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HOMÉLIE 63

SUR LA NATIVITÉ OU L’ÉPIPHANIE.

Deux fois déjà j’ai célébré cette fête avec vous, et j’ai paru être un homme non pas sans parole et incapable de nourrir spirituellement les fidèles, mais très riche et très généreux à ce point de vue. Car vous savez vous-mêmes par votre volonté pieuse, que vous serez abondamment nourris par des (paroles) modérées et que, après avoir reçu quelques sujets de pensées, vous pourrez les réduire en miettes entre vous, afin de les faire monter jusqu’à une hauteur digne de Dieu. De même en effet qu’une terre fertile et bien cultivée par les laboureurs, après avoir reçu la semence, donne un épi bien nourri et élevé, tandis que celle qui n’a pas une bonne nature pour produire les fruits et n’est l’objet d’aucun soin, ou qui est gênée peut-être par des plantes trop nombreuses, corrompt même la semence de choix ; de même aussi l’esprit bien conduit et exercé à croire d’après l’orthodoxie, même lorsqu’il reçoit de courtes doctrines qui toutefois ne s’écartent pas de l’objet de la piété, les fait mûrir et leur fait porter d’une manière abondante les fruits des dogmes véritables qui donnent un pain capable de soutenir le cœur de l’homme, tandis que l’esprit ingrat, qui a été élevé dans des paroles impies et qui boîte dans des pensées déraisonnables et insensées, peut rendre infructueuse même la doctrine droite, quand celle-ci a été vaincue et affaiblie par la semence de l’ivraie jetée au-dessus d’elle. J’ai grande confiance que c’est avec la même ardeur que vous venez après avoir ouvert la bouche de votre esprit et reçu ces quelques pensées dans une large mesure, et à cause de cela il n’entre désormais en moi aucune crainte.

Cependant comme j’ai été conduit par la volonté de Dieu à célébrer la présente fête pour la troisième fois, Je n’ai pas de quoi vous préparer un troisième repas. En effet, comme c’est le même sujet, si je me sers des mêmes pensées et des mêmes paroles, vous mépriserez ce repas comme ceux qui reçoivent en nourriture les mets de la veille ; et je me tourne vers des pensées nouvelles, je crains qu’en descendant au fond des théories je ne puisse plus en sortir, parce qu’il arrivera l’un ou l’autre de ces deux cas, ou bien l’esprit sera incapable de lutter avec ce qui est connu, ou bien la parole ne pourra pas exprimer ce qui est connu. Toutefois parce que celui qui est l’objet de la présente solennité est riche, il ne faut pas être négligent ; mais il faut lui demander de nous donner, à nous qui sommes faible, une intelligence et une parole vives, puisqu’il donne aussi lui-même la parole à ceux qui annoncent avec beaucoup de force (Ps 67, 12) le grand mystère de la religion. Ayant la parole, je frapperai le sujet présent comme on frappe avec un hoyau une terre d’or ; et après en avoir arraché un petit fragment, l’avoir travaillé, étendu et tiré en longueur, j’en ferai un objet en or qui sera très grand.

Lequel est sans parole, des faits qui se sont passés à la naissance du Christ ? Lequel ne ferait pas déborder les sources abondantes des paroles et ne montrerait pas toute chose comme une seule goutte d’eau, parce qu’il surpasse toute parole ? Si je laisse en effet ma langue se porter sur la hauteur de ce qui regarde l’essence absolument supérieure de Dieu le Verbe, si je m’envole et si je vole à la fois par la grandeur de l’expression des paroles et par les pensées, je passerai pour m’être élevé seulement de terre comme un jeune oiseau qui vient de s’envoler de son nid à l’instant même, (mais) qui peut voler plutôt dans les régions voisines de la terre et non dans les parties supérieures de l’air et qui est ramené en bas : car autant on s’approche de ce qui est élevé, autant on se tient éloigné de la hauteur. Et si je fixe l’œil de mon esprit sur la profondeur de sa descente et de son incarnation pleine d’amour pour l’homme et si je m’efforce de descendre à la fois par mon esprit et par ma parole dans cette profondeur incommensurable, je serai affaibli, abattu et aveuglé, à l’exemple de ceux qui nagent dans la mer ou qui se tiennent sur le sommet d’un rocher très élevé ; dès qu’ils regardent vers le bas, ils sont remplis de ténèbres et d’obscurité et détournent leurs yeux, car la puissance visuelle de l’œil n’est pas en rapport avec une profondeur inaccessible. De même aussi la faculté visuelle de l’âme, quoiqu’il lui appartienne surtout de discuter et d’examiner à fond les pensées pleines de controverses, devient en quelque sorte nonchalante, va çà et là et s’enfuit, lorsqu’elle veut considérer l’infinité et l’incompréhensibilité de la descente de Dieu le Verbe, et enfin après d’immenses flots de paroles et de pensées elle dira nécessairement à son tour la réflexion philosophique de l’Ecclésiaste : J’ai éprouvé tout cela par la sagesse. J’ai dit : Je serai sage. Et la sagesse s’est retirée loin de moi, beaucoup plus qu’elle n’était auparavant. Sa grande profondeur, qui la trouvera ? (Eccl 7, 24-25).

Quelle est en effet l’intelligence qui réunirait à la fois ces deux points de vue, la hauteur et la profondeur, en un seul, et qui entendrait le Livre divin dire? : Celui qui est au-dessus de toute domination, de toute autorité, de toute puissance, de toute dignité, et de tout nom qui se peut nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir (Ep 1, 21), qui existe avant toutes choses et par qui tout subsiste, est descendu dans les régions inférieures de la terre en s’unissant hypostatiquement à notre chair et à notre âme intelligente à l’exception du péché ; et qui (cependant) ne tremblerait pas, ne serait pas dans l’admiration et ne rendrait pas gloire en silence à notre soutien qui s’est soumis à toute cette humiliation volontaire et à celui qui, tout en étant sans besoin, parfait et riche, s’est abaissé à cause de notre salut au point de se faire chair et a enduré dans sa propre chair les souffrances acceptées pour nous jusqu’à la croix. Ô prodige ! Celui qui possède seul l’immortalité (1 Tim 5, 16), la lumière inaccessible, le soleil de justice, à cause de nous qui avions déshonoré par le péché notre première formation divine, qui étions tombés de notre première demeure, je veux dire du paradis planté à l’orient, qui avions été chassés en exil à l’occident et qui étions en dehors de toute clarté divine, est apparu à l’orient, après avoir participé d’une manière admirable à notre existence, avoir eu part à la semence d’Abraham et avoir poussé selon la chair de la souche de Jessé et de David, et ainsi il est apparu à ceux qui étaient assis dans les ténèbres de l’ignorance et à l’ombre de la mort.

Le prophète Jérémie annonçait à l’avance cette apparition admirable et bien- digne de Dieu en disant : Voici, les jours viennent, dit l’Éternel, et je susciterai à David une juste apparition ; un roi juste régnera, il sera sage et pratiquera l’équité et la justice sur la terre. Sous ses jours Juda sera sauvé et Israël habitera en sécurité ; et voici que le nom dont le Seigneur l’appellera sera Josédec ; il est dans les prophètes (Jr 23, 5-6). Que cette prophétie concerne sans conteste le Christ, c’est ce que disent tous ceux qui s’occupent du Livre sacré, même partiellement. Car, depuis David, il n’a régné aucun roi juste, attendu que tous ceux qui en descendirent se rendirent coupables, à l’exception d’Ézéchias et de Josias, après lesquels Jérémie a fait cette prophétie. Quelques lignes en effet avant les paroles qui viennent d’être citées, il disait au sujet de Jéchonias qui devint roi après la mort de Josias : Est-il méprisé, ce Jéchonias, ainsi qu’un vase dont on n’a pas besoin ? (Jr 22, 28). Il est bien certain d’autre part que les paroles de la prophétie descendent jusqu’au temps qui suit et qui est à venir. Cependant on ne donnera avec raison le nom de « juste apparition » à aucun autre de ceux qui ont régné si ce n’est au Christ ; il est le soleil de justice ; il nous a fait briller les rayons de la science de Dieu ; il a pratiqué aussi l’équité et la justice sur la terre, lorsqu’il a étendu sur toute la terre ses lois d’une justice absolument supérieure ; simultanément sous ses jours Juda a été sauvé et Israël a habité en sécurité. En effet, quand à partir de l’époque de Salomon le peuple se fut scindé en deux parties, Israël et Juda, il y eut jusqu’à la fin deux royaumes séparés ; mais d’une façon générale tous ceux qui étaient séparés se soumirent et obéirent également à la prédication du Christ et à son royaume et ils reçurent un seul joug. Toutefois à cause de Juda que l’on interprète « celui qui confesse » et d’Israël que l’on interprète « l’intelligence qui voit Dieu », on appellera « Juda qui est sauvé » ceux qui maintenant se sont approchés de l’Évangile et qui tiennent la place de ceux qui confessent et on appellera « Israël qui habite en sécurité » ceux qui déjà ont cru et ont passé par la contemplation, qui par-là connaissent ou voient Dieu, qui sont confirmés par la science et qui sont en sécurité et pour ainsi dire qui habitent et se reposent dans ce qu’ils ont connu. Mais ces deux camps constituent le corps unique de l’Église et sont placés sous la seule autorité du Christ, que Jérémie déclare aussi avec raison être appelé Josédec, ce qui, traduit en langue grecque, signifie « la justice de Dieu ». Et le Christ est la justice de Dieu le Père ainsi que la sagesse et la puissance. Écoute en effet Paul qui écrit aux Corinthiens : Lequel est devenu pour nous sagesse par le fait de Dieu, et justice et sanctification et rédemption (1 Co 1, 30). Quand Jérémie émettait cette prophétie sur Jésus et disait : Il sera appelé Josédec, c’est-à-dire « la justice de Dieu », il reconnut très nettement et très clairement celui qu’il prophétisait et au milieu de ses paroles et aussi avec ses propres yeux pour ainsi dire, et il fut éclairé par son apparition qui alors était à venir et que maintenant nous voyons. Aussi dans sa joie il s’écria : Il est dans les prophètes, en le montrant ainsi qu’avec le doigt et en disant : C’est celui qui a été dans les prophètes et qui les a inspirés et qui les a fait de façon diverse émettre ces prophéties qui se rapportent à sa propre personne.

Au sujet de cette apparition du Verbe qui s’est fait homme pour nous, le prophète Zacharie dit aussi d’une façon toute divine : Voici un homme dont le nom est orient et il se lèvera de dessous lui (Za 6, 12). Ah ! combien grande est l’exactitude de la prophétie ! Qui ne louerait pas celui qui tant d’années auparavant a prononcé clairement ces paroles par ses propres serviteurs et qui dans ces derniers temps a accompli en fait les paroles dites à l’avance ? Son nom est orient, dit en effet le prophète. Il est la lumière de la lumière du Père, celle qui éclaire tout homme venant en ce monde (Jn 1, 9); c’est pourquoi il a porté aussi le nom de ce qu’il est. Le propre de la lumière et du soleil est d’éclairer d’en haut et de projeter leurs rayons sur ce qui doit être éclairé et avoir part à la clarté qui en vient. Mais parce que le soleil de justice, la lumière inaccessible (1 Tim 6, 16) s’est fait homme, en prenant sur lui de s’incarner et de se faire homme pour nous, il s’est levé d’en bas ; car quand il a pris une forme de serviteur et qu’il s’est lui-même humilié volontairement, il s’est levé d’un abaissement qui est ainsi très humble, il s’est montré lui-même petit à petit et enfin il a brillé pour ainsi dire de toute la divinité. C’est pourquoi Zacharie, quand il annonçait d’avance ce prodige, a dit : Voici un homme dont le nom est orient et il se lèvera de dessous lui.

Parlant de ce lever qui a lieu d’en bas, David a expliqué cette pensée d’une manière différente et il a dit qu’il s’est levé à l’occident. Et il crie lui aussi avec Jean-Baptiste à ceux qui devaient être les témoins de son lever : Préparez la voie du Seigneur, faites droits ses sentiers (Mt 3, 3 ; Mc 1, 3 ; Lc 3, 4), en disant : Préparez la voie à celui qui est monté sur l’occident ; son nom est le Seigneur (Ps 67, 5). En effet, bien qu’il soit monté sur notre pauvreté et qu’il ait voilé sa gloire particulière selon l’économie, il s’est levé en quelque sorte à l’occident ; mais cependant son nom est le Seigneur ; car même quand il est devenu homme, il n’a pas renoncé à être Seigneur et Dieu. En effet, bien que (le Psalmiste) déclare que le soleil se lève à l’occident, celui-ci ne devient pas lui-même obscur ; mais au contraire il montre que l’occident est l’orient. De la même manière, comme notre état était l’occident, puisqu’il était noir par le fait du péché et qu’il était privé de l’action divine, le Verbe de Dieu l’a fait l’orient, quand il a béni notre passage à cette nouvelle condition ou, par son incarnation par laquelle ont été opérées les œuvres de lumière et tout ce qui est bon parmi les hommes, nous devions devenir justice, pureté et l’ensemble des autres vertus.

De même qu’un roi qui veut se rendre dans une ville petite, inconnue et absolument incapable de supporter sa venue, souvent se fait petit et supprime la grandeur de l’orgueil de l’imagination ou de la gloire qui l’entoure, afin d’être supportable à cette ville, et cependant il ne peut pas ne pas entrer comme un roi et renoncer d’une façon générale à ce qu’il est ; de même aussi le Fils et le Verbe du Père, l’incompréhensible et l’infini, a voulu venir sous une forme humaine dans ce monde qui est auprès de lui comme une goutte (suspendue) à un seau (Is 40, 15), selon l’expression de l’un des prophètes, puisqu’il le remplit d’une manière divine, et autant qu’il lui était possible il s’est humilié de sa propre gloire et est venu à l’humiliation, — c’est en cela en effet qu’il s’est anéanti et qu’il est ainsi devenu accessible, — (mais) après tout cela cependant, d’une façon incomparable et d’une manière remarquable et spéciale qui surpasse toutes les autres, il est entré dans notre monde par une porte divine et très royale, c’est-à-dire par la virginité, en naissant dans la chair du Saint-Esprit et de la Vierge Mère de Dieu.

Cette naissance extraordinaire et sans semence, par laquelle il se lève de la tribu de Juda dont Marie descendait par sa famille, Jacob le premier des patriarches la prédisait, en renfermant dans quelques paroles toute la richesse de ce mystère. Il a dit en effet : Juda est un jeune lion ; c’est de ma race, mon fils, que tu es monté (Gn 49, 9). Il appelle le Christ « un jeune lion » parce qu’il possède la dignité royale et l’inaccessibilité, et « Juda » parce qu’il tirait de la tribu de Juda la même race dans la chair et parce qu’il a confessé pour nous qui n’avons aucune liberté auprès de Dieu, en disant : Je te confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, (je te confesse) de ce que tu l’as voulu ainsi (Mt 11, 25-26). Or Juda, nous l’avons déjà dit, est interprété « celui qui confesse ». Tandis qu’il le considérait, je veux dire celui qui a confessé pour nous, avec des yeux qui malgré la distance voyaient l’avenir à l’avance, il a dit : C’est de ma race, mon fils, que tu es monté, en appelant sa propre race la Sainte Vierge de laquelle, ainsi que d’une vigne, le Christ, le raisin, est monté sans semence et a poussé.

Où sont-ils donc, en entendant ces paroles, les partisans de la folie d’Eutychès ? Ne donneront-ils pas leur adhésion même au premier des patriarches qui dit : C’est de ma race, mon fils, que tu es monté ? Tournons en dérision la sottise de l’imagination et confessons que le corps très saint du Christ est de notre essence ; Marie, en effet, est de notre race ainsi que Jacob son premier père, parce que nous sommes formés de la même boue, comme dit le livre de Job (Jb 33, 6). Celui qui a créé et formé est venu restaurer et créer de nouveau non une autre créature, mais celle qui était tombée et avait subi la corruption du péché, par le moyen de l’incarnation divine, quand il s’est jeté lui-même comme un ferment dans toute la masse du genre humain, qu’il est devenu le second Adam, qu’il nous a délivrés par sa résurrection et qu’il nous a fait repasser de l’état mortel et terrestre à la vie incorruptible et céleste. Comment ne sentez-vous donc pas que vous nous privez des biens de ce genre et que vous nous rendez étrangers à cette incarnation qui est un secours et qui a été ordonnée pour ceux qui sont tombés ? Estimez-vous que notre chair contracte quelque impureté ou quelque souillure dans Dieu le Verbe, sans comprendre qu’il n’y a qu’une seule chose capable de rendre impur et sale, à savoir la corruption du péché ? Et où y a-t-il trace de péché, là où Dieu le Verbe s’est incarné sans changement, où la mère est vierge même après l’enfantement, ou le Saint-Esprit descend, où la semence virile est absente, et où la concupiscence est entièrement exclue et absente et fait défaut ? Pourquoi, faisant abstraction de toutes ces circonstances pures, grandes et remplies d’une bonne odeur divine, vous détournez-vous comme des porcs de ce qui est suave et capable de plaire à l’odorat, et descendez-vous dans la fange infecte de vos pensées, — je ne dis pas, de notre nature ? Car si notre chair est impure, il ne fallait donc pas qu’il la forme, même dès le commencement, celui qui a fait toutes choses belles et bonnes et très belles ? Mais si cette formation est pure et n’a causé à celui qui l’a formée ni dommage ni souillure, comment la seconde formation n’est-elle pas plus pure et n’y a-t-il pas lieu de dire que, par la grande distance qui existe entre elles, cette formation par laquelle celui qui a formé a voulu, lui-même être formé dans la chair, est plus digne de Dieu que la première ?

Mais prenez garde de nous précipiter de cette façon même dans les fables absurdes des Manichéens et, en mettant notre corps en dehors du mystère comme souillé et impur, de lui établir aussi un autre créateur, comme ils le font eux-mêmes. En effet vous avez enlevé de là l’imagination, ou plutôt vous en avez été dépouillés et spoliés, et vous êtes bien dignes de pitié pour le double motif que vous volez et que vous êtes volés. Quant à nous, nous croyons que celui qui a dit au sujet de ses brebis : Le voleur ne vient que pour voler, tuer et faire périr ; moi, je suis venu, afin qu’elles aient la vie et qu’elles soient dans l’abondance (Jn 10, 10), peut également vous faire rentrer dans vos biens, parce que vous avez été volés et que vous avez perdu, et vous faire vivre, parce que vous avez été déjà les victimes de l’incrédulité.

Paul de son côté — il est temps en effet que nous reprenions de nouveau le sujet à l’endroit où nous l’avons quitté, afin de montrer qu’il est d’accord avec la parole de Jacob : C’est de ma race, mon fils, que tu es monté, a écrit aux Galates en ces termes : Quand les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils afin qu’il fût d’une femme, afin qu’il fût sous la Loi (Ga 4, 4). Ce mot « d’une femme » montre que l’Emmanuel est né dans la chair de l’essence de la Vierge. Il n’a pas dit « par une femme », afin de (ne pas) donner à ceux qui ont de mauvaises pensées l’occasion d’appeler sa naissance un passage d’une manière allégorique et d’affirmer qu’il a couru comme dans un canal et qu’il a passé comme un éclair. C’est pourquoi on comprend qu’il y a eu une conception complète, afin de montrer que l’incarnation est véritable et sans imagination : Les jours en effet furent accomplis pour qu’elle enfantât (Lc 2, 6).

Quant à moi, considérant plus profondément les saintes Écritures, je me trouve observer un autre mystère plus grand. En effet parce qu’Adam n’avait pas été trompé par le serpent, mais que la femme, une fois trompée, avait été la première dans la transgression, Dieu le Verbe qui a voulu guérir cette transgression, a élevé la femme à un honneur plus grand. Car quand Dieu guérit ou corrige, il n’apporte pas seulement au malade le principal, mais il lui accorde en plus même la richesse qu’il n’avait pas. C’est là ce qu’il a fait aussi pour nous-mêmes, non seulement en nous délivrant par sa résurrection de la condamnation à mort et de la corruption, mais encore en nous conduisant au royaume du ciel à la place du paradis et en nous faisant fils au lieu d’esclaves, et héritiers de Dieu.

Quel est donc cet honneur plus grand, dont il a jugé la femme digne ? Je vais le dire clairement. Lorsque Paul donne à l’homme l’autorité et la première place et qu’il assigne à la femme le second rang, et que pour cette raison il dit qu’elle doit être modeste et soumise, il a ajouté : L’homme en effet n’est pas tiré de la femme, mais la femme est tirée de l’homme (1 Co 11, 8), car elle a été créée avec une côte de l’homme. Mais comme notre existence dépend de l’union du mariage et du mode du commerce charnel, l’homme aussi a existé par la femme : de là vient que l’Apôtre lui-même, les invitant, ainsi qu’à l’amour et à la bonne entente, à ceci que les hommes n’exercent pas avec dureté leur autorité à l’égard des femmes, a ajouté ensuite : Toutefois la femme n’est point sans l’homme, ni l’homme sans la femme, dans le Seigneur. Car de même que la femme a été tirée de l’homme, de même l’homme existe aussi par la femme (1 Co 11, 11-12). Mais c’est à juste titre que, nous, nous sommes dits avoir existé « par la femme » et non pas « de la femme », car (pour nous) la projection de la semence virile précède et c’est par elle surtout que nous sommes. Le Christ, au contraire, conçu sans semence, a existé non pas « par la femme », mais « de la femme » à proprement parler, et il l’a fait monter jusqu’à un rang qui possède la supériorité. En effet dans la première formation la femme est d’Adam et dans la seconde formation le Christ, le second Adam, est de la (femme), et ceci l’emporte autant sur cela que la seconde (formation) est plus divine que la première. 

Puisque vous avez été jugées dignes, ô femmes, d’un tel honneur, de ce qui est le premier et le principal, par l’intermédiaire de la Vierge Mère de Dieu, donnez donc à vos maris de très bons conseils qui les conduisent à la vie future. Si vous trouvez qu’ils sont les premiers à faire leur devoir et à vous l’apprendre, prêtez-leur l’oreille ainsi qu’à des maîtres qui occupent la première place. Si au contraire vous trouvez qu’ils sont liés par les désirs et les soucis du monde, qu’ils sont étouffés par la pensée de ramasser de l’or, qu’ils passent les nuits sans dormir et qu’ils se demandent avec anxiété quel débiteur ils vont mettre en prison, quel prisonnier ils traîneront et citeront devant le tribunal, sur la maison de quel homme ils tomberont sous prétexte qu’il est sous le poids d’une dette et qu’il est dépassé et dévoré par le grand nombre des intérêts, quel être ils dépouilleront même du vêtement nécessaire, ne passez pas avec eux une veille ainsi pleine de misère et d’anathème et n’activez pas par vos paroles ainsi que par le vent la flamme de l’amour de l’argent. Mais dans une pensée inspirée par l’amour de Dieu et dans un esprit courageux, faites-leur résonner des paroles sages et éteignez en eux le désir de l’abondance des seules (richesses). Que chacune de vous dise à son mari : « Dieu nous a donné une bénédiction suffisante pour nous et nous jouissons de la paix et du bonheur d’en haut ; de toute part les biens nous arrivent : nous nous réjouissons du fait de tes travaux, que celui qui donne les biens a bénis en y ajoutant les siens propres. » Quand vous verrez qu’il est devenu doux et gai par des paroles de ce genre, qu’il s’est montré bienveillant et qu’il s’est relâché de la violence de sa dureté cruelle, ajoutez aussitôt après : « O mon ami, montre donc des sentiments un peu charitables pour les malheureux ; ne réclame pas avec une telle exactitude le paiement des dettes ; reçois une partie, et retarde un peu ou même abandonne le paiement du reste, s’ils sont profondément malheureux. Nous, nous sommes dans la joie, et eux, ils sont dans les pleurs ; nous, nous sommes rassasiés et nous jouissons du superflu, et eux, ils n’ont que du pain, peut-être leur est-il mesuré ou bien leur fait-il même défaut par suite du degré du besoin. De mon côté j’apporterai aussi quelque chose en même temps que l’effusion de ta bonté et je ne te tourmenterai pas par les soucis de cette année : je t’abandonne ce vêtement que tu devais me faire ainsi que ces bijoux en or et cette somme pour cet autre ornement ; tu ne m’achèteras absolument rien ; les vêtements que l’on porte à l’intérieur seulement me suffisent ; la miséricorde envers les indigents me fournit un vêtement très honnête, qui l’est beaucoup plus que tous les vêtements de grand prix. À l’intérieur j’aurai pour beauté celle qui ne vieillit pas et qui est agréable à Dieu, et non pas celle qui est extérieure, se flétrit et tombe comme la fleur. Par là je constituerai pour mes enfants une bourse précieuse et imprenable. » Quand votre mari vous entendra tenir ces raisonnements, fût-il semblable à une bête sauvage, il changera nécessairement ses dispositions et il deviendra charitable envers ses débiteurs. Car personne n’est capable de persuader ainsi les hommes comme les femmes honnêtes et pures, même si l’on avait toute l’éloquence et toute l’habileté des rhéteurs. Par conséquent si vous ne faites pas le bien lorsque vous pouvez le faire, écoutez l’Écriture qui dit que ce péché vous sera imputé : Celui qui sait le bien qu’il faut faire, dit-elle en effet, et ne le fait pas, se rend coupable de péché (Jc 4, 17).

De même quand vous voyez vos maris vous pousser vers la volupté de la passion, vers les chemins fréquentés qui mènent à Daphné, vers la vie humide et dépensière de cet endroit, pour lui donner par là un nom honnête, fixez votre intelligence sur la Mère de Dieu ainsi que sur le livre des saintes doctrines et, après en avoir tiré un esprit pur, faites-le habiter en vous. Poussez vos maris vers le bien et faites-leur une leçon en disant : honorons notre vie, ô mon mari, surtout par l’honnêteté et la pureté ; par la vie et la conduite pures de notre maison faisons du mariage un mystère, et du lit un (lieu) pur ; que les affaires du commerce charnel soient pour nous non pas une question et une recherche des désirs mauvais, mais une habitation mystérieuse, ineffable et donnée par Dieu en vue de la production des enfants. Par ces paroles vous mettrez un frein aux violences insensées de vos maris, et de plus les anges vous applaudiront et se réjouiront à votre sujet ainsi que la bienheureuse Vierge et toute l’armée des saints, et le Christ vous couronnera d’une manière invisible, lui qui livre le combat de la vertu, qui a existé « de la femme » et non « par la femme » et qui par celle-ci a mis en vous cette fermeté et ce courage.

De même, au sujet de l’éducation de vos enfants, n’ayez pas de la condescendance pour vos maris. Mais quand ils les conduisent aux représentations et à toute autre chose qui blesse et corrompt l’âme, appliquez-vous à les mener à l’église ; opposez à la volupté pernicieuse les mœurs très brillantes des saints ; touchez-les vivement et pressez-les en leur disant en même temps d’une manière ferme : Il ne peut pas célébrer les fêtes de Dieu comme il faut, celui qui va aux représentations et à toute autre affaire du même genre qui se trouve en dehors de la Loi. Lorsque de cette manière ils auront été élevés dans ces mœurs et ces habitudes, qu’ils y auront grandi et qu’ils seront parvenus à la mesure de l’âge non seulement du temps, mais aussi de la vertu, comme ceux qui se sont unis une bonne fois à celui qui a dit : Laissez les petits enfants et ne les empêchez pas de venir à moi, car c’est à ceux qui leur ressemblent que le royaume des cieux appartient (Mt 19, 14), ils seront pour vous un bâton de vieillesse et une consolation pour toute angoisse. Car ils seront instruits par ces autres paroles : Honore ton père et ta mère, afin que sois heureux et que tu prolonges ta vie sur cette terre (Dt 5, 16).

Vous voyez que ce n’est pas en vain que je disais au commencement de cette homélie que, si nous prenions une petite graine de pensée dans l’abondance de la sagesse comme dans une mine et que nous la chauffions, nous en ferions un grand objet ; car voici que, après nous être étendu si longuement, nous n’avons pas trouvé une goutte de ses paroles ou de ses pensées, ainsi que dit Job en un endroit.

Vous voulez donc que nous fassions cet objet encore plus remarquable et que nous y enchâssions, comme des pierres précieuses, des pensées variées et profondes ; mais le jour nous abandonnerait nécessairement et il faut que nous réglions suivant le temps la longueur de l’homélie, parce que nous sommes obligés de reconnaître le temps en toute chose. Cependant afin de ne pas abandonner et de ne pas laisser cet objet totalement dépourvu d’ornements, nous allons l’orner en résolvant une seule question.

Puisque la Vierge Mère de Dieu descend par sa famille de la tribu de Juda et de David, comment Gabriel lui disait-il : Voici, Elisabeth, ta parente, a conçu (Lc 1, 36) ? Car cette dernière, étant la femme du prêtre Zacharie, appartenait nécessairement à la tribu des Lévites. En effet il n’était pas conforme à la Loi que celui qui appartenait à une tribu prit sa femme dans une autre tribu ; car le Seigneur dit par Moïse dans les Nombres : Les enfants d’Israël contracteront mariage chacun dans l’héritage de la tribu de son père ; et toute fille, qui par son héritage sera apparentée avec toutes les tribus des enfants d’Israël, sera la femme de l’un de ceux qui appartiennent ἃ la famille de son père (Nb 36, 7-8). C’est pourquoi quand on a dressé la généalogie de Joseph, étant donné que le Livre divin a coutume d’établir la généalogie d’après les hommes et non d’après les femmes, on doit avoir dressé (en même temps) celle de Marie, attendu que d’après la Loi elle appartient à la même tribu que son fiancé.

Comment la Sainte Vierge est-elle donc la parente d’Élisabeth ? Quelques-uns ont dit par ignorance que c’est parce que toutes deux étaient des Israélites et étaient issues du même peuple que Gabriel les a appelées parentes. Or on a un motif d’appeler parent celui qui appartient au même peuple, quand on parle d’une autre personne qui appartient à un autre peuple et que, pour l’en distinguer, on appelle parent celui qui appartient à la même race ; c’est ainsi que Paul, dans la lettre aux Romains, étant sur le point de parler de ceux qui parmi les autres nations et aussi parmi les Juifs avaient cru, donne aux Juifs le nom de parents en disant : À la place de mes frères qui sont mes propres parents selon la chair, qui sont des Israélites (Rm 9, 3-4). Mais nous ne trouverons nulle part quelque chose de semblable sur Elisabeth et Marie ; et alors que beaucoup de femmes appartenaient au même peuple, l’ange n’aurait pas dit à la Vierge en guise de signe précis cette parole : Voici Elisabeth ta parente… Mais comme il était le ministre des révélations divines et des ordres spirituels, il n’a pas prononcé cette parole d’une manière générale. En effet l’ange qui apparut à Joseph en songe, lui disait : Joseph, fils de David, afin de lui rappeler la promesse par laquelle Dieu avait promis que le Christ serait issu de David (Mt 1, 20). Il en est donc de même ici, et cette parole : Voici Elisabeth ta parente… est remplie d’un mystère digne de Dieu. À mon avis, cela n’avait pas échappé non plus à la Vierge, parce qu’elle participait au Saint-Esprit ; c’est pourquoi elle se soumettait gaiement et courait tout aussitôt auprès d’Élisabeth.

Parce que le Christ était le roi des rois (1 Tim 6, 12) en ce qu’il est Dieu et Seigneur de l’univers, et parce qu’il a été de plus appelé grand prêtre après être devenu homme, en ce qu’il s’est offert lui-même en sacrifice et en offrande pour purifier le péché du monde et en ce qu’il s’acquitte lui-même de notre confession envers lui et envers le Père : Considérez en effet, dit Paul, l’apôtre et le grand prêtre de notre foi, Jésus (He 3, 1), il a été décidé d’en haut que la race de la tribu royale de Juda et celle de la tribu sacerdotale de Lévi seraient réunies, de telle sorte que le Christ, roi et grand prêtre, descendit de ces deux tribus par sa famille dans la chair. Il est écrit en effet dans l’Exode que, avant que fût porté le commandement qui défendait de prendre une femme dans une autre tribu, Aaron le premier grand prêtre selon la Loi prit une femme dans la tribu de Juda : Elisabeth, fille d’Aminadab (Ex 6, 23) ; et Aminadab descendait par sa famille de la tribu de Juda. Afin que personne n’allât songer à un autre Aminadab, le Livre sacré, écartant l’erreur et la montrant très clairement, a dit : Fille d’Aminadab, sœur de Naasson. Voyez la direction particulièrement sage de l’Esprit qui a dirigé et fait que la femme de Zacharie, la mère du Baptiste, la parente de Marie Mère de Dieu, s’appelât Elisabeth, et qui nous reporte jusqu’à cette Elisabeth, qu’Aaron avait épousée et par laquelle avait eu lieu l’union des deux tribus, et qui nous proclame clairement que c’est par cette Elisabeth que je dois avoir la parenté avec la Vierge.

Que personne ne me dise que la captivité chez les Babyloniens a jeté de la confusion parmi le peuple juif, de telle sorte qu’il n’y eût depuis cette époque aucune distinction entre les races et les tribus. Esdras en effet déclare que tous ceux qui revenaient de Babylone se donnaient beaucoup de peine, pour rassembler autant que possible les enfants d’Aaron et les Lévites qui restaient ; car ils se préoccupaient des habitudes de leurs ancêtres et l’historien indique et note non seulement la tribu de ceux qui sont revenus, mais encore les villes et les villages.

De même Luc, nous montrant l’exactitude de ce qui a été dit, parle de Zacharie en ces termes : Sa femme était d’entre les filles d’Aaron et s’appelait Elisabeth (Lc 1, 5).

Le Christ, qui a dit de lui-même : Il nous convient d’accomplir toute la justice (Mt 3, 15) n’a rien laissé tomber de ce qui regarde l’exactitude à son sujet ; mais, après avoir observé toutes les choses, il les a consolidées et les a accomplies, car le Christ est le commencement et la fin de la Loi et des Prophètes et le Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance (διαθήχη), et il s’est levé pour nous également dans la chair dans ces derniers jours. A lui soient la louange et la puissance avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles. Ainsi soit-il !

FIN DE L’HOMÉLIE LXIII.

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