Sur l’aveugle-né, au sujet duquel les disciples interrogèrent Notre Seigneur : Rabbi, qui a péché, celui-là, ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? (Jn 9, 2)
Voulez-vous que nous nous approchions de cet aveugle-né et que, ainsi que sur de la terre aurifère, nous prélevions une petite parcelle et que, nous-mêmes, nous nous fassions briller en lumière de science (cf Os 10, 12), ainsi que dit un prophète, en partant de la cécité bénéfique et porteuse de lumière de cet (homme) ? — Je sais bien que vous y consentez et que, pour une (occupation) de ce genre, vous ne connaissez absolument aucune satiété. Et en effet vous vous empressez et vous avez hâte que nous disions aussitôt et sur le champ ce qui aurait besoin de beaucoup de travail. Approchons-nous, cependant, après voir mis notre confiance, non pas dans notre talent, mais dans votre charité.
Les disciples, dit (l’Évangile), interrogeaient Jésus, en disant : Rabbi, qui a péché, celui-là, ou ses parents, pour qu’il soit né aveugles (Jn 9, 2) ? C’est à juste titre et d’une manière qui convenait à ce qui leur était proposé à l’avance, qu’ils l’ont appelé Rabbi, c’est-à-dire docteur. En effet la question elle-même avait besoin d’un enseignement très approfondi. Mais que répond celui qui donne la sagesse, ce prédicateur et (ce) chef ? Une parole concise et brève ainsi que l’a proclamé à l’avance le prophète Isaïe, en disant : C’est une parole qui (est dite) brièvement que le Seigneur fera sur terre (Is 10, 23). Mais c’est une parole concise et brève, qui en peu de mots contient beaucoup de sens, qui a aussi arrêté le bavardage des sages profanes et l’a fait taire, parce qu’elle les a persuadés tous ensemble avec une force invincible et qu’elle les a attirés à elle d’une manière inflexible.
Ni celui-là n’a péché, dit-il, ni ses parents (Jn 9, 3) : en ces quelques syllabes, il a renversé deux opinions très perverses et athées, l’une païenne (grecque), l’autre juive.
Les païens, en effet, disent que les âmes sont antérieures à la vie du monde et qu’elles sont antérieures aux corps, et que, bien qu’elles soient des esprits doués de raison, elles sont descendues, à cause d’un péché et par manière de châtiment, et ont été enchaînées à des corps épais. Et c’est pourquoi en effet, disent-ils, les corps ont été appelés ainsi, parce que c’est comme dans un σῆμα et dans un sépulcre que ces (âmes) sont enfermées dans la chair ; et les poètes appellent un sépulcre σῆμα. En conséquence, ils font descendre les malheureuses âmes, même jusqu’au corps des animaux, des bêtes sauvages, des reptiles, des oiseaux et jusqu’aux arbres mêmes ; ensuite, disent-ils, elles sont élevées de nouveau à la condition raisonnable et première.
Mais comment se peut-il que ces âmes qui sont passées par le manque de raison et la nature de bête sauvage et en ont acquis ce qui en est le propre et sont devenues très abjectes, remontent, à partir d’un état de vie dénué de raison et de sensibilité, vers une fin très bonne, sans avoir enlevé, d’elles-mêmes, ce qu’il y avait de mauvais en elles, mais après avoir revêtu, à la façon d’une écorce, une nouvelle épaisseur matérielle ?
C’est pourquoi, en écartant une absurdité aussi ridicule, notre Sauveur répondait : Ni celui-là n’a péché (Jn 9, 3), afin de montrer, au sujet de l’âme de cet (homme), que ce n’est pas pour expier la peine d’un péché ayant eu lieu antérieurement, qu’elle a été condamnée à être attachée à un corps aveugle. En effet, que les âmes ne soient pas antérieures, mais qu’elles soient créées en même temps que les corps, à la façon d’un nouvel état fixé, c’est ce que fait connaître également le prophète Zacharie, en disant au sujet du Dieu de l’univers : Celui qui forme l’esprit de l’homme en lui (Za 12, 1).
Les âmes en effet ont été unies aux corps, non pas pour devenir pires, mais au contraire pour les faire participer à leur propre excellence raisonnable et leur en faire don. En conséquence, c’est non seulement aux âmes, mais aussi aux Corps, en tant qu’ils se sont bien comportés avec elles, qu’est promise la gloire de la résurrection et de la vie bienheureuse et sans fin : à ce sujet, même la privation des yeux ou la mutilation d’autres membres ne peut provoquer de peine, d’une part, parce que cet (état) nous rend plus vigilants à l’égard du péché ; d’autre part, parce que, s’il est supporté avec patience et gratitude, il prépare le bonheur de la lumière future.
En effet, quel profit, dis-moi, y a-t-il eu, pour tel ou tel, d’avoir les yeux sains, et de les laisser se mouvoir sans retenue à regarder de façon intempérante et cupide, d’aller à la poursuite des beautés profanes, de se laisser attirer à la fornication, et, à la place d’une vision banale et pleine de défauts d’une vie éphémère, de posséder en échange les ténèbres éternelles ? Car, lorsqu’on compare ce monde fini et limité de si petite mesure, à la vie qui n’a pas de fin, c’est une goutte par rapport à la mer incommensurable. Et pour ceux qui sont intelligents, qui pensera qu’un menu plaisir est plus précieux qu’un plaisir immense et sans fin ?
C’est ainsi donc que le Christ a montré la fausseté de l’opinion des païens, Mais, par les (mots) qu’il a cités ensuite, il a montré que celle des Juifs est sans consistance et erronée. Alors qu’en effet ils pensaient que les enfants portent la peine des péchés commis par les parents, et qu’ils comprenaient mal la (parole) prédite par Moïse : Je suis un Dieu jaloux, qui punis les péchés des pères sur les enfants, sur la troisième et la quatrième génération (Ex 20, 5 ; Dt 5, 9), quand il renverse et réduit à néant leur opinion si fausse et qu’il dit : Ni celui-là n’a péché, il a cité aussitôt après : Ni ses parents, afin de montrer que cet aveugle ne paie pas les peines des péchés de ses parents.
En effet, ce qui a été dit par Moïse se comprend de cette manière : Quelqu’un a péché, et Dieu l’a supporté avec patience, attendant son repentir et la conversion au bien. Mais celui-là, sans s’être converti, s’en est allé avec son impiété, étant renvoyé aux tribunaux à venir, quand ce qui est selon la justice sera rendu à chacun, sur les balances de Dieu qui sont très justes. Ensuite le fils de ce père a marché sur les traces du péché paternel, et, de la même manière que son père, a quitté cette vie.
Alors donc, si celui qui est né de celui-là ressemble lui aussi à son père par le péché, ce (Dieu) patient montre sa sollicitude, lorsque, même en ce monde, il rend selon la justice, à savoir ce que recevrait également le père de celui-là, si les limites de la patience de Dieu n’étaient pas élargies pour les raisons que connaît celui qui dirige cela avec sagesse. Souvent en effet, par tendresse, dépassant la troisième génération, il amène la sentence de punition sur la quatrième. C’est pourquoi ce n’est pas simplement de la troisième ou de la quatrième génération qu’il parle, mais il ajoute et dit : Ceux qui me haïssent, afin qu’il soit clairement montré que c’est à cause de leur propre haine, dont ils haïssent Dieu même, et non pas à cause de celle de leurs pères, qu’ils sont coupables, même s’ils ont rivalisé avec ceux-là et les ont imités.
Qu’il en soit ainsi, c’est ce que Moïse lui-même a montré également dans le Deutéronome en disant : Les pères ne mourront pas pour les enfants, et les enfants ne mourront pas pour les pères ; chacun mourra pour son péché (Dt 24, 16). À cause de cela, aux Juifs qui divaguaient et disaient : Les Pères ont mangé des raisins verts, et les dents des fils en ont été agacées (Ez 18, 2-4), le prophète Ezéchiel également a dit : Je suis vivant, moi, dit le Seigneur, il n’arrivera plus que ce proverbe soit dit en Israël, parce que toutes les âmes sont à moi ; de même que l’âme du père, de même l’âme du fils, toutes les âmes sont à moi. L’âme qui pèche, c’est elle qui mourra ; le fils ne prendra pas l’iniquité de son père, et le père ne prendra pas l’iniquité de son fils ; la justice du juste sera sur lui, et l’iniquité de l’inique sera sur lui (Ez 18, 2-4).
Il a donc été montré par les paroles de notre Sauveur que cet aveugle est né aveugle, ni à cause de son propre péché, ni à cause d’une faute des parents, mais afin que soient manifestées en lui, dit-il, les œuvres de Dieu (Jn 9, 3). Mais qu’est cela ? — Plus haut, quelques versets auparavant, le Christ disait aux Juifs : Avant qu’Abraham soit, je suis, moi (Jn 8, 57). Et alors que ceux-ci considéraient l(es) apparence(s) et pensaient qu’il n’était qu’un homme, ne considéraient pas la profondeur du mystère et ne percevaient pas son essence divine d’avant les siècles, prenant des pierres, ils pensaient à lapider celui qui ne peut être saisi ni retenu et qui (ne) peut être saisi (que) sur sa volonté, quand il l’a voulu.
Mais, lorsqu’il veut montrer clairement que non seulement il est avant Abraham, mais qu’il est aussi le créateur de ce qui existe, il vient à cet aveugle-né, afin de fixer, en créateur, à l’intérieur des cavités des yeux, les pupilles qui ne lui avaient pas été données par la nature, et que soient ainsi manifestées en lui les œuvres de Dieu (Jn 9, 3). Comment en effet n’est-il pas clairement Dieu, celui qui fait de telles choses ?
C’est pourquoi, après avoir dit ces (paroles), il a cité après elles : Il me faut faire les œuvres de celui qui m’a envoyé (Jn 9, 4), d’une part en échappant au soupçon de paraître être l’adversaire de Dieu, d’autre part en faisant connaître que c’est avec le Père qu’il a fait tout cela et que c’est par ses mains également qu’il a fait toute chose. Ainsi le miracle qu’il va faire, comme chacune des autres œuvres, est l’œuvre du Père, alors qu’elle est faite par Dieu le Verbe qui s’est incarné, et elle n’est pas l’action quelconque d’un homme saint qui accomplit une faveur spirituelle.
Et regarde-moi la façon de faire le miracle, comme elle convient à Dieu ! Après avoir, en effet, craché à terre et fait de la boue avec ce crachat, il a appliqué la boue sur les yeux de cet aveugle et lui a dit : Va, lave-toi dans la piscine de Shilouha, ce qui est interprété Sheliha, c’est-à-dire « envoyé » (Jn 9, 7). La boue, d’une part, nous rappelle la formation première, par laquelle il a fait l’homme poussière de la terre, ce qui est selon le livre de Job : Après avoir pris de la boue, il a formé un être vivant, et il l’a placé, doué de la parole, sur la terre (Jb 38, 14) ; d’autre part, la piscine de Shilouha, c’est-à-dire « envoyé », désigne à l’avance la seconde création mystique et spirituelle, qui allait avoir lieu par le baptême ; et les deux montrent que le Christ lui-même est créateur et rénovateur. En effet il été envoyé, de par sa volonté, vers nous, et cela par le moyen de l’incarnation, alors qu’il est présent à tout lieu comme Dieu et qu’il remplit l’Univers et qu’il n’est limité par aucun lieu, ce que prédisait également le prophète David : Il a envoyé son Verbe et il les a guéris, et il les a délivrés de leurs ruines (Ps 106, 20).
Après que cet aveugle se fut lavé, il est revenu porteur d’une double lumière, d’une part celle des yeux du corps de par la main du créateur, d’autre part celle des yeux de l’esprit de par la seconde création que donne le baptistère. C’est pourquoi, après avoir resplendi de la lumière de la science de Dieu dans l’homme intérieur, il criait aux Juifs en forme de reproche : Jamais il n’a été entendu dire que quelqu’un a ouvert les yeux de celui qui est né aveugle ; si celui-là n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire (Jn 9, 32-33). Et comme Jésus (lui) demandait : Toi, crois-tu au Fils de Dieu ? Lui, il répondit et il dit : Qui est-il, mon Seigneur, afin que je croie en lui (Jn 9, 25. 37) ? Et après que le Christ eut dit : Tu l’as même vu, et celui qui parle avec toi, c’est celui-là, il cria en disant : Je crois, mon Seigneur : et il se prosterna devant lui (Jn 9, 38), en criant, pour ainsi dire, les mêmes paroles que l’apôtre Pierre : Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant (Mt 16, 16).
Cet aveugle accuse également ceux qui, sous des dehors chrétiens, ont des pensées de Juifs et divisent l’’Emmanuel même, par la dualité des natures après l’union. En effet, de quelle nature diront-ils que c’est l’opération ou le propre, le fait de faire des pupilles au moyen de la boue ? Car, d’une part, si c’est de la (nature) divine, alors comment le fait de cracher est-il le propre du Dieu sans corps, sans extérieur et impalpable ? D’autre part, si c’est de la (nature) humaine, qu’ils entendent, non pas nous, mais cet aveugle, dire : Jamais il n’a été entendu dire que quelqu’un parmi les hommes a ouvert les yeux de celui qui est né aveugle (Jn 9, 32). Mais si, à cause de nous, Dieu le Verbe est devenu corporel sans changement, alors qu’il est un de deux natures, de la divinité en vérité et de l’humanité, qui sont parfaites selon leur notion propre, quand le même est de la même essence que le Père, en ce qu’il est Dieu, et que le même est de la même essence que nous autres hommes, en ce qu’il est devenu comme nous, à l’exception du péché (He 4, 15), (alors) et humainement il crachera, et, divinement par un crachat, le même fera des yeux sans être divisé absolument en rien.
C’est donc pour cela que nous-mêmes, d’une part, nous avons été éclairés pour ainsi dire par la foi lumineuse de cet aveugle et par celui qui a guéri et éclairé celui-là ; vous, d’autre part, quelle rétribution lui donnerez-vous pour le profit ? Que chacun de vous, en allant à sa maison, verse trois oboles de cuivre dans la main tendue de chacun de ces aveugles qui mendient ! Et si quelqu’un n’a pas d’argent sur lui maintenant, qu’il accomplisse cette pieuse recommandation un jour prochain ! En effet, d’une part, pour celui qui donne, c’est peu ; d’autre part pour celui qui reçoit, c’est beaucoup quand il recueille de partout à la fois. Que soit honorée en effet par trois oboles la foi de cet aveugle qui dépasse toute estimation ! En effet le Christ aussi s’est fait pauvre volontairement, lui qui s’est approprié tout ce qui est à nous, sans l’avoir estimé un déshonneur, afin que nous aussi, autant que cela peut être compris par les hommes, nous devenions riches de ce qui est à celui-là (2 Co 8, 9) et que nous obtenions le royaume des cieux. À lui la gloire dans le siècle des siècles ! Amen !