Homélie sur la Nativité, c’est-à-dire la Manifestation. Il est parlé ensuite de la commémoraison de Mar Etienne : c’est pourquoi la fin de l’homélie traite également du martyr.
À la vue de votre illustre assemblée, je me réjouis et j’exulte en moi-même. Mais je ne sais vraiment pas si quelqu’un parmi vous, — permettez-moi de m’exprimer en (recourant à votre) indulgence — a reçu un esprit qui soit digne de la présente solennité. Quel est en effet l’esprit assez vaste et assez dégagé des nuages des passions, pour être capable, par la contemplation, d’aborder comme il convient ces sujets inaccessibles, d’en avoir un désir suffisant, et d’être susceptible, même s’il a ce désir, d’être éclairé seulement par la merveille de ce jour qui se lève, et de recevoir même un seul rayon de la Nativité du Christ selon la chair ?
En effet, du point de vue de l’Économie tout entière, il n’est même pas possible aux anges, — encore moins pour nous qui sommes enlisés dans la boue, —de considérer que, en l’honneur de celui qui est intemporel, sans commencement et non créé, nous célébrions la fête de la Nativité, et — chose encore surprenante, — que la même fête est appelée Apparition de Dieu : au point que j’ose demander la raison pour laquelle celui qui ne devient pas est devenu. Car, alors qu’il est le Verbe, il est devenu chair, sans changer de ce qu’il était, le Verbe, et il a assumé en plus ce fait de devenir homme.
Apprenons par ces deux noms, pourquoi il s’est abaissé jusqu’à la nativité selon la chair : c’est afin que Dieu apparaisse aux hommes, comme l’avait prédit quelque part le divin prophète David en disant : Dieu viendra visiblement, notre Dieu, et il ne se taira pas (Ps 49, 3). Ces mots : Dieu viendra visiblement montrent clairement que celui qui ne peut être vu, — car Dieu, personne ne l’a jamais vu (Jn 1, 18), selon la parole de Jean — est devenu visible à des yeux corporels. Et ces mots : Il ne se taira pas indiquent que la nature humaine et notre race agissaient mal et en étaient venues à tomber dans des abîmes profonds de malice, et qu’il n’y avait même plus une sorte d’action impie qui ne lui fasse baisser la tête, au point de s’incliner devant les pierres taillées, de vénérer et d’adorer des pierres ou du bois, et d’appeler dieux ces (êtres) dénués de souffle et de sens.
Mais Dieu le Verbe, bien que nous en soyons venus à mériter d’être méprisés et réduits au silence, que plus aucun signe de sa providence ne soit manifesté, parce que notre malice a fait disparaître la confiance, (Dieu le Verbe), domine cependant par cette douceur qui habite en lui, ne s’est pas détourné de nous et n’a pas gardé le silence, mais il est venu visiblement et a guéri la nature qui était malade.
Or il est venu et est descendu chez nous, non pas en passant d’un lieu à un autre — comment, en effet, (le pourrait-il) celui qui est présent partout, qui remplit l’Univers et qui n’est pas non plus contenu par quelque chose, mais bien plutôt qui lui-même contient tout, — mais, alors qu’il est tout entier en Dieu et dans le Père, il est le même tout entier dans le sein de la Vierge, et il a consenti également à être saisi, alors que par sa nature il demeure insaisissable.
Quant au « comment », la parole ne peut pas l’expliquer : en effet ceux qui ont prêché l’évangile, ont transmis la merveille, mais ils n’ont pas été chargés d’en indiquer le « comment ». Car celui qui a dit : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu (Jn 1, 11), a dit également ceci : Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (Jn 1, 14). Or, après avoir jusqu’ici attesté sa proclamation par ces paroles, n’ayant pas le moyen d’en expliquer le mode, à la place, il a proposé la foi, et la foi, non pas celle qui est sans paroles ni même celle qui s’en tient aux paroles, mais celle qui (passe) dans les actes et qui est confirmée par l’éclat des actions. Qu’a-t-il dit en effet ? Nous avons vu sa gloire, gloire comme du (Fils) unique qui (est) du Père, qui est plein de grâce et de vérité (Jn 1, 14) ; comme s’il disait : Ce fait que le Verbe est devenu chair sans changement est le signe et la preuve manifeste et très claire pour nous que de nos yeux nous avons vu sa gloire et que nous l’avons vu accomplir des merveilles dignes de Dieu et qu’il a guéri les maladies de notre nature.
En effet, lorsqu’il réprimandait la mer et les vents (cf. Mt 8, 26), qu’il transformait les éléments par sa seule volonté et qu’il faisait don à l’aveugle de naissance de prunelles pour ses yeux (Jn 9), sans les prendre dans la nature, il se montrait lui-même comme l’auteur de cet Univers, le Seigneur de la nature et Dieu, en vérité, devenu homme sans changement grâce à sa charité ; et non pas le contraire, selon les inepties de Nestorius, à savoir qu’étant homme et ayant grandi en perfection, il se serait élevé d’un saut jusqu’aux honneurs de la divinité, à la manière des dieux que forgeaient les mythes des païens.
Car l’évangéliste s’écrie : Nous avons vu sa gloire, gloire comme du (Fils) unique qui (est) du Père, lequel est plein de grâce et de vérité (Jn 1, 14). Or le (Fils) unique, c’est dans l’essence et la nature du Père qu’il a la gloire en lui-même, et non pas comme l’un des hommes justes, par participation et comme par une part de grâce et de don, qu’il s’est enrichi d’une réalité qui peut s’acquérir. Or, c’est parce que la gloire convenait à Dieu qu’il était plein de grâce et de vérité. Car c’est à Dieu qu’il appartenait véritablement d’octroyer une telle grâce, de ne pas se souvenir pour nous de notre malice et de nous sauver, nous qui avions péché et étions devenus ingrats.
En effet c’est par la grâce que nous sommes sauvés par le moyen de la foi ; et cela, ce n’est pas de nous, mais c’est le don de Dieu. Ce n’est pas par les œuvres, afin que personne ne s’enorgueillisse (Ep 2, 8-9), comme le dit Paul. Comment n’est-ce pas un don immense, dépassant les faveurs les plus surabondantes, qu’il nous a accordé : ce fait de venir à l’existence et de nous avoir sortis de l’état de néant en mêlant à la boue l’image divine, je veux dire une âme douée d’intelligence. Puis, à cause de la malice, nous sommes descendus à la corruption, et avons été condamnés à la mort. Mais comment a-t-il fait de notre défaite la cause d’une réussite, — chose bien plus remarquable ? Car il ne nous a pas seulement fait retourner et remonter à l’existence, mais, de par une surabondance totale, il nous a donné encore de mieux être.
L’image ayant été recouverte par la boue et la fange, en unissant la créature que nous sommes à sa propre divinité, il est venu au secours de cette image et a fait monter avec lui la chair au ciel, afin que ce qu’il y a de meilleur en nous reçoive la puissance, ainsi que ce qui, à cause de lui, avait été lié avec lui depuis le début : il a ainsi mené à la perfection cet être vivant supérieur et doué de raison, l’homme ; ce qu’il avait au commencement façonné avec sagesse, il l’a repris de nouveau avec plus de sagesse : au début en effet, c’est avec de la terre qu’il a façonné Adam et qu’il lui a insufflé un souffle de vie (cf. Gn 2, 7), en lui donnant une âme raisonnable, en le rendant capable de perfection et de toute sagesse : tel est le propre de ce qui est à l’image de Dieu. Mais, après la chute hors du Paradis et (le perte de) la vie immortelle, Adam connut sa femme et, alors, fut introduit ce commerce charnel et ce mélange d’émission qui sied davantage aux animaux qu’aux hommes doués de raison et qui envoie à la corruption et à la mort, mais qui assure la descendance de la race.
Procédant alors avec tant de sagesse et d’amour des hommes, que fait l’Emmanuel ? Il réunit deux (natures) en un seul (être) : je veux dire la créature qui était honorée de la grâce de l’immortalité (l’âme) et celle qui était liée à la corruption (le corps), en cette naissance provenant de l’union. Celui qui au début avait façonné l’homme à partir de la terre, a été façonné petit enfant à partir de la Vierge, en prenant chair de l’Esprit Saint et d’elle. Cette chair est consubstantielle à la nôtre qui est animée par une âme douée de raison. Et ceci ne s’est pas fait par le sommeil, la convoitise et l’émission de la semence humaine (cf. Sg 7, 2).
Le propre de notre création première était une venue dans la chair sans semence ; mais le propre de cette seconde manière de venir à l’existence pour nous, est de venir totalement de la femme. De même la conception (s’est déroulée) selon le temps (ordinaire) car les jours pour quelle mette au monde furent accomplis (Lc 2, 6 ; cf Mt 1, 18) ; le livre sacré au sujet de la Mère de Dieu dit d’une part que c’est le fait d’un mariage ; mais d’autre part que c’est sans l’expérience d’une union charnelle que cela a commencé, et que cela s’est accompli dans la virginité, car, après la naissance, le sceau de la virginité est resté inviolé. Car dans tout ce qui nous apportait la corruption, il a mélangé des semences d’immortalité : toute la logique de l’Économie visait à ce que, d’une part, il saisisse la corruption, l’arrête et la fasse revenir en arrière, et d’autre part qu’il la fasse disparaître par l’immortalité.
Mais il est temps pour moi de dire et de crier ces (paroles) de David : Qui racontera les puissances du Seigneur, fera entendre toutes ses louanges (Ps 105, 2) ? Car pour cette naissance digne de Dieu et au-dessus de toute merveille, elle dépasse toute limite, au point que l’on dira après cela que cette vision et cette rencontre ne peuvent être exprimées en paroles et sont inaccessibles à la pensée.
Isaïe, cette trompette des prophètes à la voix puissante, l’a pour ainsi dire proclamé à l’avance, lorsqu’en maître il ferme la bouche de ceux qui disputent et s’insurgent contre la grandeur de la merveille, en parlant ainsi : Une voix de clameur (vient) de la ville, une voix (vient) du temple : c’est la voix du Seigneur, paie (leur) salaire à ceux qui s’insurgent qui contre lui. Avant que celle qui est en travail enfante et avant que viennent les douleurs de l’enfantement, elle s’est enfuie et elle a mis au monde un enfant mâle (Is 66, 6-7). Que puisse être entendu, dit-il, ce que je dois prophétiser : cette clameur ressemble à celle d’une ville qui modère beaucoup sa voix pour les oreilles de ceux qui écoutent. Mais, quoiqu’elle puisse être entendue, elle est cependant ineffable, car c’est la voix (venant) du temple. Or ce qui est amené ou révélé (venant) du temple, de son intérieur et du saint des saints, comme le dit le livre divin, est en quelque sorte mystérieux, inaccessible ou difficile d’accès pour les esprits des hommes et impossible à expliquer ; sinon une voix et une prédication puissante et indicible se dressera pour s’élever contre ceux qui sont disposés à la contestation et à la désobéissance et elle leur donnera leur salaire.
Mais quelle est cette voix et cette prédication ainsi (désignées) ? Avant que celle qui travaille enfante, et avant que viennent les douleurs de l’enfantement, elle s’est enfuie et elle a enfanté un (enfant) mâle (Is 66, 7), je vois, dit-il, le ventre qui est sur le point d’enfanter et qui se hâte de mettre au monde, et je viens donc appeler mère celle qui a conçu. Mais, je ne sais comment, alors qu’elle devançait les douleurs de l’enfantement, elle a échappé aux limites (ordinaires) de la nature pour la mise au monde d’un enfant mâle. Et le sceau de la virginité, même après la naissance, reste inviolé.
C’est pourquoi le prophète, pris d’admiration en son esprit à l’occasion de cette merveille, ajoute encore ces (mots) en s’écriant : Qui a entendu quelque chose de semblable et qui a vu une chose de cette sorte (Is 66, 8) ? On va demander, et à très juste raison, comment, parce qu’elle a mis au monde un (enfant) mâle, le prophète peut être dans l’admiration pour quelque chose d’étonnant. En effet il n’y a là rien d’insolite ni d’étranger à la nature, car beaucoup d’autres femmes ont enfanté des enfants mâles, et maintenant encore on peut voir des (femmes) enfanter (des enfants mâles).
Mais il faut savoir que même cela n’est pas sans susciter l’étonnement, que cette parole n’a pas été dite en passant, mais avec beaucoup d’à-propos. En effet, depuis que notre nature a été efféminée et a perdu sa vigueur et que la mort, à la suite de la transgression du commandement imposé à Adam, a régné sur tous les hommes, il n’y avait plus aucun mâle à être mis au monde, capable de résister avec vigueur au péché au point de l’extirper en sa racine ; et ainsi à proprement parler il n’y avait à être mis au monde que des (êtres) femelles et efféminés. Seul depuis lors l’Emmanuel a été enfanté véritablement enfant mâle, lorsqu’il a renversé la tyrannie du Calomniateur : en effet il a élevé l’homme mortel jusqu’à la virilité ainsi que notre nature qui était paralysée et affaiblie, de telle sorte que les hommes soient réconfortés dans les combats pour la religion et prennent de l’audace contre celui qui les a opprimés depuis le début. C’est pourquoi, que même le juif ait honte, que même le païen rougisse, en voyant la naissance virginale prêchée par les prophètes et attestée par les événements réalisés.
Mais que vais-je éprouver, en voyant ce discours s’allonger démesurément, et cela, alors qu’il n’y a ici qu’un rayon de la venue du Christ dans la chair, ainsi que je l’ai dit. Mais j’omets Bethléem, le recensement, les langes, la crèche, le trajet de l’étoile, les présents et l’adoration des Mages, la fuite en Égypte, puis le retour d’Égypte, le dessein d’Hérode souillé par le meurtre, qui a pris les armes contre de petits enfants, au point qu’une colère démentielle l’entraînait à ne plus savoir qui il voulait tuer. Chacun des (sujets) que j’énumère, en effet, appellerait encore une (explication) et apporte la preuve (qu’il y a là) des pensées divines. Alors que je voudrais tout dire, je vais, pour ne pas être démesuré, tout omettre, parce que j’aime (trop) ces sujets, donnant aussi en cela une occasion de victoire à celui qui a vaincu le monde (cf. Jn 16, 33).
Quant à vous, puisque vous avez vous-mêmes pris plaisir à ces paroles, quand vous irez chez vous et dresserez (votre) table, prenez plaisir à ces mêmes paroles. Puisqu’ainsi, par un plaisir de l’esprit, vous aurez réduit au silence le plaisir du ventre, toute cette journée de fête, qui aura vraiment été (soumise à) la raison, mettez-la donc à part et consacrez-la à Dieu le Verbe qui s’est incarné pour nous.
Mais il faudrait ajouter votre vie tout entière, comme l’a fait également Etienne, le premier martyr, lorsqu’il a versé son propre sang et qu’il a mérité la couronne du martyre. Car c’est là aussi le fait de la sagesse de Dieu, plus profonde que toute chose, qui, par ses conduites, annonce ce qui est invisible et caché, à savoir qu’Etienne, c’est-à-dire celui qui a introduit le nom de couronne (Le bien nommé : Stephanos en grec veut dire couronne), est le chef de la troupe, dans le premier des combats sacrés ; qui a fait savoir aussi, par son nom, aussi bien que par la preuve qu’il a donnée en sa propre personne, à ceux qui vont au même stade remporter cette couronne, qu’ils la recevront dans le royaume des cieux alors qu’avant les combats elle avait resplendi à l’avance.
J’omets de dire que, sur ce point, (à savoir) d’en venir à une ressemblance toute proche du (Christ), nul parmi les martyrs n’est capable de rivaliser avec lui. Premièrement, parce que le fait d’avoir reçu (le privilège) d’être le premier à souffrir pour le Christ n’a pas son équivalent pour la perfection. Deuxièmement, par son discours excellent et divin (cf. Ac 7, 1-53), il amène les Juifs à ne pas rester figés et aveuglés par ce qui est écrit, mais à comprendre de façon spirituelle la loi et les prophètes ; et à montrer de façon lumineuse que ce n’est pas un homme parmi beaucoup d’autres, comme ils le pensaient, qu’ils ont crucifié, mais le Verbe qui s’est fait chair et s’est fait homme pour nous, le Dieu de la Loi et des prophètes.
Puis, étant ravi en esprit par la contemplation et ayant fixé les yeux au ciel (Ac 7, 55), il quitta la terre, et, tout en demeurant sur la terre, il vit celui dont il était le témoin, attaché à lui et étant tout entier mêlé à lui, il nia qu’il ne soit qu’un homme, alors qu’il était lapidé sous une grêle de pierres et qu’il prononçait des paroles dignes de Dieu : ceux, en effet, qu’il blâmait, il les traitait de raides de nuque, d’incirconcis de cœur et d’oreille (Ac 7, 51) et il priait pour eux en disant : Seigneur, ne leur impute pas ce péché (Ac 7, 60), ressemblant en cela à celui qui, à l’adresse de ceux qui le crucifiaient, au plus fort de la passion, s’écriait : Père, pardonne-leur (Lc 23, 34). En effet que fallait-il qu’il fasse, celui qui voyait Jésus, si ce n’est prononcer les paroles de Jésus ? Et de même que des peintres qui peignent des portraits avec des couleurs et regardent l’image modèle, se préoccupent alors de ne reproduire rien d’autre sur leurs tablettes que le modèle qui est là, de même, c’est d’après le modèle Jésus qu’Etienne a peint son image personnelle de façon tout-à-fait insigne, autant qu’il était possible.
C’est pourquoi, le rétribuant à cause de son imitation si fidèle et si exacte, c’est tout près de sa (fête) que (Dieu) fit faire mémoire du jour et de la fête de la Nativité ; qu’à nous aussi, qui sommes si loin à cause de nos péchés — car nos péchés, comme le dit le prophète, font une séparation entre nous et lui (cf. Is 59, 2) — que cette (mémoire) nous obtienne à nous tous d’être tout près de lui, une fois purifiés par la pénitence, puisqu’il peut tout, et que pour lui il n’y a rien d’impossible (cf. Jb 42, 2 ; Lc 1, 37) C’est à lui que sied la louange, la gloire et la puissance, avec le Père et l’Esprit Saint, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen !