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HOMÉLIE 31

Sur la dédicace de la Sainte Croix et sur l’anniversaire du tremblement de terre qui eut lieu.

Si, pour le temple de Jérusalem, celui que le sage Salomon construisit et que le saint Esprit, parlant par le prophète David, avait préfiguré (Ps 67, 30), les anciens célébrèrent la fête de la première dédicace, selon le récit qui en est fait dans le livre des Paralipomènes (2 Ch 7, 1-10), comment, à plus juste titre, ne ferions-nous pas cette célébration en l’honneur de la croix vénérable de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, lui par qui tout temple est consacré, tout sacrifice et mystère spirituel accompli ; bien plus, pour parler d’une façon plus divine, lui, par qui nous sommes devenus les temples de Dieu (1 Co 3, 16-17 ; 6, 19) ; car nous savons, selon Paul, que par le baptême, notre vieil homme a été crucifié avec le Christ, étant donné que, le corps de péché d’une part a été réduit à l’impuissance afin que nous ne soyons plus asservis au péché (Rm 6,6), nos membres terrestres étant mortifiés (Col 3, 5), et que, d’autre part, ce n’est plus nous qui vivons, mais le Christ qui vit en nous (Ga 2, 20). C’est pourquoi une commémoraison spirituelle en est faite, comme s’il s’agissait en vérité de la croix elle-même ; aussi est-il souverainement légitime d’appeler renouvellement la fête à propos de laquelle s’accomplit cette (parole) : Si quelqu’un est dans le Christ, il est une nouvelle créature ; les choses anciennes ont passé, voici que tout est nouveau (2 Co 5, 17).

Donc, ce n’est pas comme si le souvenir vénérable de la croix avait vieilli en nous, que nous sommes par elle renouvelés aujourd’hui, elle qui est le mystère qui se rajeunit continuellement et qui ne vieillit pas ; mais nous l’exposons et nous vous le présentons comme le commencement d’une vie nouvelle, afin que vous veniez à cette commémoraison à laquelle il nous appelle avec charité, et qu’en vous détournant de tout le vieux levain de malice (1 Co 5, 8), vous vous conduisiez d’une manière évangélique et nouvelle, et vous vous prépariez pour la restauration à venir, qui s’opère en tout temps, qui se renouvelle et ne vieillit pas : ce renouvellement d’aujourd’hui, c’est celui de nos âmes et non pas celui de la croix ; mais nous leur parlons de la croix, parce que nous lui attribuons la cause de notre renouvellement. En parler, c’est en même temps célébrer notre renouvellement, parce qu’il nous a été accordé par l’intermédiaire de la croix. 

En effet, quand je parle de la croix, je parle de l’arbre, du premier en même temps que du nouveau ; l’ancien, d’une part, dans la prédiction du livre divin faite à l’origine à son sujet ; le nouveau, d’autre part, dans la révélation à la fin des temps de la science de Dieu, qu’a fait resplendir en nous le soleil de justice (Ml 3, 20), lequel s’est incarné pour nous sans subir de changement et a été crucifié dans sa chair.

 C’est l’arbre qui fut planté au milieu du paradis, dont il n’était pas possible à Adam de goûter sans dommage, car son esprit n’était pas encore exercé ni encore appliqué à la culture et à la contemplation des autres plantes dont il lui était permis de manger. De cet arbre, en temps opportun, nous avons goûté, mais auparavant nous avions été éduqués par la loi et les prophètes et par la contemplation naturelle des créatures visibles : ce sont là les plantes spirituelles du paradis : elles ont un fruit qui, pour ceux qui sont simples, est comestible et sans danger. Nous savons clairement que c’est l’arbre pour connaître ce qui est bien et ce qui est mal (Gn 2, 9).

Lorsqu’en effet la croix a fait briller sur nous l’enseignement de la prédication évangélique, nous avons, d’une part, couru vers le bien : — profession de foi sans erreur, et foi en la sainte Trinité — et, d’autre part, nous avons fui et nous avons tourné le dos au mal, c’est-à-dire à l’esclavage du Calomniateur et à l’erreur du culte des démons et de l’adoration des créatures.

Seule en effet la science de la croix a fait discerner ce qui est bien de ce qui est mal et nous a fait éviter de les confondre, chose que ni la loi ni les enseignements des prophètes ne pouvaient faire. Nous savons en effet, par le récit de l’Écriture, que ceux qui adoraient le Dieu universel, adoraient aussi Baal et étaient fous de l’ivresse du polythéisme. La science de l’arbre du bien et du mal, qui était de connaître celui qui est Dieu et de rejeter à l’opposé ceux qui ne sont pas dieux, était aussi la science des paroles séductrices du serpent, celles qu’il présente à Ève en lui conseillant de manger de l’arbre qui était défendu et qui ne lui convenait pas à ce moment. Que lui dit-il en effet ? Non, vous ne mourrez certainement pas, car Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal (Gn 3, 4-5).

Tu le vois, dans cette mention de dieux au pluriel, (le serpent) a montré l’abîme venant du polythéisme, que devait engendrer le goût de la transgression de la loi et de (l’action) inopportune ; et, parce qu’Adam goûta (du fruit) avant le temps, il fut vaincu, soumis au pouvoir du Malin et transmit cette (sujétion) à ses enfants, ceux-là précisément qui tombèrent dans l’idolâtrie, même si lui-même échappa à l’oppression qui en (résulta), parce qu’il était, quant à lui, affermi et installé récemment et que, peu de temps auparavant, il avait entendu les menaces divines, alors qu’il était averti d’une nouvelle sentence de mort. Car, s’approcher de la théologie, qui possède en elle-même le goût de l’arbre, quand on n’a pas d’abord été instruit par la contemplation des choses créées, c’est de l’imprudence.

Car c’est aux parfaits qu’appartient la nourriture solide, ainsi que l’a dit Paul, à ceux qui, par l’habitude de leur esprit, ont les sens exercés au discernement du bien et du mal (He 5, 14). Mais, quant à nous, lorsque nous eûmes tout d’abord été instruits et éduqués, non pas par le séjour au Paradis, ni-par la culture et la manducation de certaines plantes, mais, ainsi que je l’ai dit, par la loi et les prophètes, l’Emmanuel, le sage médecin et docteur de nos âmes, nous a accordé au temps convenable de goûter à l’arbre, c’est-à-dire lorsque nous avons connu qu’il était, lui, l’arbre de la connaissance du bien et du mal ; le bien d’une part, nous y sommes attentifs et nous le retenons, le mal d’autre part, nous crachons dessus, nous le repoussons et nous le rejetons au loin, en nous appliquant, non seulement à la connaissance de Dieu, mais encore à toute vertu. Mais, outre que c’est là connaître Dieu comme il convient de le connaître (cf 1 Co 8, 2-3), — connaissance qui contient en elle tous les biens, — le même arbre est aussi devenu pour nous l’arbre de vie.

Car il existait au paradis deux arbres qui l’emportaient sur ces autres plantations, ainsi que l’a fait savoir le récit des Saintes Écritures, disant : Et Dieu fit pousser encore du sol toute espèce d’arbres, beaux à voir et savoureux à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 2, 9).

Et, de l’un de ces deux arbres, Adam avait la défense temporaire de goûter selon le commandement ; quant à l’autre, je veux dire l’arbre de vie, il devait le tenir pour vénérable, en observant l’ordonnance, sans se laisser emporter par le goût de ce qui est (pris) à contretemps. Or ces deux arbres contenaient le symbole de la croix vénérable, alors qu’il nous a accordé d’y goûter en son temps la science de la distinction attentive du bien et du mal. Mais par la résurrection, il nous envoie aux délices de la vie éternelle, ce qu’Isaïe aussi, trompette retentissante des prophètes, proclamait à l’avance au sujet de ceux qui devaient croire au Christ, en disant : Car les jours de mon peuple seront comme les jours de cet arbre de vie (Is 65, 22).

En effet, au sujet d’Adam une fois tombé sous la corruption par la transgression du commandement et condamné à la mort, le Dieu universel disait : Et maintenant, pourvu qu’il n’étende pas la main, ne prenne de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive éternellement (Gn 3, 22), afin que ces (éléments) de corruption ne demeurent pas immortels et sans fin. Mais, pour nous qui avons dépouillé le vieil homme, celui qui a été corrompu par les convoitises décevantes, et qui, par le bain de la régénération et par l’Esprit, avons été renouvelés (Ep 4, 22 ; Tt 3, 5), et avons ainsi goûté de la science de l’arbre, il dit à très juste titre : Car les jours de mon peuple seront comme les jours de cet arbre de vie (Is 65, 22), de façon à conserver, à ces (éléments) de redressement spirituel et de jeunesse éternelle, ce qu’ils ont de réalité et ce qui est immuable.

C’est pourquoi, en effet, après la transgression du commandement par Adam, Dieu institua et plaça un chérubin et une lance flamboyante et tournoyante pour garder le chemin de l’arbre de vie (Gn 3, 24) : le chérubin d’une part, afin que nous apprenions que l’arbre de la croix, c’est l’arbre de Dieu. Devant Dieu seul, en effet, les chérubins savent se tenir et célébrer la louange ineffable. Car ineffable aussi est la parole de la croix, qui surpasse notre compréhension et dont la louange seule convient au Dieu adorable.

D’autre part la lance flamboyante et tournoyante rappelle ces paroles prédites par les prophètes, celles qui nous montraient en symbole le chemin de la croix et garantissaient ce temps qui est arrivé. Car, par la lance flamboyante, m’est apparue, comme en réalité et sans rien de changé, cette parole prophétique qui flambe comme le feu ; d’autre part elle est plus incisive qu’une épée aiguisée (cf Ep 6, 17 ; He 4, 12), selon la parole du prophète Jérémie disant : Non, voici, mes paroles sont comme un feu qui flambe, dit le Seigneur, et comme une hache qui fend un rocher (Jr 23, 29 ; 20, 9) ; cette lance flamboyante, c’est la langue du prophète : elle allait et venait sans arrêt, elle était en mouvement et elle annonçait à l’avance la venue du Christ dans la chair. L’Emmanuel l’a établie (cette lance), quand il est entré au Paradis, et il l’a retirée, quand il a fait entrer aussi avec lui ce voleur, — il a été montré en effet que le Christ était l’accomplissement de la loi et des prophètes. De ces prophètes qui étaient les siens, Jean-Baptiste était le dernier, ce que Notre Sauveur aussi a rendu évident dans les évangiles en disant : Car tous les prophètes et la loi jusques à Jean ont prophétisé (cf Mt 11, 13).

C’est aussi ce bois de la croix vénérée qui a fait cesser le déluge, pour un temps, aux jours de Noé. Car la colombe, prise comme figure du Saint Esprit, revint à l’arche à l’heure du soir, portant un rameau l’olivier et faisant comprendre que la terre était sèche (Cf Gn 8, 11). Car pour nous aussi, comme en réalité, la croix est devenue le bois de la miséricorde et de la charité, celui qu’à cause de sa miséricorde pour nous, l’Emmanuel a pris sur lui, celui par lequel l’Esprit Saint, prêchant par la bouche des apôtres, a asséché les convoitises impures répandues sur la terre, et a apaisé et anéanti le déluge du péché.

C’est ce bois qui, en Égypte contre le Pharaon, fit des prodiges et des miracles et délivra Israël de l’esclavage. Car Moïse reçut l’ordre d’apporter un bâton et de montrer par lui la puissance des miracles (cf Ex 7, 9-12 ; 17, 5 sq), afin que nous apprenions que ce bâton ne les produisait par aucune autre puissance que par le symbole de la croix vénérée qui s’y trouvait cachée.

De plus, c’est aussi par le signe de la croix que le divin Moïse fit des miracles. Quand en effet Amalek ou son peuple refusa le passage de l’armée et — chose plus pénible — se rangea contre Israël, fit obstruction et lui interdit le passage, Josué fils de Nun, chef de l’armée, se tenait d’un côté sur le champ de bataille, et Moïse se tenait de l’autre sur la montagne. Et quand il étendait les mains et accomplissait par là le symbole de la croix, il venait au secours du peuple de son pays et mettait en déroute ceux qui leur opposaient résistance. Mais il est bon de présenter les mots mêmes du livre divin, afin que nous voyions mieux et plus clairement, après qu’elle a été dépeinte comme dans l’ombre, l’action de la puissance de la croix, ainsi : Et il advint que lorsque Moïse levait les mains, Israël était victorieux, mais, quand il abaissait les mains, Amalek était victorieux. Mais les mains de Moïse étaient alourdies. Ayant pris une pierre, ils la mirent sous lui, il s’assit dessus et Aaron et Hour soulevaient ses mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, et les mains de Moïse furent ainsi appuyées jusqu’au coucher du soleil. Et Josué battit Amalek et tout son peuple par le meurtre et l’extermination (Ex 17, 10-13).

Vous voyez clairement que le signe de la croix a été signifié par les mains de Moïse, et qui Josué, qui se tenait à l’avant des lignes de l’armée, écrasa et mit en fuite les guerriers ; ainsi donc, nous aussi, comme Moïse sur la montagne, quand nous traçons sur notre front le sceau de la croix, et quand nous nommons en premier lieu au début de la formule notre Sauveur Jésus-Christ, nous écrasons et nous exterminons les combattants spirituels, je veux dire les démons, et le Calomniateur, leur chef. Ce signe, le prophète Ézéchiel l’a vu aussi comme en symbole : Il y avait une armure redoutable et un sceau protecteur pour ceux qui craignaient le Seigneur.

Car, quand le Dieu de l’univers eut rendu un décret de ruine pour Jérusalem, il donna un ordre en parlant ainsi : Passe au milieu de la ville, au milieu de Jérusalem : donne un signe sur le front de ces hommes qui gémissent et de ceux qui sont affligés et tourmentés au sujet de toutes ces iniquités qui ont été commises au dedans d’elle, et il leur dit ces choses que j’entends : Allez à la ville derrière lui, exterminez ; que vos yeux n’aient pas de pitié ni de miséricorde, pour le vieillard, le jeune homme, la vierge, les enfants et les femmes ; tuez-les tous ; mais tous ceux sur qui il  y a un signe, ne les touchez pas (Ez 9, 4-6).

Pour cette raison, en célébrant aujourd’hui l’anniversaire de l’épouvante qui se produisit et du tremblement de terre qui ébranla et secoua plus ou moins toute cette ville, nous y avons joint en même temps la fête de la croix vénérée et nous avons montré à tous ce signe céleste, afin qu’au souvenir de cette épouvante nous en arrivions à la signification des fautes qui ont été commises et à nous lamenter sur ces gens de tous âges. Par la manifestation de la croix, comme marque universelle pour la foule, que nous faisons tous : plaçons-la sur les fronts (des gens) de la ville ; et ainsi, grâce à nous, le Dieu qui s’avance dans sa miséricorde et dans sa charité, parlera à ses anges, serviteurs de sa colère : Tous ceux qui auront sur eux le signe, ne les touchez pas (Ez 9, 6).

Car vous vous souvenez tous, ceux du moins qui sont avancés en âge, de cette vision terrible et lamentable qui fut placée alors devant les yeux de chacun, du spectacle des vieillards en même temps que des jeunes gens et des enfants et de cet âge enfantin n’ayant pas achevé son temps, qui tout à coup et en bloc furent tués ; les femmes qui furent ensevelies mourantes, alors que leurs enfants encore palpitants cherchaient sous leur mamelle à sucer le lait et à le téter, sans avoir aucune conscience de la mort suspendue au-dessus de leurs têtes. Et les hommes ! Une fois que la maison écroulée les avait fait tomber à terre, ceux qui étaient à l’extérieur, pensaient qu’ils avaient échappé au danger, mais, comme des coureurs sans voir devant eux, ils retombaient sous une autre avalanche, et, malgré eux, rejoignaient cette mort qu’ils avaient fuie.

D’autres étaient demeurés sur un toit, qui peu après devait tomber, et n’avaient pu s’enfuir à cause de la vieillesse ou de quelque autre infirmité, ou bien encore recevaient la mort comme un décret de Dieu et disaient comme le prophète : Où irai-je loin de ton esprit ? Et, loin de ton visage, où fuirai-je (Ps 138, 7) ? Ils furent sauvés miraculeusement : enfermés dans un repli et placés sous une anfractuosité : on les suppliait de se montrer et de sortir : par leurs cris seulement, on savait qu’ils n’étaient pas morts.

Pour d’autres encore, alors qu’ils restaient debout et indemnes, les murs ici et là s’écroulaient, pour que l’on sache qu’il y a une parole de Dieu, pour leur passé, pour leur présent et pour leur futur(?) : deux moineaux sont vendus un as, mais aucun d’entre eux ne tombe sans votre Père du ciel (Mt 10, 29) ; et : Les cheveux de la chevelure de notre tête sont tous comptés (Lc 12, 7), textes qui montrent les termes fixés par la Providence, l’amour souverain de Dieu et sa miséricorde envers nous.

Alors on vit apparaître un homme qui avait l’épaule ou la jambe brisée, un autre dont la main était coupée, ou qui, par une grosse pierre, avait été blessé et écrasé à la joue, le visage défiguré et pitoyable : on ne savait plus qui il était et l’homme gisait à demi-mort ; et s’il avait pu recouvrer la santé, il n’avait personne pour le sauver : il était comme quelqu’un dont l’âme a disparu. Un autre, qui comptait encore la plupart de ses membres, était, à côté d’une avalanche, pris par chacune des extrémités de ses membres, comme un oiseau au piège ; d’autres, par les maisons, en même temps que leurs habitants, avaient été renversés et gisaient, et il n’était pas même laissé, à l’un de ceux qui restaient, de pouvoir jeter un cri.

Mais, ces (maisons) ayant été ébranlées, leurs murs écroulés et leurs toits crevés» ils étaient menacés de mort, au point que ceux qui étaient à l’intérieur se plaignaient avec gémissements et lamentations, d’être privés d’air ; et ainsi, étant pleurés par eux-mêmes, non pas avec des larmes au moment de leur ensevelissement, mais avec des larmes précédant leur tombeau, ils reçurent les pierres qui étaient suspendues au-dessus de leurs têtes et furent écrasés par les tuiles, les solives et les planches.

Cette ville fut alors désertée par ses habitants, car tous coururent vers les sommets des montagnes et les lieux de la région (les plus éloignés), et surtout vers ceux qui étaient inhabités ? Car il n’y avait pas d’endroit où tu aurais eu le salut assuré, un mur ou un toit, parce que tous avaient été ébranlés et terriblement secoués. Car encore maintenant celui qui a fait trembler la terre la regarde (cf Ps 103, 32) et le spectacle de la violence n’a pas cessé ; mais le Seigneur était attentif à nos iniquités, comme le dit le prophète Jérémie : Son visage ne se détournait pas de nos péchés (Jr 18, 23), jusqu’à ce que lui, mélange la coupe de sa colère, non encore mélangée, de celle de sa charité, en se penchant d’un côté vers l’autre, afin que, la lie de sa colère étant épuisée (Ps 74, 9), tous ne périssent pas en bloc. Alors avec violence il décida le tremblement de terre, lui qui avait jeté sur elle la pierre d’angle, c’est-à-dire son Verbe, celui qui à la fin des jours s’est incarné, et est devenu encore pour nous la tête d’angle (cf Is 28, 16) ; et il a lié ensemble ceux de la circoncision et ceux des gentils dans une seule annonce de l’évangile.

Mais quand le tremblement de terre eut cessé, chacun de ceux qui avaient fui, reprit confiance, en posant son pied avec assurance sur la terre, pour se rendre à la ville. Mais tous étaient frappés d’épouvante et pleins d’effroi ; et quand ils marchaient, ils étaient terrifiés, à la façon de ceux qui venant de traverser des mers étendues, sont sortis d’un navire et sont encore tremblants et timides. Mais, en parcourant les maisons, ils pleuraient inconsolables, ne supportant pas cette vision : pour l’un, c’est son père qui a disparu, pour l’autre, son frère, pour celui-ci, un fils, et celui-là se lamente sur son ami. Car il n’y a pas un seul lien d’affection que la mort n’ait brisé.

Il y eut même quelque part une mère, pleine d’affection pour ses enfants, qui avait perdu toute la lignée des siens, soudain et d’un seul coup : elle, contre tout espoir, a été sauvée : elle en vient à réaliser sa souffrance et elle est consumée par son amour. Quand en courant elle est arrivée à la maison démolie, dénouant sa chevelure et se déchirant les joues, elle gémit à haute voix, s’agenouille sur le tas de décombres effondrés, fixe comme une épée son regard éploré par les trous entre les pierres : de ses chers enfants, elle n’en aperçoit aucun ; elle se résout à les secourir, se figurait-elle, en se faisant entendre : avec peine, elle appuie son oreille (à terre), en appelant chacun de ses enfants par leur nom, avec de bruyantes lamentations, si quelque part une douce voix pouvait être entendue par eux. Car la souffrance lui a fait perdre la raison, et, ne trouvant pas de consolation, elle est tombée sans souffle, suppliant qu’avec ses enfants, elle quitte ce monde en même temps.

D’autres, par contre, qui savent supporter philosophiquement ces épreuves envoyées par Dieu, s’attardent à ensevelir les corps qui sont morts : ils les relèvent sur des chariots, et, les ayant conduits à ce temple saint, célébraient pour eux une sépulture convenable.

Ce malheur qui est arrivé, la main d’une part a voulu en peindre un (tableau) ressemblant, mais c’est de façon infidèle qu’elle osa essayer de le montrer confusément ; d’autre part la parole voudrait aussi maintenant présenter ce spectacle, mais, comme il est impossible pour elle de montrer les réalités elles-mêmes, elle s’avoue vaincue.

C’est pourquoi, quand nous plaçons devant vous au centre le bois de la croix, nous rappelons le Dieu qui s’est incarné, la grande victime qui a été immolée pour nous, et a arraché tout ce monde au péché, car l’autel de propitiation, oui, en vérité, c’est la croix, comme l’a vu aussi le prophète Ézéchiel, en donnant la vision symbolique de ce temple spirituel qui est à venir, je veux dire l’Église. Vois-moi ce qu’il dit : Devant la façade du saint des saints, vision, comme une apparence d’un autel de bois, dont la hauteur est de trois coudées, la longueur de deux, la largeur de deux (Ez 41, 21-22). Et qui donc peut penser ce que peut être l’autel de bois, sinon la croix, celle sur laquelle le Christ s’est offert en victime spirituelle, le Verbe de Dieu, celui qui pour nous s’est incarné, celui par qui nous sommes élevés à la hauteur de la connaissance de la Trinité sainte. C’est là en effet ce que signifie que sa hauteur est de trois coudées. Quant à sa longueur de deux coudées, et sa largeur de deux coudées, cela montre manifestement que celui qui a été étendu sur la croix et qui a souffert dans sa chair, est le seigneur, le créateur et le façonneur des quatre coins de la terre habitée, qui s’est étendu et a tout pénétré de part en part, qui tient et contient tout en lui, ce que Paul écrivait aussi aux Éphésiens, montrant clairement le symbole de la croix, disant : Pour que vous puissiez comprendre avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur et connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, au point que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu (Ep 3, 18-19).

C’est pourquoi, alors qu’il y a de nombreuses façons d’expier, l’Emmanuel a pris sur lui la mort par la croix, afin de montrer que Dieu est celui qui remplit tout. Donc l’aspect de la croix est encore la manière de corriger ces hérésies méprisables et athées : si, en effet, celui qui a été étendu sur la croix est le Dieu de l’univers, le fils du Père et le Verbe, le même à la fois limité par la chair et illimité par la divinité, et de la même manière le même passible et impassible, où y a-t-il lieu, pour ceux qui sont ivres sans vin, comme le dit le prophète (cf Is 29, 9), pour ces méchants diviseurs de l’unité, et qui font parade de cette erreur des deux natures, de demander et de dire comment, au sujet des deux natures, on recherche quelle est celle qui pend au bois de la croix ?

Où donc Apollinaire, ce diseur de sottises, se cachera-t-il, lui qui élimine l’intelligence de l’inhumanation divine. Si en effet le Christ avait montré en cette attitude sa plénitude et sa perfection dans la divinité en prenant la mort de la croix qu’il était censé mépriser davantage, comment ne devait-il pas avoir ce qui donne sa perfection à l’humanité et laisser notre intelligence non sauvée, en ne prenant par une âme spirituelle et en opérant notre salut sans avoir l’intelligence, et en étant déficient dans ces facultés et ressources de notre esprit.

Mais le langage de la croix ne s’accorde pas non plus avec la démence d’Eutychès, qui réduit les clous à une pure imagination. Car quelle apparence peut être clouée par des clous sinon dans de la chair ? Et une blessure au côté par la lance ? Et une source de sang et d’eau débordant en même temps ? Et elle est montrée en même temps et divine et humaine et sans division de tout ce qui est son être, ou plutôt tout entière divine en cela, parce qu’elle coule pour le salut, après que Notre Seigneur a rendu son esprit.

Mais la croix a cloué encore la bouche des païens adorateurs des démons et montre que tous les dieux des gentils sont des démons (Ps 96, 5), comme il est écrit ; car les esprits malins et craintifs ont une peur terrible de ce sceau, non pas comme venant de quelqu’un immolé de force, comme les inepties païennes, — loin de nous —, mais comme venant du sceau du Fils de Dieu et c’est le Verbe du Père, parce que beaucoup d’hommes aussi avant l’Emmanuel ont été crucifiés, mais ils n’étaient pas redoutables aux démons, et leur croix ne faisait pas fuir les esprits mauvais : c’est la parole des démons, faible et (d’autant) plus vraie, qui en témoigne : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici avant le temps nous tourmenter (Mt 8, 29 ; Lc 4, 34 ; Mc 1, 24) ?

Mais, dira quelqu’un, si la croix a vaincu et écrasé les démons, elle n’a pas prévalu contre les sages influencés par les Grecs. Qu’il n’y a pas non plus à dire dans quelle mesure l’abondance les a vaincus, c’est ce que montre l’épreuve des faits. Car leurs discours abondants et longs, voici que tous les hommes les rejettent comme sans preuves, et personne non plus ne plie son intelligence devant eux. Au contraire, quand des pêcheurs et des gens incultes exposaient et prenaient la parole avec la croix, des foules et des villes courbaient le cou et se soumettaient.

Combien d’hommes parmi les philosophes ont écrit avec fureur contre les évangélistes divins ? Celse l’épicurien, Porphyre au nom infâme, Julien, celui qu’avec la sagesse au nom mensonger, sa tyrannie aussi a rendu orgueilleux ; mais ils ont paru avoir tissé en vain leurs ouvrages : d’abord parce que les écrivains qu’il y a eu de temps à autre et les docteurs de l’Église ont tranché les énigmes de ces gens-là comme toiles d’araignée ; deuxièmement, eux aussi, ont subi la punition de leur folie en brisant leur vie de façon démoniaque et méprisable, au point que jusqu’à maintenant ils ont surtout été honnis à cause de leur démence ou bien ont trouvé grâce à cause de leur détresse ; car celui qui combat contre le Christ, combat plutôt contre lui-même que contre le Christ, étant donné que, comme pour celui-ci, la croix est pour nous une armure invulnérable, une sauvegarde inviolable.

Comment certains ont-ils couru à Daphné, comme je l’ai entendu dire, et ont-ils passé la nuit sans sommeil ? Comment d’autres, encore plus incroyants et inintelligents, sont-ils partis pour Séleucie, de sorte que, quand le tremblement a eu lieu, en montant dans les barques, ils ont cru que les vols des oiseaux étaient leur salut. Qui ne se moquerait pas ? Mais plutôt qui ne se lamenterait et ne s’attristerait de cette démence ? Car si cette punition du Seigneur avait été d’une seule sorte et avait frappé, par le tremblement de terre, uniquement ceux qui étaient dans le péché, peut-être y aurait-il eu à dire pour le manque de réflexion de leur esprit. Mais passons, car il n’était pas possible ainsi d’échapper à la main de celui qui est tout-puissant.

Mais si nous savions la diversité des suites de tels châtiments ! Beaucoup en effet ont été brûlés par la foudre, beaucoup sur terre ont été engloutis dans des trous, d’autres ont été noyés dans l’eau de la mer ou par des trombes d’eaux. Quel parti prendre contre ce sage ? Contre celui qui fait savoir par le prophète qu’on ne peut échapper à ses jugements et qui dit à ceux qui se conduisent ainsi en insensés : Celui qui fuit loin de la terreur, tombera dans le trou ; et qui remontera du trou, sera pris au traquenard (Jr 48, 44).

Que l’on parle de ceux qui sont sages comme ceux-là ! En quel lieu faut-il que l’on ait peur davantage de la terreur d’un tremblement de terre ? Dans la ville qui a reçu le châtiment à cause de son péché ? ou bien à Daphné ? Celle qui n’a pas encore été châtiée, ne le sera-t-elle plus ? Mais, avec nous par la pénitence, qu’elle efface ses péchés ! Et pour habiter, où y a-t-il plus de sécurité ? Là où il y a délices et laisser aller ? Ou bien, là où il y a prières, offices, supplications, larmes et tourments. Là où les âmes, par la crainte préventive, se renouvellent dans le souvenir, lèvent les yeux au ciel et attendent la miséricorde d’en haut.

Donc ne vous y trompez pas et ne provoquez pas la colère de Dieu, car la terre est au Seigneur et sa plénitude, lui en qui nous avons la vie et le mouvement et l’être (Ps 24, 1 ; Ac 17, 28), et qu’il soit propice aussi à ceux qui ont des opinions erronées, et qu’il sauve toute race et tout âge, de toute blessure mortelle, le seul bon et charitable, auquel sied la gloire et l’honneur et la puissance, le Père, le Fils et le Saint Esprit, maintenant et en tout temps et pour les siècles des siècles. Amen !

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