SUR MARIE, SAINTE MÈRE DE DIEU ET TOUJOURS VIERGE.
Lorsque je veux porter mes regards sur la Vierge Mère de Dieu et toucher simplement les pensées qui la concernent, dès le début de mes pas il me semble que de la part de Dieu une voix vient me dire et crier fortement à mes oreilles : Ne t’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte (ex 3, 5). Véritablement en effet il faut que nous débarrassions notre esprit de toute imagination mortelle et charnelle ainsi que de souliers, lorsqu’il cherche à monter jusqu’à la contemplation de l’une des choses divines. Quel objet peut-on contempler qui soit plus divin que la Mère de Dieu ou qui lui soit supérieur ? S’approcher d’elle, c’est s’approcher d’une terre sainte et atteindre le ciel. Elle appartenait en effet à la terre, faisait partie de l’humanité par sa nature et était de la même essence que nous, bien qu’elle fût pure de toute souillure et immaculée, et elle a produit de ses propres entrailles ainsi que du ciel le Dieu qui s’est fait chair, parce qu’elle a conçu et enfanté d’une manière toute divine : ce n’est pas qu’elle a donné à celui qui est né la nature divine, car il la possédait avant tout commencement et avant tous les siècles, mais c’est qu’elle lui a donné la nature humaine sans qu’il éprouvât de changement, et cela par elle-même et par la venue ineffable et mystérieuse de l’Esprit-Saint. Et si tu veux apprendre comment (cela a eu lieu), tes recherches se trouvent arrêtées par le sceau de la virginité que cet enfantement n’a pas même violé, et ce qui est scellé est absolument intangible, cela reste secret et on ne peut pas en parler : aussi, étonné par ce prodige, quelqu’un s’écriera-t-il comme Jacob : Que ce lieu est terrible, c’est la porte du ciel (Gn 33, 17).
Le Dieu qui est au-dessus de tout est descendu aussi autrefois, lorsqu’il promulgua la Loi sur le mont Sinaï. L’aspect de la gloire de l’Éternel, comme dit le Livre sacré, était semblable à un feu ardent, sur le sommet de la montagne, en face des enfants d’Israël (Ex 24, 17). Cependant c’était l’aspect non de l’essence ou de la substance, mais de la gloire de l’Éternel. Cet aspect était encore accompagné de fumée, d’une nuée remplie de ténèbres, de la voix puissante de la trompette, d’éclairs rapides et de tout ce qui pouvait exciter la crainte et éloigner et détourner de la montagne tous ceux qui se tenaient autour d’elle, et cela lorsque ces derniers étaient sanctifiés et purifiés ; car ceux qui étaient des animaux par leur nature, étaient menacés de recevoir des pierres et des flèches : Si un animal touche la montagne, est-il dit, qu’il soit lapidé ou percé de flèches (Ex 19, 13). Tout cela avait lieu pour produire la crainte. (Dieu) s’approchait (des enfants d’Israël) comme d’individus qui étaient encore les sujets et les serviteurs de l’idolâtrie égyptienne et des passions brutales, et partout il excitait la frayeur chez eux, parce qu’il voulait les effrayer par les bruits et les terrifier et de cette manière les rendre très dociles à l’endroit de la législation. Paul faisait allusion à cet épisode, quand il disait aussi à ceux qui avaient cru à l’Évangile : Vous n’avez pas reçu en effet un esprit de servitude pour être encore sous la crainte, mais vous avez reçu un esprit d’adoption (Rm 8, 15). Dieu voulait en effet par avance les instruire par la crainte et les corriger par la Loi et, une fois qu’ils auraient été élevés au-dessus de la condition de serviteurs, s’approcher d’eux ainsi que de ses enfants d’une manière plus parfaite et plus aimante.
Cependant ils n’ont nullement profité de cette leçon anticipée ; mais par la violence et le débordement de leurs péchés comme par un torrent ils ont fait sombrer le secours qui en venait ; ainsi dans son immense bonté (Dieu) leur donne aussi sa grâce et son esprit d’adoption avec plus de largesse et de libéralité. De la sorte, ceux qu’il n’a pas attirés par la crainte, il les soumet par l’amour et, après qu’ils se sont montrés des serviteurs détestables, il en fait des enfants de choix. C’était vraiment là la parole dite par Paul avec sagesse : Là où le péché a abondé, la, grâce a surabondé (Rm 5, 20). Mais là, où était l’esprit de servitude, c’était une montagne fumante, parce qu’elle ne recevait que l’aspect de la gloire de l’Éternel sous la forme d’un feu ardent, et Moise était le ministre qui faisait l’office d’intermédiaire. Ici au contraire, où est la grâce d’adoption, c’est une montagne spirituelle, la Vierge, que font briller et resplendir la pureté et la venue de l’Esprit-Saint. Ce n’est pas l’aspect de la gloire de l’Éternel, mais c’est Dieu lui-même, le Fils, le Verbe, l’image, la figure de la substance du Père. Il ne marche pas simplement sur le sommet de la montagne, mais il s’est incarné et est né de la (montagne) sans changement : Le Verbe en effet s’est fait chair et il a habité parmi nous (Jn 1, 14). C’est en personne qu’il agit et qu’il nous dispense sa grâce, et il ne se sert pas d’un autre ministre ; car il n’appartient pas à un serviteur de dispenser la grâce de l’adoption : c’est pourquoi il se glorifie de la grandeur du secours divin et il s’écrie : Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir (Mt 20, 28 ; Mc 10, 45). Il se fait d’abord le Fils de l’homme, tout en étant par essence le Fils du Dieu invisible, et ainsi il nous déclare, nous qui sommes de la terre, les enfants du Père céleste selon la grâce ; il prend ce qui est petit, afin de donner ce qui est grand, en restaurant ce qui est petit par ce qui est grand, car il est né d’une mère qui ignore le mariage.
Celui-ci était la pierre que le prophète Daniel vit se détacher de la montagne sans le secours d’aucune main humaine cf. Dn 2, 34), c’est-à-dire que c’est sans la semence et sans la coopération de l’homme qu’il s’est incarné de la Vierge. Qu’est-ce donc qui m’étonnera davantage ? Sera-ce la montagne ? Selon les apparences extérieures, elle occupe la partie inférieure ; mais, par suite de la virginité et du mystère divin qui s’y est accompli, elle est haute et élevée. Sera-ce la pierre ? Elle est le point culminant de la montagne, la cime et le sommet de toute autorité, puissance et force (Ep 1, 21) ; mais elle a voulu devenir par la chair un fragment de la montagne, afin d’être placée comme fondement sous tout l’ensemble de l’Église : Personne en effet, est-il écrit, ne peut poser un autre fondement en dehors de celui qui est posé, à savoir le Christ Jésus (1 Co 3, 11). Ce n’est pas parce que la descente du Verbe, semblable au détachement de la pierre, prouve son amour pour les hommes et est un gage de paix et que la montagne, loin d’exciter la crainte, est au contraire facile à aborder, (ce n’est pas pour cela) qu’il ne faut pas que nous soyons purifiés, quand nous aurions l’audace de nous présenter en cet état. Quel est en effet celui qui, trouvant que la montagne ne reçoit pas Dieu comme (le Dieu) du Sinaï, mais qu’elle enfante Dieu, n’en conçoit pas de l’étonnement, alors qu’il voit Dieu descendu sur cette montagne, de laquelle il est né homme sans changement ?
C’est pourquoi, après être accouru au pied de cette montagne, je veux dire (après avoir montré) les sens extérieurs et superficiels, je crains de porter mes regards à l’intérieur, ainsi que dans le Saint des Saints ; car j’entends le livre de la Loi dire au sujet du grand prêtre qui entrait dans ce lieu : Il prendra un encensoir plein de charbons ardents sur l’autel qui est devant l’Éternel, il remplira ses mains d’encens de fine composition, il entrera de l’autre côté du voile et il mettra l’encens sur le feu devant l’Éternel, la fumée de l’encens couvrira le propitiatoire qui est sur le témoignage, et il ne mourra point (Lv 16, 12-13).
Il faut en effet que celui qui entre pour voir l’intérieur soit embrasé et éprouvé en lui-même par les charbons ardents pris sur l’autel de Dieu et ensuite qu’il ait les mains pleines d’encens de fine composition ; il est connu que l’ensemble des vertus forme la pureté des actions et que la prière donne naissance à une intelligence pénétrante, de telle sorte que, mélangée au feu, cette dernière conduit aux révélations modérées et susceptibles d’être comprises, tandis que, celles qui sont au-dessus de nos forces, elle les couvre à la manière d’une fumée par un propitiatoire placé au-dessus de nos âmes et ainsi elle ne nous impose pas un fardeau qui dépasserait nos forces. C’est pourquoi, parce que je ne suis ni préparé ni purifié et parce que je ne suis ni pourvu ni muni de ce feu et de cet encens, je resterai en dehors et je n’examinerai pas en détail ce qui se trouve à l’intérieur, car il m’est absolument impossible d’y jeter un regard et d’adorer le Christ qui a été conçu par (la Vierge) et qui a pris le péché du monde.
Cependant, en considérant ces choses, je vois encore le souvenir de la Vierge Mère de Dieu éclairer mon cœur, l’embraser comme le feu et le remplir, ainsi que l’encens, d’une odeur particulièrement suave. Dès lors, comme si je m’étais oublié et que j’eusse été frappé d’étonnement, je suis conduit, emporté et saisi par mon désir et je suis tout entier à l’intérieur. Je suis ébloui par les beautés et les visions symboliques placées au dedans du Saint des Saints et je considère l’Emmanuel signifié et indiqué de nombreuses manières.
Il l’est d’abord par l’arche, formée d’or pur et de bois imputrescibles, l’or étant appliqué sur les planches partout, à l’intérieur et à l’extérieur, et ne laissant absolument aucun endroit nu et manifesté par sa propre splendeur. N’est-ce pas ainsi que se présente le Christ ? Il est un de deux, de la divinité comme de l’or qui brille et resplendit d’un vif éclat, et de l’humanité soustraite à la corruption comme des bois imputrescibles, à cause de la conception de Dieu le Verbe laquelle est pure, sans semence, opérée par l’Esprit-Saint et la Vierge Marie, en sorte qu’il ne s’est pas uni lui-même seulement à la chair qui n’a pas d’âme, mais à celle qui est animée par une âme intelligente. C’est là en effet ce que signifie cette parole : L’or était appliqué sur les bois à l’intérieur et à l’extérieur (Ex 25, 11, 37, 1-2.
Remarque encore en cela la justesse du symbole. De même en effet que le bois imputrescible est du bois par sa nature et est de la même espèce et de la même essence que tous les autres bois que la pourriture attaque et ronge, mais qu’il n’a pour propriété spéciale que d’être imputrescible ; de même la chair du Christ animée par une âme raisonnable était aussi de la même espèce, de la même nature et de la même essence que la nôtre, mais elle avait ceci de plus, que seule elle fût libre et soustraite à la corruption du péché, parce qu’elle a été conçue du Saint-Esprit et de la Vierge et qu’elle a été unie au Verbe, lui qui n’a pas commis le péché et dans la bouche duquel il n’a point été trouvé de ruse (1 P 2, 22). Cependant, de même que les bois de l’arche étaient au-dessus de la pourriture dont ils étaient exempts, mais pouvaient être coupés et brûlés ; de même le corps entièrement pur du Christ ne participait pas non plus au péché ou à la corruption qui en résultent, mais il recevait pourtant les tourments, les coups, la division, la mort et les souffrances du même genre. Car s’il n’était pas ainsi, il n’aurait pas subi l’épreuve de la mort par laquelle il a brisé celui qui avait la puissance de la mort (Is 53, 9) ; et quand il est venu jusqu’à la sépulture et à la descente aux enfers, il n’a pas encore connu la corruption qui en vient, à cause de sa résurrection divine d’entre les morts : car son âme n’est pas restée dans le Schéol et sa chair n’a pas vu non plus la corruption (Ac 2, 31), ainsi qu’il est écrit. De la sorte il résulte que le corps du Christ s’est montré incorruptible en tout, puisqu’il ne fut nullement sujet à la corruption qui vient du péché, et que, susceptible de subir celle qui provient de la mort et de la sépulture, il l’a écartée sans être pris par elle, à cause de son union avec le Verbe, car il est par nature incorruptible, impassible et immortel.
Laisse là-dessus la comparaison de l’arche et la ressemblance qui la concerne. Ce n’est pas en effet de la même manière que l’or qui, une fois travaillé, adhérait aux bois, que le Verbe de Dieu était aussi uni à la chair. Car l’ombre qui est dans le symbole est faible et ne peut pas représenter la vérité complétement et entièrement, et elle s’écarte de l’exactitude, après avoir figuré d’avance quelques marques de ressemblance.
Paul nous donne une (autre) image de l’union divine réalisée au sujet de l’Emmanuel, quand il dit : Parce que donc les enfants ont participé au sang et à la chair, lui-même a également participé aux mêmes choses de la même manière (He 2, 14). Ainsi donc le Verbe de Dieu a participé de la même manière que nous au sang et à la chair ; or on sait que c’est par une réunion en nature et en substance, comme on peut le voir, que notre âme s’unit au corps sans confusion. Mais, continuant à faire ces considérations sur l’arche, voici que le vase d’or dans lequel se trouvait la manne m’appelle et m’attire vers lui, en m’envoyant des rayons en quelque sorte intelligents et en me présentant et en me montrant une autre image de l’Emmanuel. À la manière d’un peintre, le service légal en effet peint par des figures successives, comme sur une tablette, toute l’économie de la venue du Christ dans la chair, attendu que différents auteurs rassemblent diverses considérations et qu’un seul ne suffit pas à montrer le tout.
La manne, descendue du ciel comme une pluie et renfermée dans un vase soufflé ici-bas, indiquait le Verbe de Dieu qui descendait du ciel et n’apportait pas la chair d’en haut, mais s’était incarné d’ici-bas et de nous sans changement. À propos de l’arche, les bois étaient la figure du corps, et l’or celle de la divinité. Mais ici c’est le contraire : le vase d’or présente la figure du corps, et la manne celle de Dieu le Verbe. Cette allégorie indiquait et signifiait que le Christ, après s’être lui-même offert à Dieu pour nous comme une offrande et un sacrifice de bonne odeur (Ep 5, 2), être ressuscité d’entre les morts et par là s’être désormais donné le nom de pain du ciel pour notre vie et notre communion, n’avait plus un corps sujet aux maladies humaines et susceptible de supporter les infirmités du même genre, je veux dire la faim, la fatigue, la soif, les tourments : car l’économie, pour laquelle il avait volontairement enduré cela, était accomplie. Mais tout entier, comme ce vase d’or, (le corps) est saint, vivifiant, indestructible, impassible, en tant que le corps de Dieu, qui est vie par nature et qui est orné d’une gloire digne de Dieu ; il ne s’est pas changé et transformé en la nature de la divinité, mais il est demeuré ce qu’il était, tel qu’il sera vu, ainsi qu’il est écrit, par ceux qui l’ont transpercé, (Za 12, 10) quand il viendra de nouveau du ciel. C’était là ce que disait Paul : Mais si nous avons connu le Christ dans la chair, maintenant nous ne le connaîtrons plus (2 Co 5, 16).
Mais, quand je promène mes regards dans l’arche, j’y vois placées les tables de la Loi ainsi que la verge d’Aaron qui, après s’être desséchée, » a fleuri d’une façon étonnante et a produit des fruits d’amandes. Cette parole signifie que le Christ, de même que l’arche, après avoir renfermé en lui-même la Loi et le sacerdoce lévitique, les a cachés et, quand ces derniers se furent dès lors affaiblis et desséchés, il leur a fait rapporter des fruits par la germination de la vie évangélique. C’est pourquoi il disait aussi : Ne croyez pas que je suis venu pour abolir la Loi ou les Prophètes ; Je suis venu non pas pour les abolir, mais pour les accomplir (Mt 5, 17). Quels étaient ces fruits ? Des amandes. Et c’est très juste, car l’amande est le fruit de la verge légale et répressive ; l’écorce de l’amande qui est extérieure et qui paraît est très amère et très âcre, mais celle qui se trouve après la précédente est saine et ferme ; et ces deux écorces renferment la partie tendre et destinée à la nourriture et au goût. Tout châtiment en effet, selon la parole de Paul, au moment même, semble être un sujet non de joie, mais de tristesse ; mais, dans la suite, il produit un fruit paisible de justice pour ceux qui ont été ainsi exercés (He 12, 11). Il est d’abord un peu amer et triste à cause des ennuis (qu’il produit), mais il conserve absolument sain ce qui a été obtenu avec peine et, de cette manière, il remplit d’un charme puissant à raison de ce qui a été obtenu.
La verge qui a fleuri toute seule, — à cause de la richesse et de l’abondance des sens spirituels, — nous annonçait encore d’une autre manière le Christ, qui, (issu) de Jessé et de David, a grandi selon la chair ; c’est par lui que notre race, qui avait langui par l’effet du péché, a germé, fleuri et grandi ; c’est de lui que prophétisait Isaïe en ces termes : Un rameau sortira de la racine de Jessé, et un rejeton s’élèvera de sa racine (Is 11, 1).
Le propitiatoire, placé au-dessus de l’arche, sur lequel aucun de ceux qui exerçaient le sacerdoce légal n’a accompli son ministère, ni versé de sang, et qui était couvert des deux côtés par les ailes des Chérubins, signifie aussi manifestement le Christ, que Dieu a préétabli comme victime propitiatoire par la foi en son sang (Rm 3, 23), comme dit Paul. — « Il était placé au-dessus de l’arche. » Par-là, il était indiqué que toute la raison de la venue du Christ dans la chair ou de l’incarnation tendrait et aboutirait en même temps à ceci, qu’il serait la victime propitiatoire pour nos péchés (1 Jn 2, 22), ainsi qu’il est écrit. — « Il était intangible aux prêtres. » Car il n’appartenait à aucun homme, mais à lui seulement, de s’offrir lui-même : c’est ce qu’il a fait aussi, quand il s’est offert une fois pour porter les péchés d’un grand nombre (He 9, 28) ; et quand maintenant nous exerçons le sacerdoce, nous n’immolons pas d’avance (le Christ) en figure, mais par l’accomplissement des rites mystiques nous faisons mémoire du sacrifice qu’il a offert lui-même. — « Il était couvert par les Chérubins. » Comment cette parole n’indique-t-elle pas clairement que, même après être devenu la victime propitiatoire selon l’économie, il est encore Dieu depuis qu’il a souffert pour nous dans la chair ? qu’il est terrible et inaccessible aux puissances supérieures, comme il l’est avant de souffrir ? qu’il est plus respectable et plus adorable, puisqu’il a montré sa sagesse multiforme (Ep 3, 10), ainsi que parlerait Paul, à l’occasion de notre salut ?
Mais, en disant ces choses, je vois que la fumée de l’encens s’élève et monte ; elle (me) cache l’éclat du feu et remplit mes yeux de ténèbres, elle m’empêche d’aller plus avant et elle me conseille de bien vouloir descendre sans danger et de m’en aller à reculons d’une façon sûre et tranquille, en levant un pied et en posant l’autre, et de sortir en faisant attention. Pourtant l’ornement extérieur de la Mère de Dieu est abondant et rivalise pour ainsi dire avec la richesse intérieure. Elle est en effet le levain de notre nouvelle création, la racine de la vigne véritable dont nous sommes devenus les branches par la même germination du baptême. C’est là le terme des réconciliations de Dieu avec les hommes, à l’occasion desquelles les anges chantaient : Gloire à Dieu dans les hauteurs, et sur la terre paix et bienveillance pour les hommes (Lc 2, 14). C’est pourquoi le souvenir de la Vierge réveille nos âmes, en leur faisant considérer de quelle inimitié irréconciliable et de quelle κατάστασις ou condition de guerre pour ainsi dire, à quelle paix, à quelle familiarité divine et à quelle société nous avons été appelés par son intervention.
Comment ne s’estimeraient-elles pas grandement les vierges qui courent vers (ce qui fait) l’honneur de la Mère de Dieu, Marie, et vers la couronne et la récompense qui en sont la conséquence ? Et comment celles qui sont sous le joug (du mariage) ne s’acquitteraient-elles point chastement et saintement de l’union et du commerce charnels, en regrettant de ne pas pratiquer la virginité et en suivant d’une manière philosophique cette (parole) : Que chacun reste dans l’état auquel il a été appelé (1 Co 7, 20.23) à cause de la loi de l’Esprit ? Comment tous ne nous conduirions-nous pas et ne vivrions-nous pas pour la gloire de Dieu, qui s’est fait chair et qui nous a jugés dignes d’une telle et si grande charité ?
C’est pourquoi, quand vous avez entendu que j’ai donné à la Mère de Dieu le nom de Saint des Saints, — c’est le tabernacle qui se trouve derrière le second voile, — vous avez été également remplis de ferveur dans vos cœurs et vous avez vivement soupiré après le temps οù son premier tabernacle, — je veux dire sa maison de prière, — serait agrandi par l’adjonction de portiques. Que manque-t-il, si ce n’est de notre part de vouloir nous mettre à l’œuvre et de commencer, et de la vôtre d’imiter, par une bonne et généreuse volonté, les enfants d’Israël qui, lors de la construction du tabernacle du témoignage, apportèrent tous joyeusement toute la matière et le don de leurs biens ? Dieu ne refusa pas d’accepter même le poil des chèvres pour la fabrication des cordes de crin ; c’est lui en effet qui a reçu aussi les deux quadrants de la veuve et les a mis ouvertement avant tout autre don plus important, parce que toute la vie de celle qui les avait donnés en dépendait. Qu’aucun pauvre donc, honteux de sa pauvreté, ne se dispense lui-même de l’offrande, mais qu’il présente ce qu’il peut ; et s’il ne l’est pas en fait, qu’il soit pauvre d’esprit ; car celui qui reçoit cette offrande, sait d’où elle est offerte. En se réjouissant de la ferveur spirituelle de cette foule sainte et de l’honneur de la sainte Vierge, il me semble qu’il crie à celle-ci, ainsi qu’à l’Église, ces paroles d’Isaïe : Agrandis ta tente, attache les voiles de ta demeure, n’épargne pas, allonge tes cordages et affermis tes piquets, étends-toi encore à droite et à gauche (Is 54, 2-3). C’est pourquoi, en lui rendant grâces, et en vous couronnant par les bénédictions de l’Esprit, nous disons : Que l’Éternel, le Dieu de nos pères, ajoute sur vous afin que vous soyez mille fois plus nombreux, et qu’il vous bénisse, comme il vous l’a dit (Dt 1, 11). Nous lui offrons également la louange et l’honneur, au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant, toujours et dans tous les siècles. Ainsi soit-il !
FIN DE L’HOMÉLIE LXVII.