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HOMÉLIE 35

Sur ce fait que, l’an passé, en ce jour même où il fut préposé à la ville, il adressait la parole au peuple ; et sur le saint martyr Romanos.

Nombreuses sont les (raisons) qui me poussent aujourd’hui à parler à vos oreilles amies de Dieu ; mais c’est surtout parce que l’an passé, en ce jour présent, nous avons été préposé sur vous, et parce que c’est dans cette demeure auguste du martyr, le très glorieux Romanos, que nous avons osé faire entendre (notre) voix dans cette église sacrée, bien que nous soyons du nombre des hommes sans intelligence et sans voix, mais parce que nous avons reçu cette (faveur) de celui qui a fait des dons parmi les hommes (Ep 4, 8 ; Ps 57, 19) par l’ « inhumanation » divine et qui s’est établi chez ceux qui n’obéissaient pas, que, d’infidèles il a fait fidèles, et fils au lieu d’esclaves.

Si, en effet, le grand Moïse, après être descendu de la montagne du Sinaï et avoir présenté au peuple les législations στοιχειώδεις ou élémentaires, qu’il avait entendues de la part de Dieu, et après être remonté de nouveau là-bas, a fait monter, en même temps avec lui, Aaron, Nadab, Abiud, fils de celui-là, et soixante-dix hommes des anciens d’Israël, ainsi qu’il est écrit, et s’ils ont vu le lieu où se tenait le Dieu d’Israël, et ce qui (était) sous ses pieds, comme un ouvrage en pierre de saphir, limpide comme l’aspect du firmament du ciel ; et s’ils ont été vus en ce lieu de Dieu et ont mangé et ont bu (Ex 24, 9-10), combien davantage était-il nécessaire, à moi qui suis, certes, petit et faible, mais au service de la grande parole de l’Évangile, que je vous fasse monter vous, peuple saint, sacerdoce royal, peuple nombreux (cf Ex 19, 5-6), sur cette montagne spirituelle, car, lorsque pour la première fois j’ai abordé les paroles relatives à Dieu, c’est de là que je vous en ai fait pleuvoir quelques gouttes. Car, pour ce qui est d’une forte et abondante pluie de théologie, je ne pouvais, quant à moi, la recevoir en dépôt ni la porter, et vous, vous ne pouviez l’entendre : car elle est comme de grandes eaux, selon l’expression du prophète, qui sont capables de recouvrir les mers (cf Is 11, 9).

Mais il a ouvert pour moi les yeux de votre esprit, et vous verrez, non pas un lieu semblable à une pierre de saphir, mais le lieu dans lequel je vous ai montré la pierre angulaire (1 P 2, 7), le Verbe qui s’est incarné, celui qui est devenu le médiateur de Dieu et des hommes (1 Tm 2, 1), celui qui a réuni ce qui était éloigné (cf Ep 2, 13) : d’une part le peuple qui fait partie des nations, à Israël ; d’autre part, les choses terrestres aux célestes (Ib 1, 20).

Étant ainsi éclairés par la beauté du lieu, c’est en pensées que vous serez élevés au-dessus du ciel et que vous désirerez, comme les anciens d’Israël, manger et boire en ce lieu même. Mais quelles sont la nourriture et la boisson qui se trouvent en un tel lieu, sinon la jouissance des pensées divines et sublimes, dont jouissent et festoient ces esprits spirituels et (ces) âmes raisonnables ?

Et si, tandis qu’avec vous je me tiens sur la montagne, j’entends, à l’exemple de Moïse, l’appel d’une voix très forte dire : Monte vers mot à la montagne, et reste là, et je te donnerai ces πυξία, ou ces tables, de pierre, la loi et les commandements que j’ai écrits, pour leur donner une loi (Ex 24, 12), je ne vous abandonnerai pas, comme celui-là le fit pour Aaron et ses fils et les anciens d’Israël, mais vous monterez en même temps avec moi, et vous participerez en même temps à la révélation.

Qu’est cela ? Cela ressemble en effet de quelque manière à une énigme. Comment, après que Moïse fut monté sur la montagne avec Aaron et les anciens d’Israël, à qui il avait également fait voir le lieu où s’était tenu Dieu le législateur, (comment) entendait-il de nouveau : Monte vers moi à la montagne, et je te donnerai ces πυξία ou tables, de pierre (Ex 24, 12) ? Et (comment), après avoir reçu une fois les commandements de la loi, et, étant descendu, ainsi que je l’ai dit aussi, après les avoir présentés au peuple, entendait-il encore : Je te donnerai ces πυξία, ou tables, de pierre, la loi et les commandements que j’ai écrits, pour leur donner une loi ? Je vais vous en expliquer clairement la raison, et vous en connaîtrez, comme dans les ténèbres et dans l’ombre, une compréhension partielle, une mer ineffable de mystères.

La loi était double : d’une part superficiellement et en surface, elle contenait en elle les préceptes de la lettre ; d’autre part, en profondeur, elle cachait en elle des sens spirituels. C’est la raison pour laquelle en effet le Livre sacré dit que ces tables de la loi étaient écrites à l’intérieur et à l’extérieur (Ex 32, 15) ; c’est aussi pour cela que Paul, tantôt appelait la loi le testament de la lettre, tantôt disait : Nous savons que la loi est spirituelle (Rm 7, 14). C’est donc la lettre d’une part, capable d’être reçue en dépôt par l’Israël charnel qui n’avait encore que des dispositions de petit enfant et non pas d’adulte, que Moïse, après être descendu de la montagne, attestait au peuple.

Mais, après cela, lorsqu’il emmena avec lui Aaron et les anciens d’Israël, il les fit monter jusqu’au premier sommet de la montagne, c’est-à-dire à la hauteur d’une ascension partielle des révélations divines, par laquelle étaient révélés la lettre et le sens qui (est) en elle seulement. D’autre part, en allant recevoir en dépôt le livre qui est à l’intérieur de ces tables, je veux dire l’esprit et la profondeur de la loi, par laquelle étaient montrées ces (conditions) de la vie évangélique, et, étant sur la montagne en entendent l’appel à l’ascension, sur un ton plus élevé, disant : Monte vers moi à la montagne, et reste là, et je te donnerai ces πυξία ou tables de pierre (Ex 24, 12), après s’être levé et s’être trouvé plus haut et (plus) élevé et pour ainsi dire un oiseau par la contemplation, il emmenait avec lui Jésus, fils de Nun, qui tenait la figure de mon Jésus et Dieu Sauveur ; — et en effet il n’était pas possible que la profondeur de la loi et ces mystères de l’Évangile fussent révélés en dehors de Jésus ; — d’autre part, il laissait là Aaron et les anciens d’Israël, en disant : Restez-là en silence, jusqu’à ce que nous revenions vers vous (Ex 24, 14) ; car la capacité de l’Israël charnel et du sacerdoce lévitique, distinguant peu de choses et considérant seulement l’ombre des commandements, ne pouvait pas parvenir jusqu’à la beauté cachée de la loi et être éclairée par des pensées spirituelles et évangéliques ?

En effet, c’est seulement quand Moïse fut appelé à une contemplation plus élevée et à la compréhension intérieure de la loi, lorsqu’il était sur la montagne, qu’il entendait encore : Monte vers moi à la montagne (Ex 24, 12): cela est clair d’après ces paroles de Dieu. Car il n’a pas dit seulement : Monte à la montagne, mais il a ajouté aussi le (mot) : Vers moi, ce qui indique, en ce qui nous concerne, une ascension plus élevée, et, en ce qui concerne Dieu, une ascension plus proche (de lui).

De plus il n’a pas dit : Et je te donnerai ces tables, mais ces πυξία ou tables de pierre (Ex 24, 12), ce qui montre l’imputrescibilité et l’incorruptibilité de la législation évangélique, car tel est le bois πυξίνον ou de buis. En effet, il est bien connu que la lettre de la loi, en légiférant des choses temporelles, a été proche de la corruption (He 8, 13) et a vieilli, et que l’esprit au contraire rajeunit ou redevient enfant, et, étant éclairé par l’Évangile, refleurira jusqu’à la fin de ce monde.

C’est ce qu’a également indiqué l’épouse du Cantique des Cantiques, c’est-à-dire l’Église. En effet, en désignant le Christ comme son époux et comme législateur, elle dit : Son ventre est un πυξίον ou table d’ivoire, sur une pierre de saphir (Ct 5, 14).

Or qui ne sait que le ventre désigne la profondeur et le caractère secret et ineffable des pensées évangéliques, ce qu’est en vérité le πυξίον, ou table d’ivoire, qui ne se corrompt ni ne s’altère par la longueur du temps ? Car c’est un dicton que la race des éléphants a une longue vie.

Cependant l’épouse a dit que le ventre, ou table, est sur une pierre de saphir, parce que c’est sur les πλακάς de pierre de la loi qu’il était présenté, c’est-à-dire que la doctrine et cette vie évangélique étaient écrites à l’avance par les lettres de la loi. D’autre part le saphir également convient aux mêmes lettres de la loi, elles dont plus haut nous avons entendu dire que le lieu sur lequel Dieu s’est tenu en légiférant, était comme le saphir et (avait) comme l’aspect du ciel ; car c’est à une vision de ciel que le saphir se trouvait ressembler par la couleur, ce qui indique le caractère divin et céleste des commandements.

Vous voyez que ce n’est pas en vain que je disais : Je vous emmène avec moi en même temps, en allant vers une ascension ou une élévation de pensées très élevée, et c’est tout à fait juste. Jésus en effet, de qui vous êtes vous-mêmes le peuple, était celui qui était présent en même temps avec Moïse, et qui, du premier voile et de l’enveloppe de la loi, révélait et montrait et mettait sous les yeux ce qui est à l’intérieur, les visions qui étaient comme à l’intérieur, (visions) par lesquelles également il fut montré à Moïse comment exécuter avec grand soin l’exemplaire de la tente du témoignage, qui devait être faite et présenter l’image de l’Église spirituelle du Christ.

C’est pourquoi il entendait également : Et tu dresseras la tente d’après le modèle qui l’a été montré sur la montagne (Ex 26, 30). Si donc Jésus-Christ était celui qui révélait ces choses, comment fallait-il que je vous laisse en bas, vous qui portez le même nom que le Christ et qui, les premiers, avez été appelés chrétiens (Ac 11, 26), après que je vous ai suffisamment éprouvés ?

En effet Moïse, après avoir dit au peuple : Tu n’auras pas d’autres dieux en dehors de mor, tu ne te feras pas d’idole ni de figure de quoi que ce soit (Ex 20, 3-4), et après être monté pour recevoir les tables de pierre et les avoir emportées et être redescendu, trouva qu’ils s’étaient fait un veau en fonte ; et, s’étant mis en fureur, il jeta celles-ci à terre et les brisa.

Mais moi, après vous avoir établis loin de l’erreur chalcédonienne et dyophysite et (loin) également de l’imagination athée d’Eutychès, et vous avoir montré l’abîme avec les deux rochers et la position intermédiaire de la vérité sans erreur au milieu de celles-là, je vous vois marcher par une route royale et ne dévier ni à droite ni à gauche (Dt 5, 32), ainsi qu’il est écrit, marcher en droite ligne, avancer devant vous et poursuivre, avec les flèches de la raison et les dogmes orthodoxes, les ennemis de la croix du Christ et crier comme le psalmiste : Tu as élargi mes pas sous moi, et mes talons ne se sont pas affaiblis ; je poursuivrai mes ennemis et je les atteindrai, et ne reviendrai pas, jusqu’à ce qu’ils disparaissent (Ps 17, 37-38).

 C’est pourquoi je ne jetterai pas les πλακάς ou tables des dogmes, en me mettant en colère, et je ne briserai pas au bas de la montagne et je ne me repentirai pas au sujet de la doctrine qui est si exact ; mais de nouveau je monterai encore et je demanderai au doigt de Dieu qu’il me donne une loi avec des lettres plus grandes et avec des signes plus parfaits et qu’il donne (cela) aussi de toute façon, lui qui veut nous amener à un degré parfait et qui dit : Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48). En effet, celui qui par Moïse, à ceux qui avaient été cause que ces tables fussent brisées, en a redonné d’autres semblables, comment, à vous qui ne les avez pas brisées, mais les avez gardées intactes, ne vous donnera-t-il pas, en plus, la connaissance et ne vous donnera-t-il pas comme loi des choses plus importantes, que, pour ce moment présent, je renvoie moi-même volontairement à plus tard.

Pour l’instant, en effet, Romanos, martyr et champion courageux de la religion, avec qui j’ai quelque lien de parenté, m’’attire à lui. En effet, lui également, après avoir grandi dans les mœurs et les doctrines de Palestine et être devenu un modèle dans les anciennes disciplines avec Zakkaï et Alphios, ses compagnons et martyrs, est envoyé ici, par la sagesse qui dépasse toute intelligence, pour achever sa course et recevoir la couronne de ses combats et entraîner les autres à un zèle semblable par un bel exemple de courage. Alors donc qu’il se trouvait ainsi et si bien disposé, c’est toute l’Église des Antiochiens qu’il poussait à la bravoure et à une belle hardiesse pour la parole de vérité.

En effet, alors que le gouverneur Asclépiade, ivre d’idolâtrie, voulait entrer à l’intérieur de l’église et se livrer à la débauche dans le saint temple, lui, à la façon d’un commandant indomptable, après avoir stimulé tous les frères par des paroles de piété et les avoir excités à la bravoure, interdisait à celui-là l’entrée en leur disant : « Certes, même s’il entre, il ne peut pas souiller ces (lieux) spirituels, in- touchables et purs, qui ne peuvent pas être souillés ; mais cependant il n’obtiendra pas de mettre à exécution son projet, comme il (le) pense ».

Celui-là, pris de peur à cette seule audition et n’ayant pu supporter l’outrage et le mépris, le fit comparaître aussitôt debout devant le tribunal, et, lorsqu’il eut fait l’expérience de sa hardiesse, il (lui) dit : « Pourquoi ne réponds-tu pas, ô impur, avec la douceur qui convient, ainsi que la religion même des chrétiens en fait aussi profession ? »

Le disciple du Christ, faisant à cet égard une très juste distinction, lui dit : « A présent c’est le temps de la bravoure, et non pas de l’humilité. En effet, en toutes autres circonstances, la vie est pour nous modération ou humilité et nous respirons la douceur plutôt que cet air ; mais, là où se présente le combat pour la religion, en face de chefs idolâtres comme toi et devenus aveugles, qui pensent, par l’orgueil et les menaces, fouler aux pieds, anéantir notre humilité et la dresser devant eux, alors, nous-mêmes, nous sommes dès lors très braves, tendant en haut notre cou vers les hauteurs, levant nos yeux vers le ciel, nous, ces humbles, qui regardions vers la terre ; avec un esprit fier, nous nous élevons contre l’impiété, nous prenons sur nous joyeusement la mort comme la voie qui est toute prête et qui mène aux demeures d’en haut, nous moquant même des tourments, des douleurs et des peines de la chair. En effet le Christ, cette force de Dieu et du Père (1 Co 1, 24), est celui qui combat en nous et qui change nos âmes de ce changement digne d’éloge et si subit, au sujet duquel le prophète David dit également : C’est un changement de la droite du Très-haut (Ps 77, 11).

A ce sujet, Asclépiade ayant de nouveau bouillonné davantage d’une fureur impie, ordonne que le saint fût déchiré en le suspendant à une croix. Or, après que les serviteurs armés de lances lui eurent rappelé : « Cet (homme) est du sang des βουλευταί ou sénateurs, et pour cela il ne faut pas que celui qui a été honoré par les lois romaines soit déshonoré par de tels tourments », l’ayant fait descendre de la croix et fait mettre debout à terre, il lui posa la question : « Si, par son père, il remontait à la βουλή, c’est à-dire à l’ordre des sénateurs ».

Aussitôt, lorsque le martyr eut ouvert la bouche, il fit couler en paroles plus que des fleuves, montrant par beaucoup de (considérations), qu’il ne se souciait aucunement de l’illustration venant de la chair, laquelle se flétrit comme les fleurs, mais que (tout) autre est l’honneur dû aux hommes raisonnables par celui qui leur donne de se laisser conduire par la piété, la familiarité avec Dieu ; car c’est là la noblesse de l’âme pour laquelle ils se trouvent être honorés plus encore que des rois.

Pour finir, lorsque le juge fut vaincu par son franc parler légitime et par sa patience dans les tourments, au cours d’une importante démonstration de religion, tantôt par des miracles et tantôt par le courage et la parole, il décréta contre lui la peine par le feu. Mais lui, ce martyr de la vérité, affirma avec serments que, bien loin d’en subir l’épreuve, il ne verrait ce feu d’aucune manière. Or après que ce (feu) ardent eût été allumé devant les portes de la ville, comme on l’y amenait, alors qu’il priait en son esprit, la langue silencieuse et les lèvres immobiles, une pluie torrentielle et très abondante, s’étant déversée, éteignit les flammes. Romanos qui n’était parvenu peut-être qu’à la moitié du chemin fut ramené en arrière, après avoir laissé, ainsi qu’il l’avait prédit, la flamme invisible, mais après avoir été éteinte, elle n’en enflamma que davantage la fureur du juge et fit croître sa démence.

Il dit en effet : « Puisque c’est la saison de l’hiver, cette pluie revient à (cette saison) et n’est pas le fait de la prière du martyr ». Sans savoir que celui qui, par la prière du prophète Samuel (cf 1 R 7, 10), tonna fortement, mit en déroute et vainquit les étrangers, par une prière semblable, submergea également cette flamme et accomplit la prophétie du martyr.

Or que (fit) cet impie ? Il prononça une sentence contre la langue de (Romanos) et ordonna que celle-ci fût coupée. Celle-ci en effet l’exaspérait, et quand elle parlait, et quand elle priait, et quand elle prophétisait. Mais, quand elle eut été coupée, elle l’exaspéra davantage, car celui qui avait été privé de cette (langue) parlait. Duquel de ces faits qui le concernent doit-on s’étonner davantage ? Il n’est pas facile de le dire. Du franc parler et de la vigoureuse hardiesse de la langue du martyre, ou de ce qu’il a parlé sans langue ? Or il me semble que la promptitude et la hardiesse de sa langue se trouvent être plus étonnantes, plus que le reste, car cela est le fait de Romanos et ceci, de Dieu qui fait les miracles eux-mêmes.

En effet, pour celui qui jadis a divisé une seule langue des hommes en un grand nombre de (langues) pour troubler la construction de la tour (arme) de combat contre Dieu à Kalanëé, et qui par la suite, apparaissant sur les apôtres en langues de feu, a réuni à l’inverse beaucoup de langues en une seule voix pour eux, qu’y a-t-il de grand d’avoir parlé aussi en Romanos sans l’organe de la parole ? En effet ceux qui parlent par l’Esprit usent de paroles de feu, même quand ils ont une langue de chair ; et c’est pour confirmer qu’il en est ainsi que le martyr parlait après l’ablation de celle-ci.

C’est pourquoi il nous faut croire tous les faits de ce genre. Et, en entendant que nous sommes baptisés dans l’Esprit saint et dans le feu (Mt 3, 11 ; Lc 3, 16), ce n’est pas seulement les eaux qu’il nous faut regarder, mais, avec les yeux de la foi, (il nous faut) voir le feu et y réfléchir en esprit. D’autre part, je dis la même chose également au sujet du sacrifice non sanglant, (à savoir) de ne pas nous attarder à ce qui paraît, mais de faire monter notre intelligence vers ce qui est saisi par la foi, et d’être persuadés avec certitude que nous voyons, d’une manière claire et sensible, même ce qui est spirituel. Ces choses sont claires pour ceux qui sont instruits des mystères, même si nous-mêmes nous n’en parlons que de manière voilée, à cause des oreilles qui ne sont pas instruites des mystères.

Mais, au sujet de l’âme vraiment grande de Romanos, on peut encore s’étonner de ce qu’il ait eu le souci du progrès de (ses) frères. En effet, pour confirmer la foi de ceux-là, il ne pensa pas que la parole étonnante qui suivit l’ablation de sa langue suffise ; mais, se servant, en guise d’encre, du sang qui coulait de cette (langue), il écrivit des instructions utiles aux âmes et des dogmes de foi salutaires, en faisant savoir que tout sang versé pour la religion, s’ajoutant au premier sang de l’agneau offert pour nous et Dieu, est le sang du testament, qui rappelle le pardon des péchés descendu de la croix, pour lequel il nous faut tout souffrir, même s’il n’y a aucune de ces souffrances, les nôtres, qui mérite ce (pardon).

Or, lorsque le très glorieux martyr Romanos écrivait et disait de telles choses, il disait qu’il glorifie le Père avec le Fils, en faisant connaître l’égalité d’essence et l’égalité d’honneur des deux et en réfutant l’opinion blasphématoire d’Arius, laquelle, parce qu’elle glorifie le Père par le Fils seulement, entraîne et fait descendre vers la condition méprisable des créatures l’essence de l’Unique qui est avant les siècles.

En effet la parole de vérité fait monter la gloire au Père et avec le Fils et par le Fils : avec le Fils, parce que le Fils est Dieu éternel de Dieu, et lumière intemporelle et infinie de la lumière ; par le Fils de plus, parce que, lorsqu’il s’est anéanti lui-même à la fin des jours, il a été appelé l’apôtre et le grand prêtre de notre confession (He 2, 1), lorsque, selon notre profession pour lui, il s’est fait lui-même prêtre, pour lui et pour le Père et qu’en cela il est apparu le médiateur de nous et de Dieu.

Mais les héritiers et les flatteurs de la rage d’Arius chassent sa bonne volonté et sa condescendance à notre égard, en le privant de son essence et de sa divinité égale en gloire à celle du Père. À eux, puisqu’ils sont du nombre de ses voisins, le martyr lance les flèches de la théologie, lui qui ici pour commencer a également mis en mouvement notre langue inerte et immobile et l’a humectée du sang de sa propre langue, à tel point qu’au commencement de l’homélie j’ai osé me comparer moi-même à Moïse, lorsque je me suis élevé en même temps que la grandeur de l’Évangile et que j’ai oublié ma faiblesse et ma petitesse.

Vous donc également, en vénérant l’ablation et le sang de la langue du martyr, chassez loin de vous l’insulte insensée et ne salissez pas vos langues et ces lèvres rougies par le sang du Dieu qui s’est incarné, par la souillure de la mauvaise conversation et des injures. Au contraire, bénissez également ceux qui vous insultent (Lc 6, 28), parce que c’est à cela que vous avez été appelés, afin de recevoir la bénédiction en héritage ; et en chassant ces passions honteuses, honorez les passions glorieuses des martyrs. Car telle est la véritable mémoire et la fête des saints, que nous en recueillions et récoltions quelque chose de profitable pour nos âmes, pour la gloire du Christ, le Dieu qui est secourable en tout, à qui sied toute gloire et honneur et puissance, avec le Père et l’Esprit Saint dans les siècles des siècles. Amen !

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