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HOMÉLIE 23

Sur cette (parole) : Le Verbe est « devenu » chair et il a habité parmi nous.

Et qu’il faut avoir souci des pauvres, et durant notre vie, et lorsque nous dictons nos dernières (volontés).

 

Prononcée dans la grande église, à Pâques le 7 avril 513.

 

Je me suis souvenu qu’à l’égard de certains d’entre vous, je suis redevable d’une dette particulière qu’il m’a semblé devoir payer en bloc à toute l’Église. J’avais promis en effet de dire comment il faut comprendre ce qui a été dit par Jean, le théologien parmi les évangélistes : Le Verbe « est devenu » chair et il a habité parmi nous (Jn 1, 14). Ce faisant, je ne diminue pas la promesse faite en particulier à quelques-uns, par le fait que tous auront part au paiement de la dette, car on ne peut diminuer le profit des choses spirituelles, surtout de paroles ; de la sorte, par rapport à chacun des auditeurs, (la dette) sera acquittée et en même temps chacun l’aura remise à son voisin.

Nous disons donc que Dieu le Verbe, celui qui a été engendré par le Père de façon ineffable avant les siècles, celui qui, en essence, en gloire, en royauté, en force et en éternité, ne diffère en rien de celui qui l’a engendré, celui-là en est venu à un anéantissement volontaire et s’est incarné de l’Esprit Saint et de Marie, mère de Dieu et vierge. Car, au moment même où Gabriel a dit : Réjouis-toi, pleine de grâce, mon Seigneur est avec toi (Lc 1, 28), nous croyons qu’en même temps le Verbe s’est fait chair à ce court instant et à ce moment indivisible du temps, de façon inexplicable et de la manière que lui seul connaît, dans le sein de la Vierge : et ce ne fut pas en effet une simple parole, mais une indication qui est devenue une réalité, cette annonce qui avait été dite par l’archange ; mais nous disons qu’il s’est fait chair, non pas qu’il se soit changé en chair, – loin de moi ! – car il est supérieur en tant que Dieu à tout changement, mais qu’il s’est uni une chair, celle qui est égale à nous en essence, douée d’une âme et d’une intelligence, dans cette union hypostatique.

Non pas que la chair séparée du Verbe eût une subsistance, mais aussitôt qu’elle venait à l’existence, en même temps elle était unie au Verbe, celui qui est sans commencement et avant les siècles. Car, avec cette subsistance qui est la sienne, cette union affectait en même temps le Verbe, et c’est là, autant qu’il est possible à l’homme de le dire, l’unité d’hypostase ; non pas qu’avec l’enfant qui est formé à son origine il y ait un rapprochement de parenté ou d’un amour de dilection de la part du Verbe, mais c’est une réunion et une rencontre naturelle comme celle que l’on peut voir aussi dans l’homme que nous sommes.

Car nous sommes (composés) d’une âme et d’un corps : natures dissemblables et d’essence inégale l’une par rapport à l’autre. Certes le mode d’union intime produit une seule nature sans changement ; la réunion des deux est un composé : un seul être vivant, à partir de deux (éléments) : un homme, et nous savons qu’il y a là une union naturelle. Mais la manière propre dont se produit l’unité, c’est-à-dire le mode (d’union), on ne peut ni le comprendre ni l’exprimer.

Or cette image, je veux dire (celle de) notre constitution, Paul l’introduit comme preuve de l’incarnation divine en disant : Puisque donc les enfants avaient en commun le sang et la chair, lui aussi participa pareillement aux mêmes (éléments) (He 2, 14), voulant montrer par une ressemblance inexprimable ce mystère encore plus inexprimable.

Car, de même qu’un enfant est déjà l’homme doué de raison que nous sommes, à savoir une âme douée d’intelligence, – car c’est cela surtout qu’est un homme : nous sommes en effet une âme et une intelligence ; or le corps n’est pas nous, mais (il est) à nous, (l’homme) participe à la chair et au sang, et il les unit selon la nature ; de la même façon aussi, le Verbe de Dieu participe aux mêmes (éléments) en s’unissant le sang et la chair, parce qu’il a une âme douée de raison.

Ainsi, à partir de deux natures, la divinité et l’humanité, qu’il possède de façon parfaite selon leur concept, il est compris un (seul) Christ, un (seul) prosopon, une hypostase, une nature incarnée de Dieu le Verbe. Car nous disons aussi qu’il a été conçu et qu’il est né, parce qu’il s’est uni un corps qui peut être conçu et naître ; de même aussi, la Vierge sainte est crue et confessée par nous Mère de Dieu, de même que celui qui est né est appelé Emmanuel.

Or, de cette comparaison de l’enfant et de l’homme que nous sommes, il faut se servir seulement pour rendre vivante et représenter l’unité ; car telle est la valeur des comparaisons que, d’une certaine manière, elles ressemblent à ce qui est proposé, mais, d’une certaine manière ou en grande partie, elles restent en dehors de la ressemblance. Car également, pour ce qui est de l’homme que je suis, l’âme, personne ne l’a vue venir à l’existence en dehors d’un corps, ni non plus un corps sans une âme.

Mais, à propos de l’Emmanuel, c’est un blasphème de penser ou de dire quelque chose de pareil. Pour Dieu le Verbe en effet, ce n’est pas l’Incarnation qui est pour lui la cause de son être, car il est celui qui est avant les siècles, au-dessus de la cause, de la raison et du temps, étant, comme le Père et le Saint Esprit, cause pour toutes les créatures de leur devenir et de leur vie ; et pour nous aussi, outre qu’il nous a fait venir à l’être, il nous a gratifiés encore d’un meilleur être par l’inhumanation.

Donc « le Verbe est devenu chair » veut dire qu’il est devenu homme sans changement, tout en demeurant Dieu. Car le livre divin sait que la chair donne son nom à l’homme, et par ailleurs que l’âme seule qui n’est qu’une partie désigne tout l’être vivant, comme là où il dit : Écoute ma prière, que toute chair vienne à toi (Ps 64, 3) ! Et : Que toute chair bénisse son saint nom (Ps 144, 21) ! Et, à l’opposé, Moise, parlant aux gens d’Israël, dit : Au nombre de soixante-quinze âmes, tes pères sont descendus en Égypte (Dt 10, 22).

Mais l’évangéliste ne dit pas simplement que le Verbe est devenu chair, il veut en outre montrer sa charité ineffable. Si en effet il s’était uni une âme seule, douée d’intelligence et sans corps et qui soit à son image, dans ce cas, ce mode d’Économie ne serait pas digne d’admiration, car il serait comme lui en quelque sorte congénère de la divinité et nullement étranger et extérieur, puisqu’il est doué d’intelligence et sans corps.

Mais le fait de prendre sur lui, en même temps que l’âme, l’opacité de la chair et de descendre jusque là, afin de nous faire don d’un salut parfait, voilà qui est plus digne d’admiration et qui vraiment dépasse toute merveille ; étant donné donc que c’est cela qu’admire l’évangéliste et qui en vérité surprend tout esprit, il s’écrie avec stupéfaction que le Verbe est devenu chair (Jn 1, 14).

On dit : « Mais dire qu’il devient quelque chose, le fait sortir de sa nature propre, puisqu’il est changé en cet (être), quand il est dit qu’il devient. Il est dit en effet quelque part dans le livre inspiré par l’Esprit que la femme de Lot, quand elle se retourna pour revenir à Sodome, resta figée, parce qu’elle était devenue sel (Gn 19, 26). Et au sujet du bâton de Moïse qu’il avait jeté à terre, qu’il était devenu serpent (Ex 4, 3). Donc également, quand le Verbe est devenu chair, nous disons que, de toute nécessité, on a introduit une notion de changement. »

Que direz-vous donc encore, lorsque vous entendrez David chanter : Seigneur, tu es devenu pour nous un refuge d’âge en âge (Ps 90, 1) ? Et : Le Seigneur est devenu pour moi un refuge (cf. Ps 58, 17) ? Or est-ce que Dieu a subi un changement, en sa nature propre, changeant de ce qu’il est, Dieu, pour devenir un refuge Ou encore, quand vous lisez ceci : Abel devint pasteur de troupeaux (Gn 4, 2), comprenez-vous qu’Abel a été changé et qu’il a quitté sa nature propre, ou mieux, qu’il a pris le fait de devenir pasteur, en plus du fait d’être homme qu’il était. Ainsi l’expression : « il est devenu » ne signifie pas un changement total, mais que, avec ce que (l’on est), on prend en plus quelque chose qu’on n’avait pas. Outre que cela indique la valeur propre de l’expression, cela montre qu’elle n’indique pas un seul genre et prouve qu’il y a différentes significations.

Au sujet de l’assomption de la chair que Dieu le Verbe s’est unie, nous n’en parlons pas comme s’il avait pris un métier, tel Abel qui prit en plus le métier de pasteur ; ni comme s’il assumait une fonction, comme il est écrit : On crut dans tout Israël que Samuel devenait prophète du Seigneur (1 S 3, 20) ; mais dans une unité naturelle et hypostatique, comme nous l’avons dit plus haut, parce qu’il est dit aussi qu’il est devenu malédiction (Ga 3, 13), étant donné qu’il a détruit la malédiction, parce qu’il a pris sur lui, à notre place, la mort maudite, ainsi que Paul le dit aussi : Je suis devenu pour ceux qui sont sujets de la loi comme celui qui est sujet de la loi, alors que je ne suis pas sujet de la loi, afin de gagner ceux qui sont sujets de la loi (1Co 9, 20). Mais il est clair que, quand il a aboli les observances ténébreuses de la loi, Notre Seigneur est devenu aussi de la sorte malédiction, – alors qu’il n’est  pas sujet à la malédiction, – afin de gagner ceux qui sont sujets à la malédiction.

Il est donc aussi prouvé par là que l’expression «  il est devenu » offre des sens divers, car ce n’est pas de la même manière qu’il est devenu malédiction pour écarter et supprimer la malédiction ; et qu’il est devenu aussi chair, pour écarter et supprimer la chair, ce serait là dire la dernière de toutes les impiétés, mais il est devenu homme sans changement, en même temps qu’il est resté Dieu, afin que, moi aussi, il me rende incapable d’être entraîné par le péché, en installant sa propre stabilité dans cette nature changeante et faible.

C’est pourquoi en effet l’évangéliste divin ajoute : Il a aussi habité parmi nous (Jn 1, 14), afin de montrer que le Verbe n’a pas subi de changement vis-à-vis de la chair. Car autre est celui qui séjourne et le lieu où il séjourne mais, pour autant, nous ne pensons pas que l’inhumanation du Verbe est un simple séjour, au point de dire, comme ce fou de Nestorius : « Il a revêtu notre nature, car l’humanité est devenue pour le Verbe une tente » ; et encore : « À cause de celui qui est revêtu, j’honore celui qui est revêtu ; à cause de celui qui s’est caché, j’adore celui qui est visible », comme s’il s’agissait de constructions et de temples artificiels ; ou comme s’il s’agissait de la pourpre impériale et d’un manteau par dessus des vêtements. Car, que ce mot de séjour se dise aussi de ceux qui sont unis en une personne, Paul en témoigne, lui qui dit au sujet de notre corps : Si notre demeure terrestre – une tente – vient à être détruite (2 Co 5, 1), et encore : Nous aussi en effet qui sommes dans cette tente, nous gémissons accablés (2 Co 5, 4).

De la même manière donc que l’âme, alors que son propre corps est pour elle une tente, se l’est uni en nature et en hypostase et que cette union de deux est un seul homme, ainsi Dieu le Verbe, alors qu’il est devenu chair et qu’il a séjourné dans notre composé et qu’en tout il s’est fait semblable à nous, hormis le péché (He 4, 15), est un sans changement et non divisé, loin que soit autre celui qui revêt et autre celui qui est revêtu, selon l’impiété de Nestorius.

Mais il y en a encore qui ont donné une explication différente de ce passage : ce mot Il a habité parmi nous (Jn 1, 14) est le même, disent-ils, que ce que le prophète Jérémie a prophétisé par Baruch, quand il dit : C’est lui qui est notre Dieu ; qu’on ne pense à aucun autre en regard de lui ; il a trouvé la voie entière de la connaissance et l’a confiée à Jacob son serviteur et à Israël son bien aimé ; ensuite il est apparu sur terre et il a fréquenté les hommes (Ba 3, 36-38).

Donc ce que dit l’évangéliste : Il a habité parmi nous (Jn 1, 14) veut dire qu’il a pris sur lui de demeurer avec nous et a fréquenté les hommes, en devenant véritablement homme. Car Jean l’évangéliste n’avait pas besoin, disent-ils, de cette addition pour écarter ce soupçon de changement. Il l’a mis en tête, parce que ce début de théologie qui fait trembler tout ce qui est sous le ciel, est le fondement de tout le mystère de la religion (1Tm 3, 16). Non seulement il montre l’être de l’Unique qui est avant les siècles, mais encore il expose à l’avance un enseignement sur l’inhumanation.

Quand en effet il dit : Au commencement était le Verbe (Jn 1, 1), par les mots Au commencement, il écarte l’impiété de ceux qui disent : Il fut un temps où Il n’existait pas, puisqu’il était au commencement. Mais, être avant le commencement, alors qu’on est en dehors du temps, est, semble-t-il, parmi les choses impossibles. Par l’expression qu’il emploie : Et le Verbe était avec Dieu (Jn 1, 1), il a montré que le Verbe en tant qu’hypostase est autre que celui dont il est le Verbe. Or, en disant : Et le Verbe était Dieu, il fait comprendre qu’il est hypostasié, ce qui n’est pas le cas de notre verbe à nous, qui, par émission d’un son, traverse l’air.

Mais quand il dit : Le Verbe était Dieu, et il est avec Dieu (cf. Jn 1, 2), il a montré clairement que les deux sont une seule essence, bien qu’ils ne soient pas une seule hypostase, parce qu’en effet il n’y a qu’une divinité pour les deux, et c’est la même essence. Alors, comme pour résumer tout ce qui est dit dans le chapitre, il ajoute brièvement les mots suivants : Celui-ci était au commencement avec Dieu (Jn 1, 2).

Mais ce que je dis maintenant, ce sont des paroles qui nous enrichissent, non seulement pour la théologie, mais encore pour le concept de l’inhumanation, étant donné en effet que l’évangéliste, ou plutôt l’Esprit Saint celui qui parlait par lui, connaît la faiblesse de la pensée humaine qui ne peut recevoir d’une façon digne de Dieu cette parole : Le Verbe est devenu chair (Jn 1, 14), étant donné que son oreille n’a pas été initiée au préalable par la théologie, et que, de toutes façons, elle se perd en opinions rampant à terre et méprisables, parce qu’on pense un changement au sujet de celui qui est sans changement.

C’est pourquoi il a mis d’abord : Au commencement était le Verbe et il était Dieu et il était avec Dieu (cf. Jn 1,1), de façon que ce qui « est devenu » ne soit pas compris le retour à ce qui était. Car celui qui est sans commencement, par le fait qu’il existe, pour lui ce fait d’exister est sans changement et fixe. C’est pourquoi aussi il a dit à Moise : Je suis celui qui est (Ex 3, 14). Donc quand tu entends que celui qui est devenu chair, tu ne comprends pas un autre (être) qui, en partant ou en sortant de ce qu’il était, n’est plus celui qu’il était dans une unité véritable et hypostatique, car c’est la même hypostase. C’est pourquoi aucun autre évangéliste, sinon Jean seul, dit : Le Verbe est devenu chair (Jn 1, 14). Et bien que nous croyions que le Saint Esprit parle en tous, toutefois on sait bien que cette (parole) aussi, il l’a tirée de cette (source) où il a puisé sa théologie, lui qui a reposé sur la poitrine (Jn 13, 23) de la Sagesse.

Car celui qui a dit : Au commencement était le Verbe (Jn 1, 1), en même temps, directement aussitôt fait suivre : Le Verbe est devenu chair (Jn 1, 14), voulant dire que ce n’est pas en mettant : Il était, que nous devons comprendre de même qu’« il est devenu ». Car de même qu’« Il était» désigne la divinité de nature de l’Unique, de même aussi « Il est devenu » montre l’inhumanation véritable et non imaginaire et aussi que le Verbe en est venu par charité à une naissance humaine, quoique sans semence.

Ce raisonnement en effet arrache avec ses racines l’ineptie abominable de l’imagination que certains ont inventée faussement au sujet de l’inhumanation divine. Car, si le Verbe est sans changement, puisqu’il était Dieu et qu’il est avec Dieu, et cela continuellement, comment devient-il chair ? Car il ne dit pas qu’il a été vu et qu’il est apparu, comme l’insinuerait le renard à l’imagination (fertile), mais il dit : Celui qui, ayant pris hypostatiquement une chair animée d’une âme douée d’intelligence, est devenu homme, en même temps qu’il est demeuré Dieu. De même donc qu’il est devenu chair, de même aussi il est apparu dans la chair, il a été vu par les anges, comme l’a écrit le sage Paul (1Tm 3, 16). Fais entrer en effet à l’avance dans ton esprit : « Il est devenu », de sorte que, puisque tu acceptes bien « Il a été vu  » et « Il est apparu », tu ne t’écartes pas en tombant hors d’une pensée religieuse.

Étant donné donc qu’il a été suffisamment ainsi (donné) à la théologie, que le soupçon de changement a été rejeté au loin, et que la (phrase) Le Verbe est devenu chair (Jn 1, 14) rejette aussi bien l’imagination que le doute, l’évangéliste n’a pas eu besoin de l’addition : Il a habité parmi nous (Jn 1, 14) pour éloigner le changement. Car, s’il en était ainsi, disent-ils : « Ainsi disait-il : Le Verbe est devenu chair et il a habité parmi nous ». Mais en disant « parmi nous », il veut dire qu’il a fréquenté les hommes (Ba 3, 38), selon l’expression du prophète.

Étant donné donc que nous avons sur ce verset qui nous a été proposé cette double exégèse, ne méprisons plus l’une d’entre elles, chacune d’entre elles étant en effet digne de Dieu, puisqu’elle ne franchit ni ne déplace les bornes de la religion que nos pères ont établies (Dt 19, 14), selon ce qui est écrit.

Quelle excuse aurons-nous donc, si le Verbe, à cause de sa pitié pour nous est devenu chair et a habité parmi nous (Jn 1, 14), afin de nous rendre spirituels au lieu de charnels, et qu’il nous élève en volant jusqu’au ciel, mais que nous, par les passions, nous obscurcissions notre intelligence et que notre bouche aspire à ces biens qui sont sur terre, sans que nous fassions le moindre cas de ceux qui n’existent qu’au ciel et que nous pouvons acheter même à un prix très minime. Car, si tu nourrissais ton frère quand il a faim, et que, quand il a soif, tu lui donnais à boire et par son intermédiaire au Christ, tu recevrais une part de ce qui a été annoncé par la Charité qui a dit : Venez, les bénis de mon Père, héritez de ce royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde (Mt 25, 34).

Mais il y a des gens qui ont de telles dispositions basses et pitoyables : ils n’ont pas d’enfants ; ils n’ont pas de raison de par la nature de ne pas faire bon visage, n’ayant pas de motif suffisant pour refuser de donner aux pauvres, car ceux qui sont nés ont au ciel un père riche et qui aime ses enfants, c’est même lui qui leur a donné la vie. Mais ils ne montrent aux pauvres que des entrailles de fer, et cela, non seulement quand ils sont en vie, mais encore quand ils quittent ce monde ou font leur testament, de sorte que, même une fois morts, ils montreront (encore) leurs invectives et leur absence de mansuétude vis-à-vis de leurs congénères.

Quant à ce qu’ils ont fait de bien, alors qu’ils étaient encore vivants, ils étaient (déjà) morts. Mais une fois morts ils commettent encore des iniquités, comme lorsqu’ils étaient encore vivants. Car ils ont inscrit, comme leur héritier, non pas le Christ, mais une de ces personnes qui dans ce monde sont dans l’abondance et puissantes, qui, par des flatteries les avait séduits et les avait fait participer en confiance à certains intérêts d’ici-bas.

Réveille-toi, malheureux, reprends de saines pensées et sache qui est le Seigneur de la gloire et du véritable honneur qui ne peut être renversé. Réfléchis, je te prie, à cette venue redoutable et glorieuse du Christ, à sa descente du ciel, à l’effroi causé par les anges et les autres puissances incorporelles, au bruit retentissant de la trompette qui cause la peur et une indicible terreur parmi les pécheurs, et qui rassemble les élus de façon si réconfortante des quatre vents, d’un bout des cieux à l’autre, comme il est écrit (Mt 24, 31).

Quand donc seras-tu honoré, envié et proclamé bienheureux ? Devant cette illustre assemblée et devant toutes les créatures douées de raison ? ou bien dans la chambre d’un richissime, resplendissante avec ses tables d’albâtre, ses peintures, ses pavements de mosaïque dorée ? Devant les anges debout autour du roi ? ou bien devant quatre ou cinq esclaves barbares achetés pour une somme dérisoire ? Devant l’auteur de toute la nature, celui qui couronne ? ou bien devant un homme passible comme toi, qui dans l’espoir d’hériter de toi t’a troublé et trompé au moyen de paroles mensongères, et qui, dès que tu es mort et que tu as fini au tombeau, se gausse de ta folie, à la pensée qu’au prix de combien de fatigues et de labeurs sans profit tu as rassemblé quantité de biens, tandis que lui jouit voluptueusement de ces biens qui étaient à toi, alors qu’il croit être généreux en tendant aux pauvres une pièce de monnaie pour le repos de ton âme ?

Plût à Dieu qu’on ait seulement à rire de toi ! Mais maintenant, puisque tu as cette conduite qui mérite des larmes, tu iras revêtu des multiples passions de l’amour des richesses, ton âme torturée de force par la chair, liée par les liens de l’amour du corps, tu iras dans les airs, et tu chemineras sur cet autre chemin où l’on rencontre des troupeaux de malheureux qui courent après l’odeur empuantie des passions, à la façon de ces oiseaux carnivores qui tournoient au-dessus des cadavres. Ensuite, quand au milieu des ténèbres de ces esprits mauvais, (ton âme) tournera et errera, ne voyant d’aucune façon, comme ces aveugles elle cheminera, non pas sur des routes de lumière, mais là où il leur plaira de la conduire, elle habitera dans les lieux ténébreux que par ses œuvres mauvaises elle s’est préparés, et elle attendra ce dernier jour, celui où recevant son corps elle se tiendra devant celui qui juge.

Alors, de quels yeux, dis-moi, verras-tu ce juge, – qui ne juge pas selon les personnes -, celui que tu n’auras pas nourri, celui à qui tu n’auras pas donné à boire, celui que tu n’auras pas vêtu, celui à qui tu n’auras rien attribué de ton testament, comme tu (l’as fait) à ces gens insolents, impertinents et ingrats ?

Alors qu’ici-bas on s’apprête à engager une plaidoirie ou une demande (en grâce), à faire tout ce qui peut apaiser le juge, à déployer toute sorte de défense et à rassembler (toutes) ses chances, toi, lorsque tu feras ce dernier voyage et que tu iras vers le Christ, alors, tu ne pourras même pas toucher à ces biens de famille qui sont les siens, pour les lui présenter, et tu auras préféré le sang et la chair à ton créateur qui pour toi est devenu chair et a habité parmi nous. De quoi faut-il s’étonner davantage ? De l’immensité de la démence et de l’insolence, ou bien d’un total manque de foi ? Seras-tu comme celui qui ne peut payer celui qui t’est venu en aide ?

Pourquoi ne le crains-tu pas comme juge ? Car si tu croyais ces paroles relatives au jugement, tu n’aurais pas alors une pareille sentence de condamnation. Tu subiras donc l’épreuve du feu qui ne s’éteint pas, dont tu n’avais pas peur, quand tu en entendais parler ; tu souffriras en toi amèrement, quand tu seras rongé par ce ver qui ne meurt pas, dont celui qui aime les hommes (te) menaçait, pour que, le craignant quand tu en entendais parler, tu sois préservé d’avoir à le subir. Mais les pleurs et les grincements de dents, tu les subiras, à l’heure où les pleurs sont devenus inutiles pour ceux qui sont affligés, quand il n’est plus temps de se repentir.

En considérant donc ces choses, faisons un retour sur nous-mêmes, estimant qu’il n’y a rien de plus grave que notre salut, ne confiant pas à d’autres l’administration de nos biens, mais faisant de nos dernières ressources un compte large, nous servant nous-mêmes en vérité et allant vers le juge pourvus de toutes sortes de biens. Mais si nous nous préoccupons encore de richesses quand nous sommes en vie, et si nous préférons être séparés des membres (du Christ) les plus éprouvés plutôt que de ces (richesses), au moment où nous sommes sur le point de les quitter, même contre notre gré, alors donc, alors, purifions-nous pour donner au Christ Seigneur un peu de ses biens à lui, afin de ne pas tomber totalement en dehors du royaume des cieux. Puissions-nous en être tous dignes, par sa charité et par sa grâce, lui à qui convient la gloire, l’honneur et la puissance, avec le Père et l’Esprit Saint, maintenant et en tout temps, et pour les siècles des siècles ! Amen !

 

Fin de l’homélie 23

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