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HOMÉLIE 21

Catéchèse qui fut prononcée, selon l’habitude, le mercredi de la grande semaine de Pâques, c’est-à-dire de la Passion, à l’adresse de ceux qui allaient être jugés dignes du saint baptême

(Le mercredi saint, 3 avril 513)

Le terme de catéchèse produit en moi une grande frayeur, et à très juste titre. En effet, je considère en moi-même, non pas tant ce qu’il faut dire, que ce qu’il faut taire ; et je ne me fierai pas à des oreilles nouvelles, qui ne sont pas exercées à l’audition des dogmes divins et qui ont encore besoin de lait et non d’une nourriture solide (He 5, 12), ainsi que le dit le sage Paul. C’est pourquoi, en effet, cette sorte même d’enseignement est dite catéchèse, ou résonance ; car elle habitue les oreilles mêmes des auditeurs par une sonnerie, c’est-à-dire par le son de la trompe qui introduit les paroles, de peur que, en s’approchant du tonnerre de la théologie sans avoir été exercées, et étant encore plus ébranlées par cette voix qui s’exprime ainsi, sans pouvoir en supporter l’intensité, elles ne soient troublées et bouleversées.

On peut trouver ceci déjà transmis dans les livres sacrés. En effet, lorsque Moïse allait recevoir de Dieu la Loi divine — et grâce à lui toute la multitude du peuple d’Israël —, d’une part lui seul montait sur la montagne, car il en avait reçu l’ordre, d’autre part, il disposait en bas au pied de la montagne du Sinaï le peuple déjà purifié, ainsi qu’il est écrit, et que, autant qu’il était possible, il avait à l’avance purifié lui-même (cf. Ex 19, 14). Et, avant que fussent proclamées les paroles et les révélations de la Loi, des trompettes faisaient retentir une sonnerie puis sante et terrifiante, en même temps que la montagne elle-même était recouverte d’un nuage obscur et entourée d’éclairs et inspirait la crainte chez ceux qui voyaient et entendaient (cf. Ex 19, 18 et sq).

Telle est la montagne de la théologie ; d’une part elle est accessible à ceux qui comme Moïse sont dans la perfection — et cela quand Dieu y appelle, car, lorsque l’appel divin n’ouvre pas la route et ne soutient pas, même pour ceux qui sont dans son cas, elle est tout-à-fait incompréhensible —, d’autre part, pour ceux qui n’ont été purifiés vraiment que de façon médiocre, comme c’était le cas alors pour les enfants d’Israël qui n’étaient purifiés que pour un temps, elle est non seulement incompréhensible, mais encore inaccessible et inabordable.

Toutefois elle n’est pas tout-à-fait inaccessible, car il leur est permis de se tenir à proximité, d’entendre la trompe qui prépare à l’audition des paroles qui introduisent par étapes, c’est-à-dire les dogmes, et de recevoir quelque peu obscurément les premiers mots de l’enseignement, comme des éclairs qui venant de la nuée illuminent et courent en même temps ; et c’est par des montées dans la perfection qu’ils se rapprocheront, qu’ils l’atteindront et seront élevés en même temps par l’audition. Le Livre divin confirme qu’il en est si bien ainsi, en disant : Il y avait des sons de trompe qui sortaient et devenaient beaucoup plus forts. Moïse parlait et Dieu lui répondait à haute voix (cf. Ex 19, 19).

II nous faut donc d’abord sonner de la trompe, ensuite forcer la puissance du souffle et ainsi interroger Dieu, lui parler et entendre ce qui vient de lui, transmettre et faire passer les paroles à autrui. Mais parce que je ne suffis plus à sonner de la trompe, à plus forte raison à parler à Dieu, à être le ministre de ses paroles, je me sers de la trompe pastorale des Pères et des docteurs de l’Église, à la façon du fils d’un berger expérimenté, qui est très loin au-dessous de l’habileté de son père et qui a hérité des instruments du métier : ceux-là vivaient pour Dieu quand ils sont partis d’ici-bas et maintenant se tiennent autour de nous et nous regardent avec les armées spirituelles et incorporelles. Et c’est à partir de ces doctrines auxquelles ils ont travaillé que je sonnerai de la trompe et que je dirai ce qui leur a été dit par Dieu.

Eux-mêmes, en effet, en s’attachant à la Loi, aux Prophètes, aux Évangiles et aux « Apôtres», nous ont enseigné à « croire en un seul Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre et de toutes les choses visibles et invisibles ». D’une part, parce qu’ils ont dit : « Un seul Dieu », ils ont rejeté l’erreur des païens et ils ont renversé à terre la foule nombreuse des faux dieux, que — je ne sais comment — les fables qui (ont cours) chez ceux-là ont introduits et, pour ainsi dire, fait habiter dans les cieux, en disant avec le prophète Jérémie : Que ces dieux qui n’ont fait ni les cieux ni la terre, disparaissent de la terre et de dessous ces cieux (Jr 10, 11).

D’autre part, parce qu’ils ont professé le Père, ils ont montré manifestement que lui-même est le commencement et la source de l’existence et le soutien de ce qui est ; mais ce n’est pas sans le Fils égal en éternité, qui a fait cet univers en même temps avec lui. En effet, comment aurait-il été appelé Père à proprement parler, s’il n’y a pas de Fils véritable et vrai et ayant avec lui la même essence et (la même) nature, grâce auquel il est dit Père également de toutes les créatures, en tant qu’elles ont été créées grâce à son Fils bien-aimé ? Car, de celui-ci comme engendré, il est Père par nature, et de celles-là, comme créées, il est dit Père par grâce, en leur octroyant l’existence par création.

Lorsque donc vous croyez en un seul Dieu le Père, vous qui entendez cet enseignement préliminaire, ou du commencement de l’entrée, professez en outre que celui là est également tout-puissant, et renoncez au principe mauvais des Manichéens, à l’origine du mal selon leur raisonnement, (principe) que ces insensés ont appelé également Ténèbres non créées et (qu’)ils ont dit être une essence autonome — alors qu’il est sans existence et sans hypostase, — et (qu’)ils ont opposé comme un tyran à celui qui est le seul principe et qui tient tout, je veux dire, à la lumière véritable et spirituelle et essentielle ; et c’est de lui comme d’une source putride qu’ils disent que découlent les maux.

Mais, s’ils posent comme certain que (le principe mauvais) est incréé et sans commencement, ils diront de toute façon qu’il est également infini ; car ce qui est incréé et sans commencement a en propre d’être infini. Quel lieu sera donc le sien, ainsi que celui du principe bon, alors que lui-même également est infini comme incréé et remplit tout ? En effet, ou bien chacun d’eux sera fini, et ils cesseront d’être Dieu, parce qu’en vérité le fait d’être fini est étranger à la divinité ; ou bien, s’ils sont infinis, il n’est pas possible qu’ils le soient en même temps, alors qu’ils sont divisés et dans la volonté et dans l’essence ; et en effet, il n’y a aucune communauté entre la lumière et les ténèbres (cf. 2 Co 6, 14), selon l’opinion de Paul et selon la vérité même. Que si nous concédons comme par indulgence qu’ils sont et infinis et incréés, il est nécessaire que nous mettions entre ces (principes) un troisième, qui est lui aussi incréé, placé comme au milieu des extrêmes, séparant les deux (principes) l’un de l’autre et les retenant.

Mais ceux qui forgent ces abominations impures de bonne femme — car ce ne sont pas des dogmes — disent que le principe mauvais a brûlé de désir pour le bon, (qu’)il a couru comme un amant vers sa lumière, (qu’)il en a arraché une partie et l’a dévorée, et (que) « c’est ainsi que se trouvent être les créatures, possédant un mélange de chacun d’eux ». O inepties inconsistantes et sottes, pleines de déraison et de folie ! Comment, en effet, ce qui est le mal par essence brûlerait-il de désir pour le bien ? Car les (propriétés) des essences sont fixes, je pense, de quelque manière que ce soit, et immuables ; et cela est certain également d’après les définitions de la nature, parce qu’en vérité le Dieu bon aussi, alors qu’il est bon par essence, est fixe, ferme et sans mélange, et sans penchant vers ce qui (est) contraire.

Et qu’est-ce donc aussi que la voracité, par laquelle le mal a dévoré une partie (prise) au bien ? Est-ce que, comme les bêtes carnivores, il a découpé celle-là avec ses dents et l’a ainsi dévorée, comme le Kronos de la fable, qui, ainsi que le rapporte l’histoire, dévorait ses enfants ? Et lui-même, le bien, est-il dompté comme faible et coupé à moitié, lorsqu’il est privé d’une partie qui était à lui et qu’il n’est plus intact ni entier comme ceux qui (sont) blessés au pied ou dont le bras (est) coupé ?

Mais c’est même principalement à cause de cela que (le bien) aura des dispositions belliqueuses à l’égard du mal, ce rapace et (ce) vorace, et qui a dévoré (sa) proie comme la baleine. Donc le bien lui-même sera sans action comme faible ; et le mal seul l’emportera, et créera et précédera ce monde visible. Dès lors nous sommes soumis à un seul principe qui a prévalu et l’a emporté ; et la fiction fabuleuse des deux principes se trouve (être) quelque chose de vain pour les méchants eux-mêmes.

De son côté, également, le principe mauvais, ou le mal lui-même, et les Ténèbres incréées ne peuvent pas subsister en eux-mêmes, s’ils ont à l’intérieur d’eux-mêmes une partie (prise) au bien, qui a été dévorée, parce qu’elle va être un sujet de trouble. En effet, ce n’est pas parce qu’en vérité elle a été dévorée que la voici (changée), pour (passer) à l’essence du mal ; dès lors elle trouble et elle s’oppose ; or le trouble ne sera jamais source de soutien pour un être. Détruites donc sont les sottises des Manichéens comme une toile et un tissu d’araignée. Et il faut professer un seul Dieu tout-puissant, lumière essentielle et bonté subsistante, laquelle éclaire tout homme qui vient dans le monde (Jn 1, 9), ainsi qu’il est écrit.

« D’où donc, disent-ils, sont les maux ? » — D’où ? De la volonté libre. En effet, c’est à son image que Dieu nous a faits (Gn 1, 27), lorsqu’il a donné une âme raisonnable qui porte en elle-même des caractères divins, parce qu’elle est incorporelle, parce qu’elle s’étend et se dirige par des opérations intellectuelles vers tout ce qu’elle veut, autant qu’il est possible, et qu’elle n’est nullement limitée dans un lieu, et parce qu’elle peut acquérir des vertus, par exemple la justice et le reste.

Car c’est par essence, d’une part, que Dieu seul est juste et la justice elle-même, mais c’est par participation, que, nous, (nous le sommes), en nous élevant vers l’imitation de celui-là. C’est pourquoi nous avons été honorés également de la primauté sur terre ; nous avons entendu, en effet : Croissez et multipliez-vous et remplissez la terre et régnez sur elle, et dominez sur les poissons de la mer et sur les oiseaux du ciel et sur toutes les bêtes et sur toute la terre et sur tout reptile qui rampe sur la terre (Gn 1, 28).

Et il a été octroyé aux hommes, par libéralité, d’être également maîtres d’eux-mêmes et libres ; et Dieu nous a confié les rênes de notre vie. En effet, l’image elle-même boiterait bien fort, si nous étions menés par une force quelconque, au lieu d’être, d’après le modèle à l’image duquel nous avons été faits, riches du libre arbitre et de la liberté ; mais nous ne nous sommes pas servis de cet honneur comme il convenait ; et, quand l’homme était dans l’honneur, il n’a pas compris ainsi qu’il est écrit (Ps 85, 5).

Et en effet nous étions tenus de désirer la beauté spirituelle et divine, d’obéir à ses lois et de tourner vers elle l’énergie de (notre) esprit libre ; après en avoir détourné notre œil, nous sommes descendus vers le péché, qui est un aveuglement spirituel. De même donc que, d’une part, Dieu nous a créé un œil qui peut recevoir la lumière et diriger les pas de nos pieds (et que), d’autre part, si de notre plein gré nous obscurcissons cet (œil), c’est nous-mêmes qui sommes cause de cet aveuglement, de la même manière, d’une part, il a fait à la façon d’un œil l’intelligence qui (est) en nous, laquelle peut comprendre les choses divines et briller de la lumière qui (vient) de là, et, d’autre part, si nous obscurcissons cette (intelligence), aussitôt les ténèbres du péché se produisent en nous à la façon d’un aveuglement ; or l’aveuglement est la privation de la lumière, et Dieu n’est pas l’auteur d’une privation ; car c’est des essences qu’il est le créateur, et non pas du néant et de la non-existence. Donc le péché et le mal sont néant et non-essence ; car ils sont un changement de la bonne volonté.

« Mais il fallait, disent-ils, que nous fussions créés immuables par rapport au péché.» — Ce sont là assurément des paroles de gens qui légiféreraient ; et il ne faudrait pas, comme dit l’Apôtre, que le (vase) d’argile dise à celui qui l’a façonné : Pourquoi m’as-tu fait ainsi (Rm 9, 20 ; cf Is 29, 16 ; 45, 9) ? Et ceux qui disent cela me semblent, d’une part, mépriser ce qui est raisonnable, d’autre part, préférer, au lieu d’être des hommes, être plutôt des bois et des pierres, qui sont immuables par rapport au péché.

« Mais nous voudrions être, disent-ils, des êtres raisonnables et n’être jamais transformés et changés par rapport au péché. » Telle est donc l’opinion de ceux qui s’élancent même au-dessus de la nature et veulent monter jusqu’à l’essence divine. En effet, seule la Trinité sainte, incréée et sans commencement et non produite, est immuable dans la nature et non transformable ; mais toute la création (est) sujette aux changements et aux transformations.

Quant aux armées angéliques, ce ne sont pas des natures immuables, mais la grâce divine les a saisies en même temps que la contemplation perpétuelle de la Trinité sainte, ou plutôt de l’illumination qui en (provient). Après que le Calomniateur, de son plein gré, a détourné son regard de cette vision, alors qu’il faisait partie de l’une de ces bonnes armées, il est devenu lui-même l’instigateur des ténèbres. Également les esprits doués d’intelligence qui se sont révoltés en même temps que lui ont subi le même sort, ensuite sont devenus mauvais, et de surcroît par jalousie ont entrepris la guerre contre l’homme. Mais nous pouvons dire comme Paul : L’amour du Christ nous saisit (2 Co 5, 14) et par le combat qui a lieu contre ces (mauvais esprits) il nous rend plus éprouvés, mais seulement à condition que nous-mêmes ne nous privions pas de l’amour et de la grâce ; quand en vérité Adam fit cela, d’une part il fut trompé par le Malin (et) d’autre part il devint un exilé du Paradis.

II faut donc croire que Dieu le Père est « tout-puissant » et qu’il n’a absolument aucun principe opposé en face de lui, selon l’impiété des Manichéens, et qu’en vérité il est « le créateur de toutes les choses visibles et invisibles » ; ne dressons pas des dieux différents, d’après l’opposition des éléments visibles, et ne pensons pas que l’un est l’auteur du feu et l’autre, de l’eau. Mais considérons que ce monde est composé de choses qui sont opposées en une seule harmonie et en un (seul) bon ordre, et qu’à cause de cela il est appelé « ordre », et louons celui qui a ainsi ordonné et harmonisé ce qui semble sans harmonie. Car, quand on voit qu’une lyre est faite à juste titre de cordes disparates pour exécuter une seule mélodie aux notes harmonieuses, on félicite le joueur de cithare.

Or, quand vous croyez en un seul Dieu le Père, croyez aussi « en un seul Seigneur Jésus-Christ, son Fils unique, qui a été engendré de son essence, (qui est) consubstantiel au Père, qui est lumière de lumière et vrai Dieu du vrai Dieu », le Verbe, la Vie, l’image du Dieu invisible (Col 1, 15), l’empreinte de l’hypostase du Père (He 1, 3). Car c’est par tous ces (noms) qu’il est désigné, parce qu’une seule formule ne peut pas englober ce qu’il contient, mais chacune d’entre elles désigne un seul attribut convenant à Dieu, et cela même quand en la comparant à d’autres personnes elle est inadaptée et se trouve inadéquate. En effet, lorsque tu entends le Fils, comprends par là seulement qu’il est consubstantiel à son Père ; car tout fils est de la même essence et de (la même) nature que son père, selon la façon dont celui-ci l’a engendré.

N’abaisse donc pas ta pensée de là aussi aux naissances corporelles et n’aie pas en vue l’union des corps, l’émission de la semence et la passion. Mais de la désignation de Fils passe à celle du Verbe, et tu trouveras que c’est sans émission de semence et d’une manière impassible et incorporelle qu’il a été engendré, comme la parole. Car de même que cette parole (qui est) la nôtre est engendrée d’une manière impassible par l’intelligence qui (est) en nous et qu’en sortant, elle montre et fait savoir par l’émission d’un son — et comme si elle (la) représentait — la pensée même qui (est) dans la profondeur de l’intelligence, de même c’est également Dieu le Père ineffable, cette intelligence qui (est) au-dessus de tout, que représente le Verbe qui est sorti de lui par génération. Et en effet il est écrit qu’il est l’ange du grand conseil (Is 9, 5) et l’image du Dieu invisible (Col 1, 15), lui qui dit : Celui qui m’a vu a vu le Père (Jn 14, 9). C’est pourquoi, en effet, il est dit également (Fils) unique, parce qu’il est sorti seul du Père seul et d’une manière unique et totalement différente de toutes les autres naissances ; en cela aussi il n’y a pas de point commun.

Mais cette parole qui est la nôtre, en sortant de l’intelligence changeante, se répand dans l’air et s’évanouit, tandis que le Verbe du Père vivant et l’intelligence non changeante et qui (est) au-dessus de tout, est lui-même également vivant, subsistant et également perpétuel.

En effet, il est écrit : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu (Jn 1, 1). Entends-tu qu’au commencement était le Verbe et qu’il était Dieu ? Et comment diras-tu non subsistant celui qui est, comme cette parole, la nôtre, qui est émise ? Mais si le Verbe était et (s’)il était Dieu et (s’)il était auprès de Dieu, il était perpétuellement ; car il était au commencement ; or, à un commencement sans temps, il n’est pas possible de trouver une limite. Par le Fils, en effet, ainsi qu’il est écrit, le Père a fait aussi les siècles (He 1, 2). Or dire que l’auteur des siècles et des temps est postérieur au temps, c’est de la folie. Donc le Fils est égal au Père en éternité, et ce n’est pas à la fin qu’il est venu à l’existence.

C’est lui qui s’est incarné pour nous dans les derniers jours, et il s’est fait homme de l’Esprit Saint et de la sainte Mère de Dieu et toujours vierge Marie. Et la cause de l’inhumanation, quelle est-elle ? C’est l’homme fait à son image, qui, à cause de sa propre folie et de la tromperie du Calomniateur, ainsi qu’il est écrit précédemment, a été exclu de la vie bienheureuse et sans souffrance du Paradis.

En effet, il convenait à celui qui est par essence l’image du Père invisible (cf. Col 1, 15), au Verbe vivant, de venir chercher, après qu’il s’était tourné vers la corruption, l’homme doué de raison, fait à l’image de Dieu comme par participation et par grâce, et qu’il avait envoyé à la mort en disant : Tu es terre, et tu iras en terre (Gn 3, 19), et non seulement cela, mais encore dont il avait jugé et condamné l’existence en portant ce décret sur Eve : C’est dans les douleurs que tu enfanteras des enfants (Gn 3, 16).

C’est pourquoi aussi, sans changement, il a participé à la condition charnelle et a enduré pour nous la mort selon la chair, en voulant abolir ces deux sentences. En effet, il n’était au pouvoir d’aucun homme de les rendre inopérantes, alors que tous avaient été soumis au filet et au piège de la mort.

« Mais il fallait, disent-ils, qu’il permette à l’un des esprits qui font l’office de ministres (cf. He 1, 14) d’accomplir une telle économie de ce genre, et non pas que Dieu s’abaisse à cela. » Mais d’abord, d’une part, personne ne pouvait réaliser cela et dénouer les liens de la corruption, si ce n’est celui qui par nature est incorruptible et immortel, la force toute puissante du Dieu invisible ; par ailleurs, il ne convenait pas à une puissance angélique et créée d’opérer un tel redressement qui convient à Dieu, de peur que les hommes eux-mêmes ne tombent et ne déchoient encore de nouveau de la vérité et qu’ils ne servent la création au lieu du créateur (Rm 1, 25).

Mais c’est à celui qui pouvait, c’est à celui-là qu’il convenait également de supporter l’Économie qui nous concerne, afin que ceux qui seraient sauvés adorent celui qui est à la fois Sauveur et Dieu adorable par nature. C’est pourquoi, en effet, le prophète Isaïe également s’écriait : Ce n’est pas un messager ni un ange, mais c’est lui-même le Seigneur qui nous a sauvés (Is 63, 9).

Nous ne le diviserons donc pas après l’union d’après la dualité des natures ; sinon, nous nous exposerions à être accusés d’idolâtres, en adorant en même temps que Dieu, selon la folie de Nestorius, l’homme qui à part subsiste par chair lui-même. Mais nous le professerons un seul et le même de deux natures, de la divinité et de l’humanité ; et, en l’adorant, nous serons en dehors de tout reproche. De la même manière que nous, en effet, le Verbe de Dieu a participé au sang et à la chair (cf. He 2, 14), qui est animée par une âme intelligente. Mais si c’est de la même manière que nous, l’argument ainsi présenté en public, suscite un conflit de polémique.

En effet, de même que, en ce qui nous concerne, lorsque l’âme a été unie hypostatiquement au corps, elle a parfait l’homme un de deux, sans que l’âme elle-même ait été changée en corps, ni le corps à son tour transformé en âme, et que l’être vivant est dit et compris une seule nature, sans qu’il ait diminué ou changé ou transformé ces (éléments) dont il a été formé naturellement, de même également le Verbe de Dieu, lorsqu’il a été uni selon la nature et selon l’hypostase à l’humanité qui (vient) de nous, laquelle est parfaite selon sa propre notion, qu’il est né de la sainte Vierge selon la chair et qu’il a été nommé Emmanuel, montre aussi que ces (éléments) à partir desquels l’union a été faite, ne sont pas confondus, puisque d’une part ils demeurent dans leur qualité naturelle, bien que, d’autre part, les propriétés qui subsistent, ne subsistent plus en propre, comme si elles étaient encore disjointes par la dualité ; car il n’y a qu’une seule hypostase à partir des deux (éléments).

Par conséquent il faut anathématiser ceux qui disent que cet unique Christ après l’union ineffable constitue deux prosôpa ou deux hypostases ou deux natures, avec les opérations de celles-ci et (leurs) propriétés, et ne le confessent pas comme un seul prosôpon, une seule hypostase, une seule nature incarnée de Dieu le Verbe, ou qui nient qu’il s’est incarné (en prenant) une chair véritable et qui nous est consubstantielle, ou conçoivent celle-ci (comme) sans âme ou sans intelligence, et qui par ces (opinions) rendent notre salut faux ou imparfait.

Croyez donc que Dieu lui-même qui s’est incarné a supporté selon la chair la croix pour nous, qu’il a été enseveli, qu’il a détruit la corruption qui (est) dans les tombeaux, qu’il est descendu au shéol, qu’il a brisé les portes infrangibles et renforcées, qu’il a dénoué les liens indissolubles et qu’il a fait sortir les captifs, qu’il est ressuscité d’entre les morts le troisième jour, qu’il est monté au ciel, et qu’il est assis à la droite du Père. Et cela est dit, non pas parce qu’il y a quelque chose du Père qui est à droite ou à gauche ; car comment ces propriétés appartiendraient-elles à celui qui est infini et incorporel et qui remplit tout ? Mais c’est d’après les mots qui sont en usage chez nous que le Livre divin montre la majesté royale du Fils et l’égalité d’honneur qu’(il a) par rapport au Père.

Il faut croire également à l’Esprit saint, qui procède du Père. C’est ainsi, en effet, que le souffle sort également en même temps que notre parole. Cependant ici (c’est le souffle) qui se répand encore dans l’air, (et) là (c’est l’Esprit) vivant et hypostatique. Car l’Esprit est (l’Esprit) de vie, qui est consubstantiel au Père et au Fils et qui (est) compté en même temps à cause de cela comme possédant la même louange, divinité, royauté et éternité. Allez, dit-il, enseignez toutes les nations, en les baptisant au nom du Père et du Fils et de l’Esprit saint (Mt 28, 19). Celui-là a fait également en même temps avec le Père et le Fils la création visible et invisible. Il est écrit, en effet : Par le Verbe du Seigneur ont été affermis les cieux, et par l’Esprit de sa bouche toute leur armée (Ps 33, 6). C’est par celui-là que vous recevrez le don de l’adoption.

Lorsque donc vous aurez cru en un seul Dieu, qui est vu dans une seule essence en trois hypostases, renoncez à l’esclavage du tyran, je veux dire de Satan, et des armées mauvaises et funestes qui lui (sont) soumises, en disant : Rompons leurs liens, et détachons de nous leur joug (Ps 2, 3). Et faites cela, en regardant vers l’occident ; ensuite, en vous tournant vous-mêmes pareillement vers l’orient, proclamez l’alliance avec le Christ, non pas parce que le côté de l’occident est échu par le sort au Calomniateur et aux démons mauvais — car c’est au Seigneur qu’appartient la terre et sa plénitude (Ps 24, 1) — mais afin de manifester par cette attitude que d’une part vous avez fui les ténèbres du péché, que, d’autre part, vous avez couru vers la lumière spirituelle et que vous vous hâtez vers votre habitation paternelle, le Paradis qui (est) planté du côté de l’orient (cf. Gn 2, 8).

Parce que donc vous avez chassé (loin) de vous jusqu’à présent, par la parole seule qui a une force invincible, la tyrannie du démon mauvais et rebelle, (tyrannie) accablante à cause de la méchanceté, mais faible à cause du mensonge — et (le Calomniateur) s’est montré fuyard et a été dispersé comme la fumée (cf. Ps 68, 2-3) avec ceux qui s’attachent à lui — et parce que vous vous êtes réfugiés vers la droite invincible du Christ, lorsque par une parole, qui ignore bien la fraude et (marque) la bonne volonté, vous avez confessé sa seigneurie, dès lors le Seigneur lui-même, qui au commencement a façonné à partir de la boue, en voyant sa création souillée par la transgression d’Adam, lui-même (dis-je) vous formera de nouveau par l’eau et par l’Esprit.

Et, lorsque le Calomniateur jaloux et impudent vous verra vous engager dans le chemin qui (mène) à l’eau, se reprenant, il vous poursuivra de nouveau, et il dira à ses démons, comme Pharaon aux Égyptiens : Pourquoi avons-nous fait cela : renvoyer les enfants d’Israël, pour qu’ils ne soient plus en esclavage pour nous (Ex 14, 5) ! Mais ayez confiance ; les eaux marcheront en avant, et celui qui a brisé les têtes des dragons dans les eaux Ps 73, 13) engloutira ceux-là. Mais autrefois les eaux étaient mortelles et amères, avant que fussent brisées les têtes de ceux qui vomissaient un venin qui porte la mort ; mais quand le signe de la croix a été tracé sur elles, il a rendu ces (eaux) douces et vivifiantes.

Et c’est de façon tout-à-fait évidente, par une figure très, très claire, qu’autrefois Moïse a signifié cela d’avance. Dans l’Exode, en effet, il a écrit en ces termes : Or ils parvinrent à Mourath, et ils ne pouvaient pas boire les eaux de Mourath ; car elles étaient amères ; c’est pourquoi le nom de ce lieu a été nommé Amertume. Et le peuple murmurait contre Moïse, en disant : Que boirons-nous ? Et Moïse cria vers le Seigneur ; et le Seigneur lui montra un bois et il le jeta dans les eaux, et les eaux devinrent douces (Ex 15, 23-25).

Pour qui donc, même parmi ceux qui sont très pervers, n’est-il pas certain que ce bois figurait à l’avance la croix vivifiante et le baptême qui s’accomplit par elle ? Car ce qu’il a dit : Il lui montra un bois, fait connaître la révélation du mystère qui était caché, et d’autre part ce qu’il a ajouté après ce qui a été dit : Il lui fixa là des observances et des jugements (Ex 15, 25), ne montre à l’avance rien d’autre si ce n’est les lois parfaites de l’Évangile.

Le prophète Ézéchiel aussi a vu à l’avance ces eaux qui vivifient et guérissent et qui donnent la santé spirituelle ; et il montre cela, en écrivant en ces termes : Et il m’a dit : Ces eaux qui vont à la Galilée qui (est) du côté de l’orient, et (qui) descendent vers la terre qui n’(est) pas habitée, et (qui) viennent à la mer vers les eaux du passage de la mer, donneront la santé aux eaux. Et il arrivera que toute âme des animaux qui y fourmillent, eux tous sur lesquels le fleuve lui-même viendra là, vivra, et il y aura là une très grande poussière, parce que ces eaux viennent là, et elle sera guérie et vivra (Ez 47, 8-9).

Or ces eaux qui jaillissent en Galilée et traversent la mer, c’est le Jourdain, dans lequel la semence du saint baptême a été jetée par notre Sauveur, ces (eaux) qui descendent vers la terre qui n’(est) pas habitée, laquelle nous représente, nous qui sommes déserts et inhabités de toute grâce divine, qui étions oisifs et vides selon la parole de l’Évangile (cf. Mt 20, 3), où ont habité sept esprits qui sont très mauvais (cf. Mt 12, 45).

Et également cette (parole) : Elles descendent, montre la miséricorde d’un Dieu charitable, par laquelle une telle grâce est descendue sur nous qui n’étions pas dignes. Et il arrivera que toute âme des animaux, dit-il, qui fourmillent, eux tous sur lesquels lui-même le fleuve viendra là, vivra (Ez 47, 9). Il appelle « animaux » ceux qui, dans la diversité des passions animales, se sont rendus semblables aux animaux de tout genre, eux que la mer de cette vie salée et trouble a fait fourmiller. Mais cependant, après que le Jourdain est venu sur eux, il a octroyé la vie également à ceux-là, à eux qui étaient morts jadis dans les flots salés.

Le prophète lui-même a ajouté après cela : Et il y aura une très grande poussière, parce que les eaux viennent là, et elle sera guérie et vivra ; tout ce sur quoi le fleuve viendra là, vivra. Ceci montre manifestement la rénovation et la re-création de l’homme ancien et fait de poussière ; car le premier homme (tiré) de la terre est fait de poussière (1 Co 15, 47), ainsi que dit Paul. Et le divin David aussi chante au sujet du Dieu de l’univers : Souviens-toi que nous sommes poussière (cf. Ps 103, 14). En effet, puisque c’est dans la boue que nous avons enfoui l’image raisonnable de l’âme, c’est d’après ce qui (est) inférieur que nous sommes nommés « poussiéreux » plutôt que « raisonnables », puisque nous sommes de la même poussière.

Mais le prophète Ézéchiel, lorsqu’il voyait de loin la foule nombreuse de ceux qui allaient venir au baptême, a dit que d’une part ils étaient faits de poussière et qu’ils étaient morts dans la boue, (et) que d’autre part ils allaient être guéris et vivre par ces eaux : Et il y aura là une très grande poussière, parce que ces eaux viennent là, et elle sera guérie et vivra ; tout ce sur quoi le fleuve viendra là vivra (Ez 47, 9).

Je laisse donc de côté beaucoup d’autres choses encore qui auraient été nécessaires, parce que l’homélie aboutirait à une longueur excessive et démesurée. Mais vous, tandis que vous allez vers le fleuve vivifiant, souvenez-vous de moi, je vous le demande et je vous en prie ; car jusqu’à présent je suis submergé par les flots salés des souffrances, et vous ne pouvez pas m’octroyer une autre grâce plus grande que celle-là. Et le Dieu trinitaire vous donnera ce que vous demanderez, parce qu’il est compris et loué comme l’Un, au nom de qui vous allez être baptisés. À lui aussi sied la louange et la gloire et la puissance, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen !

 

Fin de l’homélie 21

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