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HOMÉLIE 44

Sur la commémoraison des justes d’autrefois, qui se célèbre chez nous après la semaine de la fête de la Résurrection adorable du Dieu grand et notre Sauveur Jésus Christ.

Parmi les (fêtes) qui se célèbrent chez les chrétiens, il n’y en a aucune qui soit (autant) au-dessus de toute admiration et qui ne fasse clairement connaître que notre mystère et toute notre doctrine, c’est l’espérance de l’immortalité ; et ce qui m’en donne aujourd’hui la conviction, pour le dire particulièrement, c’est ὑπόθεσις, c’est-à-dire la cause de la réunion qui nous amène ici.

Après la fête de la Passion du Sauveur et de la Résurrection, en effet, nous célébrons en première commémoraison celle de tous les justes en général, qui se sont endormis autrefois, en faisant entendre à tous les hommes, comme avec un cor puissant et au son élevé, ceci même, à savoir, qu’une seule mort, celle de notre Seigneur et de notre Sauveur Jésus Christ, a suffi à effacer le péché et la faute de tous les hommes. Or jamais cela n’aurait pu avoir lieu, si celui qui a enduré la mort dans la chair n’était pas Dieu ; car c’est le propre de Dieu seul de mourir pour tous les hommes.

Mais peut-être quelqu’un dira-t-il : « Comment dis-tu qu’il est Dieu, celui qui est mort, alors que Paul a dit clairement dans ce qu’il a écrit à Timothée : L’homme Jésus Christ, qui s’est lui-même donné en rançon de salut pour tous (1 Tm 2, 5-6) ?» — Quoi donc ? Ne l’entends-tu pas dire : Le Seigneur de la gloire a été crucifié (Cf 1 Co 2, 8) ; et : Des Juifs est (issu) le Christ dans la chair, celui qui est Dieu, qui est béni au-dessus de tout, qui est éternel, amen (Rm 9, 5) ! et Jésus Christ (est) le même hier et aujourd’hui et éternellement (He 13, 8) ? Car il était un de deux, de la divinité en vérité et de l’humanité, qui sont parfaites selon leur propre notion, alors qu’il est consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous autres hommes selon l’humanité.

Et en effet, nous disons également que l’homme, le nôtre, qui est (composé) d’une âme et d’un corps et (qui) est en une seule hypostase, est un animal mortel, raisonnable ; cependant c’est par le corps d’une part qu’(il est) mortel, (et) c’est par l’âme d’autre part qu’(il est) raisonnable ; pourtant c’est tout l’animal qui est nommé mortel et qui tout entier est appelé raisonnable ; et les (éléments) à partir desquels il est composé naturellement ne sont pas confondus, et il n’est pas non plus divisé en deux.

Ainsi (en est-il) aussi (de) l’Emmanuel, alors qu’il est un de deux natures, et une seule hypostase et une seule nature incarnée du Verbe, sans avoir aucunement confondu les (éléments) à partir desquels a eu lieu l’union ineffable, et sans non plus, en restant un, donner accès à la dualité, de laquelle provient la division. Car celui qui est un à proprement parler ne sera jamais deux ; et, quand il passe à devenir deux, il a cessé nécessairement d’être un.

Lors donc que Jésus Christ est un, même si quelqu’un le nomme partiellement et le dit homme, il est compris comme le Dieu qui est incarné ; même si encore il l’appelle Dieu, il est reconnu comme le Verbe qui s’est fait homme. C’est pourquoi, en effet, alors que nous le savons un et indivisible, nous nous servons nécessairement de tous ces προσδιορισμοί, c’est-à-dire de (tous) les compléments de définitions, en le disant consubstantiel au Père selon la divinité, et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, et le même passible selon la chair, et impassible selon la divinité.

Et en effet, si selon la parole des impies, il y avait deux natures après l’union et que la nature humaine d’une part subsiste séparément et que d’autre part encore également la nature divine (subsiste) encore à part — car elles ne seraient pas comptées deux autrement, sans que chacune des choses particulières ne subsiste par elle-même à part avec une subsistance propre — ce serait une chose ridicule et qui serait pleine d’un bavardage et d’une stupidité excessive, de dire que la nature humaine a souffert, ou qu’elle est consubstantielle à nous selon l’humanité, ou bien que la nature divine du Verbe est restée impassible et qu’elle est consubstantielle au Père selon la divinité ; car les choses qui dans l’hypostase sont distinctes les unes des autres et séparées, c’est véritablement d’une sagesse exagérée de les séparer par la parole comme celles qui sont unies.

 Et vois-moi la prudence des Livres inspirés par Dieu, qui ne se laissent pas entraîner à la division, mais montrent partout que le même était homme et Dieu, en étant une seule personne et une seule hypostase. En effet, d’une part, là où ils disent qu’il a été livré à la mort par le Père, ou qu’il a été crucifié par d’autres, afin que personne ne se figure que c’est involontairement qu’il a été amené à souffrir, ils se servent de termes sublimes et convenant à Dieu, en disant : Lui en vérité qui n’a pas épargné son propre Fils, mais (qui) l’a livré pour nous tous (Rm 8, 32) ; et : Car, s’ils l’avaient su, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire (1 Co 2, 8).

En effet il est bien connu que celui qui est le propre Fils du Père bien aimé et véritable, et qui participe avec lui à l’essence et à la nature, et (qui) est le Seigneur de la gloire, s’est fait obéissant jusqu’à la mort (Ph 2, 8), selon l’économie, et non pas après avoir été conduit de force par quelqu’un. Et là où (les Livres) le proclament homme, ils ne disent plus qu’il a été livré par le Père, mais qu’il s’est donné lui-même (cf Ep 5, 2). Comment et de quelle manière ? L’homme Jésus Christ qui s’est donné lui-même en rançon de salut pour tous (1 Tm 2, 5-6). Et il n’appartiendrait pas à un homme qui ne serait pas en même temps Dieu, de se donner également lui-même et d’être capable de sauver tous les hommes.

Et c’est par là que se montre très clairement en particulier la parole de l’apôtre qui a été citée précédemment. En effet que dit-il ? Celui-ci est unique, le médiateur de Dieu et des hommes, l’homme Jésus Christ qui s’est donné lui-même en rançon de salut pour tous (1 Tm 2, 5-6). Ainsi donc il n’était pas seulement homme, mais médiateur de Dieu et des hommes. Et c’est le propre du médiateur d’être lié par des relations de parenté avec chacun de ceux qui sont éloignés l’un de l’autre et brouillés et réunis en vue d’une réconciliation. C’est pourquoi, alors qu’il est Dieu par nature, le même, sans avoir changé ce qu’il était, est devenu homme également par nature, après avoir pris la semence d’Abraham (He 2, 16). Or le (terme) il a pris, c’est-à-dire il a serré, montre que notre nature a regimbé à la façon d’une bête, et par un saut s’est enfuie loin de Dieu et que c’est par sa propre soumission envers lui qu’elle a été domptée, qu’elle a été ramenée et qu’elle s’est rapprochée de lui.

En effet, il est habituel aux médiateurs et aux réconciliateurs de se tenir entre ceux qui sont ennemis l’un de l’autre, de prendre la main de chacun d’eux et de les unir pour la fraternité ou pour l’union : c’est ce qu’a fait également pour nous le Christ, la paix (cf Ep 2, 14), qui a aussi pour nom la correction, car, alors que nous étions ennemis par nos fautes et par nos impiétés, il nous a réconciliés avec le Père des cieux (cf Ep 2, 16), en tuant complètement l’inimitié par sa croix et en mourant pour tous, pour ceux qui vivaient et pour ceux qui avaient quitté la vie d’ici-bas.

Et ce qui est dit ne te semblera pas extraordinaire, si tu entends dire que le Christ est mort pour ceux qui étaient déjà morts ; car Paul explique clairement la cause, en disant : Cependant la mort a régné même sur ceux qui n’ont pas péché, à la ressemblance de la transgression du commandement d’Adam (Rm 5, 14). Et qu’est cela ? Adam également a péché par la transgression du commandement, il a perdu la grâce de l’immortalité. En effet il a encouru la mort comme condamnation pour le péché ; car il a entendu : Tu es poussière et tu iras en poussière (Gn 3, 19). Dès lors, c’est comme d’un père mortel que nous sommes venus à l’existence, nous aussi, mortels, parce que nous sommes tombés sous le filet de la mort, et que (nous sommes devenus) d’une part enclins au péché, et d’autre part étrangers à la familiarité avec Dieu. Et si quelqu’un aussi a été élevé au-dessus de l’affliction du péché et l’a vaincu, lorsqu’il a vécu et s’est conduit selon la justice comme Hénoch et Noé et Abraham et leurs semblables en vertu, d’une part ils n’étaient pas condamnés à cause de ce qu’ils avaient fait, et d’autre part, lorsqu’ils étaient sous l’empire de la mort présente, ils partaient d’ici à cause de la condamnation qui provenait de la transgression du commandement d’Adam.

Vois en effet avec quelle prudence Paul a dit : La mort a régné même sur ceux qui n’ont pas péché (Rm 5, 14), non pas à cause de ce qu’ils avaient fait — car ils n’ont pas péché — mais à la ressemblance de la transgression du commandement d’Adam (Rm 5, 14). Et où est la justice, (diras-tu) peut-être, pour qu’à cause de la transgression du commandement d’Adam tous les hommes soient sous les filets de la mort, et même ceux qui n’ont aucunement péché ? Mais voilà pourquoi, écartant d’avance l’objection, l’apôtre lui-même dit : À la ressemblance de la transgression du commandement d’Adam, lequel est la figure de celui qui est à venir (Rm 5, 14). Et qui est celui qui est à venir ? Le deuxième Adam, Jésus Christ, de qui le premier a été la figure. De même que celui-là aussi en a condamné beaucoup lui-même, de même celui-ci en justifiera beaucoup en lui-même ; et de même que celui – là a envoyé vers nous la mortalité, de même celui-ci enverra la grâce de l’immortalité, après que cet immortel a été enveloppé avec la mort par l’intermédiaire de la chair et qu’il a détruit par sa résurrection l’empire qu’elle avait exercé sur nous.

 Nous n’avons donc été aucunement lésés par la transgression du commandement du premier Adam, parce que, en vérité, nous avons été secourus fort magnifiquement par le deuxième, outre que le fait même que le premier Adam a été condamné à la mort fait également partie d’un secours important et excellent. En effet, si, après qu’il avait péché, il était resté immortel, les conséquences du péché ne seraient pas supprimées, et le mal même demeurerait immortel. Mais maintenant, lorsque nous avons entendu par lui : Tu es poussière et tu retourneras en poussière (Gn 3, 19), nous n’avons pas été repoussés et nous n’avons pas été abandonnés par le Dieu juste ; car même s’il retire également notre esprit et que nous mourions et que nous retournions à notre poussière (Ps 104, 29), ainsi que dit le prophète chantant dans les psaumes, cependant, parce que nous avons reçu le gage de la résurrection et la grâce de l’adoption, nous ressusciterons en devenant en quelque sorte nouveaux et en dépouillant le vieux péché ; en effet, tu enverras, dit-il, ton esprit, et ils seront créés, et tu renouvelleras la face de la terre (Ps 104, 30).

Pour cette raison, c’est après la fête de la Résurrection que nous célébrons la commémoraison des justes d’autrefois, parce qu’en vérité la mort a régné même sur ceux n’ont pas péché à la ressemblance de la transgression du commandement d’Adam (Rm 5, 14). Et à cause de cela, nous rendons grâce au Sauveur de nous tous, le Christ, d’être descendu dans les régions inférieures de la terre — et, d’une part, les portes (du shéol), ainsi qu’il est écrit, ont tremblé, lorsqu’ils l’ont vu (Jb 38, 17) ; d’autre part, il a brisé les verrous de fer et les portes d’airain (Ps 107, 16) de la mort — et de leur avoir donné à eux aussi une espérance manifeste et véritable de la résurrection, qu’ils avaient attendue depuis le commencement, en leur accordant maintenant le repos dans des régions quelque peu illuminées et dans les délices du Paradis. C’est pourquoi, dans les Évangiles, ce Sauveur le nôtre dit aux Juifs : Abraham votre Père a tressailli et a désiré voir ce jour qui est le mien ; et il l’a vu, et il s’est réjoui (Jn 8, 56). Que nous est-il donc demandé à nous pour de tels secours et des bienfaits de ce genre ? Apprenons-le de l’apôtre, qui nous l’enseigne : Un seul, dit-il, est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mars pour celui qui est mort pour eux et est ressuscité (2 Co 5, 14-15).

Chacun de nous ne vit-il donc pas pour lui-même seulement, et non pour le Christ, quand celui-ci d’une part bâtit des maisons splendides, fixé et attaché qu’il est à la terre, sans s’attendre à mourir jamais, ni à partir pour une vie future, que celui-là d’autre part pratique l’injustice dans son métier d’agriculteur, qu’un autre est injuste dans son commerce, qu’un autre multiplie les prêts et est inquiet (de savoir) comment l’intérêt qui était tombé avec le temps se réveillera et ressuscitera avec de nouveaux billets, et non pas de savoir comment lui-même ressuscitera à la résurrection des justes, et voici qu’il passe en courant devant un pauvre, sans même lui tendre une petite obole, ni considérer que celui qu’il dépasse, c’est le Christ qui a faim.

Et que dirai-je des femmes qui s’en vont avec désespoir pleurer leurs morts ? Est-ce que ce n’est pas là surtout amener les Juifs et les païens à nous faire le reproche d’incrédulité ? Car ils diront à juste titre : « Quelle espérance d’une vie future ont-ils, ceux qui se lamentent ainsi d’une manière inconsolable en pleurant leurs morts » ? Et la raison de cette tristesse, c’est que nous partons pour la résurrection sans aucun viatique de nos bonnes œuvres. Et si par hasard nous pleurions avec cette pensée, nos larmes ne seraient-elles pas cause de cette accusation ? Maintenant nous pleurons, non pas comme si ceux qui sont trépassés allaient perdre les biens éternels à cause de leur manque de disposition et de préparation, mais comme s’ils avaient été délivrés de cette vie mauvaise et malheureuse.

C’est pourquoi je suis dans l’angoisse, dans l’amertume et dans le déchirement, de ce que, quand le diacre proclame la prière pour celui qui s’est endormi, et nomme celui qui est trépassé, et intercède pour lui, afin qu’il reçoive le repos, j’entends la lamentation et les cris des femmes s’élever au-dessus de la voix de tout le monde, en sorte qu’on ne perçoit plus dès lors la voix de celui qui proclame et qui intercède, alors qu’il leur fallait prier en même temps que nous et être dans l’angoisse et dans la douleur à cause du départ redoutable de celui qui s’en est allé, de son enlèvement et de sa comparution terrible devant le tribunal du Christ.

Mais nous ne tenons aucun compte des choses futures. Lors donc que nous corrigerons tout cela et que nous accueillerons dans notre esprit le souvenir qui concerne les justes, prions afin d’être dignes de la part et de l’héritage avec eux, par la grâce et la charité du grand Dieu et notre Sauveur Jésus Christ à qui sied la louange, ainsi qu’au Père et à l’Esprit Saint, pour les siècles des siècles. Amen !

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