SUR LE SAINT MARTYR BARLAHA.
Il me semble que je vois le sacré vieillard et martyr Barlaha jeter sur moi un regard pénétrant et accuser mon silence avec ardeur, et non seulement avec ardeur, mais encore avec juste raison. Il m’accuse ainsi et dit : « N’entends-tu pas, ô toi, l’Apôtre Paul affirmer et dire : Il n’y a point d’acception de personnes en Dieu (Rm 2, 11 ; Col 3, 25) ? Comment (se fait-il) donc que deux fois déjà tu aies fait un riche éloge des Quarante Martyrs, auxquels ce temple saint est donné (en partage) en même temps qu’à moi, et que tu ne te sois pas préoccupé de mes luttes ? Voici cette année est la troisième, sans que tu m’aies décerné une seule parole élogieuse et sans que tu aies exhorté à la vertu un seul fidèle par (la considération) de mes combats : car je désire non pas les éloges, mais l’intérêt de mes frères. Pour moi, en effet, j’ai appris à chanter auprès du Dieu qui a institué les combats avec le prophète David : C’est de ta part que vient mon éloge dans la grande Église (Ps 21, 26). Cette grande Église, que rien ne doit surpasser en grandeur, est celle qui se réunira au jour du jugement, lorsque toute la création douée de raison dans une seule assemblée se tiendra avec frayeur devant le juge, qui, comme un roi, sera entouré de lanciers, d’anges, d’archanges et de toute l’armée intellectuelle. Ainsi qu’il est écrit, il convoque auprès de lui le ciel en haut et la terre, afin d’opérer une séparation dans son peuple (Ps 49, 4) ; c’est-à-dire, il sépare ceux qui ont accompli les choses célestes d’avec ceux qui ont pratiqué les choses terrestres ; à ceux-là il donne le repos et le séjour d’en haut, et ceux-ci il les laisse, comme la terre, s’incliner vers le bas et, une fois entraînés, se plonger dans le feu de la géhenne. »
Pour moi, je me lèverai, en entendant ces (paroles), et je me défendrai devant celui qui a vieilli et qui est rempli de jours passés dans la vertu et de (jours) appartenant à la vraie vie ; — le Livre de la Loi lui-même, en effet, m’ordonne de me tenir debout en présence du vieillard et d’honorer la personne du vieillard (Lv 19, 32) ; — je parlerai et de ma défense je ferai en même temps un éloge.
Je sais, ô notre père, que dans un corps décrépit tu as montré une ardeur vaillante et juvénile et que par ta patience tu as élevé très haut (cette ardeur). Mais que ferai-je, moi que des milliers de soucis occupent et importunent ? Je suis absolument incapable d’appliquer ma langue à ces (questions) sacrées d’une manière distinguée, et je crains pour cette raison de passer (plutôt) pour diminuer et non pas pour exalter tes qualités. Car je suis convaincu que la magnificence de tes actions héroïques n’a nul besoin de l’expression élevée et sublime des paroles, mais qu’elle suffit à élever jusqu’au ciel les auditeurs, même par le fait du seul récit. En effet, ce qu’il te fallait dire, parce que tu avais la sagesse et que tu y étais disposé et préparé par ton grand âge, tu l’as dit sans diminution ; et ce qui était le propre de la jeunesse et non pas de ton (âge), ce que l’on ne croyait pas avant que tu l’eusses souffert et ce que par conséquent on regardait comme étranger au vieillard, tu l’as montré tien par ta patience. Car il appartenait non seulement à la jeunesse, mais encore au diamant ou à toute autre matière plus saine et plus ferme, de ne pas (pouvoir) endurer ces supplices.
Toutefois, quand le juge (lui) posait la question : « Qu’est-ce que le Christianisme ? » ce sage par l’esprit et ce vieillard par l’intelligence répondait : « C’est la vérité des dogmes et la préparation d’une vie glorieuse. » Comme celui-ci, étonné, voulait encore apprendre : « Qu’est-ce que Dieu, en qui le chrétien promet de croire ? » il lui dit : « (Il s’engage) à adorer Dieu le Père et son Fils unique Notre-Seigneur Jésus-Christ et l’Esprit Saint : mais il ne consentira nullement à adorer les créatures, comme (le fait) la folie païenne. » A cette parole, le juge s’était imaginé que la théologie du juste était une défense de sa propre erreur et, en riant, il dit : « Voici, toi-même tu sers la créature, car tu as confessé aussi qu’après le Père tu adores le Fils, qui est nécessairement postérieur et qui a été créé par son propre Père. » Et celui-ci, fermant la bouche insensée de celui qui, dans une ébriété idolâtre, adorait de nombreux fils et dieux nés à des époques diverses et en aussi grand nombre que le veulent les fables, dit : « Considère, ô juge, que Dieu est engendré indépendamment du temps et sans commencement ; car il est le Verbe et la splendeur, et il ne peut pas être compté avec les créatures, parce que la créature n’est pas une progéniture. »
Que les Ariens soient repris par ces (paroles), et qu’ils sachent que leurs pensées sont étrangères à la foi des martyrs.
Vaincu sur ce point, celui qui jugeait alors se tournait vers les supplices. Après avoir cruellement flagellé le juste, il entendait celui-ci dire sous la foi des serments qu’il n’éprouvait aucune sensation par suite de ces mauvais traitements. Ensuite, lorsqu’il eut ordonné de le déchirer au moyen d’ongles de torture, il entendait les mêmes paroles héroïques, et (cependant le martyr) était tout écorché. (Le juge) donnait encore l’ordre de pendre ce vaillant à la potence ; et comme la clavicule avait été déjà brisée par la violence et que les autres os étaient tombés de leur jointure naturelle, « Sacrifie aux dieux », lui disait celui qui avait perdu la raison ; et celui qui souffrait, parce qu’il ne sentait rien, affirmait de la même façon qu’il ne souffrait pas.
De la sorte, dans sa folie, le (juge) osait par des ordres insensés dépasser les limites de la nature. Il ordonnait, en effet, que, tandis que (le juste) était suspendu en l’air, on lui ouvrit la paume de la main, qu’on y mît un charbon enflammé auquel on avait ajouté de l’encens, et qu’on dressât un autel au-dessous (de lui), afin que, s’il retournait la main, il passât pour avoir offert de l’encens aux démons. Mais il était aisé de lui dire : « Comment se peut-il, ô vain, que la chair n’éprouve pas les souffrances de la chair ? À supposer, en effet, que, quand sa main brûlait, il l’eût penchée ou retirée, ce fait n’offrait pas une accusation contre sa pensée, de même que personne ne disait qu’il avait fait des libations aux démons, par la raison que le sang de son corps qui coulait, était tombé sur l’autel sans sa volonté. Le martyre, en effet, promet l’attitude inflexible et vaillante de l’âme, et non pas l’impassibilité de la chair ; c’est pourquoi, celui qui a institué ces combats sacrés, disait : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et ne peuvent tuer l’âme (Mt 10, 28) » Cependant, comme le martyr était instruit sur cette question que le bien sera corrompu avec le mal, il fit de la perversité de ce commandement la limite de la patience et il maintint sa main dans une position inflexible, et (ainsi) elle était détruite peu à peu, sans être vaincue par le charbon.
Apprenons donc nous-mêmes de cette main immuable (à avoir) un esprit sain, ferme et inébranlable. Que lui diront, au jour du jugement, ceux qui non seulement par l’esprit, mais encore par la main, ont renié la piété ct ont souscrit des dogmes blasphématoires ? Prions cette main du martyr, (main) qui couronne, de donner à l’Église d’une manière invisible toute bénédiction spirituelle ; elle est, en effet, pleine de milliers de biens, parce qu’elle a remporté son martyre particulier en dehors de tout le reste du corps.
Cette courte nuit d’été, ô notre père, t’a fait cette homélie en abrégé ; car (la nuit) d’hiver des saints Quarante Martyrs nous accorde de prendre plaisir aux combats en toute liberté et de donner aux homélies un long développement. Si par tes prières tu allèges nos soucis et si tu nous procures un repos journalier, peut-être serons-nous également aptes à des commentaires solennels et spirituels plus longs et plus agréables à toi, pour la gloire du Christ le Dieu Sauveur. C’est à lui que convient la louange, l’honneur et la puissance dans les siècles. Ainsi soit-il !
FIN DE L’HOMÉLIE LXXIII.