Sur les quarante saints martyrs. C’est la deuxième. Elle fut prononcée alors que l’homélie, qui avait été prononcée l’année écoulée, avait été relue encore au peuple, car il en avait fait la demande, lorsqu’elle avait été prononcée.
Amos, cet (homme) étonnant et remarquable parmi les prophètes, contraint à l’humilité et à la sincérité et ayant pris la mesure de sa petitesse face à l’appel grandiose et sublime de Dieu, fuyait l’honneur et la charge de la prophétie, et cela totalement, comme il le dira à la fin : Je ne me suis pas présenté comme prophète, moi, ni ne suis venu comme fils de prophète, et ce n’est pas de mon plein gré que j’en suis venu à une telle fonction : il croyait entendre comme le son de la trompette, alors que le souffle d’en haut venant de l’Esprit le terrifiait et le faisait tremble ; ou (comme) un lion rugissant, alors que l’effroi agit en ceux qui l’entendent, à la fois avec prudence et avec craint ; il disait : Si la trompette dans la ville retentit, le peuple n’est-il pas alarmé ? Le lion rugit-il, qui ne craindrait ? Le Seigneur Dieu parle-t-il, qui ne prophétiserait (Am 3, 6. 8) ?
Moi aussi donc, alors que je voudrais me taire en cet instant, comme j’éprouve un sentiment semblable à ce prophète, je dis : puisque les quarante martyrs ont illustré et honoré cette solennité présente, qui se taira ? Qui ne dansera pas en esprit, quand il va être illuminé par les hauts faits et les actions d’éclat de ces (héros) ?
De même, en effet, que lorsque la conduite et la vie de ceux qui vivaient alors dans la chair, menaient ces combats, étaient à l’honneur de toutes manières, devançaient l’assaut au premier rang de la bataille et suscitaient le courage parmi leurs compagnons d’armes, ces hommes craignant (Dieu), ce spectacle de courage et de vaillance en étant la preuve, de la même manière aussi maintenant, comme sur un « podium», ils apparaissent pour soutenir le combat magnifique du martyre : aussi donnent-ils confiance aux faibles pour combattre ensemble en des circonstances qui sont semblables aux leurs et, les gens qui comme moi ne savent pas parler, ils les relèvent pour leur éloge et ils semblent me dire : Ne t’imagine pas, ô excellent, que toute la dette de nos éloges soit soldée par toi, parce que tu t’es donné la peine de faire une homélie sur nous : tu n’as pas encore fait quarante panégyriques : ce n’est pas en effet parce que nous avons combattu ensemble le combat sacré du martyre que tu peux estimer que nous n’avons eu qu’un martyre et non pas plusieurs : seul le stade de la lutte a été commun, ainsi que le fait d’avoir choisi de souffrir pour le Christ.
Mais chacun de nous a fait la preuve personnelle de sa constance et nous n’avons pas été associés en une seule fois les uns et les autres à ce qui a provoqué (nos) souffrances, et nous n’en avons pas moins souffert pour cela ; cependant, parce que, ayant été ensemble sous le joug, nous avons été jugés dignes de souffrir (ensemble), de ce fait, des discours et des pensées abondantes se présentent en (quantité) suffisante pour te fournir des raisons (de parler).
De même que ce fleuve qui sort de l’Éden et abreuve le Paradis, en se partageant en quatre (branches) (cf Gn 2, 10), a rempli ces quatre grands fleuves, de même nous, comme d’une source d’où découlent des (biens) débordants et ininterrompus, à partir du jeûne des quarante jours, ce (jeûne) qui irrigue sans compter le paradis spirituel de Dieu, nous (voulons) dire l’Église, nous nous écoulons en quarante fleuves. Ainsi en effet, ayant été instruits pendant ces saints jours, nous nous sommes abstenus de toute passion, nous avons mortifié ces membres sur (cette) terre, nous nous sommes, nous aussi, ornés de ces couronnes du martyre ; ainsi, étant emportés sur des cours d’eau encore plus abondants, nous avons débarqué au fond de ton esprit : écoute seulement celui-là, par l’intermédiaire de celui qui proclame avec douleur : Ouvre large ta bouche et je l’emplirai (Ps 81, 11).
Donc, ces (paroles) et d’(autres) semblables ayant été dites par les saints martyrs et comprises de la sorte à juste titre, comment ne puiserai-je pas avec joie de l’eau aux sources du salut (Is 12, 3), ainsi que précisément le dit aussi le prophète Isaïe : Et il dit en ce jour : glorifiez le Seigneur ; exaltez son nom ; proclamez ses louanges parmi les nations (Is 12, 4-5 ; Ps 105, 1), vous rappelant que c’est par la constance de ces martyres corporels et supra-corporels que son nom est exalté : Glorifiez le nom du Seigneur, parce qu’il a fait de grandes choses ; racontez-le sur toute la terre (Is 12 , 5).
Mais tandis que je parle encore et que je commence à puiser un peu à des breuvages de ce genre et que je vois jaillir comme à profusion l’éloge de ces héros spirituels, il me vient à dire ce que précisément dit un sage : J’ai dit : J’arroserai mon jardin, et j’irriguerai mes parterres et voici que mon canal est devenu un fleuve, et mon fleuve, une mer (Si 24, 31-32).
Serai-je donc capable, moi seul, de réprimer un tel manque de confiance ? Venez donc, aidez-moi pour ces éloges : quand, en guise de fleurs, nous recueillons les exploits divers et multiformes des martyrs, nous tressons à partir de tous une seule couronne multiple.
Comment, en effet, alors qu’ils étaient quarante, ne furent-ils pas attirés par les liens multiformes de la matière qui les sollicitait en bas, et ne réclamèrent-ils pas le pays de leurs pères, celui qui est situé sur la terre, cette terre estimée (si) douce par les hommes, et ne tournèrent-ils pas (leur) action et (leur) nom du côté de leurs pères, ce qui est en général plus doux encore que le pays des père ; et ne se laissèrent-ils pas vaincre par la liaison du mariage qui est réputée en amour d’autant plus violente qu’on est plus éloigné ? Or aucun d’entre eux n’a préféré ses enfants, ni n’a tenu à garder jalousement son jeune âge ; mais, les frères et le reste des charges de cette parenté qui provient de la chair, ils les comparaient à des feuilles qui tombent, au moment même où elles sont desséchées.
Mais la crainte non plus ne traversait pas l’âme invaincue de ces (héros). Car leur chef de file était le Christ, celui qui ἃ dit à son Père au sujet de ceux qui croient en lui : De même que toi, Père, tu es en moi et mot en toi, ainsi eux en nous qu’ils soient un (Jn 17, 21). D’où une seule force concentrée dans la promptitude de leur pensée, une seule façon de parler, une (seule) vision, une (seule) marche, une (seule) attitude, sans tremblement, devant le bêma du tribunal, et devant ce dédoublement de l’âme et du corps ; confiance, vaillance, implacabilité, inflexibilité en face des émeutes, intrépidité en face des menaces, empressement devant les tourments au point d’aller même au-devant des inventions des supplices. Ils se moquent de tout, parce qu’ils ont tout près de quoi supporter toute épreuve, même s’il fallait à chacun d’eux avoir besoin d’un deuxième corps. Mais la ceinture (de gloire) et les récompenses (données) à ceux qui ont servi, après leur dissolution, et les honneurs (venant) de ceux qui règnent sur la terre, ce n’est là, pensaient-ils, qu’un objet de mépris et un rêve pour des gens endormis par l’ivresse.
En effet l’esprit tout entier de ces athlètes de la religion étreint à l’avance et embrasse l’héroïsme du royaume des cieux : tout ce qui se trouve ici-bas, ils l’estimaient mortel, leurs espérances s’étant portées vers cette vie sans fin ; et voici que déjà en esprit ils s’étaient établis là-haut, et, dans la mesure où l’on exigeait seulement d’eux qu’ils combattent, ils vivaient dans leur corps, ressemblant par leur fermeté et leur inexpugnabilité de tous côtés, à une forteresse puissante construite avec des pierres inamovibles et choisies et s’élevant vers les hauteurs.
C’est pourquoi leur juge d’alors, fourbe et pervers dans ses trouvailles, les encerclant de tous côtés, agissait pour épouvanter l’esprit de ces (héros), (si) élevé et imperturbable. Comme quelqu’un qui dresse une haie et des machinations contre eux, tantôt il les adulait par un trouble perfide et trompeur, tantôt il les effrayait par des menaces ; pour finir, voyant que tout était réduit à néant et qu’on se donnait de la peine en vain, aucun moyen d’accès n’étant trouvé, il les renvoya. Et, alors qu’un nouveau genre de supplice était préparé, il trouva dans son esprit, en observant et en voyant souffler le vent du nord qui était devenu plus cinglant, que (ce vent) suffirait pour geler (toute surface) humide et d’autre part pour couper le souffle à tout être vivant, alors que cette chaleur qui saisit (tout) être vivant s’enfuit et s’élance en même temps vers les profondeurs : dans l’étang qui était proche de là, il fit jeter tout nus ces hommes vaillants.
Lorsqu’il eut ordonné de les laisser là souffrir toute la nuit, ou plutôt, s’il faut dire ce qui est plus exact, de les faire ensevelir tout vivants dans ces eaux glacées, ainsi fut dévoilé et mis devant les yeux le péril qu’ils (coururent). Mais ceux-ci passèrent cette nuit pleine de tourments comme dans les délices, alors que, en guise d’ordres distribués par les chefs d’armées, ils s’exhortaient au courage les uns les autres par des psaumes et des louanges, et, par ce moyen, multipliaient d’autant leur allégresse.
Je passe sous silence le mépris qu’ils (affichèrent) vis-à-vis du bain, ce (bain chaud) placé devant eux à proximité comme pour les séduire et qui pouvait, pour ceux qui préféraient (la vie) du corps, les soustraire aux combats. D’autre part, je laisse tomber aussi celui qui était devant le bain, à l’exemple de Matthieu qui était assis devant la maison des publicains et fut appelé tout-à-coup par Jésus ; un (autre) athlète fut fourni qui, au même moment, volontairement, interpella les saints : il prit la place de celui qui avait fléchi et abandonné son rang. Mais sur un point seulement, plus que sur tous les autres, j’ai à être dans l’admiration : comment (agit) celui qui dirige avec sagesse notre salut. Il a permis cela, pour que, par cette sorte de punition, ces quarante martyrs restent au complet.
Nous entendons en effet David et ces trois enfants louer le Seigneur et convoquer toute la création vers eux et la pousser à renforcer leur propre louange : car ils donnent l’ordre de louer et de bénir Celui qui les a faits : au ciel comme à la terre ; au soleil comme à la lune ; au feu et à l’eau ; aux animaux et aux bêtes sauvages (cf Ps 148 et Dn 3, 57-81) ; non pas pour que ces êtres animés, c’est-à-dire non doués de raison ni de sensibilité, émettent un son de voix, mais pour que nous, vers chacune d’elles, nous allions en esprit, et nous rendions grâce à Celui qui en a fait don et que, ces (créatures) qui sont opposées l’une à l’autre, nous les unissions en une seule harmonie et que pour nos besoins nous recueillions cette louange de toutes les (créatures).
Ceci donc est arrivé aussi pour les combats des martyrs. Car beaucoup de ces valeureux martyrs ont été livrés au supplice par le feu. Ces tyrans, à des époques différentes, ont persécuté la religion, et ces héros n’ont pas été vaincus par la flamme ni par l’incendie, mais ou bien en éteignant (le feu), ils l’ont vaincu, ou bien, par la manière dont ils l’ont supporté, ils l’ont traité comme une chose froide ; et ainsi le feu et la chaleur ont béni le Seigneur, étant vaincus par la constance de ceux qui ont combattu, et nous donnant ainsi l’occasion de bénir.
(Les tyrans) en ont enseveli d’autres dans les flots de la mer ou des fleuves, après les avoir attachés à des pierres ou à quelque autre objet qui les entraîne en bas ; ou bien ils étaient jetés vivants au bord de la mer et sur la terre ; ils terminaient leur course au milieu des eaux et ils surnageaient à la surface de l’eau comme des corps plus légers : et ainsi fleuves et mer, à leur tour, bénissaient le Seigneur de la mer.
Les animaux bénissent aussi le Seigneur par le moyen des martyrs, quand ils sont placés devant eux en nourriture ; mais parce que dans les mains des athlètes il manquait le froid et la froidure, la neige et la gelée, pour bénir celui qui les a créés, nous les avons vus en ces quarante martyrs avec abondance et grande profusion. Rendant honneur à leurs performances, le Christ, cet organisateur des combats, nous plonge aujourd’hui dans les flots débordants de la mer, alors que la terre a été desséchée plus ou moins par le feu et que s’est flétrie la germination des semences. En conséquence rendons honneur, nous aussi, à ceux qui ont mené le bon combat, ainsi qu’à ce Dieu qui a placé le combat dans la réforme de vie et dans une conduite visant le progrès.
La constance dans le froid, compensons-la par la continence dans la vie ascétique et l’extinction des passions, en menant une vie pure à la place de la fornication ; la nudité des saints corps, pour enrichir avec les vêtements en trop, en donnant un vêtement à ceux qui en sont dépourvus. Si en effet tu ne rougis pas du Christ qui se tint nu à cause de toi, aie honte des martyrs qui ont combattu nus pour le Christ, sois instruit et apprends l’espérance de la vie future, tant que tu es collé à cette vie corrompue et à ce monde tout proche : quand tu jouis, quand tu possèdes, quand tu mets un vêtement, tu revêts ce qui n’est pas à toi. Car tout ce qui est au-delà de ce qui t’est nécessaire, n’est pas à toi. Écoute Paul qui dit : Lorsque nous avons nourriture et vêtement, que cela nous suffise ; mais si nous n’avons d’espoir qu’en cette vie, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes (1 Tm 6, 8 ; cf 1 Co 15, 19).
Voyez-vous que ce seul fait de penser aux actions des martyrs, — mais je ne dis pas que nous en parlions avec zèle, — exige de nous des sources de vertu, combien plus abondantes ! Quoi donc ? Achèverai-je l’homélie et escamoterai-je par le silence le récit valeureux de cette mère, amie de Dieu ? Bien plutôt, frusterai-je vos oreilles amies de Dieu de l’éloge de ce si beau récit ? Mais, même si je ne le voulais pas, cette femme vaillante m’y entraînerait, car je crois la voir maintenant, portant son fils sur ses épaules, cette femme si mâle par l’esprit, aimant son fils et qui a conduit avec (tant d)’énergie la faiblesse de sa nature, et est allée derrière cette Ânesse en courant, comme elle pouvait, et a dit dans son angoisse : Je crains que ce Dieu, qui connaît le fond des cœurs, n’ait vu en moi la pensée de chair ou les pleurs de femme dénuées de vigueur et de courage et que pour apaiser ma pusillanimité, il n’ait laissé mon fils respirer, alors que les autres ont fait un si beau départ et que leurs corps sont passés par le feu, suivant l’ordre de celui qui les avait jugés.
Comment supporterais-je tout ce naufrage et cette frustration ? Si les mères de ceux qui ont accompli avec mon fils ce combat d’athlètes, ont déjà dans le ciel le produit de leurs propres et intimes douleurs d’enfantement, le fruit de mon sein, par contre, est encore sur la terre. Ne repousse pas mon sacrifice, ô mon Seigneur, comme celui de Caïn (cf Gn 4, 5), car si je l’ai offert sans droiture, avec droiture je n’ai pas tergiversé comme lui. Car je t’offre mon fils totalement et non pas avec (un cœur) partagé, et je n’ai rien conservé par devers moi : car unique est l’observance et le zèle que je me suis prescrit en proclamant qu’il est à toi : voici que tu as mon fils sur l’ânesse, comme Isaac quand fut placé sur le bois (cf Gn 22, 9). Car j’ai saisi en courant parce que j’ai couru non sans en être consciente, en enviant la course de Paul (cf Ph 3, 12). Donc paye-moi un bouc au jour de la résurrection, celui dont tu nous a fait don, ton fils et agneau, dans la plantation de Sabeq (cf Gn 22, 13), en victime de purification ; mais la plantation de Sabeq, c’est la sainte croix, étant donné que c’est le bois de la rémission et du pardon.
Telles sont, de cette mère courageuse, les paroles, les actions, les pensées. Que les mères, en cela, lui ressemblent ; qu’elles n’éprouvent rien d’étranger à la piété, quand elles verront leurs fils s’adonner au travail aimé de Dieu ; et si l’une de vous voit son fils jeûner, qu’elle encourage encore son zèle par une exhortation sage et ardente, et non pas en regardant la pâleur de son visage ; devant la participation à la souffrance, il ne convient pas qu’elle défaille, se relâche et soit affaiblie. Qu’elle abandonne cette pensée qui a surgi trop vite ! Si elle le trouve en route vers l’église et persévérant à l’office de la nuit et dans la prière, qu’elle se réjouisse avec lui à cause de ses progrès et qu’elle accroisse avec lui en même temps ses richesses !
Et vous, de même, empêchez vos fils d’aller sur le chemin pernicieux et nocif des spectacles : je veux dire celui (des courses) de chevaux, des chansons infâmes et des mime ; en exhortant, en flattant, car, tantôt en donnant ces choses, tantôt en les promettant, et avec d’autres procédés semblables, vous les flattez, vous les séduisez et vous les arrachez à la corruption ; car, comme sur de la glaise malléable, se gravent au temps de la croissance de la jeunesse, les enseignements de la vertu ou du vice ; aussi ont-ils besoin d’une discipline continue et laborieuse. Prions, nous aussi, pour que les combats et les records d’athlètes de ces martyrs à la belle victoire et aux honneurs multiples soient devant nos yeux pendant toute notre vie, pour que, en des temps semblables, nous n’abandonnions pas la vérité, et que, lorsque nous sommes accablés par les passions, nous ne soyons pas entraînés à (prendre) un esprit profane, mais que, vivant et nous conduisant dans la crainte et le tremblement, nous soyons dignes du royaume des cieux, pour le recevoir tous par la grâce et la charité du Dieu grand et notre sauveur Jésus Christ, auquel, avec le Père, sied la gloire, l’honneur et la puissance avec son Esprit Saint, égal en essence, maintenant et en tout temps et pour les siècles des siècles. Amen !