Paul : c’est lui qui est la Sagesse essentielle et la Force de Dieu le Père (1 Co 1, 24), et c’est en lui que sont tous les trésors de la sagesse et les secrets de la science (Col 2, 3) qui parvient jusqu’à nous.
Tandis qu’elle était autrefois incapable de marcher, l’Église s’est enrichie et réjouie de ces (biens), en marchant avec les apôtres. C’est là ce qu’on peut voir dans notre portique. Les païens faisaient-ils dans leur philosophie quelque chose de semblable et d’aussi grand avec leur vénérable portique à Athènes ? Ont-ils fait lever un pareil boiteux, qu’il soit vu où connu ? Nullement ; parce qu’il n’y avait pas parmi eux l’unique, seul et vrai Dieu, et qu’ils n’avaient pas non plus la préparation et la force de dire une (parole) telle que celle-ci : Au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche (Ac 3, 6).
Après avoir entendu cette (instruction), vous ne me semblez nullement vous ennuyer. Cependant cela en chagrine quelques-uns, que par mes paroles j’aie fait durer le jeûne plus longtemps. Pour moi je dirai comme Paul : Qui est celui qui me réjouit, sinon celui qui est attristé par moi ? (2 Co 2, 2) ? Car ce que je me propose, c’est précisément de prolonger l’homélie, en sorte que la plus grande partie du jour se passe et que je ne fasse pas mentir l’Écriture qui dit : Pierre et Jean montaient au temple à l’heure de la prière de la neuvième (heure) (Ac 3, 1). Ils montaient, entends-tu ? Descendaient-ils, en effet ? Mais toi, tu nous demandes de prêcher et d’annoncer le contraire de ce que nous faisons et de montrer ce qui va à l’encontre des faits.
Ne sais-tu pas que le jour présent nous fait promettre de jeûner et de prier et de nourrir le Christ affamé qui se tient continuellement auprès des portes sacrées ? Pourquoi donc laisses-tu de côté l’esprit de ce jour et considères-tu ce qui lui est étranger, (à savoir) des instants fugitifs, des mets, une table chargée de graisse et indigne du jeûne ? Quand seras-tu un auditeur pacifique et charitable de mes paroles ? Car si les jours de fête tu fais attention aux aliments et à la gourmandise du ventre et si, en même temps que tu viens à l’église, tu t’empresses de retourner aussitôt chez toi, et si les jours de jeûne une noire amertume pèse sur toi, lorsque tu regardes ce jour comme une année, quand te parlerai-je, dis-moi, ou quand nourriras-tu ton âme affamée, puisque tu murmures toujours et que tu blâmes tout ? Pour moi, je sais, selon la parole de l’Ecclésiaste, qu’il y un temps pour chaque action (Eccl 3, 1) et qu’il me faut absolument dire à celui qui est en fête comment il lui convient d’être en fête, afin que, en ayant l’objet de la fête pour s’y cacher et en discutant les paroles qui s’y rapportent même sur la table et avec le plaisir qu’elle procure, il ne se laisse pas aller aux chants, à l’ivresse et au rire déshonnête ; nous avons, en effet, reçu de Dieu l’ordre de tressaillir de joie avec tremblement (Ps 2, 11) et de n’avoir jamais l’âme vide de sa crainte et de son souvenir, mais de retenir par ces (sentiments) l’impétuosité qui (mène) au péché. Où as-tu vu un général, après l’ordre de bataille, philosopher devant les soldats sur les théories des dispositions (militaires), puisqu’il doit parler avant que ceux-ci soient vaincus et défaits ; ou un pédagogue, après les combats et après que l’athlète a perdu la couronne, enseigner la palestre ; ou (où as-tu vu) qu’il fasse un discours sur une fête après la fête, celui qui a la charge de supprimer d’avance le danger qui vient du plaisir et d’appliquer l’âme aux paroles et aux pensées divines pour la purifier à l’avance ?
C’est pourquoi j’ai tant de travail, que mes nuits s’écoulent sans sommeil et que mon âme fond en même temps que mon corps. Toi, tu penses peut-être que je recherche tes louanges, et que je te dois de la reconnaissance, parce que tu montres de la patience et que tu restes une heure pour m’entendre ! Et moi je ne fais aucun cas de pareilles louanges, si mes paroles ne tournent pas au profit de l’âme, en sorte que l’auditeur reconnaisse qu’il en a reçu un secours. C’est pourquoi je fais mon devoir, même s’il n’y a personne pour m’entendre ; car je ne fais pas cela de mon propre gré, dit Paul, mais je remplis une obligation, et c’est une charge qui m’est confiée. Quelle récompense ai-je donc ? (1 Co 9, 17-18). Celle-ci : que ma conscience ne m’accusera pas sur ce point ; et je dirai, comme j’en ai reçu l’ordre : Je suis un serviteur inutile (Lc 18, 10), ce que selon ma faiblesse il m’était possible de faire, je l’ai fait. Car c’est aux hommes de la taille des apôtres qu’il convient de dire : Ce que nous devions faire, nous l’avons fait (Lc 18, 10). Mais je sais que moi-même je n’ai pas rejeté la plus petite partie de mes nombreuses obligations.
J’ai dit cela, non pas pour vous accuser de négligence, loin de moi ! En vérité vous m’accusez aussi de ne pas parler avec régularité, et vous êtes tous d’accord pour affirmer que ma voix ne suffit pas, pour ainsi dire, en comparaison du grand nombre des auditeurs. Mais (j’ai dit cela) à cause de trois ou quatre individus qui sont prêts à tout blâmer et qui éclatent de jalousie, parce que l’Église se développe et progresse dans la crainte du Seigneur et qu’elle se multiplie avec l’assistance de l’Esprit-Saint (Ac 9, 31), comme nous lisons dans l’Écriture. Ce que nous avons dit suffira pour leur tourment ; nous-même cependant nous changeons nos sentiments et nous prions que cela tourne à leur avantage, par la grâce et la charité de Jésus-Christ le Dieu grand et notre Sauveur, auquel convient la louange ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
FIN DE L’HOMÉLIE LXXIV