AU SUJET DE CE QU’IL FUT RETENU PAR LES FIDÈLES DE KINNESRIN POUR LA COMMÉMORATION DU SAINT MARTYR SERGIUS ;
ET AU SUJET DE CE MARTYR ET DE BACCHUS QUI EN MÊME TEMPS QUE LUI TRIOMPHA DANS LE COMBAT.
Ceux qui font aux étrangers un accueil affectueux et amical, réunissant tout ce qu’il y a de plus beau et de meilleur en aliments et en mets, prennent occasion d’un repas et d’un festin pour recevoir ceux qui sont venus chez eux. Ainsi agit Abraham lorsqu’il accueillit les trois anges, ou plutôt Dieu lui-même qui apparut sous la forme d’anges et sous l’apparence d’hommes, et qui en figure et en symbole faisait connaître une seule essence et divinité en trois personnes. C’est ce que montre le Livre sacerdotal en disant : Dieu lui apparut près du chêne de Memré, (Gn 18, 1) et il ajoute ensuite : Ayant levé les yeux, il vit et voici que trois hommes se tenaient devant lui (Gn 18, 2). Il courut vers eux trois en parlant aux trois comme à un seul : Les voyant, dit le Livre, il courut à leur rencontre en sortant par la porte de sa tente ; il s’inclina à terre et dit : Seigneur, si certes j’ai trouvé grâce devant toi, ne passe pas devant ton serviteur. Aussitôt, après avoir changé la forme du discours, il adressait de nouveau la parole aux trois en disant : Qu’on prenne de l’eau et qu’on lave vos pieds. En allant à la rencontre, il adressait évidemment ces paroles à Dieu, le Seigneur de tous, et il recevait de Dieu les réponses. Mais ce qui m’a engagé à prendre la parole, c’est que cet ami des étrangers ordonnait avec empressement à Sara de préparer le pain, tandis que lui-même, comme c’était son souci, se hâtait vers le bétail sans donner d’ordres à un autre, alors qu’il avait trois cent dix-huit esclaves nés à la maison (Gn 14, 14) et d’autres achetés pour de l’argent. Ayant choisi un veau tendre et excellent, il le remit à un serviteur et lui ordonna de le préparer vivement pour le repas.
Vous aussi, vous avez agi comme Abraham, en accueillant la venue de ma vile personne et en réunissant de toute part des mets spirituels qui puissent nourrir l’âme d’une manière intelligente. Vous avez préparé la table abondante par des services de psaumes, par des prières, par une assiduité constante à l’église, par une communion à la table mystique. Enfin, nous retenant, vous n’avez nullement permis que nous retournions à notre demeure avant de prendre part à ce festin joyeux, de nous réjouir avec vous et de célébrer en même temps que vous la commémoration des combats de Sergius le martyr. Comment donc répondrai-je à cette invitation au festin si solennel et à la fête de ce saint si admirable ? Est-ce en restant silencieux, sans que j’apporte à ceux qui m’ont invité quelques paroles qui complètent la fête et y ajoutent de l’éclat et de la solennité, afin de ne pas ressembler aux convives gourmands, bien plus à ces parasites ignobles qui s’attachent aux tables et n’ont d’autre préoccupation que de remplir leur ventre au-delà de la satiété ? Jamais ceux-là n’élèvent leur regard vers les cieux ni ne louent Celui qui a donné pour le maintien de notre existence ces aliments utiles et convenables avec une si grande variété et diversité. Peut-être aussi, si je voulais me taire, cette splendeur des combats du martyr ne me le permettrait pas.
Celui qui est rappelé de nouveau par le souvenir à l’époque de son martyre, il me semble le voir se tenir devant le tyran Maximien avec Bacchus qui avait le même service et l’égala dans le combat. Le tyran érige en loi tout dessein contre la religion (εὐσέβεια), quoique la loi doive être établie légalement. J’ai dit « avec Bacchus », parce que nous ne devons pas dans le discours séparer l’un de l’autre ceux que la couronne du martyre a réunis ensemble. Ils étaient semblables par la taille, par la physionomie, par la grandeur. Ils étaient jeunes de corps, encore plus jeunes d’esprit. Ils servaient et étaient comptés au rang des guerriers qui entouraient le roi. Ils occupaient la première place et avaient le grade de commandant, Sergius en tête et Bacchus en second ; tous deux étaient d’accord dans un même esprit de piété. Ils étaient dits chrétiens, et ils l’étaient. Ils soutinrent le même combat pour la vérité.
Certains individus écrivirent contre eux au roi en les accusant et en les inculpant, comme de fautes affreuses, de ne faire ni sacrifices ni libations aux démons. Ils enflammèrent la colère de celui-ci qui y était enclin, en disant d’eux : C’est grâce à son amitié qu’ils en sont venus à une pareille licence. Au commencement le roi n’en croyait rien ; ensuite il les conduisit au temple de Zeus, le dieu impur et au nom mensonger. Il mangea avec ses ministres des sacrifices souillés et il essaya d’exciter aussi ces vaillants à cette nourriture souillée. Il les entendait dire qu’on ne doit pas sacrifier à des idoles inanimées et aux images des démons méchants « qui ont une bouche et ne parleront pas, qui n’entendront pas de leurs oreilles », et autres choses semblables par lesquelles le Prophète des Psaumes se moqua de leur insensibilité et de leur immobilité. Enflammé et bouillonnant d’un mouvement de colère et d’orgueil, il ordonna de couper leur ceinture et d’enlever de leur cou l’ornement d’or qu’il est d’usage d’attacher aux guerriers qui approchent les rois. Ils devaient être conduits dans le marché habillés de tuniques de femmes. Mais à cet égard ils savaient s’opposer à lui en disant par leurs actes mêmes, ces confesseurs invincibles de toute part, qui avaient appris à ruser avec le fourbe, comme dit David, et à faire tourner au mieux les stratagèmes du Calomniateur et de ses instruments : « Ο toi qui luttes avec Dieu, penses-tu par une forme féminine énerver nos vaillantes âmes ? Tu peux faire revêtir de force aux corps un vêtement de femme, mais tu n’habilleras pas de lâcheté notre esprit sain et ferme. Nous te montrerons par les faits que nous tenons pour véridique le précepte et le commandement que Dieu a prononcé par l’intermédiaire de Moïse : « Qu’un homme ne revêtisse pas un vêtement de femme. » Si en effet le sexe féminin n’est pas un empêchement pour la plupart des femmes de sortir avec un esprit mâle vers les combats pour la religion (εὐσέβεια) et de ceindre la couronne de la victoire remportée sur le Calomniateur, comment cette tunique nous changerait-elle, ô être ridicule ? Ne vois-tu pas qu’elle se détache de notre corps qui s’avance vigoureusement et qu’elle ne veut pas y adhérer ? Et lui, il la repousse complètement comme ne lui étant pas familière. Mais nous sommes tout à fait loin d’en être endommagés, nous qui nous élevons vers une pensée sublime, et qui tout à coup en un instant imitons très bien notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. De même que, lorsqu’il fut couronné d’épines par les Juifs athées qui se moquaient de lui, celui-ci annonça au préalable, comme par un symbole, le mystère profond et caché, par lequel il prit sur sa tête, à l’instar d’un agneau, le péché du monde, et effaça complètement ce péché qui avait fait pousser pour nous des épines et des ronces, ainsi nous aussi, par un patient courage dans le combat du martyre, nous émousserons et nous mépriserons la mollesse et la peur dans ces tuniques de femmes. Car le Christ exercera maintenant encore la puissance de Dieu le Père par de semblables phénomènes particuliers. »
Pendant que ces athlètes méditaient et disaient ces paroles et d’autres du même genre, et qu’ils étaient conduits au milieu de la ville, le tyran les appelant subitement près de lui, se mit à les ramener de leur erreur, comme s’ils s’étaient trompés, à rire et à se moquer du grand mystère de la religion. Il dit : Quel besoin avez-vous, ô insensés, d’adorer ce fils du charpentier qui naquit d’une vierge souillée par la fornication avant le festin légal (nuptial) ? Lui que les Juifs, parce qu’il transgressait la loi et excitait des troubles dans leur peuple, condamnèrent au supplice de la croix. »
A ces mots, les saints, aiguisant par les prières leur langue qui parlait d’une manière divine, dirent : « Ce n’est pas comme vos dieux ridicules qui étaient des hommes misérables et débauchés, sortis d’unions illégales et de l’adultère, que naquit le Christ. Mais, parce qu’il est Dieu, il est véritablement le fils du charpentier ; il est de Dieu le Père par son Verbe et sa Sagesse, il est la vie en personne, et il a été engendré de lui avant les mondes sans corps et sans passibilité. Il nous a fabriqués pour le ciel et la terre. Toute créature supérieure du ciel sous forme d’anges, alors qu’elle n’existait pas, il lui a donné l’être. Il a voulu devenir homme sans changer (de nature) et volontairement à cause de nous qui étions perdus (par le péché). Il a été engendré par le Saint-Esprit sans passibilité et sans peccabilité d’une mère vierge. En subissant dans la chair et volontairement la mort sur la croix, il a fait connaître qu’il avait subi cette mort non pour lui mais pour nous-mêmes, alors qu’il est ressuscité d’entre les morts le troisième jour. Il a délié les liens de l’enfer, et la preuve résulte de ce fait que beaucoup de corps de saints qui étaient enterrés se levèrent et s’empressèrent de se rendre à la ville sainte. »
A ces paroles, le tyran demeura comme muet et sans voix, et par cette théologie il fut en quelque sorte pris de vertige et frappé de paralysie. Il ne savait que faire, mais il était vaincu par leur courage. Il ordonna que ceux-ci fussent conduits vers une contrée de la Mésopotamie que les habitants de l’endroit appellent Euphratésie, et qu’ils fussent livrés à Antiochus qui était le chef des troupes servant dans ce pays et qui avait été appelé par elles à prendre le commandement. Ce roi impie pensait que cet ordre tournerait à leur honte et à leur mépris. Antiochus, se conformant à l’ordre reçu autant que possible et comme il le fallait, les interrogeait et examinait leur conduite au moyen de questions et d’épreuves. Lorsqu’il vit qu’ils étaient inflexibles, il donna l’ordre de mettre aussitôt en prison le divin Sergius. Quant au bienheureux Bacchus, il ordonna de le frapper sur le ventre avec des nerfs de bœuf et de lui appliquer ensuite les mêmes coups sur le dos. Après avoir supporté ces coups nombreux, et pour ainsi dire innombrables, sans faiblir dans son esprit et sans que sa langue laissât échapper une parole faible et lâche, le martyr confia son âme couronnée au Christ, l’auteur du combat, tandis que son corps était jeté dans le désert. Ce corps fut gardé miraculeusement par les bêtes féroces sans subir de dommage jusqu’à ce que quelques-uns de ceux qui ont l’habitude de pratiquer la miséricorde divine et quelques Frères chastes l’eussent enveloppé dans un linceul et l’eussent livré à la tombe.
Mais Sergius fut amené à des luttes plus sublimes, lorsque Bacchus lui apparut pendant la nuit, l’appelant aux demeures des bienheureux et lui inspirant un courage inexprimable et de la joie. Ce juge dur et très cruel imagina pour lui un genre de supplice amer et difficile à supporter. Il fit préparer des souliers cloués avec des clous pointus dans lesquels il ordonna de mettre ses pieds et de le faire courir devant son char, pendant qu’il le chassait d’un fort vers un autre fort voisin qui était éloigné de neuf milles. Sergius faisait cela avec allégresse en disant suivant les instructions de l’Apôtre : Je chausserai et je lierai mes pieds dans la préparation de l’Évangile de paix (Ep 6, 15). C’est beaucoup pour moi de ressembler aux pieds du Christ notre Sauveur qui furent transpercés à cause de moi. Je gémis encore à cause du manque de ressemblance des clous, parce que mes mains aussi n’ont pas été clouées comme le furent les siennes. » Après s’être fortifié par ces paroles de piété sur lesquelles il s’appuyait avec confiance et fortement comme sur un bâton, ce martyr s’avança et accomplit sa course dans la voie qui lui avait été tracée de cette manière. Dans la nuit, la plante de ses pieds qui avait été lésée à ce point par les piqûres des clous, nombreuses et d’autant plus douloureuses qu’elles étaient étroites et aiguës, fut guérie par la grâce de Dieu.
Cependant ce chef qui avait moins de pitié et de compassion qu’une bête féroce, alors qu’il aurait dû être converti par ce miracle, augmenta sa sottise. Il ordonna que le voyageur vertueux et diligent courût avec les mêmes chaussures, de la même manière, la même étendue de chemin. Celui-là avait parlé. Celui-ci n’hésita nullement ; il s’empressa d’obéir en disant : Je courrai maintenant encore comme devant l’autel du Christ. Non pas « l’illégalité » (Ps 48, 6 LXX), suivant la parole du Psalmiste, mais la justice de mon talon m’entourera. J’aurais été lâche, si j’avais pensé que je marchais sur la terre et non pas dans la voie qui conduit au ciel. »
Après avoir terminé sa course, comme saint Paul, et gardé sa foi, il eut la tête tranchée. Telle fut la fin de ses combats. Dans un endroit appelé dans la langue du pays Reçâpha il déposa la poussière vénérée de son corps qui opère des milliers de prodiges et de cures ; il sanctifia toute la route qui y conduit par le sang qui coula de ses talons, et il aveugla par les gouttes de ce sang l’œil impudique du serpent qui épie notre talon et dont la tête est épiée. Nous donc, lorsque le démon sème dans nos cœurs des pensées perverses, nous devons épier les commencements à l’instar de la tête. Lui, de son côté, il épie les talons, c’est-à-dire la marche de nos pensées qui lui sont inconnues, au moyen des paroles ou des œuvres externes, afin que de cette manière il nous pousse par l’amour du plaisir dans la fosse du péché et nous fasse périr amèrement. C’est pourquoi les habitants du pays, fuyant avec énergie et vaillance la servitude du démon, sans être nullement lésés par celui qui épie le talon, se rendent vers le monument du martyrium vénéré et honoré de Sergius et prennent sur eux le joug de la connaissance de Dieu qui se trouve dans le Christ.
Vous voyez quels sont les mets du festin pour lequel vous m’avez retenu, vous d’une amitié si riche. Montrez donc ce festin d’une manière complète. Accordez-moi vos prières, en demandant au Christ le Dieu tout-puissant qu’il me favorise d’un retour bon et qui lui plaise vers la ville d’Antioche. À lui appartiennent la gloire et le pouvoir avec le Père et le Saint-Esprit maintenant et en tout temps pour l’éternité. Amen !