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HOMÉLIE 53

SUR LA CORRECTION, C’EST-A-DIRE LA CALAMITÉ QUI, RAPPORTE-T-ON,

FUT ENVOYÉE PAR DIEU A ALEXANDRIE.

Qu’on ne pense pas que les prêtres ou ceux auxquels a été confiée la direction du peuple peuvent sans danger se taire. Qu’on ne s’imagine pas non plus qu’ils font une faveur quelconque aux auditeurs lorsqu’ils paraissent en public pour parler et enseigner. C’est un devoir qu’ils remplissent en agissant ainsi, un devoir qui, non rempli, cause une angoisse extrême à ceux qui s’y soustraient. Le prophète Amos dit : Prêtres, écoutez et rendez témoignage à la maison de Jacob, dit le Seigneur, Dieu le Tout-Puissant (Am 3, 13 LXX). Isaïe nous donne le même commandement : Consolez, consolez mon peuple, dit Dieu ; prêtres, parlez au cœur de Jérusalem (Is 40, 1-2 LXX). II faut donc, en premier lieu, que le prêtre possède par la purification une ouïe très fine pour pouvoir saisir promptement les révélations envoyées par Dieu, soit les menaces, soit les commandements. Il doit, en second lieu, rendre témoignage au peuple et parler, non pas en tremblant, mais avec une certaine liberté légitime et sage ; non pas d’une manière simple, mais « au cœur de Jérusalem », afin que la parole touche les auditeurs, qu’elle ne réjouisse pas seulement l’ouïe, mais qu’aussi elle passe et entre à l’intérieur, et qu’elle envoie vers l’âme le bénéfice des explications.

C’est pour une parole de ce genre que saint Paul écrivait aux Corinthiens : Mais dans l’Église je veux prononcer cinq paroles par mon esprit, afin d’enseigner aussi les autres, plutôt que dix mille paroles par la langue (1 Co 14, 19).

Les paroles dites par Dieu au prophète Ézéchiel inspirent une grande crainte à ceux qui sont à la tête du peuple, même à ceux qui montrent de l’insensibilité. Elles terrifient et prouvent clairement quel est le danger du silence, surtout pour celui à qui a été confiée la fonction de Grand-Prêtre. Celui-ci est appelé sentinelle (σκοπός̓) ou parce qu’il agit et veille pour le peuple qu’il recherche avec sollicitude, et tout œil le scrute et l’examine lorsqu’il dirige à temps et à contretemps, suivant la loi apostolique (cf. 2 Tim 4, 2), le troupeau soumis à son autorité ; ou parce qu’il est placé devant nous comme un modèle et un emblème de la rectitude de la vie ; on peut dire aussi un σημεῖον, c’est à-dire une cible vers laquelle les archers tirent une flèche. Le but (ὁ σκοπός) est ainsi appelé parce que ceux qui tendent l’arc fixent leurs regards vers le signe ou le but, lorsque, au jugé et en visant bien, ils veulent y envoyer une flèche. De la même manière aussi, le peuple doit regarder vers le prêtre comme vers le but ou le signe, et diriger toutes ses actions sur sa conduite et sa parole. Ainsi saint Paul, dont l’œil de sa pensée ne se détournait pas ni ne s’égarait, mais regardait seulement vers les choses célestes, dit : « J’oublie ce qui est derrière moi et je tends vers ce qui est devant moi. Je regarde vers le but (c’est-à-dire le signe) je cours vers la couronne de l’appel supérieur de Dieu (Ph 3, 13-14).

II appelle sentinelle (σκοπός) surtout le prêtre, suivant cette pensée qu’il est d’usage de nommer sentinelle (σκοπός) celui qui se tient sur un mur ou sur un autre lieu élevé, qui fixe ses yeux attentivement et regarde au loin, et qui fait connaître le premier l’irruption et l’approche de l’ennemi ou de quelque autre chose inconnue qui doit arriver bientôt. On peut trouver cette expression (σκοπός) dans le Livre des Rois où elle est décrite d’une manière évidente : L’enfant sentinelle (τὸ παιδάριον ὁ σκοπός) monta et leva les yeux ; il vit qu’une nombreuse troupe s’avançait sur la route de Suraïm, du côté de la montagne. La sentinelle vint en informer le roi et elle lui dit : “J’ai vu des hommes sur la route de Suraïm, du côté de la montagne” (2 Sam 13, 34). Et dans un autre endroit : La sentinelle (σκοπός) alla sur le toit des portes vers le mur ; elle leva les yeux et elle vit un homme qui courait seul en face d’elle. La sentinelle cria et le fit savoir au roi (2 Sam 18 24). Et encore dans un autre endroit : Et la sentinelle (σκοπός) se tenait sur la tour de Iezra’el ; elle vit la poussière de la troupe d’Iéhu qui s’avançait, et elle dit : “Je vois une troupe” (2 R 9, 17).

De même, le directeur du peuple qui, en se tenant sur la tour des vertus comme sur un lieu élevé, est exhaussé en fait et en théorie et, pour cette raison, est placé sur un siège au-dessus de tous les autres, doit posséder un œil intellectuel, pur et perçant, éclairé d’en haut et qui le premier aperçoive de loin les calamités imminentes, ou l’irruption des démons comme des ennemis, ou les embûches cachées, ou les filets dissimulés du Malin, afin d’en avertir le premier, de préparer, de conduire et de diriger les événements qui doivent en surgir, en dehors des malheurs qui frapperont le peuple. C’est pourquoi l’Écriture sainte le nomme surtout sentinelle (σκοπός), comme je l’ai dit.

Ensuite l’Écriture demande au prêtre que, après avoir vu le premier, il en témoigne au peuple librement, publiquement, plus clairement encore que la trompette aux sons joyeux et à la grande voix, afin qu’il touche l’ouïe dure et fermée par la méchanceté du monde. Il est bon qu’il entende aussi la parole d’Ézéchiel et qu’il sache quelle doit être sa crainte, et quel est le châtiment fixé et réservé aux prêtres qui ne prêchent pas ainsi. Cette parole est celle-ci : La parole du Seigneur vint à moi en disant : “O homme, parle aux fils de ton peuple, et tu leur diras : Terre sur laquelle je porterai le glaive ! Que le peuple de la terre prenne un homme d’eux et qu’ils l’établissent pour eux en sentinelle. Si la sentinelle voit le glaive venir sur la terre, qu’elle sonne de la corne et informe le peuple. Si celui qui entend, entend le son de la corne et ne prend pas garde, le glaive viendra l’atteindre ; son sang sera sur sa tête ; parce que, en entendant le son de la corne, il n’a pas pris garde, son sang sera sur lui. Celui qui aura pris garde sauvera son âme. Quant à la sentinelle, en voyant venir le glaive, si elle ne sonne pas de la corne et ne prévient pas le peuple, et si le peuple ne prend pas garde, lorsque le glaive viendra prendre leur âme, celle-ci aura été prise à cause de son injustice, et le sang, je le réclamerai de la main de la sentinelle (Ez 33, 1-7).

En vue de ces menaces – si une sentinelle qui se tait sans prévenir ni avertir, ne périrait-il qu’une seule âme, est coupable du sang de celle-ci – que ferons-nous ? Ou plutôt quelle cruelle douleur ne subirons-nous pas, nous qui avons été établis à la tête du peuple ? Non seulement nous ne prévenons pas de ce qui arrivera, mais aussi nous avons une langue insensible pour les douleurs posées devant nos pieds et visibles à nos yeux, pour des douleurs étranges et extraordinaires, qui n’existaient pas même dans le temps passé et dont aucune mention ne nous a été transmise par l’histoire ancienne. Nous avons connu en effet, à une époque peu lointaine et aussi dans les temps anciens, des villes, des régions, des communautés, des nations, qui ont payé la faute des pécheurs et ont souffert cruellement d’épidémies, de pluies continuelles, du fléau de la grêle, de la dévastation des sauterelles, de la disette qui a entraîné le manque des vivres nécessaires. Elles ont éprouvé une maladie pernicieuse et la perte de beaucoup d’hommes qui en sont morts, ou elles ont été livrées en captivité aux ennemis, ou elles ont été frappées d’ulcères et d’abcès incurables. 

Qu’il ait été permis aux démons barbares de s’armer ainsi en masse contre tout le peuple d’une ville ou d’une région, c’est une terrible nouvelle dont nous n’avions pas encore entendu parler. Lorsque je parcourais ces malédictions prononcées par Moïse contre ceux qui transgressent les commandements de la Loi et que je lisais les différentes espèces de fléaux, je n’ai rien trouvé de pareil. Mais peut-être citera-t-on cette parole de Moïse : Le Seigneur te frappera de démence, de cécité et de dérangement d’esprit (Dt 28, 28). Mais ceci n’est qu’une partie et non pas l’image complète du fléau qui est arrivé maintenant. Il y a en effet dans la calamité même de la démence et du dérangement d’esprit. Mais il s’y ajoute encore de ces choses que la parole ne peut exprimer et que l’ouïe ne peut croire. Que des hommes délirent, se jettent à terre, arrachent et déchirent leur chair sans le sentir et deviennent enragés par l’opération de ces démons qui les oppriment, cela mérite que nous l’écrivions. Mais qu’ils s’imaginent qu’ils brûlent et qu’ils rendent éteints des charbons ardents, des καρβώνια, c’est un fait en dehors de la rage démoniaque et en dehors de l’ordre naturel, et nous ne pouvons soumettre à la parole cette douleur qui est au-dessus de la parole. À cela nous devons rattacher, parmi les malédictions de Moïse, cette prédiction qui dit : Le Seigneur rendra étranges tes fléaux et les fléaux de ta postérité, des fléaux grands et prodigieux, et des maladies malignes et certaines (Dt 28, 59). C’est le propre en effet des prodiges d’arriver en dehors de l’attente et de la pensée universelle et commune, d’échapper à la portée de l’esprit, d’étonner parce qu’ils se produisent et de n’être crus qu’après qu’ils sont arrivés. On n’y croirait pas avant qu’ils n’aient eu lieu. C’est pourquoi Moïse appelle prodigieux et certains de pareils fléaux. Après ces menaces si terribles, il en introduit une autre qui est encore de beaucoup plus terrible Et toute maladie, dit-il, et tout fléau qui ne sont pas écrits dans le Livre de la Loi, le Seigneur les amènera sur toi jusqu’à ce qu’il t’ait détruit (Dt 28, 61).

La calamité qui a été prédite d’une manière commune et générale, à savoir qu’il arrivera des espèces de fléaux prodigieux, fait certainement partie, il faut le reconnaître, des calamités qui ont été dites pour nous. Pourquoi donc maintenant a-t-on vu en réalité de ces fléaux qui dans les épreuves antérieures ne furent pas connus, autant que je sache ? Ce n’est pour rien autre qu’à cause de la prédiction qui avait été faite. Les Anciens des temps lointains et ceux qui, après eux, observaient la Loi de Moïse, alors que les hommes étaient en quelque sorte des enfants et des êtres serviles et n’étaient pas préparés à la crainte du supplice futur et éternel, ceux-là ne pouvaient éviter de pécher. C’est pour cette raison que la Loi et surtout le Législateur ne les menacèrent pas de la Géhenne et du feu éternel. Mais, dès qu’ils avaient péché, aussitôt après leur péché le Législateur les punissait. C’est en effet le propre des enfants et des esclaves de rire des châtiments éloignés. Ils craignent, au contraire, les coups suspendus au-dessus de leur tête et se corrigent. C’est encore le propre des enfants qu’à la menace seule de leur père ils se contiennent et prennent peur. C’est pour cela que, pour les disciples de l’Évangile, comme pour des gens parfaits et des fils, la correction se fait seulement par la menace. Aussi saint Paul, écrivant aux Romains, disait : Car vous n’avez pas reçu l’esprit de la servitude de nouveau pour craindre, mais vous avez reçu l’esprit de l’adoption (Rm 8, 15). Ceux qui autrefois commentaient des péchés étaient aussitôt frappés de châtiments. On trouve le fait constaté historiquement dans tout le Livre inspiré par Dieu. Lorsqu’ils oubliaient le service de Dieu et l’observance des préceptes de la Loi pour se tourner vers le culte des démons, sur l’heure ils devenaient les esclaves des autres membres de la tribu qui étaient leurs proches voisins, ou de quelqu’un des barbares qui étaient en dehors des frontières ; ou ils étaient corrigés par d’autres peines. C’est ce qu’enseigne aussi saint Paul en mentionnant quelques Anciens de la manière suivante dans l’Épître aux Corinthiens : Ne nous prostituons pas comme se sont prostitués quelques-uns d’entre eux, et il en tomba dans un seul jour vingt-quatre mille. Ne tentons pas non plus le Christ comme quelques-uns l’ont tenté, et ils périrent par les serpents. Ne murmurons pas non plus comme quelques-uns d’entre eux murmurèrent, et ils périrent par l’exterminateur (1 Co 10, 8-11). Ainsi, pour les raisons qui ont été énoncées, il n’y avait pas d’intervalle entre les péchés et les châtiments dus aux péchés.

Mais, peu à peu au fur et à mesure que le temps s’allongeait, les Prophètes indiquaient par leurs propres paroles les peines du supplice futur et éternel. Isaïe en témoigne, lui qui dit : Qui vous annoncera le feu qui brûle ? Qui vous annoncera le lieu éternel ? (Is 33, 14). Et aussi : Car leur ver ne mourra pas, et leur feu ne s’éteindra pas (Is 66, 24). Lorsque nous, qui avons cru à l’Évangile, nous faisions ce qui nous valait l’adoption, par la menace de la Géhenne, c’est-à-dire du feu qui ne s’éteint pas (on appelle Géhenne cette flamme, à ce qu’il me semble, parce qu’elle existe par droit de naissance et sans diminution ; en tout temps elle est rajeunie et elle flambe ; elle n’a pas besoin pour nourrir son ardeur de ce qui est nécessaire au feu matériel et visible nous refrénions les grands et affreux instincts du péché, et rien de semblable ne nous arrivait tout d’un coup et subitement. Parfois aussi lorsque nous péchions, il se passait ce qui se passa pour les Anciens le déluge aux jours de Noé ; les éclairs enflammants et les foudres qui fondirent sur Sodome ; aux jours de Moïse, les serpents dont les morsures étaient mortelles.

Mais quand il arriva que, commettant chaque jour de très graves péchés et surpassant les Anciens par une perversité contraire à la Loi, nous rîmes de la menace des peines futures, nous n’en tînmes aucun compte, nous considérâmes comme une sottise le nom même de la Géhenne, et que nous tournâmes en dérision la chose elle-même comme ne méritant aucune créance, pendant que chacun de nous disait : « Moi, je jouirai de ce monde qui est proche et de courte durée, j’en viendrai par toutes les voluptés et les perversités à brûler éternellement dans le feu ; il me plaît de saisir les plaisirs qui sont visibles ; quant aux fables de l’avenir invisible, je n’y songe pas », alors, c’est alors que le Seigneur nous montre les commencements de la flamme à laquelle nous ne croyons pas et qui ne s’éteint pas. Il fait sortir d’une manière prodigieuse des charbons ardents des corps humains des démoniaques qui sont torturés de cette manière, afin de faire savoir manifestement qu’avec le feu final est apparenté et de même genre le feu qui tortura ceux-ci et auquel ces ignorants ne croient également pas. Allez loin de moi, dit-il ô Maudits, vers le feu éternel qui est préparé pour le diable et ses anges (Mt 25, 41).

II agit ainsi par un grand amour pour l’humanité. En effet, comme le dernier jour arrive déjà près de la porte, par des corrections très claires et manifestes et par des calamités très douloureuses, il nous rappelle ce qui arrivera, non pas par des paroles, mais par des faits, afin que nous ne tombions pas dans des maux inévitables et sans fin. Tout cela, il le fait et l’acquiert, et il est même contraint d’infliger des supplices, préoccupé qu’il est de nous arracher à des maux auxquels on ne peut se soustraire et pour lesquels il n’y a pas de fin. Car, dès le commencement, il a employé la menace dans ce but, pour effrayer plutôt que pour éprouver la menace. Et ceci qu’on a entendu dire que ceux qui souffrent de cette maladie étrange bêlent comme des brebis et des chèvres, aboient comme des chiens, produisent par leur bouche d’autres cris d’animaux, se repaissent de paille, d’herbe et de nourritures propres à d’autres animaux, ceci est une juste correction de notre sottise. En effet comme il est écrit : L’homme, étant dans les honneurs, n’a pas compris ; il a été comparé aux bêtes privées de raison et leur a été assimilé (Ps 48, 13.21). Et, comme nous n’avons pas même une sensation de la propriété ou de la qualité animale qui est dans notre esprit, il nous reprend par des paroles inintelligibles, en s’écriant comme s’il citait une parole de l’Écriture : Ta bouche te reprendra et non pas moi (cf. Lc 19, 22).

Ne nous posons donc pas très méchamment comme des gens qui restent en dehors de cette maladie, alors que, plus qu’eux, nous souffrons du manque de raison. Celui qui émet le cri d’un animal privé de raison ne nuit à personne au contraire, il est utile en éveillant la pitié et la tristesse chez ceux qui l’entendent. Mais toi, qui possèdes une âme d’animal insensée et privée de raison, qui as revêtu en même temps en toi-même les passions de nombreuses bêtes et qui es aussi varié que les phénomènes appelés signes, à cause de tes défauts et de ton iniquité envers tes proches tu es seulement haï et tu n’es jamais pris en pitié. Et c’est très juste. En effet on prend pitié de ce qui est involontaire, mais on hait ce qui est fait avec intention. Cela indique le châtiment, ceci la méchanceté. En quoi diffères-tu du lion, dis-moi, lorsque, comme dit le prophète David : « Tu es embusqué en cachette comme un lion dans sa tanière ; tu es embusqué pour ravir le pauvre, pour ravir le pauvre en l’entraînant » (Ps 9, 30) ? Comment doit-on surtout t’appeler, lorsque tu es ravisseur comme le lion, cruel comme le loup, irascible comme le chameau, vorace comme l’ours, ardent pour les femelles comme le cheval — Ils devinrent des chevaux ardents pour les femelles (Jr 5, 8), dit Jérémie en parlant d’individus, — frappant des cornes comme le taureau, t’allongeant pour ruer comme l’âne, sautant sottement comme le bouc, rusé et fourbe comme le renard ? Quand une seule âme souffre de tout cela, peut-elle encore être appelée une âme ? N’est-elle pas plutôt un démon dur et cruel ? Eh quoi ! N’était-elle pas bienheureuse l’âme de celui qui devait manger de l’herbe et de la paille et ne pas se nourrir comme les hommes ses semblables ? (cf. Dn 4, 29). De même aussi un certain prophète a dit en flétrissant des individus qui s’exposaient au meurtre : Ils disent “Immolez des hommes, car les veaux ont manqué” (Os 13, 2).

Ayons donc honte et corrigeons-nous, ô mes amis et mes frères, et regardons vers notre âme, bien que tardivement. Recherchons par la douleur manifeste et certaine des autres et surtout par l’opération et la correction divines les maladies secrètes de nous-mêmes. Et nous, pleurons sur nous-mêmes, car pour avoir commis de très graves fautes, nous serons destinés aux supplices futurs et éternels dus aux grands péchés. Que nous soyons corrigés dans ce monde qui est proche et qui a une fin, c’est un grand avantage pour ceux qui ont péché. Car, soit en totalité, soit en partie, ils seront déliés de leurs péchés selon la juste mesure de Dieu, lui qui par justice autant que par amour pour l’humanité pèse à chacun ce qui est dû. Écoute-le lorsqu’il dit par l’intermédiaire du prophète Isaïe au sujet de Jérusalem : Consolez-la parce que son humiliation a été complète. Sa faute lui a été remise parce qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double de ses péchés (Is 40, 1). C’est pour cette raison qu’il ajoute la consolation à la rémission et au pardon de la faute, parce qu’elle a reçu le double des peines dues à ses péchés, lorsque les Babyloniens l’eurent torturée misérablement plus que de raison. Notre-Seigneur aussi, dans l’Évangile, introduit Abraham qui répond dans le Schéol au riche qui brûlait et sollicitait qu’on calmât sa langue par une seule goutte : Souviens-toi que, toi, tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare de même ses maux. Maintenant ici il est consolé, mais toi, tu es affligé (Lc 16, 25).

Qu’on ne s’imagine pas non plus que ceux qui ont été frappés d’une douleur ont été corrigés parce qu’ils avaient péché plus que nous. Dans des cas tels que ceux-ci, Dieu commence d’abord par ceux qui notoirement sont près de lui plutôt que par les autres. On peut entendre Dieu qui dit dans Ézéchiel aux anges des supplices qui étaient sur le point de ravager Jérusalem : Entrez dans la ville, détruisez et n’ayez pas de pitié ; commencez par mon sanctuaire (Ez 9, 5-6). Et lorsque les fils d’Aaron offrirent un feu étranger et qu’ils furent consumés pour cette raison, il dit : Dans mes proches je serai sanctifié et devant toute l’assemblée je serai loué (Lv 10, 3). Saint Pierre, le premier chef des Apôtres, a écrit aussi d’accord avec cela : II est temps de commencer le jugement par la maison de Dieu (1 P 4, 17). Si c’est par nous d’abord, quelle sera la fin de ceux qui ne croient pas à l’évangile de Dieu ? David chante aussi : Grand est Dieu et terrible pour tous ceux qui sont autour de lui (Ps 88, 8).

Sachant cela, prévenons la colère par la pénitence ; arrêtons-la lorsqu’elle s’étendra sur le chemin et approchera. N’oublions pas que nous sommes comme des justes et que nous ne méritons pas de souffrir comme ceux qui ont déjà souffert. Dieu qui aime l’humanité, qui est sage et qui attend le retour de nous tous à la vertu, ne dirige pas sur nous tous en même temps la verge qui frappe ; mais il s’approche différemment et d’une manière variée de ceux qui pèchent. Ceux-ci, il les frappe et leur rend service en leur remettant totalement le supplice futur et éternel, ou en faisant ce supplice très léger. Ceux-là, il les corrige, les fait rougir de honte et les convertit par les châtiments des autres ; ou, si par cet exemple ils ne sont pas terrifiés et ne se repentent pas de leur malice, il les livre aux derniers supplices de la justice, soit maintenant, soit dans le monde à venir. Ne regardons donc pas seulement vers les temps anciens. Si nous ne pensons pas à l’avenir, nous tomberons dans de sottes pensées et nous dirons comme un prophète l’a écrit dans un endroit : Vain est celui qui sert Dieu. Quel profit avons-nous à observer ses observances ? (Mal 3, 14). Alors, mais alors nous verrons clairement entre le juste et entre le pervers ; entre celui qui sert Dieu et celui lui qui ne le sert pas. C’est pourquoi voici que le jour vient qui brûle comme un four ; et il les flambera ; et tous les étrangers et tous ceux qui pratiquent l’injustice deviendront un roseau et le jour qui vient les brûlera, dit le Seigneur Omnipotent. Et il ne restera d’eux ni racine ni rameau. Et pour vous qui craignez mon nom se lèvera le soleil de la justice, et la guérison est dans ses ailes (Mal 3, 18 ; 4, 1-2).

Maintenant, j’ai rapporté ces paroles avec un grand soin afin que nous sachions regarder vers les choses du monde futur et que nous ne jugions pas seulement par ce qui est proche la justice de Dieu et sa rétribution qui répartit et donne ce qu’il faut à chacun des pécheurs dans un ordre convenable. Il est bien temps maintenant que nous voyions à nous occuper comment, en donnant satisfaction à Dieu pour nos péchés, nous ne rencontrerions pas en chemin cette douleur arrivée à autrui, laquelle, si nous cherchions à plaire à autrui, viendrait aussi sur nous. Il est, il est en effet des remèdes, au moyen desquels on peut arrêter et interrompre la colère qui vient de Dieu. Pour l’instant, c’est la prière, c’est qu’à l’aide des supplications nous implorions et nous célébrions Dieu de concert avec les prêtres qui font fumer l’encens suivant la loi et élèvent l’hostie. Saint Paul, en écrivant aux Hébreux, dit : On doit élever en tout temps le sacrifice de louange à Dieu, c’est-à-dire le fruit des lèvres qui confessent son nom (He 13, 15). Lorsque les Israélites, parlant à Moïse et murmurant des blasphèmes, tombaient tout d’un coup en masse et mouraient, Moïse dit à Aaron : Prends l’encensoir, et mets-y du feu de l’autel ; jette dessus de l’encens, porte-le promptement dans le camp et expie pour eux, car la colère est sortie du Seigneur et elle commence à détruire le peuple. Aaron le prit, comme avait dit Moïse, et il courut vers la communauté. Déjà la destruction avait commencé dans le peuple. Il jeta de l’encens et expia pour le peuple ; et il se tint entre ceux qui étaient morts et ceux qui vivaient, et la destruction s’arrêta (Nb 16, 46-48).

La colère qui avait commencé, vous voyez que le prêtre l’arrêta en entrant et en se tenant au milieu avec de l’encens, et qu’on doit s’empresser d’offrir en tout temps la prière comme le fruit des lèvres. On sait d’abord que l’encens est le type de la prière pure et de la bonne odeur. Ma prière est pure, dit-il, comme l’encens devant toi. Usons donc maintenant de la prière avec ardeur et constamment. Ne soyons pas satisfaits lorsqu’il nous sera arrivé de prier une ou deux fois, et ne rejetons pas la chose loin de nous comme superflue. Mais prions avec des larmes en fléchissant le genou à terre. Supplions ; implorons. Je suis honteux et je me voile la face lorsque nous prêtres, nous sommes prosternés à terre et nous prions, et lorsque je vous vois debout au milieu du peuple et la bouche ouverte. Le diacre crie pour tous également de plier le genou. Même dans le cas contraire si, pour ainsi dire, il ne criait pas pour tous, vous devriez cependant vous incliner pendant que les prêtres se lèvent et tendent pour vous les mains vers le ciel Mais prions tous ensemble ; agenouillons-nous ensemble ; frappons avec soin afin que Dieu ouvre à, tous la porte du pardon.

Il y a encore un autre remède qui guérit et contient la colère, et qu’il faut en même temps mêler avec la prière je veux dire la pitié pour les nécessiteux, par laquelle nous faisons participer les pauvres à nos biens. Saint Paul la fait suivre aussi lorsqu’il ajoute ces paroles à celles qui ont été rapportées plus haut : N’oubliez pas la bienfaisance et la mise en commun ; des sacrifices de ce genre plaisent à Dieu (He 13, 16). Cette vertu, le prophète Daniel la conseillait aussi au roi Nebucadnezar lorsqu’il eut prévu par une sage interprétation des songes que la vie de celui-ci serait transformée suivant les habitudes des carnassiers et la manière de vivre des bestiaux, comme nous apprenons maintenant que c’est le fait de ceux qui sont frappés de cette maladie-ci. Il dit : C’est pourquoi, ô roi, que mon conseil te plaise ; rachète tes péchés par des aumônes et tes injustices par la pitié pour les pauvres peut-être y aura-t-il de la longanimité pour tes fautes. II faut donc y joindre ce grand remède, très puissant et utile pour toutes les maladies et les maux.

Je dis ceci : Nous devons participer sans cesse au sacrifice sans sang du corps et du sang du Christ, lequel enlève le péché du monde, à la seule condition que nous ne détournions pas la grâce. Ce sang fut montré autrefois aussi par une figure et une image, quand l’agneau était immolé pour la Pâque que Moïse avait prescrite et quand on en enduisait les seuils ou les montants de chaque porte ; alors que les premiers-nés des Égyptiens étaient frappés, il écartait des enfants d’Israël l’exterminateur qui ne touchait à aucune maison enduite. Nous aussi, enduisons du sang divin les portes spirituelles de notre maison, c’est-à-dire nos bouches. Ainsi nous échapperons à l’exterminateur et, en mangeant le corps de Dieu et du Verbe qui s’est fait chair et en emplissant de sainteté notre intérieur, nous rejetterons et chasserons de nous toute passion déraisonnable et bestiale ; nous serons pour les démons belliqueux non seulement indomptables, mais aussi redoutables, surtout si nous ajoutons le jeûne, cette arme très utile et excellente contre les esprits malins ; nous nous sauverons de la colère aussi bien présente que future et nous mériterons le royaume des cieux par Jésus-Christ Notre-Seigneur, auquel reviennent avec le Père et le Saint-Esprit la gloire, l’honneur et la puissance éternelle Amen !

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