Sur la Pentecôte
(Prononcée le dimanche 26 mai 513)
Chacune des solennités divines contient un mémorial de notre rédemption, et l’abolition d’une des sentences qui pèsent sur l’humanité, (à savoir) comment le Christ est né, et (comment) par sa venue dans la chair il s’est révélé à nous comme étant le vrai Dieu ; ainsi nous célébrons la fête où Dieu se rend visible, c’est-à-dire celle de sa manifestation et de sa naissance. Car, étant né pour la rédemption et la joie du monde entier, il a détruit cette (sentence) portée sur Ève : Dans les douleurs tu enfanteras des fils (Gn 3, 16). De plus il a goûté la mort dans la chair et il a mis à mort la mort (cf. He 2, 9 ; 2Tm 1, 10) par sa propre mort. Et quand il est ressuscité, il nous a ressuscités avec lui, et nous célébrons le souvenir de sa résurrection, qui a rendu vain ce qui avait été décrété pour Adam quand il avait goûté de l’arbre contre la loi : Le jour où vous en mangerez, vous mourrez certainement (cf. Gn 2, 17) ; et : Tu es poussière et tu iras à la poussière (Gn 3, 19).
Après la résurrection, il monta au ciel et l’Esprit Saint descendit sur nous, cinquante jours étant accomplis depuis le jour de la résurrection. Mais il est descendu, non pas en échangeant un lieu pour un autre, car comment le (pourrait-il), celui qui emplit tout, puisque l’Esprit du Seigneur, comme il est écrit, emplit la terre habitée (Sg 1, 7), mais en rendant pour nous l’action de la divinité connue, manifestée, révélée. Voilà pourquoi nous célébrons la fête de la Pentecôte, car par celle-ci est détruite la dernière sentence que le Seigneur Dieu avait décrétée pour notre race, quand il était sur le point de faire venir le déluge sur la terre, en disant : Que mon esprit ne demeure plus chez ces hommes à jamais, puisqu’ils sont chair (cf. Gn 6, 3).
Mais cette fête de la Pentecôte était célébrée en figure même chez les Hébreux, comme aussi celle de Pâques. Or elle était célébrée ainsi : aux jours de la moisson, quand la gerbe de présentation était prise et que son fruit était mûr, on prenait une gerbe du champ et on l’élevait devant le Seigneur. Mais on l’élevait, non pas le jour même où elle avait été prise, mais le jour d’après, et, à partir de là, on comptait cinquante jours, et le jour où ce compte était complet, c’était la solennité et elle était appelée Pentecôte (« Cinquantaine »).
Mais s’il vous plaît aussi d’entendre les textes écrits de la loi, voici ce qu’il en est : Vous compterez à partir du lendemain du sabbat ; depuis le jour où tu auras offert la gerbe de présentation, tu compteras sept semaines complètes, jusqu’au lendemain de l’autre sabbat, vous compterez cinquante jours (cf. Lv 23, 15-16).
Passons donc de la figure à la réalité : la gerbe des épis doués de raison, c’est celle de notre race, c’est le Christ, le Verbe de Dieu qui s’est incarné pour nous, car il est nos prémices, sans corruption, de même que le premier Adam (était prémices) de la corruption, par la transgression du commandement ; mais, que ce fut la première gerbe, le livre sacré en témoigne, en s’exprimant ainsi : Et vous apporterez une gerbe, prémices de votre moisson (Lv 23, 10). Or Paul appelle le Christ nos prémices en disant : Le Christ prémices, ensuite ceux qui seront du Christ lors de son avènement (1 Co 15, 23).
Cette gerbe donc, de même que la (première) se composait d’épis venant du champ, a été moissonnée de notre race par la croix, la mort volontaire et la descente au shéol. Mais le lendemain elle fut élevée et sanctifiée par la résurrection, car Notre Sauveur dit dans les évangiles : Pour eux je me sanctifie, afin qu’eux aussi soient saints en vérité (Jn 17, 19).
Nous attachant donc à cette figure ancienne, nous comptons cinquante jours, non pas à partir du jour où a été récoltée la gerbe, mais à partir du lendemain, celui précisément qui est le jour de la résurrection, ou plutôt comme qui dit la vérité : cette figure ancienne se rattache à la réalité, en ce que ce n’est pas à partir du jour de la moisson de la gerbe que se fait le compte des cinquante jours, mais à partir du lendemain.
Que par la figure de cette gerbe soient également confondus ceux qui s’égarent dans les divagations de l’erreur d’Eutychès et qui nient que la chair de notre Sauveur est de la même essence que la nôtre : de même que la gerbe est de la même espèce et de la même essence que les épis du reste du champ, de même aussi l’Emmanuel est égal en essence dans notre chair à nous les hommes, dont il a jugé digne d’être la gerbe et les prémices ; mais vois-moi donc encore le mystère : celui qui était représenté à l’avance par cette offrande célébrée en ce jour de la Pentecôte : Et vous offrirez au Seigneur, dit-il, une nouvelle oblation. De votre demeure, vous apporterez des pains de présentation : deux pains de deux dixièmes formeront ce pain unique. Les pains fermentés seront cuits à titre de prémices pour le Seigneur (Lv 23, 16-17).
Donc chaque pain qui sera offert en oblation est une figure de l’Emmanuel. Car c’est lui le pain qui est descendit du ciel et qui donne la vie au monde (cf. Jn 6, 51). De deux dixièmes de fleur de farine, résulte un pain unique : de la divinité et de l’humanité qu’il possède de façon parfaite (chacune) suivant sa notion, car le nombre dix est le signe de la perfection, parce que ce nombre dix est parfait. Or, en ce jour de la Pentecôte, deux pains étaient offerts et non pas trois, pour montrer la révélation de deux hypostases, je veux dire, du Fils et de l’Esprit Saint. Car le Père est déjà connu auparavant. Mais quand ceux-ci viennent à nous être connus, nous connaissons une seule divinité dans la Trinité. Car celui qui honore le Fils et l’Esprit Saint, honore le Père de toute façon, car c’est de lui qu’est le Fils, et aussi l’Esprit Saint.
Mais ce fait que soient offerts des pains fermentés nous montre encore un autre symbole. Car, quand nous fêtons la Pâque, c’est aussi la fête du Passage – Phaseq en effet se traduit passage – nous sommes passés, en effet, de l’esclavage mauvais du Calomniateur et des démons, grâce au sang de l’Unique, comme Israël autre fois, de la tyrannie du Pharaon et des Égyptiens et de la plaie de Celui qui avait fait périr leurs premiers-nés, par cet agneau qui fut immolé typiquement. Ils avaient reçu l’ordre d’offrir des pains azymes, étant donné que nous n’avions plus rien du ferment égyptien acide et athée, comme Paul le dit aussi : Car notre Pâque aussi a été immolée, le Christ, afin que nous célébrions la fête, non pas avec du vieux levain, ni un levain de malice et de perversité, mais avec des azymes de pureté et de vérité (cf. 1Co 5, 7-8). Car ceux qui maintenant sont sortis de la malice, rénovés doivent fuir ce qui est ancien (cf. 2Co 5, 17).
Mais après avoir été rachetés du péché par le sang du Christ et avoir reçu la semence des enseignements de l’évangile, nous avons reçu l’ordre d’apporter aussi des fruits, donc d’offrir des pains fermentés à la Pentecôte, et le livre sacré en ajoute la raison en disant : Des pains fermentés seront cuits des prémices, pour le Seigneur (Lv 23, 17). Prémices, dit-il, est ce ferment. Et c’est pourquoi je ne détourne pas de lui le visage, car, de la malice ancienne et de l’acidité, il le libère et le préserve ; il fait un pain et il donne la vie. À propos de ce ferment. Notre Seigneur dit dans les évangiles : Le royaume des cieux est semblable à ce ferment qu’une femme prend et cache dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que tout soit levé (Mt 13, 33).
Mais considérons la figure de la Pentecôte, s’il vous plaît, avec beaucoup plus de diligence, car le livre de la loi dit encore ceci : Vous ne mangerez pas de pain, ni d’épis nouveaux grillés, ni de pains cuits avant ce jour, avant d’avoir apporté les offrandes de votre Dieu (Lv 23, 14). Il exprime là un enseignement parfait, à savoir que, des fruits nouveaux et des semences de l’évangile, c’est-à-dire du pain qui nourrit ceux qui sont parfaits, il n’est pas permis de manger, avant le jour de la Pentecôte, ce (jour) où est venu le Paraclet, ce maître de la perfection.
Cela aussi, le Christ l’a dit clairement dans l’évangile à ses disciples : J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant ; mais quand il viendra, lui, cet Esprit de vérité, il vous conduira vers la vérité tout entière (Jn 16, 12-13). Or, que pensait-il d’autre, au sujet de la vérité tout entière, sinon la révélation parfaite de la Trinité ? Car nous entendons Moïse et les prophètes dire du Père : Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d’Israël ; mais (nous entendons) le Fils montrer son égalité d’honneur et de puissance avec le Père en s’écriant au cours de son enseignement dans l’évangile : Il a été dit aux ancêtres : Tu ne tueras point. Mais celui qui tuera sera passible du jugement, mais moi, je vous dis : quiconque se fâche contre son frère sans raison, sera passible du jugement (Mt 5, 21-22 ; cf Ex 20, 13 ; Dt 5, 17). Or ces mots : Moi je vous dis, relèvent de celui qui est législateur avec la puissance qui revient à Dieu.
Mais encore, au sujet de l’Esprit Saint, les serviteurs du nouveau testament disaient de la même manière : C’est ce que dit l’Esprit Saint, ainsi qu’il est écrit dans les Actes des Apôtres (cf. Ac 21, 11), et aussi quand Paul écrivait ceci aux Galates à son sujet : Mais quand il l’a voulu, celui qui dès le sein de ma mère m’a mis à part et appelé par sa grâce, afin qu’il révèle son fils en moi, pour que je l’annonce parmi les païens (Ga 1, 15-16). Dans les Actes des Apôtres, de même, il est écrit : Tandis qu’ils célébraient le culte dit Seigneur et jeûnaient, le Saint Esprit dit : Mettez-moi à part Barnabé et Saul en vue de l’œuvre à laquelle je les ai appelés (Ac 13, 2). Tu vois que celui que le Père mit à part et appela au service de l’évangile, c’est le même que mit à part et appela l’Esprit Saint : non pas à la façon d’un serviteur, mais lui-même personnellement, par une puissance propre, en tant que Dieu, ce qui montre qu’il est de la même essence, gloire et puissance, à égalité avec le Père et le Fils.
Donc, sachant cela, quand tu entends notre Sauveur dire dans l’évangile au sujet de l’Esprit Saint : Car il ne parlera pas de lui-même, mais tout ce qu’il entendra, il le dira et vous fera savoir les choses à venir ; celui-là me glorifiera, car c’est de mon bien qu’il prendra et qu’il vous montrera (Jn 16, 13-14), sache que c’est selon l’Économie qu’il parlait, en condescendant à la faiblesse de ceux qui l’entendaient, parce qu’ils ne pouvaient pas pour l’heure comprendre la révélation de la divinité du Paraclet et le fait qu’il n’y a qu’une essence en trois hypostases.
On pouvait craindre, en effet, que, incapables de s’élever à la hauteur de ces notions, ils ne se représentent la Trinité comme trois puissances (séparées), et ne rendent gloire à une pluralité de puissances, non à l’unité de puissance. C’est pourquoi avec une science souveraine il usait de ces paroles en disant : J’ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant ; mais, quand il viendra, l’Esprit de vérité, il vous conduira vers la vérité tout entière (Jn 16, 12-13). Et il a montré que le Paraclet serait le maître de la science la plus parfaite ; mais en même temps il restreignait et atténuait sa façon de parler à cause de la faiblesse de ceux qui l’entendaient, en disant : Car il ne parlera pas de lui-même, mais, tout ce qu’il entendra, il le dira, et c’est de mon (bien) qu’il prendra et il vous le montrera (Jn 16, 13-14).
Ensuite, voyant encore que par ces paroles il semblait comme diminuer la dignité divine de l’Esprit, il l’établit encore immédiatement, l’élève bien haut dans l’esprit des disciples et, après ces paroles, l’introduit en disant : Tout ce qui est au Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit : De ce qui est à moi, il prendra et vous le montrera (Jn 16, 15). Ne croyez pas, dit-il, que si l’Esprit Saint doit dire tout ce qu’il entendra, ce soit comme par un enseignement ou comme par une révélation, à partir de ce qui est plus grand que lui, et qu’il vous donne la science, comme de ce qu’il n’a pas, en la prenant d’un autre.
Car de même, dit-il, que moi je suis engendré par mon Père et que tout ce qui est au Père est à moi (Jn 16, 15), parce que, étant de la même essence et selon l’Économie, je dis à mon sujet que je prends ce qui naturellement est à moi, de même aussi, étant l’Esprit de vérité, celui qui procède du Père (Jn 15, 26), qui a par essence ce qui est au Père, est dit prendre ce qui est à moi. Or ce qui est à moi n’est pas autre chose que le Père. C’est pourquoi aussi quand il parlait aux Juifs, il mélangeait ces paroles de l’Économie et celles de la théologie, en disant : Le Père, qui me l’a donné, est plus grand que tout, et encore : Moi et le Père, nous sommes un (Jn 10, 29-30) ; et certes, alors qu’ils ne supportaient pas d’entendre (affirmer) son égalité d’honneur et d’essence avec le Père, ils allaient le lapider, en disant : Ce n’est pas à cause d’œuvres bonnes que nous te lapidons, mais à cause d’un blasphème, et parce que, alors que tu es un homme, tu te fais toi-même Dieu (Jn 10, 33).
Vraiment important en effet est l’enseignement et la proclamation de la Trinité sainte, et il n’y a personne parmi les hommes qui pouvait le faire connaître, sinon le Verbe de Dieu et l’Esprit Saint. C’est pourquoi aussi, quand il parlait à Moïse, il disait : Je suis le Seigneur et j’ai apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob, étant donné que je suis leur Dieu, mais, mon nom, le Seigneur, je ne le leur ai pas fait connaître (Ex 6, 3).
Mais quel est ce nom qui ne leur a pas été révélé, sinon celui de la Trinité incréée, Père, Fils et Esprit Saint ? Or il a bien dit : Je ne leur ai pas fait connaître. Ce qu’il n’a pas rendu manifeste et connu, il l’a montré comme par un signe et des images et autant qu’il était possible et qu’il méritait d’être préfiguré et enseigné, ce mystère qui devait être révélé.
C’est pourquoi encore notre Sauveur disait aux Juifs : Abraham votre Père exultait à la pensée de voir mon jour ; il l’a vu et il s’est réjoui (Jn 8, 56). Vois donc, je te prie, la profession et l’élévation successive de l’enseignement : à partir de l’antique polythéisme et culte des démons des Égyptiens, il appelait les fils d’Israël à reconnaître un seul et unique Dieu, et il leur écrivait une loi sur des tables de pierre. Parce qu’il leur parlait comme à des gens qui étaient insensibles comme des pierres, ou plutôt, comme sur des pierres écrites par Dieu et écrites du doigt de Dieu (Ex 31, 18), comme le dit le livre divin, il les éloignait des dieux de pierre et insensibles.
Mais lorsqu’ils furent préparés à la connaissance de Dieu par la discipline sublime de la loi, il fallut alors que fût révélée la divinité du Verbe l’Unique ; et lui, le Dieu Verbe, devenant sans changement un homme raisonnable et fréquentant les hommes (Ba 3, 38), il les fait progresser, il purifie notre intelligence appesantie par les passions de la chair. Selon la parole de Paul : En esprit donc nous servirons la loi de Dieu, et non plus la loi du péché dans la chair (cf. Rm 7, 25) ; et il n’y aura plus de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus (Rm 8, 1) ; et ils marcheront non selon la chair, mais selon l’esprit (cf. 2Co 10, 30), étant donné que déjà nous sommes tels par la venue du Verbe dans la chair, que nous sommes élevés à une vie raisonnable et spirituelle, et que nous sommes capables de viser les choses d’en haut (cf. Col 3, 1) : l’Esprit Saint nous est révélé de façon spirituelle, sans qu’il soit besoin du voile antérieur de la chair.
Par des langues de feu il a reposé sur les apôtres, montrant par le feu qu’il est le même en essence et en gloire que celui qui dans le feu descendit sur la montagne du Sinaï et enflamma le buisson sans le brûler et qui a initié et instruit Moïse ; par les langues, d’autre part, qu’il est de la race de la divinité du Fils et du Verbe et non étranger. Car la langue et la parole ont de multiples relations l’une avec l’autre et expriment les mouvements de l’intelligence. Quand donc les apôtres reçurent une telle grâce, quand les langues se posèrent sur eux, ils commencèrent à parler en langues différentes et à adresser la parole aux gens des divers peuples venus à Jérusalem, l’Esprit faisant savoir par là qu’à tous les peuples également la bonne nouvelle devait être prêchée.
Mais quand je réfléchis à cela, je progresse encore plus loin avec diligence, parce que, par le miracle des langues, m’a été manifesté l’océan sans rivage de la charité. Car celui qui est sorti de Dieu pour notre race a aboli l’antique dette. Mais quelle était la dette ? Écoutons les livres divins le dire : Le divin Moïse a écrit dans le livre de la Création de cette manière et la terre entière était une seule lèvre et une seule voix pour tous. Mais comme les hommes s’étaient déplacés de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Shinéar et ils s’y établirent ; or un homme dit à son voisin : Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier et ils dirent : Allons ! Bâtissons une ville et une tour dont le sommet aille jusqu’ aux cieux ! Faisons-nous un nom avant que nous ne soyons dispersés sur la face de toute la terre !
Or le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et le Seigneur dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue et tel, est le début de leurs entreprises. Maintenant ils ne manqueront rien de tout ce qu’ils imagineront de Jaire. Allons! Descendons ! Et la, confondons leur langage pour qu’aucun n’entende plus la voix de son voisin ! Et le Seigneur Dieu les dispersa de là sur la face de la terre entière et ils cessèrent de bâtir la ville et la tour. Aussi fut-elle appelée du nom de Babel, car c’est là que le Seigneur Dieu confondit les langues de toute la terre (Gn 11,1-9).
Ce châtiment et cette division des langues, l’Esprit Saint les a abolis en apparaissant et en se manifestant par les langues de feu. Il les a abolis de façon toute divine et tout-à-fait étonnante et glorieuse : non pas en effet que les gens des différentes nations entendaient les apôtres parler une seule langue mais, au contraire, ceux qui parlaient se servaient de multiples langues comme d’une seule ; et ceux qui écoutaient condescendaient à se laisser persuader, sans contester, par la prédication de l’évangile. Si en effet il avait encore rendu unique la langue de tous les hommes, l’assentiment à la prédication eût semblé être plutôt une affaire de contrainte et non pas de persuasion.
Mais alors que par des langues multiples et diverses, une seule foi était proclamée, le libre vouloir de ceux qui ont cru est démontré, tandis que la confusion des langues de jadis est guérie par l’accord de la proclamation. Le combat avec Dieu de ces hommes d’autrefois avait causé la division de langue de toute la terre, qui était unique, mais la connaissance de Dieu a rassemblé les différentes langues en une seule foi, et, à la façon des cordes d’une cithare qui font entendre des sons différents, elle a préparé pour l’exécuter un seul chant mélodieux, et elle a accompli la prophétie de Zacharie qui s’écrie : Le Seigneur sera comme roi sur toute la terre ; en ce jour, il y aura un seul Seigneur et son seul nom qui parcourt toute la terre (cf. Za 14, 9-10) !
C’est pourquoi je disais, en commençant l’homélie, que toute fête, pour ainsi dire, était l’abolition des sentences qui pèsent sur notre race. Tels sont les dons et d’autres semblables que nous apporte la venue manifeste du Paraclet, et, comme nous avons été enrichis par la venue dans la chair de Dieu le Verbe, nous avons mérité encore une certaine venue mystique de l’Esprit, pour ainsi dire spirituelle et incorporelle, de celui qui a encore répandu sur nous ses propres dons comme une rosée. Sur quoi Paul en les énumérant disait : À l’un a été donné par l’ Esprit une parole de sagesse ; à tel autre une parole de science dans le même Esprit ; à un autre la foi dans ce même Esprit ; à tel autre les dons de guérison dans (cet) unique Esprit ; à tel autre l’action des miracles ; à tel autre la prophétie ; à tel autre le discernement des esprits ; à un autre les diversités des langues ; à tel autre le don de les interpréter ; mais tout cela, c’est le seul et même Esprit qui l’opère, distribuant à chacun en particulier comme il le veut (1 Co 12, 8-11).
Tu vois la richesse de la surabondance du don bien digne de Dieu, et la puissance de cet Esprit qui distribue par sa volonté propre, à chacun, comme il le veut, les dons divins. Comment donc prétends-tu que l’Esprit n’est pas Dieu et rabaisses-tu au plan des créatures celui qui est incréé, l’auteur des puissances servantes et célestes, et, pour nous les hommes, non seulement notre créateur, mais aussi le donateur de toute sagesse et intelligence ? Car David dit : Par la parole dit Seigneur, les cieux sont affermis, et par le souffle de sa bouche, toute leur armée (Ps 32, 6).
Mais quelqu’un en philosophe dit dans le livre de Job : C’est l’Esprit divin qui m’a fait, c’est le souffle du Tout-Puissant qui m’a enseigné (Jb 33, 4), Dieu le Verbe s’est donc manifesté en nous qui vivons sur terre, alors qu’il s’est humilié, et que sans changement il est devenu homme, et qu’il a accompli de façon calme et pacifique l’Économie, selon la prophétie d’Isaïe disant : Il ne contestera pas et ne criera pas ; et personne n’entendra sa voix sur la place ; il n’écrasera pas le roseau froissé ; il n’éteindra pas la mèche qui fume encore (Is 42, 2-3 ; Mt 12, 20) . Ayant ainsi fréquenté les hommes (Ba 3, 38) en homme, il a enduré dans la chair volontairement la croix pour nous, il a goûté seul la mort qui donne la vie ; il nous a ressuscités avec lui (Ep 2, 6), nous qui étions morts, parce qu’il est les prémices de la résurrection (cf. 1 Co 15, 20. 23).
En l’honneur de ce haut fait et d’un tel secours, pendant ces cinquante jours, nous ne nous agenouillons pas à terre dans nos prières d’aucune façon, mais, debout et droits, nous étendons les mains, en louant celui qui a été crucifié, enseveli et ressuscité ; et, contre nos ennemis, le Calomniateur et les démons, avec David, nous chantons : Eux ils plient et ils tombent ; mais nous, nous sommes debout et redressés (Ps 19, 9).
Mais comme l’Esprit Saint, d’une façon digne de Dieu, s’est manifesté et nous est apparu, et que la divinité par les langues de feu nous a illuminés et a répandu l’abondante richesse de ses dons spirituels – Je répandrai, dit-il en effet, de mon esprit sur toute chair (Jl 3, 1 ; Ac 2, 17), comme devant celui dont nous ne supportons pas la vue et qui nous stupéfait par la grandeur de la surabondance de ses dons, nous nous inclinons vers la terre et nous nous inclinons à genoux en glorifiant le donateur de ces dons qui sont si grands.
De plus, comme nous sommes purifiés par le jeûne et que nous avons redressé notre vie spirituelle, c’est la coutume pour ceux qui sont dignes des visions divines de s’agenouiller à terre et de proclamer par cette attitude la sublimité et la grandeur de la vision. C’est ce qu’ont éprouvé les disciples, quand l’extérieur de Jésus fut transformé sur la montagne et qu’il montra quelque peu de l’éclat de sa divinité : Car, dit (l’évangéliste), ils tombèrent sur la face et furent tout effrayés (Mt 17, 6).
Certes les langues de feu les bouleversèrent et les étonnèrent dans leurs esprits, mais ils ne se laissèrent nullement aller à s’agenouiller à terre, afin que l’on voie bien ces langues qui s’étaient posées sur chacun d’eux.
Mais nous, à leur place, voici ce que nous faisons : en nous inclinant à genoux nous tremblons devant la Majesté de la venue divine de l’Esprit, nous l’adorons et le louons comme Seigneur et Dieu, mais en même temps nous montrons que par l’Esprit nous avons appris l’adoration parfaite qui commence par le Père et qui s’achève dans l’Esprit, qui a son terme et qui se termine en lui ; car tout ce qui est en dehors de ces trois hypostases n’est pas digne d’adoration, mais c’est institué pour ceux qui adorent : le propre en effet de la divinité incréée et intemporelle, c’est d’être adorée en esprit et en vérité, parce que Dieu est Esprit et que ceux qui l’adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent l’adorer (Jn 4, 24).
C’est pourquoi, en effet, cet Esprit Saint est encore appelé Paraclet (Jn 15, 26), c’est-à-dire intercesseur, parce qu’il habite en nos cœurs, parce qu’il nous incite et nous presse à ce qui est le meilleur et qu’il nous apprend non seulement à adorer, mais encore à prier en esprit. De là aussi Paul écrivant aux Romains disait : Car nous ne savons pas quelle prière faire comme il faut, mais l’Esprit lui-même supplie pour nous en des gémissements ineffables (Rm 8, 26).
Ne cessons pas de pratiquer cela en tout temps, mais montrons une vie pure, et, en vénérant ces langues de feu, détournons nos visages des souillures païennes, du blasphème, des paroles démentes et folles, et que, par des paroles divines, il brûle et baptise notre langue ; ne la souillons pas de boue par des paroles terrestres, mais qu’elle soit en fête chaque jour grâce aux choses du ciel et qu’elle loue le Dieu unique dans la Trinité sainte, à qui est la gloire et la puissance pour les siècles ! Amen !
Fin de l’homélie 25