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HOMÉLIE 2

De saint Mar Sévère, sur l’intelligence des auditeurs et sur l’annonce de l’archange Gabriel, qu’il fit à la Mère de Dieu et toujours vierge Marie, et contre ceux qui divisent l’Emmanuel en deux natures après l’union.

Peut-être vous imaginez-vous que j’ai de la joie et que je déborde de bonheur parce que vous vous réjouissez à cause de mes pauvres paroles et que vous vous empressez avec tant de hâte pour venir m’entendre. En réalité je pleure et je gémis, et, de votre joie, je fais l’aliment de ma tristesse. Je pense, en effet, que si vous n’étiez pas contraints par le manque de nourriture et par la faim, et que si vous ne vous nourrissiez pas d’un enseignement orthodoxe et sain, vous n’auriez pas une telle avidité pour ces (discours) vils et méprisables, à l’instar de ceux qui, faute de froment, désirent partager du pain d’orge.

Telle était précisément cette faim que le prophète Amos signalait à l’avance en disant : Voici que des jours viennent, dit le Seigneur, et j’enverrai une faim sur la terre, non pas une faim de pain ni une soif d’eau, mais une faim d’entendre la parole du Seigneur (Am 8, 11). Isaïe menaça également Jérusalem de cette (faim), comme d’une forme de malédiction en disant : Seront enlevés d’elle (Jérusalem), prophète, conseiller admirable et architecte sage (cf. Is 3, 2-3). Ces noms désignent ouvertement les docteurs des paroles divines. De même encore, l’apôtre Paul écrivant aux Corinthiens disait : Selon la grâce de Dieu qui m’a été donnée, comme un sage architecte j’ai posé le fondement (1 Co 3, 10). Le prophète, ajoutant à cette menace de malédiction, dit : L’auditeur intelligent sera aussi enlevé de Jérusalem (cf. Is 3, 3).

Mais rendez grâces à Dieu qui par charité tempère ces tristes (menaces). Celui-ci parlait de « ma Jérusalem », mais moi, c’est de cette église que je dis : II n’a pas enlevé l’auditeur intelligent. C’est en effet avec intelligence par la grâce d’en haut que vous écoutez les enseignements apostoliques ; et vous reconnaissez la voix du vrai pasteur, et vous vous rebellez et vous rebiffez contre une voix étrangère (cf. Jn 10, 4-5), et vous ne vous laissez plus jamais mener hors de la voie royale. C’est pourquoi je crois qu’à moi aussi une parole a été donnée, qui, face à votre audience intelligente, ou bien ne vaut rien, ou bien a une valeur légère et modeste.

Voici en effet que certains en sont maintenant arrivés à une impiété telle que, à la louange du Trisagion par laquelle nous célébrons le Sauveur Christ en disant : « Saint Dieu, Saint Puissant, Saint Immortel », ils n’ajoutent pas : « Qui a été crucifié pour nous, aie pitié de nous ». Ils pensent que c’est une infamie de proclamer immortel celui qui dans la chair a été crucifié pour nous, et ils n’ont point appris à dire comme saint Paul : Que je n’aie pas à me glorifier si ce n’est dans la croix de Jésus Christ (Ga 6, 14). La croix est donc une glorification véritable et une armure invincible, lorsque nous proclamons cela du Dieu incarné.

Aussi est-ce avec des sons harmonieux en vos âmes, à la manière d’une cithare spirituelle, et touchés par l’Esprit Saint, que vous faites monter chaque jour à juste titre cette louange au Christ Dieu vivant. Et vous souffriez amèrement jusqu’à présent en face de ceux qui le divisaient, après l’union inexplicable, en la dualité des natures.

Si en effet celui qui s’est incarné et a été ainsi crucifié pour nous est immortel, il est donc une personne, une hypostase et une nature incarnée de Dieu le Verbe. Si au contraire, après l’union, il est reconnu en deux natures comme (l’a proclamé) l’assemblée, celle de la vanité, de ceux qui se sont réunis à Chalcédoine, d’une part l’union est détruite, étant divisée en dualité ; d’autre part le mystère est divisé : à la nature divine, nous attribuons en propre l’immortalité, et, à la nature humaine, la mort seulement.

Mais il n’y a pas que vous à vous trouver dans l’affliction à ce sujet : les puissances angéliques elles aussi gémissaient et souffraient avec vous lorsqu’elles voyaient que par des blasphèmes était rompue la connexion entre les (éléments) terrestres et célestes, et elles se disaient en elles-mêmes : quand nous exultions à propos de la naissance de l’Emmanuel, nous nous sommes constituées en légions, et, nous émerveillant au plus haut point de la charité inexprimable de Dieu, nous avons répondu par la louange, et, voyant que le combat sans trêve était aboli, nous avons fait retentir sur terre le premier chant de réconciliation : Gloire à Dieu dans les hauteurs, paix sur la terre, et bonne volonté aux hommes ! (Lc 2, 14)

Où donc sont ces (paroles) de paix, si nous dans le ciel nous reconnaissons comme Verbe de Dieu un seul Fils, même quand il s’est incarné, et ne faisons pas la moindre addition à l’hymne du Trisagion, mais trois fois nous proclamons qu’il est saint (cf. Is 7, 3), quand nous célébrons le seul Seigneur Sabaoth et que nous reconnaissons une seule seigneurie de la divinité en trois hypostases. Tandis que les hommes qui sont sur la terre, oubliant le don de tout cela et la splendeur de la réalité, divisent le seul Seigneur et Sauveur Jésus Christ, lui qui est inséparable et indivisible, quand ils disent qu’après l’union il est reconnu en deux natures et qu’ils introduisent un chiffre de plus, au point de glorifier ainsi l’homme qui subsiste par lui-même et du même coup d’achever la Trinité en quaternité, et de dire comme l’impie Nestorius : « Conservons de cette manière la connexion des natures sans confusion, reconnaissons Dieu qui est dans l’homme, honorons l’homme qui par la connexion divine est adoré en même temps que le Dieu tout puissant », de telle sorte que, dans un autre passage, il ose appeler union une connexion créée, telle que celle-ci, en disant « non pas que nous mélangeons, mais que nous unissons, — je l’affirme — les natures ».

Mais quand il est remonté du tombeau, ou plutôt des lieux inférieurs de la terre (Ep 4, 9), vers le ciel, nous avons reconnu qu’il était le Seigneur et le roi de gloire alors que nous sommes perplexes quand nous avons entendu dire par d’autres puissances : Élevez, portes, vos frontons, et élevez-vous, portes éternelles, et qu’il entre le roi de gloire (Ps 24, 7) et que nous nous demandions : Qui est ce roi de gloire (Ps 24, 8) ? Mais lorsque nous eûmes appris qu’il était le Seigneur fort et tout-puissant dans le combat (Ps 24, 8) qu’il a livré au Calomniateur, et que, par la croix, il avait vaincu l’assaillant et l’ennemi de tous les hommes, et qu’il avait délivré de la longue captivité et de la tyrannie ceux qui avaient été assujettis sous sa main, alors joyeusement nous avons ouvert les portes éternelles, et nous l’avons reçu, non pas comme un Dieu nouveau et créé, mais comme le Dieu d’avant les siècles, le Seigneur et le roi des puissances célestes, et nous avons reconnu par toute cette abondance de la charité, de la bonté (cf. Ep 2, 7) et de l’Économie envers l’Église, la sagesse variée et multiforme (cf. Ep 3, 10) du Dieu qui seul est sage et fait des merveilles (cf. Ps 86, 10).

Voilà ce que pensaient et disaient ces puissances bienheureuses et angéliques qui ne pouvaient supporter le blasphème des hommes. Si, en effet, pour un seul pécheur qui fait pénitence il y a de la joie dans le ciel (Lc 15, 7) selon la parole non trompeuse du Seigneur dans l’évangile, combien, penses-tu, ces esprits intellectuels et immatériels sont-ils dans la douleur et éprouvent-ils de miséricorde amoureuse pour la créature qui leur est si proche parente et douée de raison, pour l’homme, à cause de la perdition totale des âmes, de celles-là précisément qui, en blasphémant, croyaient être dans des sentiments de piété !

Combien Michel, un des premiers chefs (Dn 10, 13), qui avait été dans une telle douleur à cause de la durée de la captivité d’Israël à Babylone, ainsi qu’il a été révélé au si divin et admirable parmi les prophètes, Daniel, ne devait-il pas être encore plus affligé, lorsqu’il voyait le peuple saint, la race élue (cf. 1 P 2, 9), ceux qui avaient été rachetés par le sang du Christ (cf. 1 P 1, 18-19 ; Ep 1, 7), le Fils de Dieu, et qui à cause de cela ont été appelés chrétiens, qui débouchaient dans l’anthropolâtrie et méprisaient la piété !

Gabriel, d’autre part, son compagnon au même rang et dans le même ordre, lui était aussi associé dans l’affliction, dans la pitié à notre égard et dans la miséricorde, d’autant plus qu’il voyait que le message qu’il annonçait à la sainte Mère de Dieu et Vierge Marie était mal compris. Il dit d’abord en effet : Réjouis-toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi (Lc 1, 28). Par ces (paroles) il fit connaître que Dieu le Verbe qui est sans commencement (cf 1 Jn 1, 1) et éternel, d’une manière indicible, sans changement et sans confusion habite dans le sein virginal et s’y incarne. Car en ce bref instant et en cet espace indivisible du temps, la parole de l’archange fut proférée et le Verbe de Dieu se trouvait dans le sein (de Marie). On faisait ainsi comprendre que la salutation effectuait une action extraordinaire et n’était pas une simple salutation.

Mais comme la bienheureuse Vierge fut troublée et se demandait quelle était cette salutation (Lc 1, 29), Gabriel, qui avait été chargé de ce ministère divin qui ne devait ni la contraindre ni la faire hésiter par quelque doute ou par une pensée vaine (venant) d’un raisonnement allégorique ou trompeur, comme les inventions et les imaginations des poètes, donna aussitôt l’explication, en ajoutant : Ne crains pas, Marie, tu as trouvé grâce auprès de Dieu ; voici que tu concevras et enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus (Lc 1, 30-31).

Mais ne te trouble pas, dit-il, parce que je t’ai annoncé la venue de Dieu ; ne pense pas non plus qu’il s’agit pour toi d’un enfantement qui s’accomplira de lui-même ou spontanément, ni qu’il fera irruption dans ton sein, tel le passage de la foudre, comme des sornettes ou des inepties imaginaires. La conception en effet se fera conformément à l’ordre de la nature, mais la gestation et l’enfante ment (auront lieu) sans semence (humaine). Le Verbe de Dieu en effet vient pour redresser la nature humaine et sa génération, et pour les débuts d’une étape en vue de ce qui se fera.

C’est pourquoi (Gabriel) dit : Voici que tu recevras dans (ton) sein (Lc 1, 31) de sorte que le Seigneur a pris, du sein virginal et de notre substance, la chair et la créature humaine et a béni la germination première de notre génération. Si en effet il n’était pas venu par toutes ces (phases), le péché excepté (He 4, 15), de la même manière que nous, la semence humaine étant exceptée, s’il n’avait pas pris chair dans le sein, s’il n’avait pas été formé pendant une période de neuf mois, et s’il n’était pas né, il n’aurait pas aboli la condamnation portée contre Eve : Tu enfanteras des fils dans la douleur (Gn 3, 16).

C’est pourquoi (Gabriel) dit : Et tu lui donneras le nom de Jésus (Lc 1, 31). Lui qui, en effet, est venu pour le salut de notre race, est appelé à juste titre Jésus. Le nom de Jésus est « salut de Dieu et guérison », quand on le traduit en langue grecque : Iahu en effet chez les Hébreux indique le Dieu tout puissant.

Et pour que (Marie) ne lui dise pas par exemple : Mais déjà à certains hommes a été donné le nom de Jésus, (Gabriel) ajouta, élevant son esprit : Celui-ci sera grand et il sera appelé le Fils du Très-Haut (Lc 1, 32), comme pour dire : ce n’est pas comme l’un quelconque des nombreux hommes que tu l’appelleras Jésus, mais comme celui qui est réellement grand. Grand, en effet, est Notre Seigneur, et grande est sa puissance (Ps 148, 5), comme le chante David comme de qui est par nature le Fils du Père Très-Haut.

Quant à ces paroles : Il sera et II sera appelé, elles sont adaptées à l’Économie selon la chair, et à la mesure de la pauvreté suivant laquelle volontairement il s’est fait pauvre pour nous, alors qu’il était riche, afin que nous devenions riches de sa pauvreté (2 Co 8, 9), lui qui était par nature et qui éternellement était appelé grand, dis-je, et Fils du Dieu Très-Haut.

Celui-ci, alors qu’il est devenu homme pour nous d’une manière inchangée est dit également « être » et « être appelé », de manière que nous en lui comme par un second commencement de notre race nous soyons appelés dieux et fils de Dieu : J’ai dit, a-t-il dit par le prophète David, vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut (Ps 82, 6).

Et (Gabriel) ajouta encore après cela : Et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père (Lc 1, 32). Cela n’a pas été dit par Gabriel dans un autre but que pour rappeler à la Vierge les prophètes et pour lui enseigner clairement que celui qui allait naître d’elle était le Messie dont il est question pour ceux-ci dans la prophétie : Il viendra de la semence de David (Lc 1, 33).

Élevant encore plus haut l’esprit de la Vierge sainte et ne la laissant pas retomber dans ses pensées humaines et rivées à la terre, ni croire que son règne sera temporel comme celui d’un des fils de David qui ont régné auparavant sur Israël, (Gabriel) ajouta encore à ce qui avait déjà été dit antérieurement : Il régnera sur la maison de Jacob pour toujours et son règne n’aura pas de fin (Lc 1, 34). Et il n’est possible à personne de régner pour toujours d’un règne qui n’aura pas de fin, sinon à Dieu seul, créateur et maître de tout, de sorte que, même s’il est dit, selon l’Économie, humainement, qu’il occupera le trône de David, il n’en est pas moins le même, divinement, roi et éternel, et il n’a pas de fin.

A juste titre donc et d’une manière qui convient parfaitement à Dieu, Gabriel dit : Il régnera sur la maison de Jacob, car il appelait maison de Jacob l’Église, et il rappelait l’histoire ancienne, ainsi que le symbole qui préfigurait la réalité. Lorsqu’en effet Ésaü et Jacob étaient dans le sein de Rébecca, Dieu lui dit : Voici que deux peuples sont dans ton sein et deux peuples se sépareront à partir de ton sein : un peuple l’emportera sur (l’autre) peuple, et le (plus) grand sera soumis au (plus) petit. Et les jours où elle devait enfanter s’accomplirent ; or celle-ci avait des jumeaux complètement, dans son sein : le fils qui sortit le premier était roux, comme un manteau de poil : elle lui donna comme nom Ésaü. Après lui sortit son frère, et sa main tenait le talon d’Ésaü : elle l’appela du nom de Jacob (Gn 25, 23-25).

Ainsi donc ces deux enfants portaient le symbole de deux peuples selon la parole du Seigneur : Ésaü préfigurait le peuple de la Synagogue, du fait qu’il était le premier-né et que le premier il reconnut Dieu. C’est pourquoi en effet il était roux, bien fait, beau et resplendissant et il était joyeux du fait de sa vocation et de sa profession (de foi) ; mais il était rustre et poilu, et il fut aveuglé par ses cheveux et rendu par suite incapable de regarder vers Dieu avec pureté et avec perfection. En raison aussi de la malice de l’Égypte avec laquelle il avait vécu, de ce fait, il y avait beaucoup (d’éléments) morts en lui : les cheveux en effet sont considérés comme une partie du corps ; mais ils sont morts pour la plupart et insensibles et ne causent aucune douleur quand on les coupe.

Jacob de son côté préfigurait en lui le peuple de l’Église et celui qui (provenait) des nations, en ce qu’il était né chronologiquement en second et qu’il avait reconnu Dieu après la Synagogue. Il a, de plus, tenu et saisi le talon d’Ésaü (Gn 25, 25), car, alors que l’Église est venue après la Loi et les prophètes et les a suivis, elle a reconnu comme Seigneur le Messie que la Synagogue ne put reconnaître, ses cheveux lui ayant aveuglé la face. C’est pourquoi aussi (la Synagogue) fut soumise à (l’Église), alors que celle-ci était (plus) petite et postérieure dans le temps : que tu parles d’esclavage corporel, car elle fut sous la puissance des Romains — mais on savait d’avance que la puissance de l’empire romain passerait au Christ (ou) que tu tiennes pour un esclavage intellectuel et spirituel, car la (Synagogue) par la Loi et les prophètes servait et favorisait la révélation de l’évangile.

Jacob d’autre part était un homme simple — sans tache comme le traduit Symmaque, — et en cela il préfigurait la vérité. L’Église en effet, celle dont Jacob était la figure, est sainte et sans tache, et il n’y a en elle ni tache ni ride, ni rien de semblable (Ep 5, 27), comme l’a dit le sage Paul.

Mais de plus Ésaü vendit à Jacob son droit d’aînesse lorsqu’il en reçut comme prix le pain et les lentilles cuites (cf. Gn 25, 29-34), consolation de la gloutonnerie. Ainsi, de même, le peuple de la Synagogue mangea, se rassasia, s’engraissa, s’épaissit et s’alourdit ; et il regimba et s’éloigna de Dieu son Sauveur (cf. Dt 31, 20). Et Dieu, à la suite de cela, accorda et donna à l’Église sa primauté et son droit d’aînesse qui en résulte, ce qu’il avait d’ailleurs proclamé à l’avance par la bouche du prophète Malachie, disant : J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü  (Ml 1, 2).

Que c’est sur l’Église que régnerait à jamais celui qui allait naître de la Mère de Dieu, Marie, annoncé par Gabriel, on le savait aussi, car il n’a pas dit : Il régnera sur Jacob à jamais, mais sur sa maison (cf. Lc 1, 33). La maison de Dieu dont Jacob était la figure, c’est l’Église, selon ce que dit Paul écrivant à Timothée : Afin que tu saches comment il faut te comporter dans la maison de Dieu qui est l’Église du Dieu vivant (1 Tm 3, 15). Vous voyez quel océan de pensées divines contient en peu de paroles l’annonce de l’archange Gabriel.

Cette annonce ouvrit aussi le paradis qui était fermé depuis Adam, voici cinq mille ans et plus. Si en effet le larron n’avait pas été dans le sillage des fortes paroles de l’archange et n’avait pas cru que le royaume du Christ n’aurait pas de fin, il n’aurait pas dit en voyant celui qui était crucifié, comme s’il s’attendait à ne jamais mourir : Souviens-toi de moi, lorsque tu viendras dans ton royaume (Lc 23, 42). Et aussitôt il entendit : En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis (Lc 23, 43). Et comment le larron aurait-il pu être l’objet d’une promesse, digne de Dieu, si celui qui était crucifié n’avait pas été immortel, et s’il n’avait pas été un roi sans commencement ni fin, celui qui avait porté volontairement pour nous la croix dans sa chair et goûté la mort qui donne la vie.

Mais comme la Vierge sainte considérait l’objet de cette annonce digne de Dieu, elle ne se laissait pas aller à croire immédiatement, elle hésitait même à propos du mode de la naissance et, considérant (l’ordre de) la nature, elle disait : Comment cela arrivera-t-il pour moi, car je ne connais pas d’homme (Lc 1, 34-35) ?

Alors l’ange répondant lui dit : L’Esprit-Saint viendra sur toi et la force du Très-Haut te couvrira, c’est pourquoi celui qui naîtra saint sera appelé Fils de Dieu (Lc 1, 35). Que dis-tu, dit-il ? « Je ne connais pas d’homme ». Ne considère pas (l’ordre de) la nature et ne recherche pas le sens littéral de cette merveille. L’Esprit Saint viendra sur toi ; as-tu entendu ? Le Saint. Chasse de ton esprit toute imagination de rapport sexuel ou de convoitise, et crois que la venue de l’Esprit est exempte de toute souillure et de toute impureté. La conception se fera en effet réellement, bien que tu sois seule à l’engager de ta propre substance, alors que celle de toutes les mères ne peuvent l’engager qu’en même temps que le père.

Celui qui est conçu, c’est celui dont j’ai parlé plus haut en commençant l’annonce : Salut à toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi (Lc 1, 28). Ce Seigneur est le Verbe de Dieu, une des trois hypostases, la force du Père, le Très-Haut, qui (te) couvrira. Le Christ en effet est la force et la sagesse de Dieu, celui qui, d’une part, n’a pas de commencement et qui est engendré éternellement et non corporellement en tant que Verbe du Père. De toi, d’autre part, il s’incarne sans changement, d’une manière inexplicable et sans confusion. Mais il est consubstantiel à toi, ce corps qui va être conçu et naître, qui est animé par une âme raisonnable et intellectuelle, et qui veut opérer le salut de l’ensemble du genre humain et non d’une partie seulement.

C’est pourquoi celui qui naîtra saint sera appelé Fils de Dieu (Lc 1, 35). Il faut observer comment Gabriel connaît comme unique l’Emmanuel qui va naître selon la chair de la Mère de Dieu et toujours Vierge, Marie. Mais il sera appelé saint, non comme un étranger, sur le point de s’approprier en lui le Fils de Dieu et qui s’apprête à être sanctifié par cette participation ; mais comme celui qui est saint par nature, par le fait que le même est Fils de Dieu et qu’il est un de deux, à savoir de la divinité et de l’humanité. Car s’il avait dit de le reconnaître en deux natures, comme ces impies et nouveaux scrutateurs, il aurait dit : C’est pourquoi celui qui naîtra saint sera appelé, en lui en effet est le Fils de Dieu (Lc 1, 35).

À partir de cela nous devons encore nous demander la raison pour laquelle il l’appelle ainsi : c’est pourquoi celui qui naîtra saint, (et qu’)ensuite il supprime le point-virgule et qu’il ajoute alors : Sera appelé Fils de Dieu (de manière à ne pas donner occasion à l’impie Nestorius et à ses maîtres qui disent : « Le Fils de Dieu est associé à celui qui est né de Marie par l’appellation, par le nom et par la puissance de fils ».

Diodore a écrit en effet ainsi, ivre à la manière des Juifs : « Quand le Seigneur était dans le sein de la Vierge et (issu) de sa substance, il n’avait pas l’honneur de la filiation, mais quand au contraire il fut formé et devint le temple de Dieu le Verbe et qu’il reçut le Fils Unique, alors il assuma l’honneur du nom et il lui fut aussi associé dans l’honneur ».

Théodore qui est encore plus impie que Diodore — telle est en effet la paire des maîtres de Nestorius — a dit : « C’est par grâce qu’il est Fils, l’homme qui est (né) de Marie, mais par nature c’est le Dieu Verbe. »

Mais l’annonce de l’archange Gabriel confond les blasphémateurs impies et criminels, en disant que c’est complètement et sans omission et donc non à tort qu’il est appelé comme il l’annonce, et comme chargé d’un mystère qui dépasse la parole, il dit : C’est pourquoi celui qui naîtra saint sera appelé, et de même il a ajouté ensuite : Fils de Dieu (Lc 1, 35). Parce qu’en effet, dit-il, j’ai dit : Il sera appelé saint, ne pense pas qu’il est sanctifié comme un homme par grâce dès le sein de sa mère, comme Jérémie (cf. Jr 1, 5) ou Jean-Baptiste (cf. Lc 1, 15), mais en tant que Fils de Dieu qui possède une sainteté naturelle et substantielle.

Pour ce fait aussi que celui que nous glorifions a daigné en venir à toute cette humiliation, afin de nous rendre, nous qui étions enlisés dans le péché, élevés et célestes, glorifions-(le), non de langue seulement, ni même par des hymnes et par des cantiques (cf. Ep 5,19) qui émeuvent l’âme et sont tout au plus susceptibles de produire un désir ou une pensée pieuse, mais aussi par l’éclat des actions, comme le sage Paul l’a dit en exhortant à s’abstenir de l’impudicité : Glorifiez donc Dieu dans votre corps (1 Co 6,20).

Lorsque tu glorifies en paroles, tu le fais d’une seule bouche et d’une seule langue, mais quand tu t’appliques à faire des actions dignes du christianisme, alors tu fais monter la louange par des milliers de bouches. Chacun, en effet, parmi ceux qui te voient, glorifie Dieu qui s’est incarné pour nous, parce qu’il aura été enseigné et instruit par notre conduite de commandements si dignes de merveille. Et si quelqu’un te voit pratiquer la sainteté, il dira obligatoirement : Gloire à Dieu, qui de la Vierge est né dans la chair et a institué la sainteté comme loi pour les hommes. Si, d’autre part, il voit que tu es plein de retenue et que tu piétines l’orgueil et la vanité, il regardera en haut vers le ciel et glorifiera celui qui a abaissé le ciel (Ps 18, 10), comme il est écrit, et s’est volontairement humilié lui-même (Ph 2, 7) et nous a montré le chemin nouveau qui nous fait monter au ciel, (à savoir) l’humilité.

Si encore il se rend compte que tu méprises les richesses et que tu fais participer à tes biens ceux qui sont dans le besoin, il courra en pensée vers la promesse de la vie à venir et célébrera le soleil de justice (Ml 3, 20) qui est le Christ, lequel par les rayons de la résurrection a illuminé la terre et a enseigné à mépriser les (biens) passagers et à acquérir à la place les biens durables et incorruptibles, ceux que l’œil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendus et qui ne sont pas montés au cœur de l’homme (1 Co 2, 9), comme dit le livre divin.

Mais si nous nous lassons de ces biens et nous laissons aller aux convoitises et enchaîner à la matière, alors le christianisme sera tourné en dérision, les espérances de la résurrection apparaîtront méprisables, le grand mystère de la piété (1 Tm 3, 16) semblera une plaisanterie pour les incroyants et le nom de Dieu sera blasphémé à cause de nous parmi les nations, selon la parole du prophète (Rm 2, 24 ; cf. Is 52, 5). Que cela n’arrive pas, par la grâce et la charité de notre grand Dieu et sauveur Jésus Christ, à qui sied la louange, avec le Père et avec son Esprit saint et consubstantiel dans les siècles des siècles. Amen !

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