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HOMÉLIE 22

Sur cette (parole) : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? et sur ce qui a été dit par Notre Seigneur au larron : En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis (Lc 23, 43).

 

Cette homélie fut prononcée, semble-t-il, le vendredi saint, 5 avril 513.

 

Peut-être certains de ceux qui divisent après l’union ineffable cet unique Notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ dans une dualité de natures, se laissant entraînés à des pensées humaines, demandent-ils, en croyant mettre les gens pieux dans l’embarras : Qui est celui qui s’est écrié sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Mt 27, 46 ; Mc 15, 34) Pour nous, nous disons avec sagesse, en nous laissant guider par les livres sacrés, que c’est Dieu le Verbe, celui qui s’est incarné sans changement, c’est lui qui a crié cela, lui qui pour nous volontairement est devenu pauvre, et qui, en tant qu’il est devenu homme, a appelé le Père son Dieu.

Car il était cloué sur le bois, en tant qu’était cloué ce corps qui lui était uni hypostatiquement. Car il est demeuré impassible en tant que Dieu, mais il n’est pas étranger à la souffrance : le corps qui a souffert est bien à lui et à personne d’autre : c’est donc à juste titre qu’on croit que la souffrance est aussi bien à lui. Car, ou bien, en ton impiété, parce que tu dis qu’il y a là une difficulté, tu enlèves de sa chair ce qui y était uni, mais on sait qu’il a une âme douée de raison et d’intelligence ; ou bien, tu ne peux pas le dire étranger à la souffrance.

En effet si Pierre, cette première colonne des saints apôtres, n’avait pas connu clairement que le Verbe incarné, celui qui a souffert aussi pour nous est un seul Christ, il n’aurait pas dit de lui dans son épître : Le Christ a souffert pour nous dans la chair (1P 4, 1), mais il en aurait parlé comme de deux Christs ; donc le Christ qui a souffert pour nous, c’est celui qui est de la semence de David ; car personne, parlant d’un homme qui ne serait pas identique avec Dieu, ne dirait justement que celui-là a souffert pour nous dans la chair ; s’il ne savait pas que c’est le même qui, en tant que Dieu, est impassible, mais, en tant qu’homme, est passible, il n’aurait pas ajouté « dans la chair». Car cette unité de Dieu le Verbe avec la chair est sublime et indivisible. Elle entraîne nécessairement cette détermination, c’est-à-dire cette addition de différence spécifique, disant « dans la chair ».

C’est pourquoi aussi dans les Actes des Apôtres, il est écrit que le même Pierre dit : Jésus, homme de Nazareth, qui a été cloué sur la croix par les Juifs, qui a été ressuscité par le Père, lequel l’a délivré des affres de la mort, parce qu’il n’était pas possible qu’il fût saisi par elle (cf. Ac 2, 23-24). Vois donc qu’il le reconnaît clairement et véritablement le même, homme et aussi Dieu impassible qui ne peut être saisi par la mort. Car si le même (être) n’était pas immortel par nature, quoique mortel puis qu’il est devenu chair, il n’aurait pas dit : Parce qu’il n’était pas possible qu’il fût saisi par elle.

Il disait encore aux Juifs dans un autre passage : Vous avez tué le Prince de la vie (Ac 3, 15). Ainsi le même est à la fois passible dans la chair, et à la fois supérieur à la souffrance par la divinité et plus élevé. Du fait qu’il est homme, il est dit ressuscité par le Père. Mais en ce qu’il est Dieu, (il est dit) qu’il ne pouvait pas être pris par la mort.

De même Paul, quand il écrivait aux Romains, dit que le Christ (issu) des Juifs selon la chair et, le même, Dieu béni pour les siècles. Amen ! (cf. Rm 9, 5). Mais il écrit aussi dans la première lettre aux Corinthiens : Un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui tout existe et nous-mêmes par lui (1Co 8, 6) ; et encore dans ce passage aux Hébreux : Jésus Christ hier, aujourd’hui le même et pour les siècles (He 13, 8). Pareillement aussi le divin Jean écrivant une lettre dit : Et nous sommes dans le Véritable dans son fils Jésus-Christ : celui-ci est le Dieu, véritable et la vie éternelle (1Jn 5, 20).

Mais Notre Seigneur aussi s’écrie dans les Évangiles, celui qui est fils d’Abraham selon la chair : Avant qu’Abraham fût, je suis (Jn 8, 58) ; et encore : Nul ne monte au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le fils de l’homme (Jn 3, 13), car, bien qu’il soit devenu chair de Marie et consubstantiel à nous, cependant à cause de cette unité par rapport à (l’être) céleste, il est dit le Fils de l’homme qui est descendu du ciel.

De cette manière aussi il dit : Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que le Père qui est vivant m’a envoyé, moi aussi je vis par le Père, et celui qui me mange vivra lui aussi par moi (Jn 6, 56-57) ; et cela, bien que nous ne mangions pas le Verbe en tant que Verbe. Comment en effet (manger) celui qu’on ne peut toucher et qui est sans corps, qui n’est plus visible aux yeux et qui ne peut être saisi par les dents ? Mais parce que cette union remarquable l’unit à la chair, la chair aussi donne la vie, bien qu’elle demeure ce qu’elle est, sans changer ni passer dans la nature du Verbe. Et c’est ainsi que nous mangeons le Verbe, quand nous mangeons la chair vivifiante du Verbe. C’est pourquoi il dit : Celui aussi qui me mange, celui-là aussi vivra par moi.

Puisque donc les livres sacrés de l’Esprit connaissent un seul Fils qui est volontairement descendu pour s’anéantir, qui s’est abaissé pour nous jusqu’à notre pauvreté et qu’il ne se sépare plus en rien de la chair, qu’il s’ est uni sans confusion et sans changement ni transformation, et que le même (être) fait divinement les choses divines et souffre humainement les choses humaines, comment, ô toi, peut-être par hasard, selon cette démence des païens, quand tu estimes la croix une folie (1Co 1, 18) et que tu penses qu’il n’est pas convenable de dire que Dieu est celui qui a été crucifié, (comment) as-tu honte de ces paroles, alors qu’il te faudrait être dans l’admiration de ce qui donne le salut à tout ce qui est sous le ciel ? Et tu demandes, par ignorance, comme au sujet de qui aurait deux fils et non un seul ayant souffert pour nous dans la chair : Qui est celui qui sur la Croix disait : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Mt 27, 46).

Si en effet il s’est abaissé, au point d’en venir au-dessous de la mesure de pauvreté et d’être devenu chair (Jn 1, 14), selon la parole de Jean, comment refuserait-il les paroles qui conviennent à la chair, ce pourquoi il a supporté la croix ? Alors qu’en effet il est le premier de notre nature, il a fait monter des prières pour toute l’humanité, en attirant sur tout le genre humain la miséricorde d’en haut.

Car nous sommes, nous, ceux qui étaient abandonnés et méprisés, et qui, par la transgression du commandement d’Adam, en étions venus à être les ennemis de Dieu : esclaves, nous étions dès lors sous le joug, soumis à la tyrannie du Calomniateur.

Que lui, en effet, ne disait pas ces choses au sujet de lui-même, il nous l’a témoigné clairement en ce psaume 21 qui à l’avance en prophétie proclamait clairement ces paroles de l’évangile sur la souffrance rédemptrice du Christ, en ces termes : Dieu, mon Dieu, écoute-moi, pourquoi m’as-tu abandonné ? Mon salut est loin avec les paroles de mes péchés (Ps 21, 2). Mais comment le Christ pourrait-il dire justement ces paroles sur lui-même, ou pour quelles fautes personnelles prierait-il, lui qui n’a pas commis le péché et dans la bouche duquel il n’a pas été trouvé de fourberie ? (1P 2, 22 ; Is 53, 9).

N’en est-il pas ainsi pour ceux qui ne sont pas très familiers avec les livres divins ? Il est clair que c’est pour nous, qui avons péché, qui avons été dans les fautes et les crimes, de par la transgression du commandement d’Adam, qu’il disait cela. Comment donc n’est-elle pas par-dessus tout stupéfiante, l’immensité d’un pareil don ? Il est monté sur la croix, celui qui ne connaît pas le péché (2 Co 5, 21) ; et encore : L’acte écrit du péché, celui qui est contre toute notre nature, il l’a déchiré (cf. Col 2, 14). Il a vaincu le Calomniateur, car celui-ci n’a trouvé en lui rien de ce qui est à lui. Pour nous il a apaisé le Père, en faisant monter ces mots qui convenaient à notre race : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné (Mt 27, 46) ?

Sinon, comment serait-il appelé médiateur de Dieu et des hommes (1Tm 2, 5), l’Emmanuel ? Car le médiateur, c’est celui qui fait se rapprocher ceux qui sont éloignés. Mais comment rapprocherait-il, s’il n’accompagne pas chacun des partis qui sont divisés ? Par génération, il est au Père par l’essence et par la divinité ; mais le même est consubstantiel à nous par l’humanité. Lui seul y suffit et en vérité le pouvait, pour dire, en faveur de notre nature privée de liberté, ces paroles qui nous invitent à la réconciliation, et pour pacifier par la croix ce qui est sur terre avec ce qui est dans le ciel (Col 1, 20), comme le dit Paul.

Car ce qui paraît pour toi petitesse, ce sont de tels mots qu’il criera pour nous sur la croix. Et pour cela tu coupes en deux le Fils Unique ! Si bien que tu offres à celui qui est de la semence de David, comme ces adversaires ont l’habitude de le dire, ce qui convient à l’homme abandonné par Dieu. Ce que nous comprenons grâce à la piété et dans la vérité, nous est prouvé comme digne de Dieu. Car ce n’est ni un ambassadeur, ni un ange qui nous a sauvés, mais le Seigneur Dieu (Is 63, 9), qui est venu manifestement (Ps 49, 2), comme l’ont dit Isaïe et David le prophète. Par lui en effet, comme par le chef de notre race, nous avons été libérés des accusations. Donc par lui, comme par celui qui nous a purifiés de toute souillure, nous osons crier au Père du ciel : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné (Mt 27, 46) ?

Donc tu n’as pas compris que pour nous il a pris sur lui cette défense de façon divine ; tu en as fait une occasion de blasphème, en abaissant celui qui est grand, car il est grand, même si à cause de toi il a dit des paroles humbles. Car, que ce ne soit pas lui qui, au moment où il a souffert, a été abandonné par le Père, tu peux le voir clairement quand il disait à ses disciples en allant à la croix salvatrice volontairement : Voici que vient l’heure, elle est même venue, de sorte que vous serez dispersés chacun d’entre vous de son côté ; et moi, vous me laisserez seul ; mais moi, je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi (Jn 16, 32).

Comment donc n’allons-nous pas manquer le but et porter à juste titre la condamnation de l’impiété, avec des paroles qui sont à l’opposé des expressions sacrées de Notre Seigneur, et en le disant abandonné par son Père, alors qu’il dit : Je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi ; de même aussi, ce qu’il dira : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi, n’est pas de qui craint la mort, mais de qui parle de l’Économie. Et par ces paroles il excitait le Calomniateur, pour que la croix le cloue, Lui qui était sur le point de devenir le Sauveur du monde entier. Car (le diable), parce qu’il avait trompé Adam, en lui faisant espérer qu’il serait Dieu s’il goûtait du fruit défendu dont on l’écartait, s’attendait à le circonvenir comme un homme, quand il le rencontra à la tentation, alors que le même est Dieu par nature. Mais ce refus de la coupe a préparé aussi l’excuse impudente des Juifs, car ils disaient : S’il n’avait pas manifesté ce refus (de la coupe), nous n’aurions pas péché, en crucifiant celui qui a couru à la souffrance et qui l’a saisie volontairement.

Mais dans ces paroles il se trouve encore un autre genre d’enseignement, bien digne de Dieu : car c’est en vue de notre progrès, comme en figure, qu’il disait ces (paroles), en nous enseignant au sujet des dangers relatifs à la religion : Ne craignez pas pour votre âme, ne courez pas après les malheurs, mais priez pour que passe la coupe de la mort. Mais si elle ne passe pas, recevons-la courageuse ment et disons : Non comme je veux, moi, mais comme tu veux (Lc 22, 42). Que ces choses soient en effet un enseignement et non le fait de la crainte, c’est ce dont témoigne clairement le livre des évangiles : Comment en effet allait-il craindre la mort, celui qui d’un désir souverain se rendait à cette mort en disant : J’ai désiré vivement manger cette Pâque (Lc 22, 15). Et à Pierre qui ne put supporter la prédiction de la croix et dit : Que cela ne soit pas pour toi, Seigneur, que cela ne t’arrive pas ! avec de très violents reproches, {Jésus) dit : Arrière, Satan, tu es pour moi un scandale, parce que tu ne penses pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est de l’homme (Mt 16, 22-23).

Donc le fait de demander à chaque Christ quel est celui qui a dit : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi (Lc 22, 42) ; ou quel est celui qui fut cloué sur la croix et qui dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné, c’est le fait du paganisme de Nestorius et de ceux qui divisent en deux natures, hypostases et prosôpa cet unique Christ. Mais considère comment Nestorius interroge comme quelqu’un qui saisit les occasions d’avoir peur d’un mélange et prend prétexte qu’il y a des occasions de fautes : « Quel est celui qui a enduré aussi l’immolation ? Je suis contraint d’user de paroles moins relevées, afin que tous sachent ce dont il est parlé. A qui advient ce qui s’accomplit, dis-moi ? Si c’est à la nature de la divinité, comment oses-tu mélanger les deux ? Bien que le Dieu Verbe soit resté incompréhensible aux Juifs, et que dans l’immolation il n’ait pas participé à la chair, d’où, dis-moi, introduis-tu le mélange ? »

Et dans un autre passage encore, le même Nestorius interroge avec impiété au sujet de ce (verset) : Ils contempleront celui qu’ils ont transpercé (Za 12, 10 ; Jn 19, 37), en disant : « Qu’est-ce donc qui est blessé ? Le côté ? Mais le côté appartient au corps et non à la divinité ». Et encore « Écoute le bienheureux Paul demander clairement : Quel est celui qui est crucifié ? Écoute donc cette parole qui est plus claire : Car il a été crucifié en raison de sa faiblesse, mais il est vivant par la puissance de Dieu (2Co 13, 4). S’il a été crucifié par faiblesse, qui est faible, ô hérétique ? Dieu le Verbe » ?

De la même façon aussi le malheureux Théodoret lui pose la question dans sa réfutation du chapitre dixième de saint Cyrille : « Quel est donc celui qui est allé au comble des travaux de la perfection sans être d’une nature parfaite ? Quel est celui qui dans la tentation a appris l’obéissance, et qui ne la connaissait pas avant la tentation ? Quel est celui qui vit avec crainte, qui offre des prières avec des larmes et qui ne peut se sauver lui-même, mais supplie celui qui pourrait le sauver et demande d’échapper à la mort ? »

Pour ce genre d’interrogation impie, il s’est encore servi du tome de Léon ; lui qui a ratifié cette assemblée stérile de ceux qui se sont réunis ensemble à Chalcédoine. Car il demande : « Quelle nature traversée par les clous pend sur le bois de la croix » , parce qu’il n’y a aucun changement dans sa question : Qui et laquelle ?  C’est la même question que celle de ceux qui disent deux natures : d’après les paroles de l’impie Théodoret, que ce soit clair ! Car ayant dit dans la réfutation du chapitre dixième de saint Cyrille : « Dans la tentation, a pris part à nos souffrances cette nature qui de nous et pour nous a été prise, et non pas celui qui a pris cette nature pour notre salut », dans la réfutation du chapitre douzième, il dit : « Ce n’est donc pas Dieu qui a souffert, mais l’homme qui a été pris de nous par Dieu. »

Tu vois que la nature, c’est l’homme dont la nature a été prise, une fois qu’il a montré clairement que ceux qui disent que le Christ a deux natures, disent qu’il a aussi deux prosopa, et comme pour eux il n’y a pas de changement à ces (natures), ils demandent : Qui et laquelle ? ce qu’affirme aussi le tome de Léon de Chalcédoine. Connaissons la nature, le prosopon aussi est facile à apprendre par là. Car à celui qui demande : Quelle nature pendait sur le bois de la croix ? il a répondu plus haut. « Car de même que ce Dieu ne subit pas de changement par le fait d’avoir pitié, ainsi cet homme n’est pas éliminé par la grandeur de la puissance divine. » Ceux donc qui divisent Dieu qui s’est incarné à cause de nous dans la dualité de natures après l’union, ont l’habitude de demander : Qui et laquelle ?

Mais pour ceux qui savent que l’Emmanuel (est) un prosopon, une hypostase, une nature qui s’est incarnée de Dieu le Verbe, un tel genre de question qui divise en deux cet unique Christ indivisible est estimé par eux mépris et calomnie. Car le fait de demander à propos de l’Unique : Qui ou laquelle ? est une absurdité évidente, car le Verbe de Dieu qui s’est incarné et inhumané, pendant sur le bois, a été percé de clous en souffrant dans la chair ce qui est de notre (nature).

Car c’est aussi la raison pour laquelle il s’est incarné, n’étant pas susceptible de souffrir en ce qu’il était et est Dieu ; si en effet même après l’inhumanation, le Verbe de Dieu n’était pas corporel et ne luttait pas avec Dieu, tu dirais bien que le côté qui a été transpercé par la lance du soldat était du corps et non de la divinité. Mais si celui qui était sans corps par nature est devenu corporel par l’Économie à cause de nous sans changement, ce corps est bien le sien et ce côté du corps, de toute manière aussi, est bien à lui. Pourquoi donc sépares-tu de lui la chair, à part, et demandes-tu, à la manière d’un sophiste : De qui est ce côté ? Alors que tu le dis non corporel même après l’inhumanation, à cause du Verbe de Dieu.

Lui donc, celui qui s’est incarné à cause de nous, avec larmes et crainte, offre des supplications pour nous quand il disait : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Mt 27, 46). Car si tu penses qu’il est calomnié et avili par ces paroles et à cause de ses pleurs volontaires, est-ce donc aussi un opprobre que l’incarnation, c’est-à-dire l’inhumanation, ce pourquoi aussi il disait ces choses ? Et pourquoi, lorsque tu concèdes ce premier point, accuses-tu ce deuxième ? Mais Paul, sachant qu’il était Dieu qui a souffert cela volontairement, dit : Celui qui aux jours de sa chair présente des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver ; et il ne dit pas cela de l’homme qui ne serait pas en même temps Dieu. De même donc que celui qui avant les jours de sa chair était sans chair, a pris sur lui, à cause de nous, de dire et de souffrir ce pourquoi il s’est incarné, une fois qu’il a pris sur lui la souffrance des faibles, il est allé jusqu’au bout de la souffrance des forts, de sorte que c’est le même qui est volontairement faible dans la chair et qui est fort divinement.

Mais ils persistent dans la même impudence et demandent encore, en pensant qu’ils nous enferment dans l’embarras et dans une impasse : Qui est celui qui a fait entrer le larron dans le paradis ? Mais nous, en prenant la pensée orthodoxe et le livre inspiré par l’Esprit, ayant le souci de marcher sur les traces des initiateurs des mystères de l’Église, nous disons ceci : Dieu le Verbe voulant nous sauver complètement et s’étant incarné de l’Esprit Saint et de Marie, mère de Dieu et vierge, ne s’est pas uni seulement une chair, mais (une chair) animée par une âme douée de raison et d’intelligence. C’est pourquoi, cette incarnation, nous la disons aussi une inhumanation en professant qu’il n’a rien laissé tomber de l’essence humaine, mais qu’il se l’est unie tout entière, car il a été en tout semblable à nous, hormis le péché (He 4, 15), Car Adam n’était ni sans âme, ni sans intelligence, quand il a transgressé le commandement et glissé dans le piège de la mort. Donc quand il a eu besoin de guérison, Adam en a eu besoin non pas à moitié mais dans sa totalité de vivant raisonnable, afin que l’on dise que c’est l’œuvre tout entière que le Verbe de Dieu a prise, dans cette union hypostatique et qui a été sauvée. De même qu’en Adam tous meurent, ainsi aussi dans le Christ tous revivront (1Co 15, 22), selon la parole du sage Paul.

Donc Dieu le Verbe, quand il s’est abaissé lui-même à la kénose volontaire, qu’il est devenu homme sans changement et que le salut nous est venu par tout ce qui avait été préparé pour nous, a pris sur lui encore d’en venir à l’épreuve de la mort, à laquelle nous étions tenus à cause du péché ; et c’est pourquoi Paul dit: Car celui-là, quand il est mort, est mort au péché une fois (pour toutes) (Rm 6, 10), non en effet qu’il soit mort à cause d’un péché propre, lui qui ne connaît pas le péché (cf. 2Co 5, 21), mais il a payé la dette à notre place pour émousser l’aiguillon du péché (cf. 1Co 15, 56) et détruire l’empire de la mort. Donc il est mort de notre mort. Mais notre mort, c’est la séparation de l’âme d’avec le corps. C’est pourquoi en effet il s’était écrié encore avec la puissance digne de Dieu : Je dépose ma vie pour mes brebis et, personne ne me la reprend, mais moi je la dépose de ma propre volonté ; j’ai le pouvoir de la déposer et le pouvoir de la reprendre (cf. Jn 10, 17-18). Et il dit encore au sujet de la croix : Père, entre tes mains, je remets mon esprit, et, ce disant, il rendit son esprit (Lc 23, 46), alors qu’en cela aussi il n’a pas méprisé la mesure de la petitesse de l’humanité ; mais c’est la sortie de notre âme que par ces paroles il voulait sanctifier, afin que pour nous aussi, quand nous quitterons cette vie, il confie aux mains du Père céleste nos esprits qui ne seront plus emprisonnés dans les filets de la mort et dans les chaînes du péché. Car le premier-né est pour nous tout bien et fait tout pour nous.

Car si nous disions, selon les inepties des hérésies au sujet de la sortie de l’esprit du Christ, que ce n’est pas le salut de l’âme, mais le salut de la divinité, ce n’est pas notre mort qui serait morte, mais sa mort à lui, et c’est en vain que nous nous glorifierions de la souffrance de notre Sauveur, si, par une mort étrangère, et non par celle qui fut nôtre, il avait vaincu le Calomniateur ; mais il est bien certain que ce qui nous a procuré la victoire, c’est cela aussi qui nous fera appeler de nouveau, car son âme n’a pas été abandonnée au Shéol, ni sa chair n’a vu la corruption (Ac 2, 27.32 ; Ps 16, 8-11), comme le prophète le dit, mais d’une part, l’âme était séparée du corps par la volonté de celui qui conduisait les choses, et Dieu le Verbe d’autre part, car c’est lui qui les dirigeait, unissait chacun des (éléments) d’une unité souveraine hypostatiquement, puisqu’il est la plénitude, qu’il n’est pas divisé en un lieu, en tant qu’incorporel, infini et capable de tout remplir.

Par cette union d’une part, pour ce qui concerne le corps, il détruit la corruption et redonne vie à ceux qui sont dans les tombeaux : car les corps de nombreux saints trépassés ressuscitèrent (Mt 27, 52), comme le dit l’Écriture sacrée. Pour ce qui concerne son âme, d’autre part, il ouvre le paradis et fait entrer avec lui le larron à qui il l’avait promis en disant : Aujourd’hui tu seras au paradis (Lc 23, 43), mais il ajouta : avec moi, et à très juste titre. Car si le premier Adam, à cause du péché, fut banni et jeté en exil hors du séjour au paradis, il n’était pas légal qu’un autre méritât les délices de là-haut, avant que le second Adam ne ressuscitât pour lui et ne le délivrât de cet exil.

Ainsi donc Dieu le Verbe, en s’unissant une âme hypostatiquement, ne laisse pas le corps vide ni privé de l’union qui lui est propre ; il a ouvert le paradis au larron et est allé au pays du shéol, disant à ceux qui étaient dans les liens : Sortez, et à ceux qui étaient dans les ténèbres : Faites-vous voir ! (Is 49, 9). Ayant accompli tout cela en plénitude et en guérissant, il a ramené encore à l’unité ce que volontairement il avait séparé, lui qui est un de deux, de la divinité et de l’humanité, qu’il possède de façon parfaite, selon leur concept. Il a fait luire pour nous les rayons de la résurrection, ce soleil de justice (Ml 3, 20).

Mais il faut qu’outre ce qui a été dit, une question sur ce verset soit encore expliquée. Car certains disent : Comment disons-nous que le larron est entré au paradis, alors que l’apôtre Paul, dans la lettre aux Hébreux, estime que les justes énumérés venant d’autrefois ont été justifiés par la foi ; et il ajoute ensuite : tous ceux qui ont été témoins de la foi n’ont pas reçu les promesses, Dieu ayant prévu pour nous un sort meilleur, afin qu’ils ne parviennent pas sans nous à la perfection (He 11, 39-40).

Certains disent (à cela) que l’apôtre n’a pas mis le larron avec ceux qu’il énumérait, mais l’a passé sous silence, comme ayant déjà mérité ce qui était promis. Pour cela il n’a pas dit simplement et sans ajouter de différence : Tous ceux qui ont été témoins de la foi, n’ont pas reçu les promesses, mais il a dit : tous ceux, en appliquant sa phrase par l’emploi du démonstratif à ceux-là seulement qui étaient énumérés et comptés et parmi lesquels le larron n’était pas énuméré.

Mais d’autres disent : Le larron n’a pas encore mérité le séjour au paradis, mais, à cause de sa sincérité et de l’intrépidité de sa confession, Notre Seigneur lui a parlé ainsi : Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis (Lc 23, 43). Il a dit en effet : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas (Mc 13, 31 ; Mt 24, 35). Car, il y a, disent-ils encore, dans les paroles de Notre Seigneur, une pareille façon de parler de l’avenir, comme existant déjà, comme quand il dit : Celui qui ne croit pas, voici qu’il est déjà jugé (Jn 3, 18), et encore : En vérité, je vous le dis : Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et il ne va pas au jugement, mais il est passé de la mort a la vie (Jn 5, 24).

D’autres aussi tirent de force ce verset à ce sens en disant qu’il faut que nous mettions un signe de ponctuation, pour lire : En vérité, je te le dis aujourd’hui. Et ensuite ajouter ceci : Tu seras avec moi dans le paradis (Lc 23, 43), de sorte que cette promesse semble viser le temps à venir. Voilà ce qu’ils disent.

Mais la véritable exégèse, la voici : ces biens qui nous sont promis sont le royaume des cieux et non pas les délices du paradis. Quand en effet Notre Seigneur prêchait : Repentissez-vous, car le royaume des cieux est là (Mt 3, 2), il le disait, sans (parler) : d’entrée ni de sortie dans le paradis ; et il nous a commandé de prier et de dire : Que ton règne vienne (Mt 6, 10 ; Lc 11, 2) ! sans qu’il soit question de séjour dans le paradis.

Mais peut-être quelqu’un dira-t-il : Le royaume des cieux et le paradis, c’est la même chose, parce que ce sont deux appellations d’une réalité qui est la même en son fond. Mais l’enseignement des Écritures sacrés montre que ce n’est pas la même chose, et que la différence entre les deux est considérable. Car d’une part, les biens qui dans le royaume des cieux sont préparés à ceux qui aiment Notre Seigneur, aucun œil ne les a vus, aucune oreille ne les a entendus, ils ne sont montés au cœur de personne (1Co 2, 9 ; Is 64, 4), ainsi que l’a écrit le divin Paul. Au contraire, le paradis, même l’œil d’Adam l’a vu, même son oreille l’a entendu, car il entendait : De tout arbre dit paradis tu mangeras, bien qu’il n’ait eu en vue qu’un seul arbre, mais il ne lui était pas recommandé d’en manger. Et même il est monté à son cœur, car il lui était commandé de cultiver le paradis (cf. Gn 3, 23). Car la culture du paradis n’était pas une quelconque culture manuelle, mais un plaisir intellectuel y était joint, ainsi que les délices des pensées divines. Et je passe sous silence le ravissement que Paul y eut, puisqu’il a dit : Fut-ce dans le corps, ou en dehors du corps, je ne sais (2Co 12, 2).

De même, ce larron a mérité le paradis, car ce n’est pas un menteur celui qui a dit : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis (Lc 23, 43) ; et, ces biens en espérance du royaume des cieux, comme les justes d’autrefois qui n’ont pas reçu les promesses, lui aussi les a attendus et ne les a pas reçus, parce que Dieu prévoit pour nous un sort meilleur, afin qu’ils ne parviennent pas sans nous à la perfection (cf. He 11, 39-40).

Car, que ces biens qui nous sont conservés dans les promesses ne soient pas autre chose que le royaume, on peut le voir d’après bien des passages, surtout d’après ces paroles que Notre Seigneur, est-il écrit dans l’évangile de Luc, disait à ses disciples : Mais vous êtes, vous, ceux qui sont demeurés avec moi dans nos épreuves, et moi je vous promets, comme l’a promis mon Père, le royaume : vous mangerez et boirez à ma table dans mon royaume (Lc 22, 28-30).

Mais, avec ce royaume qui nous est promis, nous avons aussi le paradis qui est un lieu de repos spirituel : il y a donc lieu d’être dans l’admiration devant les dispositions souverainement sages de Notre Seigneur, dont nous avons reçu quelques lueurs mitigées, alors que nous ne pouvons pas en parler complètement. Car, quand ce larron eut montré une telle foi, et méprisé la souffrance des clous, car il était cloué à cette croix et par les mains et par les pieds, il passa par dessus tout ce qui était à ses pieds et vola vers ces espoirs à venir, en criant ces mots magnifiques et admirables qui dépassent l’homme : Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu iras dans ton royaume ! (Lc 23, 42). Celui qui examine scrupuleusement nos pensées, admirant la grandeur de la prière et la sublimité de la foi du (larron) à partir de ce qui allait arriver aussitôt, l’a confirmé dans l’espérance de ce qui allait advenir en disant : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis (Lc 22, 43).

Car, ces autres qui croient en moi, dit-il, ont bénéficié des signes et des enseignements, et par là ont reçu la parole relative au royaume. Mais celui-là, alors qu’il n’a rien entendu ni vu de ce qui me concerne, sinon la mort ignoble par la croix, prononce cette parole généreuse : Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu, iras dans ton royaume ! Quoi donc ? Qu’il ait sur le champ des délices dans le paradis, comme une demeure et un gage à cause de sa foi ? Mais il obtiendra aussi à la fin le royaume dans lequel il a supplié qu’on se souvienne de lui.

De même qu’un héros rapporte la victoire en se hâtant, en courant faire son entrée dans la ville et en portant sur lui les trophées et ce qu’il a retiré de meilleur du butin, voulant rendre par là sa victoire éclatante, très joyeuse et très glorieuse, en annonçant les promesses de la victoire, de même aussi Notre Seigneur se hâtant et sur le point d’entrer au premier séjour de l’homme, je veux dire le paradis, amène ce larron, ce trophée plus célèbre et plus glorieux que toute une panoplie, et, de tout ce qui a été ravi au Calomniateur, ce qui a plus de valeur que tout, en réalisant en fait ce qu’il avait dit : Quand il a lié le Fort, il a pillé les biens de sa maison (cf. Mt 12, 29).

Quand les esprits des justes entendent ces paroles, ceux dont la poussière vénérable est ici déposée tressaillent d’espoir, et exultent avec vous qui êtes l’Église de Dieu. C’est pourquoi en effet nos Pères aussi, au jour solennel de Pâques, ou encore après la fête de la Résurrection, ont décrété de se réunir tout d’abord dans le lieu appelé cimetière, étant donné que par leurs actions ils ont proclamé la souffrance rédemptrice du Christ et sa résurrection et qu’ils ont montré que la mort était un sommeil : aussi, quand il reviendra, il dira à chacun de ceux qui sont couchés ici ce qui est écrit : Réveille-toi, toi qui dors, et lève-toi d’entre les morts, et sur toi luira le Christ (Ep 5, 14). Ce sont eux qui ayant fait monter encore maintenant des prières pour nous, contiendront cette colère qui pèse sur nous et mettront en fuite cette corruption qui fait périr. Prions encore pour mériter avec eux le royaume des cieux, par la bonté et la charité du Père et du Fils et du Saint Esprit, à qui sont gloire et puissance pour les siècles des siècles. Amen.

 

Fin de l’homélie 22

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