SUR SON RETOUR QUI SUIVIT LA VISITE DES SAINTS MONASTÈRES. (CETTE HOMÉLIE) FUT PRONONCÉE LE JOUR DE LA COMMÉMORAISON DU SAINT PRÉCURSEUR JEAN-BAPTISTE.
Moïse, le ministre de la Loi divine, occupait parmi les prophètes une place si exceptionnelle que le Livre sacré dit à son sujet : Il ne s’éleva plus dans. Israël de prophète semblable à Moïse, que le Seigneur avait connu face à face (Dt 34, 10). Il était (ainsi) au-dessus de tous les chefs de peuples, parce qu’il ne possédait pas l’autorité en vertu de l’héritage par sa descendance d’autres personnes, ni en vertu de la décision et de l’élection de ceux qui avaient eu le pouvoir, mais en vertu d’une indication venue d’en haut : aussi y était-il ramené, quand il s’enfuyait et quand il regimbait et tremblait devant la grandeur de cette charge ; car la vertu se connaît elle-même et elle se retire constamment dans la petitesse. Après avoir laissé une fois le peuple dont il était le chef, il était monté par ses pieds sur le sommet de la montagne d’Horeb, mais il était arrivé par son esprit jusqu’au ciel, ou plutôt jusqu’au Seigneur du ciel et de la terre et de tout le monde invisible et visible. Dans ses mains il recevait le texte de la Loi, mais dans son âme il était initié à la profondeur et à l’esprit du texte. Au sujet du tabernacle du témoignage qu’il devait construire et qui figurait d’avance l’Église du Christ, il entendait (dire) : Regarde et fais tout d’après le modèle qui t’est montré sur la montagne (Ex 25, 40).
Après avoir été nourri ainsi uniquement par la contemplation et n’avoir goûté ni pain ni eau pendant quarante jours, il descendit en portant les tables (de la Loi), tables de pierre, écrites par Dieu (Ex 31, 18). Lorsqu’il fut descendu jusqu’aux abords du camp à une certaine place, il entendit un cri venir à ses oreilles. La cause en était que le peuple était doublement ivre et qu’il divaguait, parce que non seulement le vin, mais encore l’idolâtrie lui avaient donné le vertige : car il avait changé sa gloire (Jr 2, 11) selon l’expression du Livre sacré lui-même, et il avait reporté sur le veau de fonte le culte et l’adoration dus à Dieu. Josué de Nun, qui se trouvait présent en même temps que lui, dit par ignorance : Il y a un cri de guerre dans le camp (Ex 32, 17). Mais (Moïse) qui avait connu d’avance la passion du peuple et qui en était contrarié dans son esprit, disait : Ce n’est ni le cri de ceux qui chantent dans l’armée, ni le cri de ceux qui chantent à l’occasion d’un combat victorieux : ce que j’entends, c’est la voix de ceux qui chantent par l’effet du vin (Ex 32, 18). Ces paroles étaient bientôt justifiées par la vue du veau, et ce que l’on entendait était confirmé par ce que l’on voyait, la danse, le rire, la folie diabolique et tous les autres effets de l’ivresse. À cette vue, il ne s’arracha pas les cheveux, il ne déchira pas ses vêtements, il ne se répandit point de la poussière sur la tête, car la souffrance était bien supérieure à la tristesse. Mais il brisa les tables qui étaient déjà mères de la législation extérieure, superficielle et assujettie à la lettre, et qui étaient grosses de la Loi spirituelle beaucoup plus profonde. Car dans les passions opposées, les pensées saines, vraies et divines se trouvent mises en morceaux d’une façon ou d’une autre et se refusent à subsister dans des cœurs mous, déréglés et impurs.
Moi aussi, malgré ma petitesse, je suis monté sur la montagne de la philosophie, lorsque je suis allé ces jours-ci visiter ceux qui vivent d’une vie supérieure et semblable au sommet d’une montagne et qui sont dans l’état monastique. J’ai vu non pas Dieu descendre dans le feu, mais des hommes enflammés par le feu divin des désirs les plus grands et les plus élevés monter vers le ciel. Ils ne reçoivent pas la loi sur des tables de pierre, mais ils possèdent écrites sur les tables de leur cœur les lois de l’Esprit ; non seulement ils les méditent le jour et la nuit et ils les ont à la bouche, mais ils les accomplissent en réalité et ils sont pour ceux qui les voient une loi qui dispose la conduite en vue de la vie future, qui méprise les biens temporels, qui détourne et éloigne de la corruption de ce monde et qui pour ainsi dire crie à tous les hommes ces paroles que le Christ a dites à ses apôtres : Levez-vous et partons d’ici (Jn 14, 31).
Ils ressemblent en effet aux anges dès ce monde en saisissant d’avance l’impassibilité et le bonheur de la résurrection et en jouissant par anticipation des (biens) que nous attendons. Car ils ont renoncé aux échanges qui se font entre l’homme et la femme, ce qui est la cause efficiente de la production des enfants, et (cependant) ils ont crû et se sont multipliés. Nous entendons en effet notre Sauveur dire : Dans la résurrection les hommes ne prendront pas de femmes et les femmes n’auront pas de maris ; mais ils seront comme les anges dans le ciel (Mt 22, 30).
Ce n’est pas en cela seulement qu’ils ont de la ressemblance avec les puissances intellectuelles, mais aussi en ceci que par des chœurs de louanges continuelles ils honorent leur Seigneur, en séduisant et en charmant leur âme par des cantiques exempts de toute angoisse et de toute souffrance, et en ceci que par des fréquentes génuflexions ils présentent leur adoration à celui seul devant qui tout genou fléchit dans le ciel, sur la terre et au-dessous de la terre (Ph 2, 10). Ils finissent leur chant par les larmes de la prière qui lavent de la lèpre l’homme affaibli et vieilli par le péché et de nouveau ils recommencent leur chant avec une pureté encore plus grande. Lorsqu’ils cessent leurs cantiques, ils lisent les Livres divins et par là ils ramassent les fruits du Paradis et en recueillent les fleurs. Par leur corps ils sont sur la terre, mais par leur esprit ils habitent dans le ciel. Ils ne se soucient de la nourriture qu’autant qu’ils savent qu’ils sont liés à des corps ; encore ne prennent-ils que ce qui est nécessaire à leur ventre, au coucher du soleil, en se consolant uniquement avec du pain, de l’eau et des plats de légumes.
Là il n’y a point de jalousie, car tous également recherchent l’abnégation. Les ruses exercées les uns contre les autres, les accusations mensongères et les citations devant les tribunaux ont disparu. L’avarice, la racine de tous les maux (1 Tim 6, 10) est en effet absente parmi eux ; mais ils aiment beaucoup la richesse au point de vue de la vertu et ils la rassemblent de partout. Ils apaisent la colère ; ils s’appliquent à modérer leur parole ; ils contiennent le rire libre par le lien de la tristesse ; ils rappellent l’âme relâchée au souvenir de la douleur sans fin dont elle a été menacée ; ainsi que dans la disposition parfaite des membres et dans un même accord, ils regardent comme les leurs les succès des uns et des autres. Il y a aussi parmi eux l’égalité des vêtements qui cachent et réchauffent par leur épaisseur, mais qui corrigent et atténuent la violence et la lutte de la chair. De là il résulte que tout tumulte se trouve chassé et que la tranquillité et le silence règnent en tout. C’est avec raison que l’on donnerait le nom de « l’initiation des mystères » à leur état ou à leur genre de vie. Ils vivent vraiment de la vie d’ici-bas et ils vivront plus vraiment encore de la vie future.
C’est pourquoi j’ai pleuré aussi sur moi, parce que j’ai été privé d’une une bienheureuse habitation de ce genre ; et je suis descendu dans cette vallée de larmes, dans l’abîme de (ce) monde placé en bas, qui entraîne vers le bas l’intelligence faite pour la direction et portée vers le haut, et qui l’enlace dans les larmes et les gémissements des vaines préoccupations. Comme j’étais dans ces lieux, j’ai adressé à mon âme la parole de Pierre : Veux-tu que nous dressions ici une tente ? Et je l’ai vue accourir rapidement et donner son consentement. Mais, quand elle s’est remis en mémoire votre amour ainsi que le mariage et l’alliance par lesquels le Christ m’a uni à cette Église, elle me reprenait au contraire par ces paroles : Laisse cette pensée, ô toi ; tu es lié à une femme, ne cherche pas à rompre (ce lien) (1 Co 7, 27) ; nous avons été rachetés à un prix et à un grand prix, par le sang du Christ, et nous ne sommes pas les maîtres de nos âmes : que ce ne soit donc pas notre volonté qui soit faite, mais que ce soit celle du Seigneur.
Après avoir ainsi détourné mes regards du sommet de cette montagne, je veux dire de la vie de ces moines qui est sublime et s’envole vers le ciel, — car personne, me mettant en avant les faux (moines), ne diffamera ce divin genre de vie, parce que Judas qui se rendit coupable dans le collège des douze, n’a causé aucun préjudice aux apôtres ; — “j’ai songé à descendre et après m’être remis en esprit l’image de cette sainte Église, et avoir oublié cette philosophie, je lui ai appartenu tout entier et je pensais que je dois me priver même de mon sang pour elle, si l’occasion le demande. Car de même qu’une femme comblée de très grandes richesses, ornée et parée de la gloire de la naissance et de la grâce de la beauté, et de plus réellement vénérable par la pratique et le sceau de la chasteté, se trouve fiancée, en vue du mariage, à un pauvre et à un malheureux qui ne possède absolument que des mœurs douces ; de même (cette Église) a agi également à mon égard. Moi qui suis pauvre et dépourvu de toute perfection, et qui ne possède rien autre chose que la prédication orthodoxe de la foi, elle m’a réuni à elle-même, elle m’a fait monter dans sa chambre mystique et elle a estimé cette seule (qualité) plus que toute la richesse : c’est pourquoi, quand je suis présent, elle m’aime et, quand je suis absent, elle me réclame.
C’est elle-même qui a été fondée la première de toutes les saintes Églises de tous les lieux de la terre. Celui qui s’est entendu dire : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes du Schéol ne prévaudront pas contre elle (Mt 16, 18), et qui a reçu les clefs du royaume des cieux, elle a été la première à le recevoir en qualité de pasteur, de mari et de constructeur : elle l’a suivi comme un pasteur, elle a cohabité avec lui comme avec un mari en pratiquant la chasteté et en réglant sur sa conduite sa propre manière de faire, et elle a caché dans ses trésors le fondement qu’il a posé s comme un constructeur. Elle se revêt de l’appellation de chrétiens avant les autres biens ainsi que de quelque chose de supérieur, comme d’un vêtement royal et de pourpre. Aussi montre-t-elle son zèle surtout sur ce point qu’elle ne souffre pas qu’on altère la parole de la vérité et qu’elle ne peut supporter ceux qui trafiquent les choses de Dieu. Les hommes qui se sont unis à cette (Église) d’une façon indécente, après qu’ils eurent cohabité avec elle un long espace de temps et qu’ils ne se furent point repentis et détournés de leur impiété, elle les a chassés cruellement en leur donnant un acte de répudiation, (Mt 5, 31) et leur portant une juste haine, elle s’est refusée à avoir une même habitation avec eux. Cependant elle n’a pas été semblable à la femme qui est méchante dans la querelle, aime l’inimitié et conserve de la rancune, et qui ne sait pas supporter les défauts supportables de ses maris, — ce qui est encore le propre des femmes fortes et honnêtes ; — mais (elle n’a pris cette mesure que) lorsqu’elle a perdu tout espoir, parce qu’ils ne pouvaient être guéris et qu’ils essayaient d’altérer sa propre foi et de lui communiquer, ainsi qu’une maladie pernicieuse, leur propre corruption.
C’est pourquoi non seulement je suis confus (de son choix), mais encore je suis dans la crainte et dans la frayeur. De même que le mari qui est humble et doux et qui ne possède rien autre chose, témoigne à sa riche compagne, pour en être aimé davantage, la distinction de ses manières d’une façon très pure et très vraie ; de même moi aussi je transmets à cette (Église) la parole de la foi d’une façon orthodoxe, absolument claire et nette. Comme s’il s’agissait” d’un poids qui doit être parfaitement juste et d’une balance qui doit être en équilibre, je crains ou bien de rendre par hasard léger et insuffisant l’un des plateaux par suite de l’imagination sans hypostase et rêveuse de la légèreté d’Eutychès et par suite du défaut de l’intelligence d’Apollinaire qui exclut, de l’incarnation divine et de notre rédemption l’intelligence, faculté qui est à la fois la meilleure et la plus élevée, ou bien de le faire paraître lourd et entraîné en bas vers la terre par suite de la division et de la dualité des natures après l’union ineffable.
Mais je prêche à cette Église que Jésus est un : il est le même hier, aujourd’hui et éternellement (He 13, 8) ; il est à la fin des temps et avant tous les siècles ; c’est par lui que tout a été fait. Le même a souffert dans la chair et, en ce qu’il est Dieu, il est supérieur et inaccessible aux souffrances. Car il est un de deux, de la divinité et de l’humanité, qui possèdent leur intégrité chacune suivant sa notion particulière. Le même est Dieu et homme véritable et il est connu un en hypostase. Une en effet est la personne et une est la nature incarnée du Verbe. En résolvant de nouveau le Christ dans les éléments qui sont l’objet de l’union, nous n’affirmons pas qu’il y a deux natures ; et parce qu’il a été de la même essence que nous en dehors du péché et de tout changement, nous ne disons pas non plus qu’il a renoncé à être de la même essence que Dieu le Père. Que l’on bannisse en effet du Christ, pour les tenir à distance et au loin, la division, la confusion, l’apparence qui sont des maladies opposées et cependant semblables par l’impiété, et de même tout ce qui cause la ruine et la perte de notre salut.
C’est à cause de cela que l’illustre et célèbre mère des Églises brûle d’amour pour moi ; quand je suis nu, elle me revêt de ses propres vêtements et me fait paraître riche. Elle n’aime pas que je parte et elle me gronde quand je m’attarde. Pour moi, même pendant mon absence, je ne l’ai pas oubliée. Mais lorsque je vivais au sommet de cette montagne en compagnie de ceux qui vivent de la vie supérieure de l’état monastique, j’ai trouvé qu’elle était gravée sur les mains du Seigneur (Is 49, 16), comme Isaïe l’a dit aussi de Jérusalem, et que son souvenir y était fréquent dans les prières et dans les supplications. Après être descendu de ces lieux, je suis allé trouver ses filles les plus connues, je veux dire les Églises de son ressort, je leur ai rappelé la noblesse de leur origine maternelle et l’orthodoxie des dogmes de la religion. Elles en sont arrivées en quelque sorte à cette pensée que c’est à cause de leur racine apostolique dont elles descendaient par leur naissance et à cause de leur noblesse maternelle, de leur éducation pure et de leur instruction qu’elles ont rejetées loin d’elles tout ce qui est adultère et étranger et qu’elles se sont souciées de la beauté naturelle en méprisant toute invitation hérétique ainsi que des couleurs tracées et effacées.
Quand je suis parti de ces lieux et que j’étais sur la route, comme je me trouvais dans la région qui précède les portes de la ville, ou plutôt comme j’étais encore loin de cette ville, une voix est venue au-devant de moi. Ce n’est pas la voix (qui frappa les oreilles) de Moïse, la voix de l’ivresse, de la moquerie semblable au rire, et des danses déshonnêtes qu’exécutent les démons, qui fait briser les tables de la Loi et qui provoque la colère de Dieu ; mais c’est la voix de l’allégresse et de l’action de grâces (Ps 41, 5) selon l’expression de David, qui fait éclater les cris solennels d’une fête spirituelle et qui ouvre les tables du cœur qui recevront avec empressement les lois de Dieu les plus hautes et les plus élevées. Cependant j’écrirai en vous avec bonheur des lois accessibles, qu’il vous sera facile d’observer et qui n’auront rien de pesant en elles.
Ceux qui professent l’état monastique se préoccupent de la pauvreté et de la nudité ; nous, courons après ceci : ne pas causer de tort, après ceci : ne pas désirer le bien d’autrui, et après ceci : faire part aux nécessiteux de ce que nous avons autant que nous le pouvons. Ils se soucient de chanter avec empressement la nuit et le jour ; proposons-nous de nous tenir, par la langue et par l’ouïe, loin des chants insensés et ouvrons notre bouche ou prêtons notre oreille aux cantiques de l’Église parfois le soir et le matin. Ils observent un silence parfait et retiennent leur langue, de telle sorte qu’ils sont formés à la modération pour entendre et pour parler ; nous, bannissons la calomnie qui est déraisonnable et qui répand l’amertume. Ils sont unis par la charité ; nous, faisons cesser les embûches mutuelles. Ils pleurent afin de laver leur âme des péchés ; nous, interdisons-nous la course qui mène aux théâtres. Nous voulons en effet obtenir le royaume des cieux comme eux ; il faut que notre conduite soit du même genre que la leur et qu’elle ne soit nullement différente et étrangère ; car il n’y a rien de commun entre la lumière et les ténèbres (2 Co 6, 14), entendons-nous dire au Livre divin.
Tandis que je vous ai apporté ces lois, Jean vous les prêche par moi en ce jour même, (il est) la voix qui crie dans le désert (Mt 3, 3 ; Lc 3, 4 ; Jn 1, 23) ; il a ramené les âmes des peuples qui étaient désertes et stériles de toute perfection, il leur a ouvert largement la pénitence, et le premier il a fait connaître aux hommes le nom du royaume des cieux. Par ses prières il nous a accordé lui-même ce bienfait plus grand que tous les autres, que je vous revole et que je vous embrasse en esprit le jour de sa commémoraison. Il lui est agréable en effet de précéder par la beauté de ses actions et de montrer par les faits qu’il est le précurseur qui court en avant de tout bien. Prions-le donc de nous précéder aussi dans le royaume des cieux qu’il nous a préparé par sa prédication faite à l’avance ; qu’il nous tende la main et qu’il nous prête son assistance dans ce chemin étroit, ainsi qu’à des enfants qui ne savent guère marcher à cause de l’imperfection de leurs vertus et qui ne sont pas encore parvenus et arrivés à l’homme parfait, à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ (Ep 4, 13). Il peut nous donner à nous aussi ce qui est parfait, celui qui a dit : Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48). À lui convient la gloire dans tous les siècles. Ainsi soit-il !
FIN DE L’HOMÉLIE LXI