دائرة الدراسات السريانية

HOMÉLIE 37

Sur Basile le Grand et Grégoire le Théologien.

Elle fut prononcée dans le sanctuaire du saint martyr Ignace.

Cette fête glorieuse et vraiment spirituelle, j’avais décidé, non de mon propre gré, de la passer sous silence, étant préoccupé : par les soucis de multiples affaires, au point qu’il ne me restait même plus de souffle pour respirer.

Car les affaires de l’Église, pour nous, sont pitoyables et nous apportent plus de soucis que de profit ; nous sommes accablés par une grande masse de dettes et les usuriers nous imposent une grande quantité d’intérêts. En effet, au sujet de ceux qui nous calomnient, qui nous méprisent et qui autour de nous ourdissent toutes ces machinations innombrables, que devons-nous dire encore ? Alors que ces gens devraient avoir pitié de nous et qu’on ne leur fait aucune injustice, ils nous envient, ils nous reprochent de respirer le même air, ils s’éloignent des paroles pieuses, ils guettent les échéances et ils observent très attentivement nos affaires. Pour ceux-là nous n’avons pas d’autre façon d’agir que de dire avec le psalmiste : Le Seigneur est mon soutien, je n’aurai pas peur de ce qu’un homme me fera (Ps 117, 6), si ce n’est de nous fermer la bouche, car ils nous mènent vers d’autres réflexions.

Mais tandis qu’il en était ainsi pour moi hier, alors que déjà le soir s’approchait, cette parole de Jérémie s’est présentée à moi : Et il y avait dans mon cœur comme un feu brûlant qui rutilait et il était enfermé dans mes os et je me suis effondré dans tous mes membres (Jr 20, 9).

Et voyant se lever à nos portes ce jour tant aimé de la commémoraison de Basile et de Grégoire, je ne pouvais plus supporter le silence, mais, comme Élihu, je me disais à moi-même : Je parlerai, afin que je me repose (Jb 32, 20), et immédiatement, sans délai, de même que l’ombre de l’apôtre Pierre apportait la guérison à ceux sur qui elle s’étendait (Cf Ac 5, 15), ainsi en était-il aussi pour moi, car la pensée de ces hommes revêtus de Dieu est tombée sur moi comme un rayon, alors que je ne m’y attendais pas ; une lumière me remplit et me força à parler. Et je n’étais en rien différent d’Ézéchiel, qui mangea le rouleau divin du livre et dit : Et dans ma bouche il était pour moi comme du miel doux (Ez 3, 3).

Oui, vraiment, la seule évocation de ces docteurs revêtus de Dieu est beaucoup plus douce que le miel, car ils ont dit des paroles qui sont bien plus douces que le miel, et dans lesquelles aussi l’époux, dans le Cantique des Cantiques, qui est le Christ, s’est complu, en disant : Tes lèvres, épouse, laissent tomber un rayon de miel. Miel et lait sont sous ta langue (Ct 4, 11). Car, quel est celui qui, en rencontrant leur enseignement sage, n’a pas été attiré en son âme et entraîné en son esprit et ne s’est pas trouvé entièrement dans la vie à venir, et n’a pas proclamé, comme Paul : La figure de ce monde passe (1 Co 7, 31).

Quel est le jeune homme, au corps plein d’ardeur, brûlant dans la fleur de sa jeunesse et entraîné vers des amours impurs par l’impulsion de la passion, qui en inclinant l’oreille vers les paroles de ces hommes inspirées par Dieu, ne devienne aussitôt modeste, n’abaisse son regard et, oubliant le feu des passions, ne devienne plus glacé que la neige ? En effet la peur des souffrances éternelles qui ont été décrétées le fait dépérir et il craint que son œil ne regarde quelque part d’une manière irréfléchie et que son regard libidineux ne soit jugé aussi sévèrement qu’un adultère (cf Mt 5, 28).

Qui, parmi ceux qui ont la bourse pleine de richesses et la main desséchée, paralysée et retenue par le lien de l’avarice, du jour où il fréquente les écrits de ces hommes, ne s’imagine entendre Jésus lui dire : Étends ta main (cf Mc 3, 1-5) ? Oui, il l’a étendue et elle est revenue à la santé, en distribuant et en donnant aux miséreux, comme il est écrit (cf Ps 111, 9), de sorte que tous ceux qui le voient loueront le Seigneur qui a fait cette merveille.

Quel est celui qui, ouvrant toute grande la bouche pour faire du commerce et amasser des richesses, ruminant et méditant les moyens de faire fortune, si jamais il détient un écrit de l’enseignement de ces hommes, ne subit le même sort que celui qui acheta un champ et y trouva un trésor caché, comme dit le livre sacré des évangiles (cf Mt 13, 44) ? Et si avec diligence il fixe son esprit sur ce qui y est écrit, il trouvera la perle précieuse et, illuminé en l’œil de son esprit par la lumière de ces (écrits), il considérera, comme Paul, toutes les autres choses comme de l’ordure et il les vendra en hâte. Il obtiendra ce qui est digne d’être acheté et il dira à la perfection et comme l’apôtre : Ces gains que j’avais, je les ai considérés comme une perte, à cause du Christ. Bien plus, je considère toutes choses comme une perte à cause de l’abondance de la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur (Ph 3, 7-8).

Car en vérité la possession de choses qui ne durent qu’un moment est une perte : au moment même où on les possède, elle abandonne, pour ainsi dire, celui qui les possède. Car la véritable possession, c’est la possession des choses qui ne seront pas enlevées, comme c’est précisément le cas de celles d’ici-bas, pour ceux que tu dis, à juste titre, riches en rêve. Un homme, en effet, ne peut prendre toutes choses avec lui quand il meurt, comme nous entendons David le proclamer (Ps 48, 18).

Mais si, peut-être, tu dis que leurs paroles et leurs enseignements ne profitent qu’aux hommes seuls et nullement aux femmes, prends-moi le sermon de Basile contre les amateurs de richesses, lis-le devant ta femme et tu verras qu’immédiatement, sans délai, elle rejettera loin d’elle ses bijoux d’or comme des chaînes, elle méprisera ses vêtements moelleux et éclatants comme s’ils étaient des chiffons crasseux. Elle deviendra « philosophe », c’est à dire amie de la sagesse, plutôt qu’amie de la parure, elle se hâtera vers le royaume du ciel, elle pratiquera avec toi la justice et elle multipliera toute bonne œuvre.

Car c’est pour cette raison que dans le Paradis, Dieu adjoignit à Adam Ève : il la lui donna en prototype comme aide de vertu et de service de Dieu, et non pas en partenaire d’accouplement et de passion. En effet, c’est quand Adam était en dehors du paradis qu’il connut Ève, sa femme, et qu’elle conçut et enfanta Caïn (cf Gn 4, 1), car c’est au moment où l’homme, à cause de sa désobéissance, tomba de l’immortalité qu’on lui avait promise, qu’est venue alors à son aide la procréation des enfants pour assurer la succession de la race.

Ainsi donc, j’ai vraiment raison de me plaindre contre vous, bien qu’il s’agisse de la frivolité et de la mollesse de vos femmes, vous qui tenez le rang de chef, mais qui ne donnez aucun enseignement sain et spirituel à vos femmes. Pourquoi dis-je cela ? C’est que je vois que tout se fait en sens contraire, car il vous arrive de temps à autre de les accuser avec aigreur et sévérité : si vous les voyez seulement en train de marcher avec assiduité et diligence vers l’église, alors, vous qualifiez cette pratique de difficile et d’insupportable, tandis que vous, vous passez toute la journée à flâner sur la place publique, et au moment du repas vous vous étalez sur vos couches et remplissez vos ventres à l’excès, alors que vos femmes jeûnent et s’apprêtent à courir encore à l’église pour l’office du soir, à faire partager au pauvre leur obole, à participer aux mystères divins et à entourer les murs de vos maisons d’une garde angélique, car : L’Ange du Seigneur entoure ceux qui le craignent et il les délivrera (Ps 33, 8).

Ainsi, elles sont naturellement inclinées vers le bien et elles possèdent l’amour de l’enseignement de la piété et l’amour de Dieu, à moins que vous n’entraviez leur disponibilité à m’obéir. Or elles sont obéissantes, je le sais, car leur salut a pour elles une très grande valeur. Donc, tout ce que vous leur ordonnez de digne et de convenable de la part d’un chef, qu’elles l’accomplissent en toute crainte ; mais tout ce qui tombe en dehors de ce qui est droit et qui éloigne de Dieu, qu’elles le rejettent comme digne de mépris en disant cette parole divine : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes (Ac 5, 29). Et lorsque vous les voyez dans la vertu, qu’il vous arrive à vous aussi, même s’il est tard, de devenir pieux, vous délectant ensemble de la récompense qui vient du ciel et vous attribuant du bonheur à cause de votre heureux mariage.

Je ne dis cela pour aucune autre raison, si ce n’est pour montrer clairement que Basile et Grégoire, ces bienheureux docteurs universels et naturels, qui se présentent à toute race et à tout âge avec un égal honneur, en ouvrant la bouche de leur intelligence avec un grand zèle, et en puisant, le plus pleinement qu’il est possible à des hommes, aux ruisseaux abondants de l’Esprit, sont devenus des bras du fleuve qui réjouissent la cité de Dieu (cf Ez 47, 1-12 ; Ap 22, 1), signe de l’Église du Christ.

Car il est entièrement convenable qu’on compare au courant et à l’affluent d’un fleuve leur enseignement qui renversa les opinions tortueuses d’Arius et d’Eunome, disant que le Créateur des mondes, le Verbe et Fils de Dieu, n’était qu’une créature, comme une tour construite sur le sable (cf Mt 7, 26), et qui purifia les âmes croyantes de l’écume stagnante de la boue de ce monde, et qui introduisit et se fit le champion de la contemplation de la nature, enseignant, autant qu’il se peut, que, par des moyens sages et habiles, le créateur a amené la création à l’existence. Comme le disait un homme sage : Par la beauté des choses créées et de la sagesse qui s’y trouve, leur auteur est vu analogiquement (Sg 13, 5), et c’est à partir du monde créé que ce qu’il a d’invisible est connu, comme le disait Paul en philosophe (Rm 1, 19-20).

Mais l’enseignement vraiment lumineux de ces hommes de Dieu, plus que celui d’aucun autre homme, a pénétré dans les profondeurs de la théologie. Qui, en effet, lorsqu’il lit les ouvrages théologiques de Grégoire, ou plutôt ses révélations, pour parler plus justement, n’est pas élevé dans les hauteurs, ne vole pas en haut vers la Trinité, ne se trouve pas hors de son corps et ne passe pas aussitôt au-delà de toute la création sensible et intelligible ?

Or qui est si dédaigneux de la forme extérieure de ces discours, que, lorsqu’il a considéré la sagesse de ces hommes, il ne s’inscrive avec les gens illettrés et rustres, et comme Moïse, qui était modeste, mais qui fut introduit à la grandeur de la contemplation de Dieu et qui devint l’instructeur de son peuple, ne dise par amour de la vérité : Je suis muet et lourd de langue (Ex 4, 10) ? Mais il me semble que ces discours aussi méritent qu’on soit reconnaissant à ces hommes qui ont parlé des choses de Dieu.

De même en effet que, si un homme prend un manteau royal et en revêt un bossu aux pieds difformes et au regard torve, il ne fera que faire moquer davantage celui qu’il vient de revêtir ainsi, car ce sera, comme le dit le proverbe, comme un anneau d’or au groin d’un porc (Pr 11, 22). Mais, si c’est un jeune homme de belle taille et d’une beauté éblouissante qu’il orne de ce vêtement de pourpre royal, double est l’éloge de sa beauté, l’éclat de chaque élément faisant resplendir l’autre, et le plaisir aussi étant plus relevé pour ceux qui le voient.

Ainsi, quand les sages parmi les Grecs s’occupaient de la théogonie ridicule — je ne dis pas « théologie» — avec de tels discours, et, avec la fleur de l’éloquence, faisaient, des éléments du monde, des dieux — avec Zeus ils revêtaient un adultère, avec Héphaistos un boiteux et avec Dionysos un efféminé — ils n’ont montré que plus clairement encore qu’ils étaient ridicules, en se moquant de leur turpitude par des discours séduisants.

Mais Basile et Grégoire, en consacrant à l’Intelligence et au Père tout-puissant et au Verbe qui lui est égal en éternité, et à l’Esprit qui leur est égal en essence, ce mot «théologie», ont fait vraiment de la théologie, celle qui proclame l’Intelligence essentielle et le Verbe vivant et l’Esprit qui est une Personne ; et ainsi les vocables ont reçu l’honneur qui leur est propre, en servant la parole et la source de toute sagesse et science et en rejetant loin d’eux l’esclavage déraisonnable du paganisme comme une tyrannie.

Mais il y a aussi une grande différence entre les hérésiarques et ces saints ; car Apollinaire et Diodore, ces hommes mauvais et abominables, étaient pleins d’enseignements nombreux et ont laissé derrière eux des travaux et des écrits, mais, à l’encontre de ceux de Basile et de Grégoire, sans l’assaisonnement du sel apostolique, dont parle Paul : Que votre langage soit toujours, avec grâce, assaisonné de sel (Col 4, 6). Pour cette raison aussi, ils sont tombés dans le piège de l’esprit abominable et ils ont engendré des hérésies, et leur discours est sans grâce et fatigue les lecteurs, si bien que si nous les comparons les uns aux autres, nous leurs dirons, selon la parole du prophète Jérémie : La paille, peut-on la comparer à l’épi (Jr 23, 28) ?

Au contraire, les écrits de ces Cappadociens sont comme des paroles vivantes qui résonnent dans les églises et sont retentissantes, et, à leurs doctrines nous faisions appel comme à des lois, en face de toute hérésie.

Mais, alors qu’ils poursuivaient ainsi la première place pour l’enseignement orthodoxe et pour la sagesse divine, ils s’étaient engagés encore dans les grands combats du martyre. Basile, lui, a vaincu la fureur de l’empereur Valens, tant par une parole de vraie religion que par sa doctrine virile et puissante, si bien qu’il est arrivé aussi à surmonter l’exil et à le faire disparaître par un prodige glorieux. Car la plume avec laquelle écrivait l’empereur, trahissait la main (qui donnait) l’ordre de l’exil : alors que trois fois elle s’était brisée dans la main de celui qui écrivait, elle interdit et annula la sentence inique.

Grégoire, pour sa part, résista en personne à ces bandes de bêtes sauvages, les Ariens et les Pneumatomaques, dans la ville impériale, et, comme un bélier bien connu du troupeau, il s’introduisit au milieu d’eux, en se confiant à celui qui a dit : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (Mt 10, 16), plusieurs fois il fut lapidé et fut tout proche de la mort, mais il les a tous renversés et détruits ensemble.

Ainsi sont-ils apparus comme martyrs par le désir, car ils n’étaient pas vissés à leurs trônes, ni liés aux délices de ce monde, mais, pleins d’émulation pour Ignace, revêtu de Dieu, ils disaient : Il est beau de se coucher hors du monde et de se lever dans le Christ.

C’est pourquoi, nous vous avons rassemblés dans cette maison, sa maison de prière, pour la commémoraison de ces saints et nous avons prononcé leur éloge par un discours, en honorant le maître par ses disciples, ceux qui ont imité sa bonne conduite de pasteur pleine de combats.

Mais, quand la nuit dernière m’a laissé, alors que j’écrivais ces lignes, j’ai été obligé de terminer ce discours, malgré mon vif désir de dire encore beaucoup de choses, et j’ai senti la même douleur que ces femmes qui, n’ayant pas rempli le temps normal pour enfanter, n’arrivent pas à terme, mais mettent au monde des enfants qui sont des avortons. Mais, que cette Trinité qui est parfaite en tout et sainte, pour l’honneur de ces saints qui ont parlé parfaitement des choses divines, reçoive notre enfant imparfait, comme s’il était parfait, et donne une récompense qui ne soit pas inférieure, à cause de la surabondance de sa bonne volonté. A Elle la gloire à jamais ! Amen !

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