دائرة الدراسات السريانية

HOMÉLIE 66

SUR L’ÉPIPHANIE.

Oh ! quelle était la tyrannie qui s’exerçait contre nous et contre notre péché, et quelle était la multitude des maladies qui en sont sorties, — j’en suis saisi d’étonnement et de stupeur, — puisqu’il était besoin de toute cette guérison et d’une telle guérison et de Dieu qui guérit et agit en personne, de telle sorte que c’est après la richesse de la guérison qu’a été connue la grandeur de la maladie inconnue auparavant ! Car ce n’est ni un ambassadeur, ni un ange, mais c’est le Seigneur lui-même qui nous a sauvés, s’écrie Isaïe (Is 35, 4), étonné comme nous. En effet, alors que le Verbe de Dieu était né d’en haut par nature, je parle de sa naissance du Père sans commencement et éternelle, quand il a encore voulu lui-même par amour pour les hommes et conformément à l’économie naître d’en bas, qu’il a pris dans la chair une naissance de la Vierge sans douleur, que par là d’une certaine manière il s’est mis à refondre de nouveau notre nature en ajoutant d’une façon admirable à la boue le feu de sa propre divinité ou plutôt sa divinité elle-même pour ne faire qu’un tout, et qu’il a arrêté et levé la sentence portée contre Eve : Tu enfanteras dans les douleurs (Gn 3, 16), que fait-il et où va-t-il ? II nous dispense et administre gratuitement, à nous qui sommes nés d’en bas par nature, la naissance d’en haut et du ciel, en nous criant pour ainsi dire par les faits eux-mêmes : « Je suis né d’en bas pour cela même, pour que vous naissiez d’en haut. C’est pourquoi je ne fais pas non plus loin de la douleur votre naissance mystique qui a eu lieu d’une façon prodigieuse en ce qui me concerne. Car moi, je suis né dans la chair du Saint-Esprit et d’une mère vierge, et vous aussi, vous naîtrez non pas du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais du Saint-Esprit et de l’eau (Jn 1, 13 ; 3, 5), et cependant vous, (ce sera) afin d’avoir part à ma grâce, et moi, au contraire, (ce fut) afin d’avoir part à votre nature, lorsque je me suis uni hypostatiquement à la chair animée par une âme intelligente. Par là je suis devenu homme parfaitement sans avoir éprouvé de changement et sans être déchu de ma nature divine. Cependant, tandis que je suis ainsi par nature et que je ne manque de rien, par cette naissance je serai le premier à vous délivrer, je viendrai au Jourdain avec les coupables et par le baptême de la pénitence de Jean j’établirai mon baptême qui doit s’accomplir par le Père, par moi le Fils et par le Saint-Esprit. »

C’est pour ces raisons et pour d’autres raisons semblables qu’il s’est tenu au milieu des eaux, lui qui recouvre ses demeures par les eaux (Ps 103, 3), et qu’il a tiré sur lui la main du Baptiste qui était effrayée et arrêtée, en mettant en lui le courage pour exercer son ministère par ces paroles : Laisse faire maintenant (Mt 3, 15) et en se faisant arroser la tête dans les flots. Peu s’en faut que moi-même je ne commence également à être saisi de frayeur, lorsque je considère l’immensité de cet abaissement. Il descend dans l’eau et il est sous l’eau, celui qui a dressé les eaux qui sont au-dessus du ciel et qui les retient seulement par le commandement, alors qu’elles sont portées vers le bas et qu’elles coulent par nature. Mais, de même qu’il les a dressées alors d’une manière créatrice en tant qu’il est le Verbe du Père et le Créateur de cet univers, de même maintenant encore, c’est d’une manière médicinale et providentielle que dans le Jourdain il retient, coupe et arrête le cours multiple du péché et le torrent qui de là se répandait sur nous, ainsi qu’une corruption générale et indescriptible.

Il était celui que le prophète David annonçait clairement à l’avance en ces termes : Les eaux t’ont vu, ô Dieu ! Les eaux t’ont vu, et elles ont eu peur (Ps 76, 17-21). En effet, ce n’est pas le propre des eaux de voir, et en outre Dieu est invisible par nature. Mais, quand il est devenu visible, après s’être incarné pour nous, alors les eaux l’ont vu, c’est-à-dire les hommes qui se divertissent mollement dans les désirs humides, et elles ont eu peur. Non seulement elles ont eu peur, mais encore elles ont été effrayées et ébranlées depuis leurs profondeurs, ainsi que d’un certain abîme, lorsque l’idolâtrie qui régnait autrefois et les coutumes des ancêtres étaient renversées et que la luxure était changée en pureté. C’est pourquoi il n’a pas dit : « L’eau t’a vu » au singulier, mais au pluriel : « Les eaux t’ont vu et ont eu peur », à cause de la variété des passions et, comme je l’ai dit, à cause de leur multiplicité. Il a ajouté : Les abîmes ont été effrayés et il y a eu un redoublement du bruit des eaux ; d’une part, il montre une destruction de l’ancienne habitude depuis sa profondeur, et d’autre part il indique en même temps que cela s’est fait avec un grand bruit et une grande agitation de la part des peuples, des villes, des princes qui s’élevaient contre la prédication de l’Évangile.

Mais, quand ces choses se trouvaient réalisées et qu’elles apparaissaient dans l’expérience même, les nuées, dit-il, ont fait retentir leur voie ; tes flèches aussi volent. Il appelle « nuées » les prophètes qui ont fait tomber sur nous la pluie du ciel et les révélations prédites par l’Esprit divin ; c’est là en effet l’habitude de l’Écriture en de nombreux passages ; par exemple, quand elle dit : Qui, dans les nuées, sera semblable au Seigneur, ou qui sera comparé au Seigneur parmi les prophètes de Dieu ? (Ps 88, 7). Et dans un autre passage : Je commanderai aux nuées de ne pas faire tomber la pluie sur (ma vigne) ; car la vigne de l’Éternel des armées, c’est la maison d’Israël. (Is 5, 6-7). Tel est donc aussi ce qu’a dit le Psalmiste. Quand les eaux ont vu le Dieu incarné et fait homme et qu’elles ont eu peur et que les abîmes ont été effrayés, les nuées ont fait entendre leur voix ; c’est-à-dire les prophètes qui passaient autrefois pour n’être pas clairs parlaient par les faits, alors que leurs prophéties étaient accomplies ; leurs voix ne restaient pas seulement dans Juda, mais comme des flèches elles volaient et, emportées par le vent, elles passaient chez tous les peuples. Ils prédisaient, en effet, au sujet de l’Emmanuel : Voici que je t’ai établi pour être la lumière des nations et pour être mon salut jusqu’aux extrémités de la terre (Is 44, 6). C’est ainsi que les nuées ont fait retentir leur voix et que les flèches ont volé.

La voix du tonnerre les a accompagnées dans tout le cercle ; il dit en effet : La voix de ton tonnerre éclate dans le cercle. Il appelle « voix du tonnerre » la voix des apôtres, dont quelques-uns ont reçu le nom de fils du tonnerre (Mc 3, 17), parce qu’ils se sont acquittés de la grande prédication, retentissante et céleste, qui a fait résonner tout ce qui se trouve sous le ciel, qui a ébranlé les oreilles de tous les hommes en une seule fois pour ainsi dire et qui a fermé la porte aux dogmes faux et aux inventions humaines. Il y avait, en effet, dans cette voix de tonnerre une sorte de persuasion excluant (toute) discussion qui entraînait agréablement les auditeurs. Cette voix a éclaté dans le cercle, et non dans un coin et dans un angle. Le cercle est le monde, parce qu’il est parcouru par les mêmes (événements) : heures, jours, nuits, mois, naissances, morts et autres changements divers qui s’y présentent, de telle sorte qu’il passe pour être vieux et encore jeune, pour fleurir et pour se flétrir, et qu’il est exalté par les choses mêmes par lesquelles il prend fin. C’est pourquoi un autre (écrivain) l’a appelé non pas le cercle purement et simplement, mais le cercle de l’existence (cf. Jc 3, 6).

Lorsque la voix du tonnerre eut éclaté dans le cercle, tes éclairs, dit-il, ont illuminé le monde, lorsqu’il appelle « éclairs » les splendeurs des commandements de notre Sauveur, lesquelles lancent des éclairs par les vertus. Si en effet la voix des prédicateurs est le tonnerre, nécessairement ce qui la suit et l’accompagne est également les éclairs. Lorsque les éclairs ont illuminé par le fait de la voix du tonnerre, la terre a été ébranlée et elle a tremblé, c’est-à-dire les esprits sujets au temps et attachés à la terre. Mais c’est un sujet digne de remarque, à savoir comment il n’a pas dit : Les éclairs illumineront, et : La terre sera ébranlée, mais : Ils ont illuminé, et : Elle a tremblé, à cause de la vérité et de l’exactitude de la prophétie, et comment il n’a pas exprimé ce qui devait nécessairement se produire de la même manière que ce qui était déjà arrivé, en se servant du temps futur et non pas du temps passé : car le même fait se rencontre souvent. 

À partir de cet endroit, le Psalmiste ajoute tout étonné : Ton chemin sera dans la mer et tes sentiers dans les grandes eaux, el tes traces ne seront point connues. Je dis et je vois à l’avance, et j’en suis saisi de stupeur, dans « le chemin » ta législation évangélique, ô Éternel, — ce qui est très exact, — qui marche, avance et croit dans la mer, c’est-à-dire dans l’humidité et la volupté des passions de ce monde, et cela de diverses manières et par les sentiers des vertus, à savoir par les dons spirituels, par la parole de la sagesse, par la parole de la science, par les dons des guérisons, par la production des miracles, et cela sur les grandes eaux infiniment variées des désirs multiples, rapidement et légèrement, de telle sorte que les traces de tes sentiers ne seront plus connues, parce que c’est à la ressemblance de quelque chose qui est léger et capable de voler que la parole du salut a couru dans le monde.

Mais ceux qui ont reçu l’Évangile ne viendraient pas à cette hauteur, s’ils n’avaient pas été conduits à l’avance, ainsi que par des maîtres supérieurs, par les commandements élémentaires et préliminaires de la Loi de Moïse et s’ils n’avaient pas été instruits et initiés à l’avance par le sacerdoce figuratif conforme à la Loi. Tu as conduit ton peuple comme des brebis, dit-il en effet, par la main de Moise et d’Aaron. Car partout les apôtres expliquaient et éclairaient les paroles de la Loi et des Prophètes et commençaient par là pour confirmer l’Évangile, lorsqu’ils prêchaient la parole (de Dieu) aux Israélites et aux autres nations.

Mais quelqu’un pourra prendre au pied de la lettre et dans un sens facile cette parole : Les eaux t’ont vu, ô Dieu ! les eaux t’ont vu. En effet la parole sait parfois créer une personne et attribuer aux choses inanimées et inconscientes la conscience et l’intelligence. Les eaux du Jourdain ont donc vu Dieu qui est descendu vers elles, elles ont eu peur et elles ont été effrayées. Quelqu’un dira encore que cette parole : Ton chemin sera dans la mer, était dite à l’avance de Notre-Seigneur qui devait marcher sur la mer. Cependant la tradition exacte de toutes ces paroles et des pensées qu’elles renferment est observée selon l’interprétation exposée plus haut. La descente au Jourdain de Jésus (notre) Dieu (et) notre Sauveur a été pour nous la cause de tous ces biens. De là les eaux ont eu peur, les abîmes ont été effrayés, les nuées ont fait retentir leur voix, les flèches ont volé, le bruit de la voix (du tonnerre) est venu traverser le cercle, les éclairs ont illuminé tout le monde, la terre a été ébranlée, la mer a été parcourue, les eaux recevaient les sentiers des vertus, et la Loi de Moïse et le sacerdoce d’Aaron, en frayant le chemin à l’Évangile, étaient remplacés et cachés par la doctrine parfaite des apôtres et par l’exercice du sacerdoce et ils les regardaient.

La figure qui eut lieu autrefois a témoigné également qu’il en est ainsi. En effet les enfants d’Israël qui passèrent le Jourdain à pied avec Josué fils de Noun en retirèrent douze pierres et les emportèrent sur leurs épaules, et d’autre part ils en dressèrent douze autres au milieu du fleuve (cf. Jos 4, 1-25). Ce fait montre manifestement ceci, à savoir que les Israélites donnèrent au Jourdain les douze apôtres qui étaient leurs enfants dans la chair, pour être les ministres de son mystère, en allant baptiser toutes les nations au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et d’autre part ces mêmes douze (apôtres) qui naquirent spirituellement dans le Jourdain et qui se transformèrent complétement, ils les prirent et les emportèrent sur leurs épaules, quand ils se soumirent à leurs propres enseignements. Les apôtres eux-mêmes en effet entendaient notre Seigneur qui dit : Jean a baptisé d’eau ; mais vous, vous serez baptisés du Saint-Esprit (Ac 1, 5).

Le baptême qui a lieu dans le Saint-Esprit a commencé au Jourdain, quand l’Esprit d’adoption y est descendu. Car c’est pour nous et non pas pour lui que le Christ a été baptisé, lorsqu’il a purifié et sanctifié les eaux, et non pas lorsque lui-même a été sanctifié par elles. Comment l’aurait-il été en effet celui qui est né pour nous sagesse par la volonté de Dieu, et justice et sanctification et rédemption ? (1 Co 1, 30). C’est pour nous qu’il recevait extérieurement sous la forme d’une colombe la venue de l’Esprit, qu’il possédait en lui-même par nature puisqu’il est de la même essence. C’est pourquoi en effet ce n’est pas quand il était sous les eaux elles-mêmes qu’il a attiré le témoignage du Père qui le déclare son Fils et la descente de l’Esprit, afin que personne ne pensât que comme nous c’est par le baptême qu’il a reçu l’adoption : car il la possédait en lui-même par essence ainsi que le Père et le Saint-Esprit. Quand il est descendu dans les eaux pour nous et non pas pour lui-même, il a rendu le baptême parfait.

C’est pourquoi c’est après qu’il fut remonté de l’eau que se produisit la parole : Tu es mon Fils bien-aimé (Mc 1, 11 ; Lc 3, 22), et le fait que l’Esprit descendait sous la forme d’une colombe et qu’il venait sur lui, afin que par ces choses sensibles et connues par l’ouïe et la vue fût révélé ce qui était caché. Au contraire si celui qui a été baptisé dans le Jourdain à notre place et conformément à l’économie n’était pas le Verbe lui-même qui s’est incarné, mais si c’était l’homme séparé et distinct du Verbe, selon la doctrine de ceux qui pensent comme Nestorius et qui affirment deux natures après l’union, il fallait que sur les eaux particulièrement comme sur nous le Saint-Esprit descendit et que fût prononcée sur lui la voix qui est venue ainsi que de la personne du Père. Ses eaux étaient-elles donc, selon eux, privées du Père et de l’Esprit, parce que la voix avait lieu après la montée ? C’est après la montée que se trouve la venue de l’Esprit qui apparaît sous l’aspect d’une colombe. Mais il est bien certain que le Verbe qui s’est incarné, puisqu’il est un et indivisible, lorsqu’il est entré dans les flots du Jourdain, possédait en lui-même le Père et le Saint-Esprit parce qu’ils ont la même essence, et que, après qu’il fut hors de l’eau, c’est pour nous qu’il recevait l’Esprit et que c’est pour nous qu’il entendait cette parole : Tu es mon Fils, afin qu’en lui nous soyons appelés enfants, alors que nous étions adversaires et ennemis à cause du péché.

Cependant même cette (parole) est digne de Dieu et conforme à l’économie. En effet cette parole « Tu es mon Fils » indique la naissance divine, incorporelle, véritable et selon l’essence; car il a dit : « Tu es Fils » el non pas : « Tu es devenu (Fils) ». De plus cette parole « bien-aimé » signifie l’amour qu’il a pour nous ; car en lui, ainsi que dans le second chef de notre race il nous appelle « bien-aimés », nous qui étions dignes de haine, parce que, selon la parole de Paul, c’était Dieu le Père qui réconciliait ce monde dans le Christ. C’est pourquoi il a également ouvert les cieux, afin de nous apprendre que la naissance de l’eau et de l’Esprit, par laquelle le Christ nous a délivrés sur les bords du Jourdain, est céleste, qu’elle nous ouvre les portes du ciel, qu’elle fait briller et luire les baptisés comme des étoiles, qu’elle les lave et les purifie de la boue et qu’elle les appelle aux choses d’en haut. Le lieu des étoiles est en effet le ciel.

Le patriarche Abraham, initié à l’avance à cette chose ineffable, y ajouta foi et cela lui fut imputé à justice (Gn 15, 6), comme il est écrit. Souvent en effet il reçut la même promesse et il entendait de Dieu, tantôt : En toi seront bénies toutes les familles de la terre (Gn 12, 3), tantôt : Je rendrai ta race comme le sable de la terre (Gn 13, 16), tantôt : Je te ferai le père de nombreuses nations et je te multiplierai beaucoup (Gn 18, 5-6). Autant de fois il entendait ces promesses, autant de fois il y croyait et il obéissait aux ordres qui lui étaient donnés ; et c’est là, bien que cela n’apparaisse nullement, ce que le Livre sacré a dit de lui : Abraham crut à Dieu et cela lui fut imputé à justice. Mais quand Dieu lui montra la splendeur des enfants qu’il devait avoir par la foi au Christ et qui devaient encore être inscrits dans les cieux, il le conduisit dehors et il lui dit : Regarde en haut vers le ciel, et compte les étoiles, si tu peux les compter. Et il lui dit : Telle sera ta postérité. (Le Livre sacré) ajoute après cette parole : Abraham crut à Dieu et cela lui fut imputé à justice (Gn 15, 5-6). Car même ce mot « Il le conduisit dehors ne me paraît pas dit simplement ; mais il me semble que, après l’avoir soustrait aux faits présents et sensibles, l’avoir mis dans l’admiration et avoir porté son intelligence vers le mystère qui devait avoir lieu, (Dieu) montrait ainsi (à Abraham) les enfants qui par la foi du baptême allaient luire et briller comme des étoiles. Et parce que la foi qui lui a été manifestée et montrée à l’avance d’une façon mystérieuse était celle qui devait aussi justifier ceux qui ont cru, quand Dieu imputait à justice la foi même sans les œuvres et qu’il accordait le pardon des fautes antérieures, (le Livre sacré) a ajouté ensuite : Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice. Au contraire, si ce qui a été dit ne regardait pas ce qui devait arriver, il aurait fallu que cela eût été confirmé à Abraham d’une manière particulière, quand il entendait : Sors de ton pays et de ta famille et va dans le pays que Je te montrerai (Gn 12, 1), et qu’il sortait et montrait une foi véritable par les œuvres.

C’est à cause de nous qu’eut donc lieu l’ouverture du ciel, quand le Christ monta du fleuve ; c’est à cause de nous qu’il accepta encore la tentation du diable. Il montre que, quand nous nous relèverons du baptême dans un tel degré de splendeur, et que nous serons devenus les enfants de Dieu et les citoyens du ciel, il y aura pour nous un diable qui sera jaloux de nous à cause de notre splendeur et qui nous présentera la tentation et le combat, de même qu’il a été jaloux aussi d’Adam à cause de l’honneur du paradis et qu’il l’en a fait sortir par la tentation et la séduction.

C’est pour nous par conséquent que le Christ a engagé à l’avance ce premier combat en détruisant et en anéantissant la force du diable. Vois l’analogie de ses ruses et de ses artifices. De même en effet que dans le cas d’Adam il a commencé la séduction par la nourriture, de même aussi dans le cas du Christ il a fait de la nourriture le commencement du combat, en disant : Ordonne que ces pierres deviennent des pains (Mt 4, 3). Là, comme il promettait ce qui n’était pas et qui ne devait pas être, il disait : Quand vous mangerez de l’arbre malgré le commandement, vous serez comme des dieux (Gn 3, 5). Mais ici, comme il imite ce qui est, il dit : Si tu es le Fils de Dieu (Mt 4, 3). Dans un cas il se moque et il se rit d’Adam comme de quelqu’un qui a été trompé, et dans l’autre il voulait apprendre le secret du mystère qui lui échappait. Car il avait entendu le témoignage du Père qui l’avait déclaré son Fils, et d’autre part il le voyait sujet à la faim : aussi était-il dans le doute, dans la lutte et dans un grand trouble, tandis qu’il désirait vivement connaître ce qui était caché. Mais le Christ, abandonnant la puissance qui convient à Dieu, le chasse et le repousse par des paroles convenables, d’une manière humaine, douce et humble, afin de nous montrer à nous, pour lesquels il agissait conformément à l’économie, la science et l’exemple d’une victoire humaine. Si en effet il l’avait chassé, après l’avoir blâmé comme Dieu, l’imitation serait elle-même loin de notre pouvoir. C’est pourquoi c’est encore par des choses semblables à celles par lesquelles (Satan) tenta Adam qu’il permettait que la tentation lui fût présentée, afin de guérir par des remèdes convenables l’ulcère ancien du péché.

Personne, en entendant les Évangiles dire de Jésus notre Sauveur : Alors le diable le conduisit dans la ville sainte, et encore : Il le conduisit sur une montagne très élevée (Mt 4, 5.8), ne pensera qu’il était conduit par celui-ci comme une bête : car ceci est le propre des hommes qui sont possédés par le démon, qui subissent l’action de l’ennemi, qui lui servent d’habitation et qui sont réellement menés par celui-ci. En effet si nous, qui nous conduisons nous-mêmes avec pleine liberté, nous ne sommes pas conduits par Satan, excepté si cela nous est agréable, vers ce que nous ne voulons pas, comment le Christ devait-il souffrir cela ? Mais cette λέξις ou cette expression « Il était conduit » montre qu’il est Dieu en prenant volontairement sur lui ces faiblesses. Nous, en effet, lorsque nous nous déplaçons et que nous allons d’un lieu dans un autre, nous ne savons pas si Satan ne nous y présentera pas quelque piège et quelque tentation. Mais le Christ qui connaissait à l’avance comme Dieu les intentions du diable et les tentations qu’il devait lui présenter, allait au désert, partait pour la ville sainte et montait sur le haut du temple, en l’excitant par les lieux eux-mêmes à lui présenter les tentations convenables et en se livrant lui-même volontairement à ses combats, afin que, après avoir épuisé toute sa folie et après s’être trouvé faible dans sa force même, il devint pour nous aussi d’une victoire facile. De même que quelqu’un d’excellent, d’illustre, de fort, qui possède une force invincible comme Samson, se rendra au pays de ses ennemis, se donnera et se livrera lui-même à ses adversaires, leur criant pour ainsi dire par les faits eux-mêmes : Prenez-moi, je suis entre vos mains, traitez-moi comme vous voulez; et que, après qu’ils se reposeront ainsi sur lui, il les renversera et les vaincra avec puissance et force; de même aussi le Christ, étant allé dans les lieux convenables, se livra lui-même aux combats du diable, — et c’est pourquoi il est encore écrit : Il fut conduit, — et de cette façon il le vainquit à cause de sa grande richesse, en luttant avec lui par les trois passions les plus générales qui renferment aussi les autres : par la gourmandise, par la vaine gloire et par les biens nombreux : cette dernière, il l’a appelée également, me semble-t-il, une montagne très élevée, en tant que la mère et le sommet de tous les maux. Le tentateur a présenté au Christ cette tentation par sa propre personne pour ainsi dire et par ses paroles et non pas par l’imagination comme à nous, lorsqu’il jette en nous les pensées mauvaises : car le Christ était inaccessible à toute souillure. Il n’a pas commis de péché, comme il est écrit, et il ne s’est point trouvé de fraude dans sa bouche (1 P 2, 22). C’est de lui que se sont approchés les anges après la tentation, (cf. Mt 4, 11), non pas pour le secourir, mais pour le servir comme leur Seigneur et leur Dieu. Mais c’est là le propre de Dieu seul ; il est dit, en effet : Bénissez l’Éternel, vous tous ses anges, vous ses ministres, qui faites sa volonté (Ps 102, 20). À celui que nous aussi nous bénirons, qui s’est levé, qui est apparu, qui nous a sauvés et instruits par ses tentations, à lui soit la louange dans tous les siècles. Ainsi soit-il !

FIN DE L’HOMÉLIE LXVI.

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