SUR LE DEVOIR DU JEUNE. (CETTE HOMÉLIE) FUT PRONONCÉE AU COMMENCEMENT DU SAINT JEUNE DU CARÊME.
Quand quelqu’un prendrait-il la parole comme il convient, s’il ne pratiquait pas le jeûne ? Et comment (vous) enseignerions-nous que le jeûne est un festin spirituel, si nous ne dressions pas devant vous une table immatérielle ? Comment ne passerions-nous pas (plutôt) pour éprouver de la tristesse du fait du jeûne, comme ceux qui sont tournés vers leur ventre, si nous ne manifestions pas notre joie par des paroles ? Par elles nous vous nourrissons et nous nous nourrissons nous-même, selon l’expression de Notre-Seigneur qui a dit dans les Évangiles : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre (Jn 4, 34).
Il disait cela, quand il avait fait à la Samaritaine un très long discours pour l’instruire et quand ses disciples le pressaient de manger du pain. La parole en effet est le véritable aliment de l’âme ; c’est pourquoi, en modifiant légèrement la parole du Psalmiste, je dis dans l’allégresse et dans la joie, non pas : Mes lèvres se réjouiront quand je chanterai (Ps 70, 23), mais : Mes lèvres se réjouiront quand je jeûnerai en ton honneur. Car il résulte de ce que nous jeûnons, que nous chantions et que nous enseignions avec sagesse. Tu trouveras que le même jeûne purifie et la bouche du docteur et les oreilles des auditeurs, et qu’il force les esprits à estimer les choses d’en haut et à rejeter tout ce qui est charnel et terrestre.
Cependant, il est des hommes qui sont tellement charnels dans leur intelligence, qu’ils sont la chair elle-même ; ils laissent échapper l’abondance de leurs cœurs (Mt 12, 34), comme dit le Livre sacré, et ils disent par suite de leur gourmandise et de leur ignorance : « En quoi suis-je utile à Dieu, quand je jeûne ? Pourquoi, alors que je n’existais pas, m’a-t-il donné l’existence et a-t-il créé des aliments de tout genre, si je devais jeûner ? Cela réjouira-t-il le Créateur qui est si bon, que je me déclare la guerre, que je fasse maigrir mon corps, que je le ruine par le jeûne et la faim et que je le contraigne à briser les liens qui l’unissent à l’âme ? »
Pour moi, je suis stupéfait d’entendre ceux qui tiennent ce langage, et je suis si loin d’approuver ces misérables et ridicules séductrices, que je me tiens sur la hauteur, que j’embrasse le jeûne comme un roi venu du ciel et que je le salue avec beaucoup de respect et d’honneur. Je m’élève jusqu’aux anciens souvenirs et par là j’apprends, autant qu’il est possible, quelle est la raison de ma création et quelle était l’âme de l’homme dans sa (première) dignité. Mais il faut commencer un peu plus haut.
Dieu, bienheureux et seul puissant (1 Tim 6, 15) pour parler comme Paul, qui apparaît dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, dans trois personnes distinctes et (cependant) dans une seule et même essence, qui seul est sans commencement, éternel, sujet à aucun besoin, en tant qu’il est parfait en tout par nature, dans une effusion suprême et remarquable de sa bonté, quand cela lui a semblé bon, a créé le monde supérieur et spirituel, je veux dire les anges et les esprits administrateurs et immatériels. Il a voulu les faire participer au bonheur, et à la félicité immense qui sort largement de lui-même à cause de son abondance pour ceux qui possèdent la même vie, afin qu’ils soient remplis et ravis par la lumière qui vient de lui comme d’une source et qu’ils glorifient leur soutien, sans cesser et sans se rassasier jamais, par des louanges divines et par des chants de fêtes (Ps 94, 1-2), comme dit le prophète dans les Psaumes : car c’est véritablement une fête et un festin continuel de louer Dieu sans trêve.
Voulant encore, ainsi qu’a écrit Paul, montrer successivement l’infinie variété de sa sagesse (Ep 3, 10), et surtout réjouir les puissances supérieures et leur montrer qu’il pouvait créer, non seulement des natures spirituelles et incorporelles et qui par-là passent pour être voisines de lui, mais encore celles qui lui sont complétement étrangères, éloignées de lui et privées de son voisinage et qui ne possèdent absolument aucune ressemblance ou communauté avec lui, il a tiré du néant ce monde matériel et visible. Il a donné au ciel la variété de ses étoiles, il a paré la terre des beautés que nous voyons à sa surface, il a achevé tout ce qui s’y trouve renfermé, il a enchaîné la mer dans les cavités de la terre, il a réuni les eaux en une seule masse (Gn 1, 9), ainsi qu’il est écrit, il a entouré la terre par la mer et il l’a disposée, de telle sorte que les eaux puissent descendre sur elle et couler autour d’elle ; lui-même, est-il dit en effet, il l’a fondée sur les mers et il l’a établie sur les fleuves (Ps 23, 2) ; il a arrangé et ordonné avec sagesse les éléments, la terre, le feu, l’eau et l’air, afin qu’ils puissent se mélanger entre eux. (Ainsi) il a défini avec soin une beauté unique de l’harmonie de toutes ces choses et de leur mélange sans confusion, pour ainsi parler, afin de tirer une gloire particulière de chaque créature et une gloire générale de la réunion et de la totalité de toutes ensemble. Cependant il est parfait et il n’a pas besoin d’être glorifié, mais il tire de là l’avantage de grandir chez ceux qui louent l’abondance de la science et de la contemplation. Il a témoigné en effet que la création du ciel, ainsi que de la terre et du reste du monde qui tombe sous la sensibilité visible, a été cause que les anges ont accru la gloire et la louange dont Dieu est l’objet ; il a montré le tout par la partie, quand il a dit à Job : Lorsque les étoiles vinrent à l’existence, tous mes anges m’ont glorifié et loué à haute voix ; j’ai fermé la mer par ses portes, quand elle s’agitait et s’élevait et qu’elle s’élançait du sein de sa mère (Jb 38, 7-8 LXX).
Comme ces (mondes) se trouvaient ainsi éloignés et séparés, je veux dire le monde spirituel et le monde sensible, sans qu’il y eût entre eux ni mélange ni communauté, il crée en produisant un acte extraordinaire et il place l’homme entre les deux. Il a formé d’abord un corps avec de la boue, comme lui-même le dit encore à Job dans ces termes : O toi, après avoir pris de la boue, tu as formé avec de la terre un être vivant, et, l’ayant doué de la parole, tu l’as placé sur la terre (Jb 38, 14 LXX). Il mit (ensuite) dans ce corps une âme intelligente, spirituelle et incorporelle. De la sorte (l’homme) rappelle à proprement parler par la chair le monde visible, et par l’âme le monde immatériel et invisible ; et, en voyant celui-là avec les yeux de la chair et en considérant celui-ci avec les yeux de l’esprit, il découvre la sagesse du Créateur placée en chacun d’eux, et il éprouve de la joie et de l’allégresse, à la pensée qu’il habite sur la terre comme un autre ange, qui est (à la fois) visible et invisible et qui plus que les anges montre en lui-même l’intelligence insondable de ce Dieu seul sage. Le même en effet est esprit et chair, et est vu et connu (comme tel) ; il n’est nullement entraîné dans son intelligence par suite de l’union avec le corps, et il n’est pas non plus courbé ou incliné en bas par les mouvements raisonnables de l’âme ; car il avait (un corps) léger, très obéissant, porté vers les choses d’en haut et suivant, ainsi qu’une autorité, la volonté indépendante de l’esprit, afin d’en recevoir sa direction ; c’est pourquoi en effet l’union des deux (éléments) a donné un seul être, non pour que celui qui est inférieur, mais pour que celui qui est supérieur possède l’autorité.
Car ce que l’homme sage a dit : Le corps corruptible alourdit l’âme, et cette demeure terrestre entraîne l’esprit aux pensées multiples (Sg 9, 15), n’a eu lieu qu’après la transgression du commandement, à l’occasion de laquelle il a été condamné à la chute du paradis, aux ennuis, aux misères, aux peines et à la corruption de la mort ; il entendait en effet : La terre te produira des épines et des ronces, et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ; tu es terre et tu retourneras à la terre (Gn 3, 18-19). Mais, avant d’avoir désobéi au commandement de Dieu, qui éprouvait sa liberté, il était honoré de la grâce de l’immortalité ; car celui qui a dit : Le corps corruptible alourdit l’âme, a dit un peu auparavant : Ce n’est pas Dieu qui a fait la mort, et il ne se réjouit pas de la perte des vivants (Sg 1, 13). Les préoccupations également ont été données à cause du péché et de la méchanceté ; il est écrit en effet dans le livre philosophique de Job : Toute la vie des méchants est dans le souci (Jb 15, 20).
C’est pourquoi donc ceux qui se préoccupent de leur salut, — car il faut de toute nécessité que nous ayons des préoccupations et c’est à cela que nous avons été condamnés à cause du péché de notre premier père, — tournent les peines à l’acquisition des vertus, et dirigent leurs préoccupations vers les biens célestes et vers l’espérance future, ainsi qu’il est écrit dans les Proverbes : Un souci peut survenir à l’homme sage, mais les insensés méditeront (toujours) le mal (Pr 17, 12 LXX).
Et qui est sage, sinon celui qui est sain dans son intelligence et qui considère ce qui est de la même famille que l’intelligence et ce qui est divin, (en particulier le moyen) de ne pas perdre la vie future réservée à l’âme raisonnable ? Ainsi donc le premier homme possédait ces biens excellents et supérieurs de la création. Ce n’est pas comme un poids et une entrave de plomb qu’il a reçu le corps en punition, selon que l’inventent les histoires des païens ; mais il montre dans sa nature extraordinaire la sagesse du Créateur qui est dit à cause de cela l’ami de l’homme. Ce n’est pas (toutefois) qu’il ait de la haine pour les autres créatures : car comme un père il est animé de sentiments miséricordieux pour toutes ; mais c’est que, plus que toutes, l’homme publie l’habileté et la variété de sa création, puisqu’il apparaît poussière et intelligence, sans qu’il y ait confusion dans leur union intime. C’est pourquoi David aussi dit qu’il semble pour ainsi dire que les cieux proclament et racontent la gloire de Dieu (Ps 18, 2) ; mais il confesse que la création de l’homme surpasse toute pensée, en disant : Tu m’as formé et tu as mis ta main sur moi ; ta science étonnante est au-dessus de ma portée, elle est trop élevée pour que je puisse la saisir (Ps 138, 5-6).
De là aussi (vient) qu’il avait obtenu, pour demeure et pour habitation adaptées à cette vie immortelle et exempte de toute angoisse, le paradis, riche en plantes donnant des fruits qui sont capables de nourrir ceux qui vivent d’une semblable vie et qui rapportent plutôt à l’âme l’utilité el le plaisir, selon un Proverbe sacré : Le juste en mangeant rassasiera son âme (Dt 13, 23). Il est certain d’autre part que le corps était également nourri en même temps que l’âme et qu’il éprouvait avec elle de la jouissance par une certaine participation et par le lien commun de leur nature. De même en effet que, depuis qu’Adam, après avoir violé le commandement, a été revêtu de tuniques de peau, c’est-à-dire de la mortalité qui est la (suite) de la condamnation à mort, et de la lourdeur et de la pesanteur qui en découlent, — car la peau est le signe de la mortalité, — les aliments sont lourds désormais, ils nourrissent le corps et plaisent à l’âme, et d’une certaine façon ils la circonviennent par suite de leur union intime ; de même, lorsque, avant la transgression du commandement, le corps, à cause de sa légèreté et de son manque de pesanteur, était élevé et porté en haut en même temps que l’âme, il était également nourri en même temps que celle-ci par des aliments appropriés. Et de même que, maintenant que le corps entraîne l’âme en bas, nous sommes portés avec avidité et satisfaction vers les aliments matériels ; de même, alors que l’âme, grâce à sa nature, avait la prépondérance et entraînait (le corps) vers les biens supérieurs, l’homme désirait avidement les aliments du paradis, qui étaient avant tout immatériels. (Il est résulté) de là que, après n’avoir pas réprimé la violence du désir malgré le commandement de Dieu, il est venu vers le fruit de l’arbre défendu, alors que pour un temps il ne pouvait en manger. Que cette fureur du désir relevât de l’esprit et non de la chair, c’est ce que montre l’attrait de la séduction : Car vous serez comme des dieux, dit le séducteur, si vous en mangez (Gn 3, 5). Et ce désir d’être Dieu, bien que ce soit de la folie, est un désir immatériel de l’âme et non du corps.
Si quelqu’un dit : « Pourquoi donc Dieu qui a d’abord fait la terre, la faisait-il verdoyante, en y mettant l’herbe nourrissante du blé et des autres plantes, si l’homme ne devait pas s’en nourrir ? » je lui répondrai : C’est que, parce qu’il est aussi médecin, il prépare les remèdes avant la maladie. Toi-même, comment n’abandonnes-tu pas ce qui convient, en ne concédant pas que Dieu puisse, comme le médecin, prendre à l’avance des mesures, lui qui connaît clairement tout l’avenir ? C’est pourquoi, puisque nous sommes devenus malades et que nous sommes tombés sous l’esclavage de l’état charnel, il nous a préparé d’avance des aliments convenables. Mais de même que le médecin nourrit le malade, en supprimant les causes efficientes des maladies et en le faisant revenir à la santé naturelle : de même Dieu nous nourrit au point de vue corporel ainsi que des malades, et il (nous) fait revenir à l’état primitif et très sain de l’habitation du paradis, en (nous) prescrivant le jeûne de ces aliments matériels et en rappelant à notre âme sa première dignité par la Loi et les Prophètes ainsi que par les commandements des Évangiles et des apôtres.
Moïse décréta que le dixième (jour) du septième mois, qui est le jour de l’expiation, serait un saint (Jour) appelé et un jeûne, c’est-à-dire appelé par Dieu et non pas inventé par les hommes (cf. Lv 16, 29-31). C’est ainsi que Paul s’est aussi donné lui-même le nom d’appelé et d’apôtre, parce que ce n’est ni de la part des hommes, ni par un homme, mais c’est par Jésus (Rm 1, 1 : Ga 1, 1), le Sauveur (notre) Dieu, qu’il a été appelé du ciel à l’œuvre de l’apostolat, sans avoir été auparavant apôtre comme les autres, et c’est de cette manière qu’il s’est donné le nom d’apôtre. Mais comme (les Hébreux) se trouvaient déjà dans une situation très humble et qu’ils étaient attachés à la chair, le législateur leur disait : Vous humilierez encore vos âmes (Lv 16, 34) ; — et ceci, après avoir donné au jeûne, ainsi qu’à un grand (jour), le nom de saint (jour) appelé.
Isaïe, les relevant de cette humilité, élevait et portait en haut leurs esprits en proclamant la grandeur du jeûne ; il les poussait à l’allégresse spirituelle et chassait de leurs âmes la tristesse et le deuil, quand il leur criait : Je n’ai pas choisi ce jeûne et ce jour, pour que l’homme humilie son âme (Is 58, 5).
C’est pourquoi Notre-Seigneur, déclarant la splendeur et la gaîté du jeûne, donnait aussi ce commandement d’une voix claire : Mais toi, quand tu jeûnes, oins ta tête et lave ton visage (Mt 6, 17). Il indiquait l’éclat et la pureté de l’âme par le moyen des principaux membres du corps. Car c’est vers la tête et le visage que se trouvent rassemblés la plupart des sens, l’ouïe, le goût, la vue, l’odorat, par lesquels, ainsi que par des serviteurs, l’intelligence exerce son activité ; ils la servent dans ce qui doit être fait et ils opèrent avec elle d’une façon commune ou le mal ou la vertu. Notre Seigneur lui-même ordonne donc ceci, d’une part, de se laver et de se purifier en s’abstenant du mal, et d’autre part, de s’orner et de briller en pratiquant le bien sur lequel resplendit la grâce de l’esprit. Ce n’est donc pas pour autre chose qu’il aime ceux qui jeûnent, si ce n’est parce qu’ils rendent par-là gloire à sa création ; car, après que la corruption, la mort et la pesanteur ont fait pencher le corps en bas, comme s’ils habitaient dans le paradis, ils nourrissent leur âme avec des aliments intellectuels et immatériels et, comme cela a lieu avec la balance et l’inclinaison des plateaux, ils entraînent le corps et le tirent en haut par l’attrait de ce qui est supérieur.
De là (vient) que Paul, s’étant mis à parler aux disciples de Troas, réunis autour de lui, pour rompre le pain et prendre la nourriture (cf. Ac 20, 6-12), oublia l’aliment sensible ; mais, nourri en lui-même par les pensées divines, il prolongea son discours jusqu’au milieu de la nuit. On put voir immédiatement le fruit d’une semblable philosophie. En effet, il était tombé un jeune homme, nommé Eutychus, qui était assis sur une fenêtre, — la maison avait trois toits ; — il gisait mort et Paul ressuscitait cet homme étendu à terre, en se couchant simplement sur son corps. En tempérant et en étouffant la grandeur de ce prodige avec un esprit humble, il criait même à ceux qui se tenaient autour de lui : Ne craignez pas, parce que son âme est en lui (Ac 20, 10). Après cela, il monta à la maison et rompit le pain, sans cesser de parler des choses excellentes. Mais l’aube du jour le trouva en train de parler, parce qu’il avait oublié l’heure du sommeil ; aussitôt il se mit en route pour un autre endroit. Il regardait comme un agrément les travaux supportés pour l’Évangile ; c’est pourquoi, en le montrant clairement, il disait encore : L’amour de Dieu nous pousse (2 Co 5, 14) ; car le soutien et la vie de ceux qui aiment Dieu consistent seulement à aimer.
C’est ainsi que Moïse a pu supporter un jeûne continu de quarante jours, lorsqu’il recevait les instructions relatives à la Loi sur la montagne et qu’il était nourri par la contemplation de Dieu. C’est ainsi qu’Elie passa, lui aussi, quarante jours, sans prendre de nourriture, lorsqu’il était sur le point d’entrer en relations avec Dieu, autant qu’il est possible à l’homme, dans la caverne d’Horeb. À cause de cela, celui-là reçut les supplications du peuple qui avait péché et il le sauva de la colère de Dieu ; et celui-ci arrêta non seulement la pluie, mais même les gouttes de rosée pendant trois ans et six mois, lorsque Dieu punissait par la sécheresse la méchanceté d’Israël, et il rendit de nouveau à la terre sa boisson par une grande abondance de pluies, et c’est par la prière qui est le fruit du jeune qu’il opérait ces deux prodiges. Ils invoquaient le Seigneur, et celui-ci les écoulait (Ps 98, 6). Il les voyait en effet élever leur âme et la faire monter vers sa première dignité et par elle nourrir leur corps, et il les récompensait comme de vrais serviteurs.
Les apôtres, ainsi que ceux qui les suivirent, pratiquaient le jeûne toute leur vie, et ils faisaient toutes choses, après avoir mis en œuvre auparavant le jeûne et la prière. Le livre des Actes l’atteste en ces termes : Pendant qu’ils servaient le Seigneur et qu’ils jeûnaient, l’Esprit-Saint dit : Mettez-moi à part Barnabé et Saul pour l’œuvre à laquelle je les ai appelés. Alors, après avoir jeûné et prié et leur avoir imposé les mains, ils les envoyèrent (Ac 13, 2-3). Dans un autre endroit, il dit encore au sujet de Paul et de Barnabé : Ils firent des prêtres dans chaque église, après avoir prié et jeûné, et ils les recommandèrent au Seigneur, en qui ils avaient cru (Ac 14, 22). Aussi ils faisaient une multitude de miracles et guérissaient des maladies de tout genre.
Mais, en entendant cela, tu diras : « Ceux-ci avaient un juste motif de jeûner, puisqu’ils étaient parvenus à une grande perfection et qu’ils étaient apôtres ; mais moi, je suis un pécheur et un homme de rien. » — Eh quoi ! le jeûne était utile et nécessaire aux apôtres ; mais, pour toi qui es pécheur, il est superflu ? — « Oui, dis-je ; car ceux-ci jeûnaient pour faire des miracles et des prodiges ; et moi, ce que je recherche, c’est manger et boire et passer dans le monde, sans avoir aucune charge. » — Mais, d’abord, c’est le propre d’une âme de porc et de taureau de n’avoir aucun amour pour la vertu et la société de Dieu et au contraire de ne regarder que son ventre. Ensuite, les apôtres jeûnaient pour dompter leur corps, et ils n’ouvraient pas leur palais pour faire montre de prodiges ; car ils n’étaient pas esclaves de la vaine gloire. Paul le témoigne, quand il écrivait aux Corinthiens : Mais je dompte mon corps et le châtie, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même (1 Co 9, 27). Ainsi donc, le but du jeune est de réprimer la chair, et les prodiges relevaient du Christ qui les faisait, et qui rendait honneur à leur vertu en même temps qu’il profitait aux autres, pour lesquels avait lieu cette manifestation des prodiges, afin qu’ils croient à l’Évangile.
Mais tu diras encore : « Ceux-ci supportaient le jeûne facilement ; pour moi, quand je jeûne, je crois que ma chair est brisée et mon âme déchirée et qu’il s’en faut peu que je n’aie plus de souffle. » — Pourquoi cherches-tu par ces prétextes à échapper au jeûne, comme un serviteur à un maître sévère, et cela quand il commande ce qui procure le salut ? Est-ce qu’il te semble, en effet, qu’il traitait sa chair avec une légère violence, celui qui dit : Je dompte mon corps ? Car « dompter » veut dire « faire violence » ; et c’est aux violents qu’appartient le royaume des cieux (Mt 11, 12). Mais celui qui a ainsi agi avec violence, d’une certaine manière, a fait de la violence (sa) nature, parce que Dieu ne nous a pas commandé non plus des choses impossibles, et il est allé jusqu’à dire : Ce que je vis maintenant dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi (Ga 2, 20). Il faut donc que nous traitions avec une légère violence la concupiscence de la chair ; et il entrera désormais à la place de celle-ci la consolation de Dieu, ainsi que la joie qui en vient, laquelle accomplit la parole pleine de philosophie dite par le Psalmiste : Tes consolations ont réjoui mon âme (Ps 93, 19). Dès lors le bonheur qui (découle) de là, passera lui-même dans le corps et le rendra prospère et bien portant, selon ce qui est écrit : Quand le cœur est dans la joie, le visage est resplendissant (Pr 15, 13). Si l’œil de l’esprit est purifié et s’il prend plaisir à la contemplation supérieure et aux révélations toutes divines, l’effusion et la joie de ce bonheur passeront également dans les os et y pénétreront comme un parfum ; c’est aussi ce que confirme le Livre sacré en disant : L’œil qui voit de bonnes choses réjouit le cœur, et une bonne nouvelle engraisse les os (Pr 15, 30).
Athanase, ce flambeau céleste au milieu des évêques, a écrit quelque chose de semblable, dans l’histoire de la vie d’Antoine, le modèle de la vie ascétique. Antoine en effet était parti dans un endroit de ces contrées qui n’étaient ni foulées aux pieds ni habitées, dans le désert intérieur, et il y avait demeuré longtemps dans une vie très dure et très sévère au-delà de toute limite. Des hommes l’importunèrent, après avoir ouvert sa porte de vive force. « Antoine sortit vers eux, dit (Athanase), comme de l’intérieur d’un lieu saint et inaccessible, initié aux mystères et revêtu de Dieu. C’était alors pour la première fois qu’il apparaissait en dehors de son fort à ceux qui étaient venus le trouver. Aussi ces derniers étaient étonnés, en voyant que son corps avait la même physionomie ; il n’avait pas engraissé par le manque d’exercice et il n’avait pas non plus maigri par suite des jeûnes et des combats des démons, mais il était tel qu’ils l’avaient connu avant son départ. Son âme, d’autre part, possédait des mœurs pures ; elle n’était en effet ni abattue comme par le chagrin, ni amollie par le plaisir, ni poursuivie par le rire ou la tristesse. Car il ne fut ni troublé par la vue de la foule, ni mis en gaîté par les salutations de tous ces (visiteurs). Mais en tout il était égal comme s’il eût été conduit par la raison et parce qu’il était dans la nature. » Ainsi donc « être dans la nature », c’est donner de la force à l’âme par les jeûnes et les travaux de la vie ascétique, et nourrir le corps par des festins immatériels et dignes de celle-ci.
Nous donc, jusques à quand demeurerons-nous en dehors de la nature et penserons-nous, dans notre folie, que nous rompons avec cette vie inutile, en observant le jeûne ces quelques jours ? Pour la vertu nous n’avons aucun motif (de jeûner), soit. N’honorerons-nous pas le Fils de Dieu, le Verbe qui (existe) avant les siècles et qui s’est humilié à cause de nous, à tel point qu’il est même descendu du ciel, qu’il s’est incarné et fait homme sans changement, qu’il s’est offert en sacrifice par la croix pour purifier le monde et qu’il a souffert selon la chair, (ne l’honorerons-nous pas) en souvenir de sa passion et de sa résurrection, et ne lui accorderons-nous pas, en échange de sa passion salutaire, de nous affliger par le jeûne ? Mais je passe aussi là-dessus. Ne voyons-nous pas que l’attaque des démons est aux portes ? Je ne vous dirais pas cela à l’avance, si quelques-uns ne se moquaient en disant : « Jusques à quand ces supplications publiques, ces offices chantés et ces prières ? » Demeurerons-nous donc sous ce mépris ? Quand les ennemis sont sur nous, nous protégeons les murailles et les portes, en nous efforçant de ne pas être vaincus ; et quand des esprits maudits, ennemis des hommes et excessivement méchants, sont abandonnés et lancés contre nous à cause de nos péchés, nous ne nous protégerions pas et nous ne nous défendrions pas par une muraille spirituelle, le jeûne et la prière ? Il est impossible en effet, est-il dit, que ce genre sorte autrement que par la prière et le jeûne (Mc 9, 28).
Ne nous désespérons donc pas, mais convertissons-nous entièrement, sans retourner jamais en arrière : car une seule heure de pénitence véritable suffit à détourner la colère la plus violente. Ces jours saints et vénérables sont pour nous une sorte de secours, saisissons l’occasion, et celui qui les a honorés par sa passion personnelle et sa résurrection, nous exaucera et nous sauvera. A lui soit la louange dans les siècles. Ainsi soit-il !
FIN DE (L’HOMÉLIE) LXVIII.