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HOMÉLIE 56

SUR SON ARRIVÉE A KINNESRIN ET SA RÉCEPTION PAR LES FIDÈLES DE LA VILLE. LE COMMENCEMENT SEUL DE CETTE HOMÉLIE AVAIT ÉTÉ PRONONCÉ, LORSQU’ELLE FUT INTERROMPUE A CAUSE D’UNE QUESTION D’AFFAIRE MUNICIPALE ET D’UN TUMULTE, ET ELLE FUT REPRISE SUBITEMENT A LA FIN.

 

Quand Moïse le Grand fut monté à la montagne du Sinaï, alors qu’il fut entré au milieu du nuage, qu’il fut resté quarante jours sans prendre de nourriture et qu’il fut avec le Législateur, il devint initié aux mystères de la loi. Alors il descendit, portant dans ses mains ces bienheureuses tables qui avaient été écrites par le doigt de Dieu (cf. Ex 31, 18). Le doigt de Dieu incorporel, c’est le Saint Esprit. Tout ce que Dieu écrit, est écrit par l’Esprit. C’est pourquoi tout livre divin est dit inspiré par Dieu. Lorsque les Pharisiens disaient de notre Sauveur le Christ qu’il chassait les démons par Belzébul, Matthieu dit qu’il leur répondit et leur dit : Si je chasse les démons par l’Esprit de Dieu, c’est que le royaume de Dieu est proche de vous (Mt 12, 28) ; Luc, écrivant la même chose, dit que Notre-Seigneur dit aux blasphémateurs : Si je chasse les démons par le doigt de Dieu, c’est que le royaume de Dieu est proche de vous (Lc 11, 20). Lorsque aussi les magiciens et les sorciers de Pharaon cherchaient, comme il est écrit (cf. Ex 8, 18), à faire les prodiges qui avaient été accomplis par la main de Moïse et qu’ils furent vaincus, stupéfaits de la puissance invincible de l’Esprit qui opérait ces prodiges : C’est l’œuvre du doigt de Dieu (Ex 8, 19), s’écrièrent-ils. Ce que Moïse fit comme serviteur et ministre, c’était l’œuvre de la grâce qui opérait par ses mains ces miracles. Mais le Christ, l’Esprit lui appartenait en propre en tant que Fils, il était dans sa nature et de même essence. C’est pourquoi il souffla sur ses disciples en disant : Recevez le Saint-Esprit (Jn 20, 22). C’est lui qui au commencement forma l’homme de la poussière de la terre et souffla sur sa face le souffle de vie. Tout ce qui fut, c’est le Père qui le fit par le Verbe et le Fils et par l’Esprit qui y prit part et couvait au-dessus des eaux qu’il frappait, et par lui il donnait l’être à tous. Par lui nous aussi nous vivons, nous nous agitons et nous existons. Il est celui qui maintient l’état de ce qui existe.

Lorsqu’il portait les tables qui avaient été écrites par cet Esprit, Moïse, que le peuple était devenu insensé, injurieux et coupable, qu’il s’était fait, au lieu de la gloire de Dieu, une image d’un bœuf mangeant de l’herbe —c’est ainsi que le Livre raille d’une belle manière leur faute (cf. Ex 32) — il jeta ces tables écrites par Dieu et les brisa. Dieu en effet établit la loi pour ceux qui sont éveillés et non pour ceux qui sont ivres. Mais, lorsqu’ils se furent repentis de leur péché, il écrivit de nouveau dans d’autres tables la même loi. D’abord cependant Moïse entendit ces paroles : Monte vers moi à la montagne et je te donnerai ces tables de pierre, la loi et les commandements que j’ai écrits, tu en feras leur loi (Ex 24, 12).

Après le péché, il ne parla pas ainsi, mais : Taille-toi deux tables de pierre semblables aux premières; monte vers moi à la montagne et j’écrirai sur les tables les paroles qui étaient sur les premières tables que tu as brisées (Ex 34, 1). Cette parole montre par un symbole que lorsque Dieu eut créé l’homme au commencement et qu’ensuite il l’eut recréé de nouveau par le nouveau baptême de l’enfant, il écrivit sur les tables de son cœur qui étaient pures, qu’il avait créées et renouvelées ensuite, ses propres lois d’abord la loi naturelle, et à la fin la loi évangélique et spirituelle. Si quelqu’un brise par le péché ces tables du cœur, il n’est plus digne du même livre écrit par le doigt de Dieu, si ce n’est lorsque lui-même se taille pour lui ces tables au moyen du repentir, en effaçant en lui l’horreur du péché par des œuvres pures.

Si donc le Roi et Maître universel n’a pas refusé et repoussé, mais a daigné donner de nouveau et une seconde fois sa loi au peuple qui l’avait irrité, quelle excuse aurions-nous, nous qui sommes poussière et cendre, comme il est écrit (cf. Gn 18, 27) si, à vous les brebis aimées du Christ qui respirez le zèle divin, nous n’adressions pas le même discours qui mit fin au trouble de quelques-uns ? Je dois donc répéter les paroles qui ont été déjà dites. Pour vous, c’est le même discours que vous entendrez. Je sais parfaitement bien que ce n’est pas dans des tables non taillées, mais dans les tables purifiées de votre cœur que je le déposerai.

Beaucoup de raisons m’engagent à ne pas traverser en silence votre ville, mais à faire entendre ma voix dans cette assemblée fidèle et aimant Dieu, qui est l’Église du Dieu vivant, et à montrer seulement la bonne volonté de ma propre pensée, quoique je n’aie à dire rien de puissant ni qui soit particulièrement utile. Une raison beaucoup plus que toute autre m’encourage, m’enflamme et m’éveille. Mais la pensée se refuserait à avancer et à accourir sans l’organe de la langue, si c’était possible. La langue précède la pensée. Quelle est donc cette raison ? C’est que cette église non seulement confesse sans fausseté la foi orthodoxe, mais accepte aussi le danger de souffrir pour elle si l’occasion se présente, et que, comme une vraie fille, elle sauve l’image maternelle de l’Église apostolique qui a été construite à Antioche. Comment donc ne la saluerais-je pas de toute ma voix et ne l’embrasserais-je pas paternellement ? Elle est chère aussi aux pères qui perfectionnent dans la vertu et aiment ardemment ceux de leurs fils qui conservent particulièrement l’image de ceux qui les ont engendrés, qui leur ressemblent par la forme et la beauté de leur physionomie et qui possèdent le caractère de leurs pères. Quel est donc le caractère de l’Église apostolique établie à Antioche ? Elle crie à Emmanuel avec saint Pierre : Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant (Mt 16, 16) ; elle confesse un seul et même Christ et fils du Dieu vivant, le même Dieu et le même homme véritable, et non pas un et un autre, comme les Chalcédoniens l’ont divisé d’une manière perverse en une double nature après l’union inexprimable. Saint Pierre en effet n’a pas dit : Tu es le Christ dans lequel se trouve le Fils du Dieu vivant, de sorte que l’on comprenne un autre dans un autre, comme le veulent ceux qui le divisent. Mais il a confessé : Tu es le Christ et le Fils du Dieu vivant, en se servant du mot « tu es » dans son sens général et ordinaire. Quant au nom du Christ, c’est celui qui convient à l’abnégation faite pour nous et il est humain. Il fut appelé Christ lorsqu’il fut devenu homme sans avoir éprouvé de changement, sans avoir éloigné de lui sa nature divine et sans qu’il eût besoin de le faire.

Il a été oint pour nous par l’huile mystique comme le principe de notre race et le second Adam, et pour nous envoyer l’adoption de fils et la grâce qui s’opère par l’Esprit. Ces choses avaient été prédites par le prophète Isaïe qui dit pour leur temps : L’Esprit du Seigneur est sur moi, à cause duquel il m’a oint (Is 61, 1). II montre évidemment par ces paroles que le Christ a pris sur lui pour nous l’humilité et l’abaissement de l’abnégation, et le nom et l’œuvre. Il dit en effet « l’Esprit », lequel est en moi par nature, parce qu’il est de même essence et divinité. Il est venu sur moi, comme s’il était venu de l’extérieur et s’était posé par les flots du Jourdain comme une colombe, non pas comme s’il n’était pas en moi, mais parce que « il m’a oint ». Pourquoi donc a-t-il voulu et accepté d’être oint ? Si ce n’est pour nous qui étions privés de l’Esprit, à cause de ce décret ancien de Dieu qui avait dit : Mon Esprit n’habitera pas dans ces hommes parce qu’ils sont chair (Gn 6, 3).

L’appellation de « fils du Dieu vivant » convient à Dieu, et au Verbe convient celle de « qui a été engendré avant les mondes divinement du Père ». Car s’il avait dit : Tu es le fils de Dieu, on comprendrait peut-être cette appellation d’une manière générale et non comme propre à lui et lui appartenant particulièrement. Elle est dite en effet d’Israël comme représentant la personne de Dieu : Mon fils premier-né, Israël (Ex 4, 22). Mais il ajouta « vivant » pour montrer qu’elle est propre et spéciale, et non pas partagée. Lorsque saint Pierre l’eut considéré en pleine clarté, qu’il fut illuminé dans la vue de son esprit par la beauté si splendide de la divinité et qu’il eut reçu une vision non pas de la chair et du sang, mais une vision d’en haut, il trouva qu’il était la vie de la Vie, du Père, et la vraie lumière de la vraie Lumière. Émerveillé et plein de l’Esprit, il s’écria : Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant, qui s’est fait humble pour moi et qui est élevé à cause de la sublimité de la nature d’en haut ; qui est un de deux sans confusion, à savoir de la divinité et de l’humanité, dans une seule personne et une seule hypostase ; tel il est et il est connu. Une doit être confessée la nature du Verbe et de celui qui s’est incarné dans une chair de même essence que la nôtre, qui possède une âme douée de raison.

Cette belle confession orthodoxe qui se trouve naturellement dans la personne de la mère des églises orientales, je vois qu’elle brille aussi dans la physionomie de cette église comme dans une véritable fille. Et lorsque j’examine avec soin, je la trouve telle que dit l’Apôtre : « II n’y a en elle ni souillure, ni ride, ni quoi que ce soit de semblable ; mais elle est sainte et sans tache (Ep 5, 27). Elle n’est pas d’une beauté empruntée au fard dont on s’enduit la figure comme font les prostituées, c’est-à-dire de l’imagination instable, athée et rêveuse d’Eutychès. Elle n’altère pas non plus sa beauté maternelle par l’obscurité du culte de l’homme nestorien, encore moins par la turpitude et l’horreur judaïque, je veux dire par la dualité des natures. C’est pourquoi elle est accourue avec joie vers moi comme vers un père ; elle est venue à ma rencontre, se portant en foule hors des portes de la ville, ayant confiance que je n’avais rien changé à la beauté familiale. Aussi, montrant par ses œuvres une vertu digne de la foi, alors que je ne suis pas un prophète, mais un pécheur et un homme faible, m’a-t-elle accueilli comme un prophète, s’attendant à recevoir le salaire du prophète, à cause de Celui qui a promis sans mensonge et a dit : Celui qui accueille un prophète au nom de prophète recevra le salaire du prophète (Mt 10, 41). Comme ceux qui autrefois saluaient Samuel en l’accueillant, elle aussi s’est écriée : Paix est ta venue, ô voyant ! C’est pourquoi nous aussi, en lui payant des paroles évangéliques selon le commandement de notre Sauveur, nous disons : Paix à cette demeure ! Et comme elle est la demeure de celui qui en est digne, que notre paix vienne sur elle particulièrement, et qu’elle reste stable, sans changer. Elle s’est manifestée en vérité parce qu’elle m’a reçu, moi qui ne suis rien, comme un ange de Dieu, bien plus comme le Christ même lorsqu’il était assis sur un ânon, et elle n’a pas méprisé ni repoussé, comme dit saint Paul en écrivant aux Galates (cf. Ga 4, 14).

Le Christ aussi qui se tient à la porte, elle le nourrit alors qu’il est dans le besoin ; elle le fait entrer sous le toit alors qu’il est étranger ; lorsqu’il est nu, elle l’habille ; lorsqu’il est opprimé par la maladie ou dans une prison, elle le visite. C’est pourquoi nous disons encore : Que notre paix vienne sur elle par la grâce de Celui qui a dit : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix (Jn 14, 27). En l’entourant de cette paix comme d’un mur puissant, qu’il la garde de tout dommage ; qu’il la sauve de la haine du Calomniateur ; et qu’il montre qu’elle a été appelée par les faits mêmes Chalcis, c’est-à-dire d’airain; que cette appellation n’est pas mensongère parce qu’elle brille et resplendit. Qu’elle soit fortifiée et puissante par la pureté de la foi orthodoxe. Qu’elle rejette et repousse la rouille de la perversité hérétique. Lorsque je lui dirai ce que Dieu a dit autrefois au prophète Jérémie : Voici que je t’ai établie aujourd’hui comme une ville forte et comme un mur puissant d’airain (Jr 1, 18), que tout le peuple réponde Amen, amen ! Et qu’en échange ce peuple me donne à son tour, comme viatique, ses prières sacerdotales. Qu’il fasse monter la gloire au dispensateur de tous les biens, auquel appartiennent la gloire et le pouvoir pour toujours. Amen !

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