SUR SAINT BASILE ET SAINT GRÉGOIRE. ON RAPPORTE ENCORE, VERS LA FIN (DE L’HOMÉLIE), QUELQUES COURTES PAROLES SUR IGNACE REVÊTU DE DIEU.
Que personne, considérant dans son intelligence la règle des panégyriques, ne porte sur moi le jugement que c’est dans cette pensée que je me suis avancé en public, comme le font ceux qui prononcent des discours solennels et qui composent des panégyriques selon les règles de l’art ; Ils n’ont qu’un souci et qu’une préoccupation, exalter les faits par la grandeur des pensées et par la beauté des expressions, leur donner (ainsi) de la majesté, les revêtir comme des corps nus du vêtement sublime d’une belle langue et les montrer beaux par l’aspect extérieur, tandis que par nature ils ne sont pas ainsi ou qu’ils manquent totalement ou du moins considérablement de l’aspect qu’ils leur attribuent faussement. Cette pensée en effet est bien loin de moi ; car, même au cas où j’aurais eu le tort de me mettre à ce point de vue, Basile et Grégoire, puisqu’ils ont dans tous les esprits des monuments de vertus écrits et immortels et qu’ils ont mené une vie impassible et exempte de toute hypocrisie, à l’exemple du bienheureux habitant du paradis, n’auraient pas besoin de mes vêtements de peau ; il n’y a en effet à en avoir besoin que ceux qui ont vécu d’une vie extérieure et étrangère au paradis.
Mais ce qui me préoccupe particulièrement, c’est que chaque année, quand arrive le jour glorieux ou le grand Basile est parti pour les tabernacles célestes, je dois paraître en publie devant tout le monde et célébrer leur lieu, à l’exemple de la panoplie glorieuse des hommes valeureux et illustres ou des tables de la Loi ou de l’exemplaire de la croix, afin de nous élever jusqu’à la pensée héroïque, légale et immatérielle. N’est-elle pas une panoplie, en effet, la vie de ces hommes qui comme Paul ont fait de leurs membres une armure de justice pour Dieu ? (Rm 6, 13). Ou bien ne sont-ils pas la Loi, eux qui ont montré l’œuvre de la Loi écrite dans leurs cœurs (Rm 2, 13), encore selon la parole de l’Apôtre ? Ou bien ne faut-il pas les considérer comme un exemplaire de la croix, eux qui ont porté la croix c’est-à-dire la condition mortelle de ce monde et qui se sont mis à la suite du Christ, en s’écriant aussi comme l’Apôtre : Le monde est crucifié pour nous, comme nous le sommes pour le monde (Ga 6, 14). Ce n’est plus nous qui vivons, c’est le Christ qui vit en nous ; ce que nous vivons maintenant dans la chair, nous le vivons dans la foi au Fils de Dieu (Ga 2, 20).
De quelle autre chose vivaient donc ces tours grandes et indestructibles et ces premiers défenseurs de l’Église, Basile et Grégoire, et que respiraient-ils en dehors de la foi ? Car « vivre de la foi » me paraît plus grand que « vivre dans la foi ». En effet celui qui vit dans la foi est encore saisi et confirmé par la foi, mais celui qui respire la foi et en vit, parce qu’il se tient sur la pierre solidement, ou que plutôt il est porté encore vers les choses supérieures, fait vivre les autres des choses qu’il respire lui-même et dont il parle, et les rend croyants. C’est pourquoi Paul disait dans certaines circonstances qu’il vivait dans la foi, et dans d’autres circonstances où il s’élevait davantage, comme s’il vivait de la foi, il disait que le Christ parlait en lui.
Tels étaient ces puissants docteurs de la vérité ; par leurs doctrines ainsi que par des flèches ils ont mis à mort beaucoup d’hommes que la méchanceté rendait furieux et ardents et ensuite ils les ont fait vivre de la véritable vie de la foi orthodoxe et de cette manière ils ont imité Dieu qui dit : Je mettrai à mort et je ferai vivre, je frapperai et je guérirai (Dt 32, 39). Tel est en effet le bon Dieu qui met à mort pour faire vivre et qui frappe pour guérir. Car ceux qui périssent et meurent de la mort éternelle sont pour eux-mêmes la cause de ce genre de mort ou de perte et c’est à eux que Dieu crie ces paroles : Pourquoi mourez-vous, maison d’Israël ? Car je ne veux pas la mort de celui qui meurt, dit le Seigneur Dieu, mais (je désire) qu’il revienne de sa voie et que son âme vive (Ez 18, 23). C’est là ce que font même maintenant ces docteurs des paroles de l’Esprit par le moyen des travaux qu’ils ont laissés dans leurs écrits. Quiconque les lit en effet meurt au vieil homme qui vit dans l’esprit de la chair, et vit au nouvel homme, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables et renouvelé dans la connaissance selon l’image de celui qui l’a créé (Ep 4, 22-24).
Moi-même je me ferais illusion (facilement) et, quand je considère la méchanceté du temps présent, Je penserais être quelqu’un, quoiqu’en réalité je ne sois absolument rien (Ga 6, 3). Mais, en fixant l’œil de mon esprit sur ces (docteurs) comme sur un miroir, je constate combien grande est ma folie et quelle est la laideur de mon âme : je suis couvert de honte et de confusion et je prends la résolution de corriger mes fautes. Car il faut aussi remarquer que Grégoire le Théologien a écrit dans un de ses discours : « Il est important, pour le particulier et pour celui qui fait partie du peuple, de n’être pas méchant ; mais, pour le chef des prêtres et pour celui qui est à la tête du peuple, ce serait au contraire un grand malheur de n’être pas bien au-dessus des autres par ses vertus, afin de pouvoir entraîner à son imitation ses subordonnés. » En effet, il n’y a aucun profit dans la parole de l’enseignement qui frappe l’air, comme dit l’Apôtre (1 Co 9, 26), quand les œuvres de celui qui enseigne ne parlent pas avec sa parole. Aussi ces hommes étaient-ils réellement des chefs de prêtres, parce que tout ce qui doit se trouver chez les pasteurs des brebis spirituelles se rencontre chez eux : la méthode, la parole, la conduite, l’instruction qui a réuni des connaissances diverses de toutes sortes et humaines et divines et qui s’est servie de toutes pour (remplir) le devoir de la prédication évangélique.
Il me semble que les noms de ces hommes signifient aussi les actions et la réalité et qu’ils ont été donnés d’avance par Dieu, tandis que les hommes imposent les noms après les actions. Ainsi Moïse appela son fils Guerschom, en disant : Je suis habitant dans une terre étrangère (Ex 2, 22) ; et la fille du Pharaon lui avait donné à lui-même le nom de Moise, en disant : Je l’ai retiré des eaux (Ex 2, 10).
C’est de la même manière que Basile a reçu son nom, parce qu’il conduit au royaume des cieux ceux dont il est le pasteur, et parce que la parole de son enseignement s’avance au milieu du chemin royal en faisant disparaître les hérésies qui, placées de part et d’autre, se trouvent doublement écrasées.
Grégoire de son côté semble réveiller ceux qui dorment du sommeil du monde pour les faire veiller avec Dieu et par le moyen de son nom crier aux fidèles avec Paul : Tous, en effet, vous êtes les enfants de la lumière et les enfants du jour, et nous ne sommes ni les enfants de la nuit ni les enfants des ténèbres. Ne dormons donc pas comme font les autres, mais réveillons-nous et veillons (1 Th 5, 5-6).
Mais en considérant dans cet homme surtout l’amour de l’étude, je dis que c’est en cela principalement qu’il a été Grégoire, c’est-à-dire « vigilant ». Car, tandis que par la contemplation il marchait vers le ciel d’une manière éveillée et que de la même manière que les puissances supérieures il regardait la lumière de la Trinité avec un œil réveillé et non endormi, (cependant) par la pénétration et l’élévation de son intelligence ainsi que par des ailes il ne s’est pas envolé d’une manière excessive et il n’a pas cherché à saisir ce qui est inaccessible. Mais il a caché son regard avide de recherches et de discussions, il a réglé la clarté sur sa propre mesure et il n’a ni combattu ni lutté pour obtenir l’abondance de la grâce. De là il nous a fait entendre une théologie exempte de toute erreur et exacte, lorsqu’il s’est tenu dans un réveil tout divin à la ressemblance des esprits intellectuels et immatériels. Car ils portent eux aussi en vertu de leur activité le même nom de « réveil » ; il est écrit en effet dans Daniel : Voici que du ciel descendit un vigilant et un saint (Dn 4, 20). Et ce mot « vigilant » ne peut pas être traduit autrement que par « vigilant » ou par « qui est à l’état de veille ».
C’est de la même manière qu’Ignace, revêtu de Dieu, qui a aujourd’hui placé devant nous ce festin spirituel à l’intérieur de sa propre église et qui se réjouit des louables vertus de ses disciples, a aussi reçu le nom d’Ignace fort à propos à cause des faits eux-mêmes, parce qu’il connaît d’avance l’avenir. Quiconque en effet a étudié la langue latine, même modérément, sait que ce nom signifie le feu allumé, pour ainsi parler ; car les Latins désignent par « ignem » le feu qui brûle et qui est allumé. Quel est celui qui avait ainsi en lui la flamme, c’est-à-dire le flambeau de l’amour de Dieu et qui était embrasé du désir de souffrir pour le Christ ? C’est celui qui disait dans sa lettre aux Romains : « Que le feu, les bêtes, les supplices de toutes sortes fondent sur moi, pourvu que j’obtienne le Christ », et ceci quand il possédait intérieurement celui qui l’aimait, ce qui étonne encore ; c’est pourquoi il s’écriait aussi : « Il me dit intérieurement : Viens trouver mon Père. »
Mais la ressemblance avec Ignace a existé non seulement dans la considération du nom, que Dieu a attribué d’avance à Basile et à Grégoire, mais dans leur attitude courageuse pour la vérité, dans leur franchise, dans leurs combats, dans leurs souffrances, dans l’accomplissement de leur prédication. Ils savaient en effet et ils enseignaient qu’il est Dieu, le Verbe de Dieu qui s’est incarné sans changement, a été crucifié pour nous et a souffert dans la chair, sans se soucier beaucoup de la défense aveugle de Simon et de Nestorius qui se scandalise d’une manière nullement digne de Dieu de la souffrance de la divinité. Ils n’ignoraient pas que la souffrance n’atteint pas le Dieu impassible, bien que, suivant l’économie, il soit dans la souffrance, en tant qu’il s’est incarné et fait homme, afin d’émousser l’aiguillon de la mort et du péché dirigé contre nous. Ignace disait : « Laissez-moi être l’imitateur des souffrances de mon Dieu. » Grégoire disait : « Si quelqu’un n’adore pas le Crucifié, qu’il soit anathème et mis au nombre des déicides. » Basile disait également : « Tout le ciel, toute la terre et les myriades des mers, les créatures qui demeurent dans les eaux, ainsi que les animaux et les végétaux terrestres, les astres, l’air, les temps et l’ornement varié de cet univers ne montrent pas la grandeur de la force de Dieu autant que ceci : que le Dieu incompréhensible ait pu, par l’intermédiaire de la chair, être uni avec la mort d’une manière impassible, de telle sorte que, par la souffrance, il nous ait procuré l’impassibilité. » Quant à la question de savoir comment celui qui, par sa propre souffrance, nous a procuré l’impassibilité, a pu lui-même être privé de l’impassibilité, de l’incorruptibilité et de l’immortalité, c’est à ceux qui, par leurs vertus, sont les amis de Dieu qu’il convient de la résoudre en méprisant les vaines apologies de l’impassibilité de Dieu le Verbe et les raisons sur lesquelles ils les établissent.
C’est à cause de ces doctrines inspirées par Dieu et de ces lois saintes et apostoliques qui sont un frein pour toute langue impie que nous célébrons la mémoire de ces saints en vous préparant cette joie spirituelle. Car, dit également le livre des Proverbes : Quand on fait l’éloge des justes, les peuples sont dans la joie (Pr 29, 2). Que, par leurs supplications, le Christ, Dieu le Verbe, qui a créé l’être raisonnable qu’est l’homme et qui l’a créé une seconde fois, nous accorde, après avoir passé la vie d’ici-bas sans angoisse et selon son bon plaisir, d’être au comble de la joie et de la félicité également dans le royaume des cieux avec les saints, pour sa propre gloire et celle du Père et du Saint-Esprit, maintenant, toujours et dans tous les siècles. Ainsi soit-il !
FIN DE L’HOMÉLIE LXV.