Sur la descente de Sévère à Séleucie
au jour de la commémoraison de l’apôtre Thomas.
Amis et frères, vous pensez à mon sujet que c’est une faveur que je vous fais en étant descendu dans cette ville ; mais pour moi, telle n’est pas la disposition de ma pensée ; car (c’est) au contraire moi qui viens même rendre grâce, parce que je suis venu pour satisfaire un désir spirituel.
De même, en effet, qu’un homme entendant dire à ceux qui rapportent des récits anciens au sujet de quelqu’un, jadis célèbre chef d’armée, que dans tel lieu peut-être il a érigé glorieusement un monument de victoire et réduit ses ennemis avec puissance et force, (que cet homme) est soulevé et transporté en lui-même, que par la pensée il remonte vers cette époque, qu’en esprit il se représente et se figure le récit : il croit voir le célèbre héros lui-même se démener contre ses adversaires durement et terriblement, dans le choc même du combat et ne se retourner d’aucune façon en arrière, mais frapper sans pitié et mouvoir diversement selon les circonstances sa (main) droite invincible, et il désire absolument voir également le lieu même où se dresse ce monument de victoire ; de même, moi, en lisant le livre des Actes et en entendant les Écritures sacrées dire au sujet du divin Paul et de Barnabé : Ceux-ci donc, lorsqu’ils furent envoyés par l’Esprit saint, descendirent à Séleucie, et de là ils naviguèrent vers Chypre (Ac 13, 4), je désirais voir (cette) ville et ce port, comme le point de départ de la course de ces chevaux spirituels, je veux dire les apôtres, qui coururent comme des oiseaux par toute la terre et en embrassèrent les confins par la prédication de l’Évangile.
C’est à ce sujet aussi que le prophète Habacuc, en prédiction, criait au Dieu de l’univers : Et tu as fait sauter sur la mer tes chevaux, qui mettent en mouvement de grandes eaux (Ha 3, 15). Ceci certes a été dit selon un sens obvie et à la portée de la main ; mais c’est selon un sens élevé, sublime et vrai qu’il dit que ce monde est une mer, à cause des flots de ce monde qui s’avance instable ; en marchant sur ce monde, les pieds des apôtres mettent en mouvement de grandes eaux, parce qu’ils ont détruit les pensées du monde qui étaient fluides et amies des plaisirs et les ont asséchées par l’enseignement de l’endurance et de la chasteté.
Je proclame donc ce port en vérité favorisé et saint, à bien juste titre : là les apôtres ont fléchi les genoux et leur langue a prié ; là, après qu’ils furent montés sur un navire et qu’ils eurent dressé les mâts, ils ont inauguré leurs ordonnances pieuses et ont laissé au lieu lui-même une bénédiction inamissible, si, selon la parole de Paul, les dons de Dieu sont sans repentance (Rm 11, 29).
C’est pourquoi, nous croyons aussi que l’empereur qui aime le Christ approuvera et donnera des ordres, en ce qui concerne l’aménagement et le creusement de ce (port) ; car il lui est agréable de rebâtir à nouveau, non seulement les lieux utiles, mais tout particulièrement aussi les (lieux) saints ; et ce (port) possède à la fois et cette utilité et ce (caractère) de sainteté et de gloire, puisque, non seulement il fournit les articles de commerce qui y entrent à la grande et célèbre ville d’Antioche et à la région de l’intérieur située loin de celle-ci, mais encore, puisqu’en ce temps-là il accueillait et accompagnait les apôtres, et de nouveau quand ils revenaient, il donnait en retour de belles cargaisons de piété.
Et en effet, on peut entendre le livre des Actes faire encore un récit à leur sujet en ces termes : Et ils descendirent à Attalie, et de là ils naviguèrent vers Antioche, où ils avaient été remis à la grâce de Dieu pour l’œuvre qu’ils venaient d’accomplir (Ac 14, 25-26). Par conséquent, il faut donc glorifier cette ville et la saluer, parce qu’alors elle nous donnait les donateurs des aliments spirituels ; et c’est à cause d’eux que, nous étant multipliés et étant devenus une grande assemblée, nous avons été désignés également par le nom de « premiers chrétiens (cf Ac 11, 26) ». Et il faut regarder ceux qui ont répandu ces semences comme les fruits de bonnes plantes ; de plus, maintenant encore, voulant nous nourrir spirituellement, cette ville nous a fait descendre en vue de la commémoraison et de la fête de l’apôtre saint Thomas.
En effet, c’est véritablement une fête de nous rappeler ces paroles, que Thomas lui-même, alors qu’il doutait et ne croyait pas, disait aux autres apôtres, quand ils soutenaient contre lui et qu’ils affirmaient sagement qu’ils avaient vu Notre Seigneur, après qu’il était ressuscité d’entre les morts, qu’il était venu à eux et qu’il leur était apparu : Si je ne vois, dit-il, dans ses mains les blessures des clous, et (si) je ne mets mon doigt dans la place des clous, et (si) je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai pas (Jn 20, 25). Ô la sage incrédulité, qui à la façon d’un hoyau nous a déterré le trésor de la profondeur des dogmes orthodoxes et de la foi ! Car, que ce soit au moment où l’apôtre lui-même était mû par l’Esprit saint qu’il a fait jaillir et sortir pour nous ces expressions qui demandent de nombreuses réflexions, qui exigent et méritent des éloges, il est facile de l’apprendre ici.
En effet, quand Israël dans le désert avait soif et demandait de l’eau à boire, Moïse frappait avec un bâton le rocher sec, ainsi qu’il lui avait été dit par Dieu (cf Ex 17, 1-2). Cependant, comme il hésitait, il disait : Écoutez-moi, rebelles : Est-ce que de ce rocher-là nous vous ferons sortir de l’eau (Nb 20, 10) ? Et il aigrit Dieu à cause de cela, et il entendait, ainsi qu’Aaron son frère, les paroles de menace que voici : Parce que vous ne m’avez pas cru pour me sanctifier devant les enfants d’Israël, à cause de cela, vous, vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans le pays que lui ai donnés (Nb 20, 12). Car après un commandement divin, il ne fallait pas hésiter, mais croire que ce qui a été commandé arrive de toute façon.
Mais, lorsqu’opportunément et d’une manière digne d’éloge, Thomas doutait et ne croyait pas au sujet du Christ, c’est pour la formation et la confirmation de ceux qui devaient croire en lui pour la vie éternelle (1 Tm 1, 16), ainsi que le dit Paul, qu’il entendait ce Seigneur doux et ce Dieu patient dire : Porte ton doigt ici et vois mes mains, et porte ta main et mets-(la) dans mon côté, et ne sois pas incrédule, mais croyant (Jn 20, 27).
Il ne pouvait pas mieux montrer que l’incrédulité du disciple avait été très utile et (très) juste, sinon en disant ces (paroles) : Ne sois pas incrédule, mais croyant. « Ton incrédulité, dit-il, a été la mère de ta foi. Donc, en abandonnant l’une, repasse à l’autre. Car je me souviens de mes promesses, par lesquelles j’ai dit : Frappez, et il vous sera ouvert (Mt 7, 7 ; Lc 11, 9). Tu as frappé, toi, avec insistance ; mais je t’ai ouvert, moi, plus largement, en accomplissant réellement ce que tu as demandé. Porte, en effet, ton doigt ici et vois mes mains, et rappelle-toi la main d’Adam que le commandement de Dieu n’avait pas arrêtée pour l’empêcher de prendre le fruit défendu de l’arbre, et à cause de laquelle, moi, j’ai livré mes mains pour qu’elles soient percées par les clous.
Et porte ta main et mets-la dans mon côté (Jn 20, 27), et par la pensée cours vers Ève, qui a été détachée du côté de l’homme, qui a fait participer l’homme à la tromperie du serpent à cause de laquelle j’ai été blessé à mon côté par la lance du soldat, et (cela) non pas inconsciemment, mais après une mort volontaire, pour montrer clairement que, la mort qui avait opéré en premier lieu dans le côté d’(Adam), je l’ai émoussée même avant la résurrection, lorsque, de mon côté qui était mort, comme s’il était encore vivant, j’ai fait jaillir une source salutaire d’eau et de sang et du commencement de la mort j’ai fait le commencement des mystères de l’immortalité ».
Si donc c’est pour ces motifs que le Verbe de Dieu s’est incarné et s’est fait homme sans changement, comment n’aurait-il pas eu part à la même essence que nous, en dehors du péché, (nous) qu’il avait hâte d’arracher aux filets de la mort ? C’est pourquoi, en effet, il s’est chargé de la semence d’Abraham (He 2, 16), et il a été de la racine de Jessé et de David, de la race de qui était la Vierge sainte de qui il est né aussi selon la chair. Et comment n’exclut-il pas de l’inhumanation véritable tout fantôme qui appartient au songe, ce toucher incrédule et très croyant de l’apôtre Thomas ? Car un fantôme, c’est-à-dire un corps qui est une ombre, n’est absolument pas susceptible d’être touché. C’est pour cela donc que ce disciple doute et ne croit pas, afin d’être pour moi l’auteur d’une foi véritable, en coupant court à l’incrédulité possible qui le rendrait imaginaire, et c’est après avoir douté et avoir touché, qu’il a été ainsi utile et qu’il nous a délivrés de cette erreur.
Il a été utile de nouveau, et il nous a affranchis encore d’une autre erreur, lorsqu’il a confessé Seigneur et Dieu celui qui a été touché, et qu’il s’est écrié d’une manière admirable : Mon Seigneur et mon Dieu (Jn 20, 28) ! non pas en confessant, autre le Seigneur qui est vu, et autre le Dieu qui est caché, selon les niaiseries de ceux qui coupent notre Sauveur et Dieu Jésus-Christ dans la dualité des natures qui a lieu après l’union, mais en le sachant un seul et le même de deux natures, à savoir de la divinité et de l’humanité, qui sont parfaites selon leur concept, lequel ne peut pas être touché en ce qu’il est Dieu et peut être touché en ce qu’il s’est fait homme pour nous sans changement et sans confusion, et en s’écriant avec Jean le Théologien : Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons vu el que nos mains ont touché, concernant le Verbe de Vie (1 Jn 1, 1).
Et que personne ne pense que, par ces deux lettres placées devant ces deux noms : Mon Seigneur et mon Dieu (Jn 20, 28) ! se glisse l’idée de deux natures et hypostases et personnes. Car on peut précisément trouver dans de nombreux passages des Livres sacrés une telle façon de parler, qui, à cause de l’unité de la personne, se dit d’un et seul Dieu, par exemple là où David dans les psaumes dit au Dieu de l’univers : Sois attentif à la voix de ma supplication, mon roi et mon Dieu (Ps 5, 3) ; et : Je t’exalterai, Dieu, mon roi (Ps 144, 1) ; et dans un autre passage encore : Parce que toi, tu es Dieu mon Sauveur (Ps 24, 5) ; et chez Daniel : Dieu l’éternel, qui connaît ce qui est caché (Dn 13, 42) ; et encore : Seigneur, Dieu le grand et l’admirable (Dn 9, 4). Et il serait trop long d’énumérer et de passer en revue les (passages) de ce genre. Par conséquent ce n’est donc pas en voulant couper en deux cet (être) un et unique que Thomas a dit cela, mais c’est en se servant des usages de l’Écriture, et en tant qu’inspiré par le même Esprit, qu’il a professé et confessé Seigneur et Dieu celui qui a été touché et a été connu.
Et ce n’est pas seulement ici que l’apôtre lui-même nous a été utile, lorsqu’il a douté et n’a pas cru sous le rapport de l’Économie et de l’inhumanation. Mais, dans un autre passage encore, quand il a été embarrassé au sujet de l’amour de Dieu, il nous a été utile pour la théologie. En effet, comme notre Sauveur parlait aux disciples d’une manière très élevée, lui, (Thomas) cherchait et demandait en disant : Seigneur, nous ne savons pas où tu vas ; comment pouvons-nous savoir le chemin ? Et Jésus lui dit : Et moi, je suis le chemin, et la vérité, et la vie. Personne ne vient au Père si ce n’est par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père ; et dès maintenant vous le connaissez et vous l’avez vu (Jn 14, 5-7).
Or par ces paroles il ne montre rien d’autre, si ce n’est sa consubstantialité par rapport au Père. En effet, si le Fils n’était pas de la même essence que le Père, ce n’est pas parce que le Fils serait compris et connu que le Père serait compris et connu ainsi que dans une image vivante, qui lui soit égale et qui n’en diffère pas en quoi que ce soit ; car une créature n’est pas le signe d’une nature incréée. De même donc que l’embarras et la demande de Thomas nous ont appris cette doctrine sur Dieu, ainsi son incrédulité et son toucher nous ont appris l’inhumanation véritable et non un fantôme.
En honorant, nous aussi, cette (inhumanation), touchons de même, s’il lui plaît, maintenant également le Christ, et non seulement ses mains percées et son côté ouvert ; mais encore examinons son dos, qu’il a livré aux coups, et encore ses joues qu’il a tournées vers les soufflets (cf Is 1, 6). Et interrogeons-le conformément à la prophétie de Zacharie : Quels sont ces coups qui (sont) entre tes épaules ? Et il dira : Ce sont ceux dont j’ai été frappé dans une maison amie (Za 13, 6). Et il appelle « maison amie » Israël et Jérusalem, où il a souffert la passion salutaire, ou plutôt tout le genre humain et toute la terre pour laquelle il a souffert cette passion salutaire.
Mais comment toucherons-nous et honorerons-nous celui qui volontairement a été frappé dans une maison amie et pour sa maison ? Comment ? Si, alors qu’il est jeté à la rue et couvert de blessures, nous ne passons pas outre (cf Lc 10, 30-31), mais que nous le fassions participer à (notre) miséricorde et à (notre) charité : si, alors qu’il est étendu (à terre), nous lui donnons la main et le relevons ; si, alors qu’il est nu, nous le couvrons. Il faudrait, en effet, s’il se pouvait en vérité, que nous partagions avec lui la douleur même de ses blessures et que nous nous associons en partie, comme avec celui qui a souffert le premier, au sang qu’il a répandu pour nous. Et, parce que cela ne se peut pas, ne lui ajoutons pas le malheur de la faim et de la nudité, et n’aggravons pas la douleur de ses blessures, et qu’on ne dise pas à notre sujet aussi, ainsi qu’il l’a proclamé d’avance par le prophète qui chante : Ils ont ajouté à la douleur de mes blessures (Ps 68, 27)..
En effet, c’est pour les trois motifs (suivants) que nous sommes tenus de faire intervenir la miséricorde envers ceux qui sont dans cet (état) : En premier lieu, parce qu’il nous faut être dans la douleur avec ceux qui sont de notre race et avoir de la condescendance pour eux à cause de (notre) communauté de nature. En second lieu, à cause de l’incertitude et de l’obscurité de l’avenir. Car nous ne savons pas si d’ici peu de temps nous (ne) tomberons (pas) dans la même situation et si nous n’aurons pas besoin d’autres (personnes) qui nous aident. En troisième lieu, à cause de l’honneur magnifique et sublime, qui nous a été accordé par celui qui a dit : En vérité, je vous le dis : Toutes les fois que vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi-même que vous l’avez fait (Mt 25, 40).
Comment, en effet, n’est-il pas honteux, si celui-ci, alors qu’il est sans péché par nature, a été frappé pour nous, qu’il a été malade à cause de nos iniquités et qu’il a été finalement conduit à la mort (cf Is 53, 5), selon l’expression d’Isaïe, que nous n’accordions pas quelque soulagement même aux blessures de ceux qui sont de notre race, (nous) qui ouvrons des milliers de blessures en notre esprit, sans (en) remarquer la pourriture spirituelle et la puanteur. Ne me dis pas, en effet, que tu respectes le côté divin et les mains qui ont été percées pour toi, si tu te détournes des blessures de ton frère ; car tu oublies que par-là tu méprises ces blessures. Tu fais la même chose que si, parmi les membres d’un seul corps, quelqu’un aimait les uns, en haïssait d’autres, détournait d’autres son visage et en avait d’autres en horreur. Passerais-je sous silence, en effet, le mot si vrai de Jean, par lequel il a décrété sans mensonge : Celui qui n’aime pas son frère qu’il a vu, ne peut pas aimer Dieu qu’il n’a jamais vu (1 Jn 4, 20).
Et quoi ? Cette bouche même de Vérité ne s’écrie-t-elle pas ainsi dans les Évangiles en ces termes : Si vous m’aimez, gardez mes commandements (Jn 14, 15). Ne nous trompons donc pas nous-mêmes ! Mais touchons ainsi les membres de nos frères blessés comme ce côté saint et pur, qui a fait couler pour nous les breuvages d’immortalité, et voyons clairement le Christ lui-même ; et, quand nous l’adorerons et que nous le glorifierons comme il sied à Dieu, nous dirons chacun de nous avec l’apôtre Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu (Jn 20, 27) ! À lui soit la louange dans les siècles ! Amen !
Fin de l’homélie vingt-huitième.