SUR LA PENTECÔTE
Mais elle a été prononcée la semaine suivante le vendredi,
le jeûne étant annoncé d’avance selon l’habitude.
Isaïe, qui, de tous les prophètes, est en son langage le plus élégant et le plus sublime, et qui a annoncé à l’avance le mystère de l’évangile d’une manière évangélique plutôt que d’une manière prophétique, a vu que l’Emmanuel, assis sur un trône haut et élevé (Is 6, 1), est, d’une part, célébré comme le Seigneur des armées par les séraphins et, d’autre part, placé le même comme un charbon sur l’autel. Or c’est avec beaucoup d’à propos que le charbon préfigurait le Verbe qui pour nous sans changement s’est incarné et s’est fait homme : tel est en effet l’Emmanuel.
Car de même que le bois, mêlé avec le feu, brûlant avec intensité et recevant la flamme en ses profondeurs, devient, pense-t-on, tout entier du feu, et cela, sans qu’il ait cessé d’être du bois, ni qu’il ait rejeté hors de lui sa propre nature, mais, croit-on, est inséparablement un, appelé charbon – chose et nom indivisible – opérant ce qui est le propre du feu, à savoir d’éclairer et de brûler, de la même manière, lorsque le Verbe de Dieu a été uni à la chair, (issu) de l’Esprit Saint et de Marie, possédant une âme intelligente, et qu’il a été uni, non pas simplement, mais par l’union hypostatique, en sorte que lui-même soit compris s’être vraiment incarné et s’être fait homme, d’une part il a conservé la chair, qui est cela même qu’elle était, sans l’avoir changée en sa propre nature, ni s’être changé lui-même en sa nature, (et) d’autre part, en étant uni une fois indivisiblement, il est un, pense-t-on, avec la chair, et il y opère et y dépose tout ce qui lui est propre, en sorte qu’elle guérit, qu’elle crée, qu’elle donne la vie, parce que, en vérité, il est devenu le propre corps du Verbe créateur et vivificateur, un charbon divin et intellectuel.
C’est pourquoi (cette chair), d’une part, en donnant de la salive pour l’aveugle de naissance, lui a remis réellement des pupilles ; en s’écriant, d’autre part, avec des mots articulés par la langue : Lazare, viens dehors (Jn 11, 43), a ressuscité le mort de quatre jours, qui était enchaîné par les liens du tombeau et sentait mauvais ; elle a marché sur la mer comme sur la terre ; elle a fait corporellement d’autres (actions) de ce genre, qui sont en vérité le propre de la seule essence divine.
Ce charbon, le prophète dit que l’un des séraphins le prit sur l’autel, et qu’il l’approcha de lui, et qu’il (en) toucha sa bouche, et qu’il dit : ment, il est un, pense-t-on, avec la chair, et il y opère et y dépose tout ce qui lui est propre, en sorte qu’elle guérit, qu’elle crée, qu’elle donne la vie, parce que, en vérité, il est devenu le propre corps du Verbe créateur et vivificateur, un charbon divin et intellectuel. C’est pourquoi (cette chair), d’une part, en donnant de la salive 2 pour l’aveugle de naissance, lui a remis réellement des pupilles; en s’écriant, d’autre part, avec des mots articulés par la langue : Lazare, viens dehors (Jn 11, 43), a ressuscité le mort de quatre jours, qui était enchaîné par les liens du tombeau et sentait mauvais; elle a marché sur la mer comme sur la terre; elle a fait corporellement d’autres (actions) 10 de ce genre, qui sont en vérité le propre de la seule essence divine. Ce charbon, le prophète dit que l’un des séraphins le prit sur l’autel, et qu’il l’approcha de lui, et qu’il (en) toucha sa bouche, et qu’il di : Voici, ceci a touché tes lèvres, et il enlève tes iniquités et purifie tes péchés (Is 6, 6). En effet, (le Verbe) purifie réellement les lèvres de ceux qui de cœur croient en lui pour la justice, et de bouche le confessent pour le salut (cf. Rm 10, 10), et (qui) rougissent leur langue avec (leur) sang ; car c’est là la purification et l’ignition de ce charbon : ainsi (parle) le prophète ; mais les Juifs, qui manquent de tout sens, et qui sont très incrédules et aveuglés par le voile qui est sur leur cœur, tout en voyant manifestement le charbon étinceler par des signes divins et éclairer par des enseignements et détruire par la combustion la matière du péché, comme il est écrit : Notre Dieu est un feu dévorant (cf. Ex 24, 17) et dire : Tes péchés te sont remis (Mt 9, 2) et : Le Fils de l’homme a, sur la terre le pouvoir de remettre les péchés (Mt 9, 6), ne croyaient pas que Dieu lui-même, celui qui parle, voici qu’il est près d’eux et qu’il apparaît manifestement sur la terre et qu’il converse arec les hommes (Ba 3, 38) ; mais, étant scandalisés par celui-ci quand il apparaît et pensant que ce n’est qu’un homme et qu’il n’est pas également Dieu, eux-mêmes, de la pierre angulaire, de la (pierre) choisie, de la (pierre) précieuse, se sont faits un rocher de scandale, ainsi qu’il est écrit, et une pierre d’achoppement (1 P 2, 6-7), restant bouche bée devant Moïse et devant le sommet du mont Sinaï, et s’enorgueillissant avec un esprit quelque peu hautain et arrogant, en disant à bouche déployée : C’est à nous que Dieu a parlé sur la montagne dans le feu (cf. Dt 4, 15) : quant à celui-là , nous ne savons pas d’où il est (Jn 9, 9).
C’est pourquoi l’Esprit Saint, en muselant leur bouche incirconcise et la sottise de leur esprit, a fait irruption sur les apôtres avec des langues de feu, en faisant savoir que celui qui a parlé avec Moïse sur la montagne était également celui qui selon l’Économie s’est levé et est apparu comme un charbon, et non pas comme le feu lui-même, et (qui) a participé au sang et a la chair de la même manière que nous (He 2, 14), à l’exclusion du péché, et (qui) n’a pas rejeté loin de lui le fait d’être Dieu, au moment même où il s’est fait homme, afin d’être accessible et d’apparaître à tous les hommes, et afin que, nous purifiant nous-mêmes, nous puissions le saisir avec la pincette de la connaissance, ainsi que le prophète le vit faire à l’un des séraphins.
Que ce soit en effet pour cette raison qu’il ait apparu dans l’humilité, (à savoir) pour être accessible à toi, lui-même te l’a attesté quand il s’est transfiguré sur la montagne, et qu’il a fait briller le rayon de sa propre divinité, et qu’aussitôt il l’a arrêté et retenu. Parce que les disciples qui étaient montés avec lui n’ont pas pu le supporter, ils se sont penchés à terre et sont tombés ; et après avoir fermé les yeux, ils ont fixé leur visage à terre, jusqu’à ce que ce charitable se soit approché de nouveau de ceux qui n’avaient pu s’approcher de lui, et leur eût dit avec suavité en les relevant : Levez-vous et ne craignez pas (Mt 7, 19).
Mais si le mode lui-même d’anéantissement et d’humilité de l’Économie te semble à toi, ô Juif, un scandale, et que, à cause de cela même par où il te fallait accéder à la connaissance de Dieu, tu te révoltes et tu t’enfuis, et que, sous prétexte de charité, tu ailles diminuer ce qu’il y a de grandeur, ainsi que celui dont la grandeur n’a pas de mesure (Ps 145, 3), comme le dit le prophète, considère la venue de l’Esprit, (venue) divine et élevée au-dessus de tout, et rappelle-toi le mont Sinaï -car je veux le faire moi aussi, et compare avec ce feu « pédagogue », c’est-à-dire qui conduit les enfants et est une initiation, comme les lettres (de l’alphabet), ce feu parfait et rempli d’une contemplation spirituelle et sublime.
En effet, en ce temps-là, ne s’était-il pas approché de vous comme de sujets et de gens esclaves de leurs désirs, qui avaient besoin de crainte et de coups, et qui n’ont pu être purifiés que trois jours à peine, et qui ont reçu l’ordre de ne pas même toucher la montagne, mais qui ont été chassés ailleurs au loin à cause de leur vie animale et déraisonnable ? En effet même si une bête sauvage, dit-il, s’approche de la montagne, elle sera lapidée ; si c’est une bête domestique, elle ne vivra pas (Ex 19, 13).
C’est pourquoi tout alors visait l’épouvante et l’effroi : les ténèbres, l’obscurité, la nuée épaisse et le son des trompes qui ébranlait les oreilles, et la vapeur, et la fumée épaisse montant comme d’un brasier ardent, et des bruits en quelque sorte inconnus, et des éclairs fugitifs, et un nuage – celui-là obscur – qui cachait la montagne. Bref, il y avait (là) tout ce qui remplit de frayeur et de crainte, au point que Moïse aussi puisse dire : Je suis dans la crainte et le tremblement (Ex 20, 18) car terrible était ce qui apparaissait (He 12, 21), ainsi que dit l’apôtre. Il a très bien dit : apparaissait, et non pas : « était compris », ou : « était connu ». En effet c’était une φαντασία, c’est-à-dire une apparence, une ressemblance, une ombre et une préfiguration – connue en image – des choses futures et de celles qui devaient être manifestées dans le Christ, choses qui alors dans la Loi étaient montrées avec obscurité.
Viens donc et, face à cela, mets en balance l’habitation du Saint Esprit. Les apôtres n’ont pas eu besoin de monter sur une montagne. Ils se trouvaient en effet déjà montés au sommet de la perfection, ayant été à la fois avec Dieu et le Verbe ; et ils étaient remplis de l’enseignement divin, après avoir été purifiés, non pas seulement trois jours, mais ayant rejeté loin d’eux toute la souillure du monde et dit à leur maître : Voici que nous, nous avons tout quitté et nous t’avons suivi (Mt 19, 37).
C’est pourquoi c’est nécessairement lorsqu’ils étaient à la maison et dans la chambre haute où ils se tenaient, comme le dit le livre des Actes, que le Paraclet vint sur eux, afin d’apprendre clairement qu’il est venu comme à des amis, en ami et mystérieusement, et non pas comme à des serviteurs, pour effrayer, en maître. En effet c’est à des amis, dans la chambre haute et dans la pièce fermant à clef, que quelqu’un parle amicalement, en a parte entre lui et eux, pour leur faire part de choses indicibles et de secrets.
C’est pourquoi Notre Seigneur lui-même leur disait : Vous, vous êtes mes amis. Désormais je ne vous appelle pas serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître (Jn 15, 14-15). Et Paul également en envoyant une lettre aux Romains, écrivait : En effet vous n’avez pas reçu un esprit de servitude encore pour la crainte, mais vous avez reçu un esprit d’adoption en qui nous prions : Abba, notre Père (Rm 8, 15).
Et il y eut, dit-il, tout à coup un bruit (venant) du ciel, comme lorsque vient un violent coup de vent, et il remplit toute la maison où ils se tenaient et ils virent apparaître des langues séparées comme de feu (Ac 2, 2-3). Et (venant) du ciel d’abord, afin de montrer clairement que c’est du ciel qu’a lieu d’une manière divine la descente de l’Esprit, lequel venait comme un violent coup de vent, parce que, de ceux qui allaient recevoir la grâce de l’adoption, il allait faire les violents (Mt 12, 12) du royaume des cieux. Et il remplissait toute la maison, afin de montrer que le don n’a pas été accordé partiellement à quelques-uns, mais à tout le corps de l’Église.
Et il y avait des langues qui apparurent (comme) de feu, qui signifiaient qu’il y avait entre la législation ancienne et la nouvelle, un intervalle et une distance tout aussi grands qu’entre la parole articulée prononcée par la langue avec la voix, et le son indistinct des trompes. Là, sous forme d’éclair, le feu, dès qu’il était apparu, disparaissait en courant ; ici, des langues de feu se posèrent sur les apôtres, et à l’instant même, ils étaient remplis de l’Esprit, parce que des ruisseaux divins coulaient en abondance et débordaient ; et ils avaient la flamme de la grâce qui s’était posée sur eux, non pas en passant, mais qui formait leurs langues à toute espèce de langage, non pas en restant caché dans les ténèbres et l’obscurité, mais en brillant à la troisième heure en plein jour ; et cela comme pour montrer que, par la venue de l’Esprit Saint, le mystère de la Trinité a été révélé clairement et comme en plein jour.
C’est pourquoi ce n’est pas Israël seulement, peuple unique, qu’ils instruisaient et qu’ils enseignaient, mais, arrivant dans les airs comme des oiseaux, ils ont parcouru toute la terre (Cf Za 1, 10) et ils ont enseigné pour ainsi dire tout le genre humain, et tout à coup ils l’ont transformé. Et ceux-là, qui (étaient-ils) ? C’étaient des ignorants, qui s’étaient occupés du lac et de la pêche, assidûment, et, pour le dire brièvement, ils étaient tout aussi savants et habiles que les poissons de leur pêche privés de voix. Et en effet ce n’était pas eux qui parlaient, mais c’est l’Esprit, qui a regardé et changé leurs langues, pour qu’ils parlent à tous les peuples selon la langue de leurs pères et selon leur idiome, et qu’ils persuadent tous les hommes de connaître et de confesser l’unique Dieu qui est dans la Trinité sainte adorable et vénérable, et de recevoir la loi de l’Évangile, et de se soumettre à son joug, ainsi que notre Sauveur le dit également dans les Évangiles : Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour vos âmes ; car mon joug est agréable et mon fardeau est léger (Mt 11, 29).
C’était bien là ce prodige que longtemps auparavant le prophète Sophonie prévoyait et prédisait au nom de l’Esprit qui parlait en lui : Je changerai chez les peuples la langue selon leur race, afin que tous invoquent le nom du Seigneur, afin qu’ils le servent sous un seul joug ; depuis les frontières des fleuves de l’Éthiopie ils m’offriront des sacrifices (So 3, 9-10). En effet tous ceux qui habitent aux confins de la terre et qui, ayant été submergés dans les fleuves du péché et des désirs humides, étaient devenus noirs en leur intelligence, comme s’ils avaient été des Éthiopiens, ont accouru vers les Apôtres et vers l’enseignement de l’Esprit. Et lorsqu’ils ont été illuminés quant à l’œil de leur esprit, nettoyés et lavés avec l’eau, et purifiés avec le feu par le bain de la régénération, ils ont offert des sacrifices de louange, c’est-à-dire les fruits des lèvres qui confessent son nom (He 13, 15), ainsi que dit Paul quelque part.
Mais ce changement des langues que la prophétie a si clairement annoncé et qui est en quelque sorte divin et extraordinaire, fut qualifié d’ivresse par les Juifs qui ont grandi avec les prophètes, l’ayant vu de leurs yeux, l’ayant perçu de leurs oreilles rebelles et sourdes, et ils disaient des apôtres : Ils sont pleins de vin doux (Ac 2, 13), alors qu’ils disaient cela dans un esprit blasphémateur et avec une bouche injurieuse, et que, sans se rendre compte, dans leurs blasphèmes ils disaient la vérité. En effet le vin doux est ce vin nouveau qui est l’enseignement nouveau de l’Esprit, dont les apôtres sont devenus les réceptacles, après avoir été, par l’instruction de notre Sauveur, délivrés de leur ancienne perversité et être devenus nouveaux ; c’est à leur sujet, parce qu’au commencement ils étaient imparfaits, qu’aux disciples de Jean qui posaient la question : Pourquoi ne jeûnent ils pas ?, il disait : Personne ne met du vin nouveau clans de vieilles outres ; autrement le vin nouveau fera éclater les outres : il sera répandu et les outres seront perdues. Mais il faut mettre du vin nouveau dans des outres neuves, et les deux se conserveront ensemble (Mt 9, 14. 17). En effet, en beaucoup de passages du Livre divin, la parole de l’enseignement est appelée du vin, selon ce gui est dit dans les psaumes : Tu nous a fait boire un vin de repentir (Ps 59, 5), et selon ce qui a été écrit par Isaïe à Jérusalem au sujet de ceux qui enseignaient des abominations et mêlaient à des commandements divins des (prescriptions) humaines conduisant au relâchement du monde : Votre argent est de mauvais aloi : tes cabaretiers mélangent le vin avec de l’eau (Is 1, 22).
Lors donc que les prédicateurs de la grâce nouvelle eurent été remplis de cette boisson nouvelle et céleste et qu’ils l’eurent versée dans la coupe de leur doctrine, ils transformèrent toute la terre, ivre, chancelante et titubante par le fait de l’ivresse des démons et l’amenèrent à s’éveiller à la connaissance de l’unique et seul Dieu ; et par le feu des dogmes de la piété ils asséchèrent le fleuve des désirs honteux qui avait alors submergé le monde, en instruisant et en enseignant la vaillance, la chasteté, l’endurance totale et la vie ascétique ; et par là ils brûlèrent complètement toutes les idoles et tous les anciens cultes. J’assimile donc ce feu intellectuel destructeur de l’impiété, au feu rapporté par l’histoire qui est descendu sur le sacrifice du prophète Élie et qui a réfuté les faux prophètes ; c’est à son sujet qu’il est, écrit : Et le feu tomba du ciel de la part du Seigneur, et il consuma l’holocauste, et les morceaux de bois et l’eau qui était dessus et l’eau de la mer ; et le feu lécha les pierres et la poussière ; et tout le peuple tomba sur la face et ils dirent : Vraiment le Seigneur Dieu, lui-même est Dieu (3 R 18, 38-39).
De même aussi la parole de feu de l’Esprit, après être descendue du ciel sur la terre, -au sujet de laquelle Notre Seigneur disait également : Je suis venu mettre le feu sur la terre, et qu’ est-ce que je veux, si déjà il brûlait (Lc 12, 49) ?, a léché et dispersé les soucis terrestres, l’eau de l’intempérance, la mer de ce monde sans repos et agité tumultueusement, et les âmes, semblables à des broussailles, à la matière et à ce qui, mis au regard de la piété est dur et comme de pierre, afin que tous ensemble, en foule, se soumettent à la prédication des apôtres, tombent sur la face et disent selon la parole de Paul : vraiment Dieu est parmi nous, et vraiment le Seigneur Dieu lui-même est Dieu (1 Co 14, 26).
Et que personne ne croie que parce que Dieu est descendu dans le feu sur le mont Sinaï et que l’Esprit Saint est apparu dans des langues de feu, l’essence divine est le feu. En effet si Dieu est invisible selon la (parole) : Personne n’a jamais vu Dieu (Jn 1, 18), et que ce feu était visible à nos yeux, il est bien certain qu’il n’est pas apparu en son essence, ni qu’il a montré ce qu’il est, mais que c’est sous l’aspect du feu qu’il a fait connaître une partie de ses propres opérations, (à savoir) la clarté, la destruction du péché, c’est-à-dire la purification. Et c’est pourquoi Moïse disait aussi aux enfants d’Israël : Et le Seigneur vous a parlé du milieu du feu (Dt 5, 4). Par conséquent le Seigneur qui parlait du milieu du feu était autre (que le feu) et le Seigneur n’était pas le feu lui-même ; autrement il aurait dit : « Le feu vous a parlé ». Et également lorsqu’il parlait à Élie dans la caverne du mont Horeb et qu’il allait lui signifier ce qui le manifeste en propre sous des formes variées, dans une brise légère, dans un grand vent, dans la tempête et dans le feu, il avait prédit au sujet de tout cela qu’il ne faut pas croire que le Seigneur est cela.
Tu sortiras, en effet dit-il, demain et tu te tiendras devant le Seigneur dans la montagne, et voici : le Seigneur passera. Et (il y eut) devant le Seigneur un grand vent puissant qui détache les montagnes et brise les rochers : ce n’est pas dans le vent qu’est le Seigneur. Et après le vent (il y eut) une tempête, ce n’est pas dans la tempête qu’est le Seigneur. Et après lu tempête (il y eut) un feu, ce n’est pas dans le feu qu’est le Seigneur. Et après le feu (il y eut) la voix d’une petite brise (3 R 9, 11. 13). Et après cela il dit : Et voici une voix (s’adresse) à lui : ainsi donc il a seulement entendu une voix, émise doucement comme une petite brise ; et il n’a pas vu le Seigneur, c’est-à-dire l’essence divine dans les formes qui sont apparues, parmi lesquelles il y avait aussi le feu.
C’est de diverses manières en effet qu’il est apparu aux saints et non pas d’une seule et même manière commune à tous, puisqu’à Jacob il est apparu comme un homme qui descend au combat (cf. Gn 33, 25) et à Daniel de même sous l’aspect d’un vieillard et d’un homme qui descend du ciel (cf. Dn 7, 9-13). Il l’a dit encore par le prophète Osée : Moi j’ai multiplié les visions, et j’ai fait comme avec les prophètes (Os 12, 10). Aussi l’Esprit Saint est-il apparu en vérité sur les flots du Jourdain comme une colombe (cf. Mt 3, 16), nous faisant remonter à la première colombe annonçant la cessation du déluge aux jours de Noé (cf. Gn 8, 8), afin de faire connaître par là clairement que le Dieu de l’ancien testament et du nouveau est unique, lui qui réconcilie le genre humain, là en faisant cesser et en éloignant les eaux de perdition, maintenant en purifiant par l’eau vivante du saint baptême.
Et il est apparu aux apôtres dans des langues de feu ; et c’est dans la langue de chaque peuple qu’il leur accordait de parler, faisant cesser et effaçant l’ancien châtiment de la division des langues et des langages divers, pour ceux que la profession unique et la foi dans le Christ ont attachés et réunis. Mais le Saint Esprit n’est pas par essence du feu parce qu’il est apparu ainsi, de même qu’il n’est pas non plus une colombe. En effet autre est ce qui apparaît dans une figure et autre la réalité elle-même de son essence. C’est pourquoi il est écrit au sujet de l’Emmanuel, non pas qu’il est apparu seulement sur la terre, mais que le Verbe s’est fait chair (Jn 1, 14), et que Dieu a envoyé son fils, afin qu’il fût d’une femme, afin qu’il fût sous la loi (Ga 4, 4). Car c’est en essence et en vérité qu’il s’est fait homme, lorsqu’il s’est uni, en hypostase et en dehors du péché, le corps (qui) est de l’Esprit Saint et de Marie, qui a une âme et une intelligence et qui nous est consubstantiel, bien qu’il soit Dieu et consubstantiel au Père.
Alors que je m’apprêtais à dire ces paroles le jour vénérable de la Pentecôte, je m’en suis abstenu volontairement, parce que, des (catéchumènes), plus nombreux 30 que d’habitude, ayant reçu le saint baptême, nous sommes restés tranquillement à administrer l’huile sainte et nous nous sommes mis en retard; et il y avait fort à craindre que quelques-uns peut-être de ceux qui aiment les fêtes et qui donnent comme fin à une fête une table bien garnie, servie sans retard et abondante, ne nous fassent de reproche, parce que, à cause du sermon, ils attendraient et seraient en retard et qu’ils estimeraient que la fête alors n’est pas une fête. Or nous avons appris à avoir égard non à nos propres intérêts, mais à ceux des autres (Ph 2, 4), et, en plus de notre propre maison, de circuler et nous laisser attirer (ailleurs) ; cela en effet ressort de la législation de l’apôtre et ceci est un précepte et un ordre proverbial.
Cependant il ne nous faudrait pas être relâchés à ce point et regarder seulement au plaisir du ventre et mépriser l’âme ; il nous faut au contraire être gourmands et désireux d’une nourriture raisonnable et spirituelle, laquelle est l’audition des paroles divines – ce qui est en vérité et par excellence l’aliment et la boisson de l’homme – et mettre au second rang les choses du corps. Car il nous est possible de faire également les deux choses, mais chacune d’elles au temps convenable, les principales ayant été d’abord honorées comme premières, et non pas méprisées au profit des secondaires, ou même complètement abandonnées par négligence.
Et en effet, moi qui dis cela, je ne suis pas non plus sans table et sans maison ; et même aux fêtes, je prépare une table plus abondante qu’à l’ordinaire, ayant parfois d’autres (personnes) à déjeuner. Mais ce n’est pas pour cela que je méprise ce qui est plus important et que j’ai égard aux mets et à la nourriture qui passe et qui périt, tandis que je m’éloigne de l’enseignement. Car le jour peut mesurer et donner aussi au ventre le temps d’heures nombreuses et suffisantes. Pourquoi donc nous hâter et nous montrer difficiles, résister et nous presser, lorsque nous sommes sous le coup de l’aiguillon de la gourmandise et que nous sommes emportés comme à la course ?
Mais vous, peut-être, lorsque vous entendez ces (paroles), vous vous indignez en disant : « Pour nous, nous ne faisons absolument aucun cas de notre ventre, non plus que de l’abondance des mets, et nous disons avec Paul : Dieu détruira et celui-là et ceux-ci (1Co 6, 13), en maudissant non pas ce membre du corps – car il a été fait par celui qui a fait toutes choses bonnes et (qui) sont très bonnes (Gn 1, 31) – mais ceux qui ont leur ventre pour Dieu (Ph 3, 19) et qui pensent que le fait de le bien remplir constitue le bien-être et le bonheur des jours. Mais nous écoutons les paroles spirituelles sans en être rassasiés, et nous regardons celles-là comme de suprêmes délices et un joyeux festin. Ne crains donc d’aucune manière de nous parler, même à ton gré et fréquemment ; ne sois jamais négligent, et ne nous laisse pas sans nourriture et en proie à la faim et aux désirs de l’âme ».
Pour moi tandis que vous dites ces paroles, je tressaille de joie et je me réjouis ; et pourtant je ne peux pas avoir entièrement confiance. En effet j’aimerais, même maintenant en disant cela pendant le jeûne, à ne pas passer pour être à charge, si j’échappe à l’accusation. Car j’en entends beaucoup qui pèsent à la balance la neuvième heure de ce jour et cherchent dans le plateau également ce qui pourrait le faire pencher ; et les uns disent : « Nous avons été convoqués en retard », et les autres : « C’est notre heure, elle est juste et convenable » ; d’autres discutent et affirment avec plus d’âpreté, à cause de leur faim, qu’il fallait que la fin et le renvoi de l’assemblée fût à la neuvième heure. Quant à moi, c’est très justement que je dis à ceux qui sont tels : Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Ac 5, 29).
En effet, vous, réveillez votre intelligence, s’il vous plaît, en ce qui concerne ce qui vient d’être lu à l’instant. Car vous avez entendu, à moins que vous ne l’ayez oublié volontairement, que Pierre et Jean montaient au temple à l’heure de la prière, à la neuvième (heure) (Ac 3, 1-10). Il faut donc monter à la neuvième heure, en même temps que Pierre et Jean, et non pas descendre du temple en même temps que ceux qui ont faim d’une manière déraisonnable. Et le Seigneur vous donnera la récompense, et pour le jeûne et pour avoir écouté attentivement, et il apprendra à chacun de vous à dire avec Paul : En tout et pour tout je suis exercé, et à être rassasié et à avoir faim, et à être dans le superflu et à être dans le besoin. Je peux tout dans le Christ qui me fortifie (Ph 4, 12-13).
Cependant, afin d’imiter complètement Pierre et Jean, lorsque vous montez au temple, faites participer les nécessiteux à la miséricorde et à la charité, de même que ceux-là eurent pitié du pauvre boiteux, et cela, quoiqu’ils n’eussent ni argent ni or, mais en lui donnant la santé qui n’est pas à vendre. Et je vous presse de 30 faire cela en faveur de ceux qui nous entourent, s’ils imitent eux aussi ce boiteux et s’ils se tiennent debout ou assis près de ]a porte du temple, mais non pas s’ils entrent à l’intérieur et qu’ils interrompent vos prières et qu’ils commettent d’autres mauvaises actions que je rougis même de dire. Car il est possible que tout se fasse, selon les lois de l’apôtre, et avec bienséance et avec ordre (1 Co 14, 40) pour la gloire du Christ, le Dieu qui est au-dessus de tout (Rm 9, 5). A lui sied la gloire avec le Père et l’Esprit Saint, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen !
Fin de l’homélie 48