Sur la sécheresse qui a eu lieu, c’est-à-dire sur le manque de pluies, et comment il nous faut être disposés dans de telles circonstances.
La vie humaine est pour nous un enseignement précis sur les jugements de Dieu, sur sa sagesse et sur sa providence qui pénètre tout, non seulement quant à ce qui est départi pour nous de façon générale, mais encore quant à ce qui arrive de façon particulière à chacun ; et ce serait pour nous un avertissement suffisant au sujet de ce que l’on doit faire, et une approche convenable de la pensée divine et charitable, de considérer ce qui arrive journellement, d’y louer et d’y reconnaître, même partiellement, le pilote sage et le guide ; car le Seigneur est reconnu, quand il fait des jugements (Ps 9, 17), ainsi que dit le Psalmiste.
En effet, si nous étions disposés de cette manière et (que) nous considérions avec application ce qui (est fait) pour nous-mêmes et, qu’en face de nos péchés, nous mesurions les bienfaits qui (viennent) d’en haut et ces actions qui sont des avertissements — je ne dis pas en effet «ces fléaux» — d’une part, au sujet de ce qui a lieu en notre faveur et selon notre désir, nous devrions remercier sans mesure celui qui, même lorsque nous péchons, nous aide sans (nous) faire souffrir ; d’autre part, quand quelques chagrins et difficultés nous arrivent, nous devrions (les) supporter avec bienveillance, répéter philosophiquement les paroles divines et dire à l’âme qui (est) dans le chagrin : De la correction du Tout-puissant ne détourne pas ta face ; car lui-même il nous fait souffrir, et de nouveau il (nous) rétablit ; il frappera, et ses mains guériront (Jb 5, 17-18) ; et : C’est pour un petit nombre de tes péchés que tu as été frappée de verges (Jb 15, 11).
Si, en effet, quand il s’agit de ce que nous saisissons et comprenons, en y prêtant attention, nous retrouvons la sagesse de Dieu, sa justice et sa charité, également, quand il s’agit de ce que nous ne comprenons pas — parce qu’en vérité ses jugements, ainsi qu’il est écrit, sont le grand abîme (cf. Ps 33, 7) — nous pourrons céder à sa sagesse incompréhensible et nous laisser persuader que cela aussi a été départi avec charité et pour notre utilité ; puisse-t-il arriver ainsi que nous rendions grâces en toutes choses (Ep 5, 20), selon l’avertissement de l’Apôtre !
Or, ceci n’a pas été dit pour un autre motif que celui de ce manque de pluie, qui naguère était suspendu au-dessus de nous, de l’air sec qui (était) au-dessus de notre tête, de la terre qui était étouffée par la sécheresse, et, ensuite, à cause de la pluie surabondante survenue depuis, où il n’y avait plus le souvenir de nos péchés, mais qui a été retardée, afin de nous faire prendre conscience de demander à celui qui donne, et qui a été accordée, avant que nous-mêmes nous ayons demandé comme il faut, en sorte que le don lui-même relève de la bienveillance de celui qui a donné et n’est pas la récompense de la demande.
Car c’est lui qui crie par le prophète Isaïe : Et il arrivera que, avant qu’ils ne m’appellent, je les exaucerai ; tandis qu’ils parlent encore, je leur dirai : Qu’y a-t-il (Is 65, 24) ? Sinon, si les flots indicibles de toute cette charité n’avaient pas devancé la colère qui était suspendue au-dessus de nous, à quelle rage n’en viendraient pas les guêpes furieuses de l’hérésie nestorienne, qui bourdonnent des paroles désagréables et impures, circulent entre les maisons et se glissent au fond des demeures, et (qui) peut-être par une ou deux femmelettes, à l’intelligence folle, communiquent leur lèpre, tandis que toute la ville (est) saine et que par la grâce de Dieu elle ferme ses oreilles à leurs paroles ?
En effet, ils disaient en vérité que la raison pour laquelle la terre a été condamnée à la soif, c’est que les dogmes impurs de l’erreur dyophysite ont été anathématisés, ainsi que les pères de ces (dogmes) et les écrivains impies qui ont divisé l’Emmanuel après l’union ineffable et inimaginable, par la dualité des natures. Car ils ont l’habitude de forger de telles choses et d’inventer des fables, parce qu’également autrefois, après que Nestorius eut été chassé par une sentence de jugement qui (venait) du ciel et qui (était) d’en haut, l’évêque Dorothée, atteint comme lui de la même rage, écrivait à quelques-uns que c’était à cause de l’inique déposition de celui-ci qu’avaient eu lieu dans la ville impériale des incendies, des (incursions) de pillards et d’ennemis et la chute de l’Empire des Romains.
Ce sont là, en effet, les choses qu’ils font jaillir de (leur) cœur plein de boue, tantôt en forgeant et en inventant, tantôt en restant bouche bée en face de la chair et en voyant seulement ce qui est placé à (leurs) pieds, sans pouvoir lever leur œil spirituel vers les espérances futures et en restant ignorants de ce qui concerne les Livres sacrés.
Quant à nous, bien que nous ayons regardé la sécheresse que Dieu a prolongée autrefois sur nous et la pluie abondante qu’il avait interdite aux nuages de verser et qu’il avait arrêtée, comme une épreuve de la foi orthodoxe, laquelle maintenant a brillé d’une manière éclatante sur tous ceux qui (sont) en Orient, nous avons pensé que c’est un châtiment, quand nous avons appliqué notre intelligence aux enseignements du Livre divin ; car il est habituel à Dieu d’éprouver par des douleurs ceux qui ont joui de certains bienfaits, afin que, comme des esclaves frappés de verges et rebelles, nous sachions, au temps où nous sommes secourus, reconnaître le Maître, et, au temps où nous sommes châtiés, ne pas le renier.
C’est ainsi qu’il est écrit qu’il a châtié les enfants d’Israël. En effet, après les avoir fait sortir d’Égypte, et les avoir délivrés d’une dure servitude, après leur avoir montré qu’il est le Dieu de leurs pères, le Dieu d’Abraham et le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, après leur avoir donné la connaissance de lui-même, et leur avoir prouvé sa force invincible par tous ces signes et miracles nombreux, aussitôt il les conduisit au moyen d’une affliction et leur présenta l’épreuve d’un châtiment.
Car il laissait le Pharaon les poursuivre avec un grand nombre de chars et de cavaliers, alors que leur fuite par la Mer Rouge devenait sans échappatoire et sans issue ; et, quand ils eurent été pris au milieu et que, dans leurs âmes non moins que dans leurs corps, ils furent troublés et angoissés, ils se rabaissèrent à murmurer sans noblesse et comme il sied à des esclaves, se rappelant leur servitude d’Égypte, et se remettant par la pensée au bord du Nil, eux qui peu après devaient tremper leurs pieds dans la Mer Rouge.
Mais le grand Moïse était inflexible : après avoir regardé d’une manière terrible comme de petits enfants ceux qui murmuraient et les avoir réprimandés en maître, il leur dit, autant, il est vrai, que le temps permettait de le dire : Ayez confiance, restez en place et voyez le salut qui (vient) du Seigneur, qu’il vous fera aujourd’hui. Car de la même manière que vous avez vu les Égyptiens aujourd’hui, vous ne continuerez plus à les voir dans le temps qui (court) à partir de maintenant et à jamais. Le Seigneur combattra pour vous ; et vous, soyez tranquilles (Ex 14, 13-14). Or c’est au peuple, que celui-là dit ces (paroles), (mais) à Dieu, rien. Cependant, même quand il se taisait, Dieu l’entendait : Pourquoi cries-tu vers moi (Ex 14, 15) ?
Car, pour des hommes revêtus de Dieu et qui sont saints, même si leurs lèvres sont liées et leur langue clouée, leur esprit crie vers Dieu ; et c’est là ce que Paul, écrivant aux Romains, disait : Mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables ; et celui qui sonde les cœurs sait quelle est la pensée de l’Esprit, (à savoir) que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu (Rm 8, 26-27). Car l’âme qui est attachée à Dieu lui parle continuellement, et elle possède le secours qui (vient) de lui, ainsi que dit également le prophète David : Mon âme s’est attachée après toi, et ta droite m’a secouru (Ps 62, 9).
C’est au moment où, se taisant, Moïse criait de cette manière, qu’il entendait et recevait aussitôt l’ordre d’étendre son bâton, de frapper la mer, de diviser les eaux, de faire passer Israël, d’engloutir Pharaon. Et, après que l’étendue de la mer eut été divisée, une muraille était à droite, et une muraille à gauche (Ex 14, 29) ; car ce sont des paroles mêmes du Livre divin que je me servirai, parce que seul Celui qui a fait cela est digne de foi pour raconter ses propres miracles, et également parce que, même quand il est inaccessible, il nous parle le plus humblement possible, afin que ces pensées divines soient faciles à saisir, autant qu’il est possible à notre intelligence terrestre.
Or quel était celui qui opéra la division de la Mer Rouge ? (C’est) le Christ, qui a été préfiguré par le bâton, au sujet duquel Isaïe, lorsqu’il prophétisait, a dit : Et un bâton sortira de la racine de Jessé (Is 11, 1) ; et David l’appelait également un bâton puissant, en disant : Le Seigneur t’enverra de Sion comme un bâton puissant, et tu domineras au milieu de tes ennemis (Ps 109, 2).
Donc, les eaux de la Mer Rouge, pour les enfants d’Israël, étaient une muraille des deux côtés, (mais) pour Pharaon et pour les Égyptiens, (elles étaient une muraille) pour un certain temps, aussi longtemps que ceux qui étaient poursuivis marchaient entre les murailles humides et fixes des eaux ; après que ceux-ci eurent traversé et qu’ils se tinrent sur la terre ferme, la muraille des eaux, lors qu’elle se fut brisée, qu’elle eut coulé et se fut répandue selon sa propre nature, devint un tombeau pour ceux qui avaient été laissés à l’intérieur de la mer, et elle recouvrit les poursuivants ainsi que toute l’armée en totalité, avec leurs cavaliers et avec (leurs) chars. C’est pourquoi ceux qui furent sauvés chantaient un cantique de victoire, en disant : Chantons au Seigneur ; car il est glorifié glorieusement ; il a jeté à la mer le cheval et aussi le cavalier (cf. Ex 15, 1).
Mais, de plus, l’épreuve, la peine et le tourment succédaient à ce salut merveilleux et à ce miracle redoutable et grandiose. En effet, lorsqu’ils eurent marché pendant trois jours dans le désert, assoiffés et sans boisson, après le feu d’une soif qui (fut) si longue, ils rencontrèrent les eaux très amères de Mourath, que rendit douces aussitôt celui qui ordonnait à Moïse de faire des miracles. De la même manière, après le don surabondant de la manne et le pain du ciel et cette source extraordinaire des eaux (sortant) du rocher sans fissure, frappé avec le bâton, laquelle était le remède et la guérison d’une autre soif, ils étaient éprouvés par le combat avec Amalek, avec ce peuple cruel et barbare, qu’ils domptèrent et détruisirent également avec force et puissance.
Après qu’ils furent parvenus à la montagne du Sinaï, ils obtenaient une législation : Moïse, sur le sommet de la montagne recevait, en haut, les tables écrites par Dieu ; mais le démon jaloux, le Calomniateur, ne supportant pas la grandeur de la gloire, présentait, en bas, la tentation de l’idolâtrie, et il érigeait comme Dieu un veau qui rappelait l’erreur d’Égypte.
Et, pour parler simplement, durant tout le chemin et le cours de quarante années, (les enfants d’Israël) avaient joui de la grâce de Dieu sans compter, et avaient été éprouvés par des châtiments ; c’est ainsi qu’ils avaient obtenu la Terre promise, ce qu’à la fin Moïse également en élevant (leur esprit) et en les faisant remonter vers le souvenir de ces (événements), disait par manière d’enseignement profitable : Et tu te souviendras de tout le chemin par lequel le Seigneur ton Dieu t’a conduit dans le désert, afin de te mettre à mal et de (éprouver et afin de connaître ce qu’(il y a) dans ton cœur, si tu garderas ses commandements ou non ; et encore : Et tu connaîtras dans ton cœur que, comme un homme corrige son fils, de même le Seigneur ton Dieu te corrigera (cf. Dt 8, 2.5).
C’est à quoi revient ce que Paul écrivait aussi, dans sa lettre aux Hébreux, disant ce qui est traité en philosophe par Salomon même dans les Proverbes : Mon fils, que ton âme ne fasse pas peu de cas de la correction du Seigneur, et ne te relâche pas, quand tu es repris par lui ; car celui que le Seigneur aime, il le corrige, et il frappe de verges tout fils qu’il accueille (He 12, 5-6 ; Pr 3, 11-12).
Comment donc nous-mêmes, sachant cela, lorsque nous étions châtiés comme des fils par le manque de pluie et par la sécheresse, irons-nous supporter à contre cœur l’épreuve du Père et être dans l’angoisse ? Ou comment un homme doué d’intelligence et versé, même modérément, dans les Écritures divines, s’imaginerait-il, d’après les bavardages des impies, que Dieu était irrité à cause de la proclamation de la foi orthodoxe et parce que, comme sur une stèle, seraient anathématisés en une claire déclaration les fils et les disciples de l’abomination de Nestorius ? En effet punition et épreuve de châtiment sont bien distinctes l’une de l’autre. Quand on les examine d’instinct, à première vue et superficiellement, cela semble de toute façon ne faire qu’un et n’être pas différent ; mais quand on les observe d’après la nature des choses en question et qu’on en vient à les connaître également d’après leur contexte, il y a beaucoup de différences entre elles.
C’est pourquoi ceux qui ne peuvent pas discerner de telles choses, mais qui, en face des épreuves et des difficultés, se replient aussitôt sans attendre la fin, ébranlés qu’ils sont en vérité dans leur foi, et agités par des changements contraires, notre Seigneur les a comparés dans les Évangiles aux semences qui sont jetées sur les pierres, quand il disait ainsi : Et ce qui a été semé sur la pierre, c’est celui qui entend la parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racine en lui-même, il est l’homme d’un moment ; et, quand a lieu une tribulation ou une persécution à cause de la Parole, aussitôt il succombe (Mt 13, 20-21).
Nous trouvons une pareille épreuve également dans les Actes des Apôtres, où il est écrit ainsi : Et Barnabé, dit-il, partit chercher Saul à Tarse ; et, après l’avoir trouvé, il l’amena à Antioche. Or il leur arriva d’être réunis une année entière dans cette Église et d’instruire une foule nombreuse, et (il) arriva que les disciples soient nommés chrétiens pour la première fois à Antioche. Or, en ces jours-là, des prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche. Et, quand l’un d’eux, dont le nom (est) Agabus, se fut levé, il fit connaître par l’Esprit qu’il allait y avoir une grande famine sur toute la terre, laquelle en vérité eut aussi lieu aux jours de l’empereur Claude (Ac 11, 25-28).
Or, comme l’un de ceux qui ont les pensées de ce monde entendait ces mots, il dit : « Que dis-tu ? Alors que la prédication de l’Évangile a pris sa course, compte une foule innombrable, que les croyants ont été alors nommés pour la première fois chrétiens, et qu’a été accomplie la prophétie d’Isaïe, disant : Ceux qui me servent seront appelés d’un nom nouveau qui sera béni sur la terre (Is 65, 15), ce nom ne devrait-il pas apporter toute bénédiction, une bonne température dans l’air, des fruits abondants, une paix profonde, afin que tout le monde sache par les faits eux-mêmes que le nom des chrétiens est vraiment source de bénédiction, de telle sorte qu’il y ait un nombre beaucoup plus grand de croyants, adhérant sans hésiter à cet enseignement procuré par l’épreuve ? Mais toi, tu nous prophétises aussitôt qu’une famine aura lieu, pour que ce nom ménage aux hommes d’heureuses bénédictions, comme il est vraisemblable. »
Mais tu diras : « Il faut que (Dieu) tourmente les persécuteurs de ceux qui annoncent la parole. Il fallait donc que ce ne soit pas toute la terre qui ait part en même temps à la punition, surtout pas les disciples de la piété. » Mais le fait de penser cela, c’est le propre de ceux qui ont égard à la chair. Car ceux qui connaissent les lois de l’Esprit savent précisément que c’est par des tribulations, telle la sécheresse, que Dieu a l’habitude d’éprouver les hommes, et ils sont de l’avis du sage Paul, qui dit : Or toute correction, d’une part, ne paraît pas sur le moment être un sujet de joie, mais de tristesse, mais à la fin elle donne des fruits de paix et de justice à ceux qui ont été exercés par elle (He 12, 11).
C’est pourquoi, après de pareils débuts, si pénibles, à savoir ces épreuves et ces luttes, c’est à cet apaisement total qu’en est venu le grand et divin mystère des chrétiens. En conséquence, comme on peut le voir par les événements actuels, à cause de notre faiblesse, nous ne sommes même plus dignes d’une épreuve à part entière. Car (Dieu) a seulement fait approcher au-dessus de nous le châtiment, mais il ne nous a pas vraiment châtiés ; il a menacé, et, charitablement, il a supprimé la menace ; nous avons crié vers lui, et il nous a exaucés. En effet, il n’a pas oublié sa propre parole, lui qui a dit : Demandez, et il vous sera donné (Mt 7, 7). Il a donc donné, non pas à cause de notre justice, laquelle en vérité n’est pas distincte d’un linge de menstrues (Is 64, 5), ainsi qu’a dit un prophète, mais à cause de sa promesse.
Or il faut considérer avec soin qu’il n’a pas dit seulement : Demandez, et il vous sera donné, mais qu’il a ajouté : Frappez, et il vous sera ouvert (Mt 7, 7). Donc quand nous demandons, ce qui obtient, c’est d’une part la parole sortant au moyen de la langue, mais aussi d’autre part le fait de frapper, ce qui se fait au moyen de la main. Par conséquent, (pour) chaque action et (chaque) accomplissement d’un commandement, c’est la main qui peut frapper en vérité et ouvrir la porte de Jésus. Lui-même donc a tenu cette conduite qui lui est propre : il a donné, lorsque nous lui avons demandé, afin de nous pousser à frapper à sa porte, au moyen du jeûne, de la privation de bain, du coucher sur la dure, (de) la chasteté et de la pureté, des veilles et des offices, et par-dessus tout, au moyen de la miséricorde pour (nos) semblables et en donnant de ce que nous possédons. Car cette main surtout, avant de frapper tout près et légèrement, pour ainsi dire, trouve ouverte cette porte, que même la lampe de la virginité n’avait pu ouvrir parce qu’elle manquait d’huile (cf. Mt 25, 4), ainsi que le fait connaître l’exemple de ces cinq vierges folles.
II faut donc que nous soyons préoccupés des dons qui viennent en aide aux pauvres. Si, en effet, ainsi que dit l’Apôtre, comme élus de Dieu, saints et bien aimés, vous vous revêtez de la miséricorde des entrailles (cf. Col 3, 12), vous ne mépriserez ni l’étranger, ni celui qui est nu. Or j’admire la grandeur de la parole de l’Apôtre et de (sa) pensée, et je suis rempli d’émerveillement. Considère, en effet, comment il a dit : Revêtez-vous de la miséricorde des entrailles ; c’est de miséricorde et d’entrailles pour nos proches qu’il nous demande de nous revêtir, comme d’un manteau ; or celui qui est revêtu de ce (manteau) donne aux pauvres tout ce qu’il possède ; et, quand à toute occasion il abandonne ce qu’il possède en faveur de ceux qui sont dans le besoin, il ne s’estime lui-même nu d’aucune façon, revêtu qu’il est de la miséricorde des entrailles.
Quant à moi, il m’arrive de pleurer lorsque je réfléchis à quel degré et à (quelle) hauteur de perfection nous sommes appelés, vers quel bas-fond nous sommes entraînés en notre esprit et vers quelle dureté et (quelle) sorte de cruauté de bête sauvage nous nous empressons, même à l’égard des cultivateurs. Ceux-là en vérité, d’une part, prient de la même manière que leurs maîtres, pour que descendent des gouttelettes de pluies abondantes et (qui) ne fassent pas de dégâts, pour que, l’un succédant à l’autre, luise un ciel vraiment serein et des rayons de soleil qui réchauffent la semence, et pour qu’il y ait ensuite une bonne température dans l’air ; mais, par ailleurs, ils sont seuls, eux, à travailler, tandis que ces (maîtres) n’y prennent avec eux aucune part.
Mais, quand est venu le temps de l’été, après la moisson et la récolte des fruits, c’est auprès de chacun des cultivateurs que, comme un démon cruel, le régisseur, ou le maître de la terre lui-même, vient se tenir, tenant en main un libelle, taché, mal écrit, noirci désormais comme par le temps et vieilli dans des jours mauvais (cf. Dn 13, 52), comme dit le divin Daniel, ou même un volume couvert de poussière et rempli de toiles d’araignées ; puis, après qu’il a ouvert le libelle et (qu’)il a fixé les yeux sur lui, et (qu’)il a lu ces (caractères) effacés, invisibles, difficiles à déchiffrer et qui n’étaient connus que de lui seul ou qui par tromperie et comme en apparence semblent être connus, et (qu’)il a remué ses doigts pour compter, et (qu’)il a murmuré entre ses dents quelques menues paroles, et (qu’)il a couru quelque part en hâte, et (qu’)après cela il a simulé en apparence une angoisse inexistante, et (qu’)il s’est gratté les tempes, et (qu’)il s’est frotté le visage plusieurs fois, et (qu’)il a montré de l’hésitation en cela, il se moque du cultivateur lui-même au comble du malheur et il dit : « Cette récolte de fruits n’est pas suffisante en regard du paiement de (tes) dettes ; il y a de reste chez toi des reliquats (de dettes) que tu as peut-être triplés ou quadruplés, provenant du cycle des années passées ». O le mot ignoble et abominable ! Il ne trouve pas suffisant de lui prendre les fruits qui sont là, mais, par le rappel des reliquats des dettes, il l’a frustré à l’avance de ceux qui (sont) à venir.
Quelles plaintes pousse, quand il revient dans sa maison, ce malheureux, en son patois indigène, en se lamentant avec quelque violence et lourdeur, en rendant sa plainte plus bruyante et en criant des paroles comme celles-ci : « Malheur à moi à cause de mes travaux ! Malheur à moi à cause de ma profession de cultivateur, dans laquelle je me suis fatigué sans profit ! Maintenant, je me souviens de mes bœufs que je faisais avancer avec l’aiguillon et (que) j’excitais pour ouvrir le sillon ; maintenant (je me souviens) des charrues, de l’hoyau, de l’arrachage des épines et des ronces, de la faux avec laquelle j’ai moissonné les épis et de la (serpe) avec laquelle j’ai élagué les sarments superflus des vignes ; les preuves de ces travaux excessifs, les voici sur mes mains, sur lesquelles je répands beaucoup de larmes. Ah ! la récolte de mes fruits, qui, avant la moisson, m’était chère et valait bien une prière ! Après celle-ci, elle est odieuse, méprisable et attristante. Quand (les grains de blé) étaient semés, je (les) foulais avec mes pieds, (et), quand ils étaient moissonnés, je (les) prenais avec mes mains ; et, quand ils étaient serrés dans le grenier, je passais la nuit auprès d’eux pour (les) garder ; et on m’empêche de me les mettre seulement sous la dent, alors qu’il ne m’a pas même été permis d’en manger un seul pain.
« De quels yeux verrai-je ma femme, cette compagne de (mes) soucis pour la culture, cette auxiliaire de (mes) travaux : quand je semais et quand je moissonnais, elle m’apportait ma nourriture dehors aux champs ; elle partageait mon lit pour dormir, veillait aussi avec moi, et en même temps réfléchissait et pensait à la récolte des épis et des grappes, (récolte) que maintenant le maître de la terre s’est réservée et dont il jouit pour lui seul. Comment serais-je (assez) fort, quand je la verrai pleurer ? Et comment, quand elle s’attache à moi, se repose sur moi et s’afflige en même temps que moi, pourrais-je arrêter mes lamentations et ne pas en ajouter encore ? Quels aliments pourrais-je bien lui offrir à la place pour la persuader de supporter vaillamment cette affliction intolérable ?
« Et comment porterai-je les yeux sur mes enfants : l’un, étant en âge de le faire, conduisait avec moi la paire de bœufs, et rivalisait de fatigue avec moi en (maniant) le hoyau, et, pour la moisson, aiguisait l’entrain plutôt que la faux ? À toutes les meilleures méthodes de la culture il était formé et appliqué. Des deux (plus) jeunes, l’un, souvent quand je semais, portant les semences sur sa poitrine, me (les) donnait, (et) l’autre, jetant des pierres avec une fronde contre les oiseaux qui picorent les semences, les poursuivait ou les chassait, en les effrayant par d’autres moyens.
« Au temps de l’été, une fois venue la saison des fruits, ils étaient assis tous les deux dans le champ et à l’ombre pour garder les fruits, sans se douter que, après les avoir gardés avec (tant) de soin, ils n’en garderaient même pas pour eux-mêmes une petite part. Il me semble que désormais, ces jeunes, dans leur esprit, n’auront plus que de l’horreur pour la campagne et également pour la culture, comme de ce qui ne peut leur rapporter que des gémissements et des pleurs. »
Ces choses sont-elles donc supportables ? Ne courberaient-elles pas même une âme qui serait plus dure que le diamant ? N’était-il pas dû au cultivateur lui-même, ne serait-ce qu’en très petite quantité, de recevoir au moins le salaire de ses travaux ? Ou bien n’as-tu pas entendu Job, lorsque philosophiquement, il comptait cela parmi les grandes iniquités, en disant : Or les faibles ont cultivé les vignobles des impies sans nourriture et sans salaire (cf. Jb 24, 6). Et Jacques, un des disciples de notre Sauveur, quand il écrivait dans les Épîtres catholiques, comme pour mettre bien en vue la grandeur de ce péché, parlait ainsi : Voici que crie le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, et les clameurs de ceux qui ont moissonné sont parvenues aux oreilles du Seigneur Sabaoth (Jc 5, 4).
Ensuite, toi, ô seigneur qui ne t’intéresses qu’à la boue et à la terre — mais nullement en effet, à la perfection — ou plutôt toi, ô esclave de la méchanceté et de toute la dureté des bêtes sauvages, est-ce par ces coups que tu penses ouvrir la porte de Jésus ? Et quoi ! Ces choses, et de semblables, ne suffisent-elles pas à fermer même les écluses du ciel qui aux jours de Noé ont submergé toute la terre (cf. Gn 7, 11), et à nous ménager des vents et des malheurs de cette sorte, à moins que nous ne changions rapidement ? C’est pourquoi le prophète Amos également dit : Moi-même, je vous ai refusé la pluie pendant les trois mois qui précèdent la moisson ; et je ferai pleuvoir sur une ville, mais sur une ville je ne ferai pas pleuvoir ; sur un champ descendra la pluie, et le champ sur lequel je ne ferai pas pleuvoir sera sec ; et deux et trois villes se réuniront à une seule ville pour boire de l’eau, et elles ne se désaltéreront pas ; et vous n’êtes pas revenus à moi, dit le Seigneur. Je vous ai frappés par la chaleur et par la rouille, et vous avez agi avec beaucoup d’impiété (cf. Am 4, 7-9).
Voyez-vous que Dieu ne fait venir de telles afflictions, pour aucune autre raison que pour nous faire revenir à lui ? — « Quoi donc ? Ainsi toi, tu nous ordonnes de remettre (leurs) dettes aux cultivateurs ». — Oui, dis-je, d’une part, si elles ont abouti à cette pénurie totale et extrême, ils ont besoin qu’on leur fasse une remise ; si, d’autre part, ils sont en pertes de moitié, pourquoi n’auraient-ils pas de versements à tempérament (?). Car toi, si tu voulais te repentir de tes péchés, tu ne paierais pas non plus d’un seul coup à Dieu toutes tes dettes. Cependant 35 propose-toi une intention bonne et charitable, et tu n’auras pas besoin de nos paroles, et elle-même t’enseignera ce qu’il faut faire.
Or je vois que ce n’est pas seulement au village que tu te comportes comme le récit vient de te dépeindre maintenant, mais que (tu agis) de même également sur la place de la ville, menaçant, provoquant, traînant au tribunal, subornant (par des présents), déshonorant, frappant, exigeant ce qui est injuste, passant en courant sans pitié, comme si c’était des pierres inanimées, devant ceux qui sont debout dans les chemins, à tendre (leurs) mains et à demander seulement une obole, qui puisse être un secours efficace pour la faim et l’indigence.
C’est pourquoi tu me sembles même être incurable. Car, si tu commettais l’iniquité envers quelques-uns, quoique tu aies pitié des autres, assurément tu n’aurais aucun salaire. Il y en a un, en effet, dit-il, qui bâtit, et il y en a un qui démolit, ainsi qu’a dit un sage ; qu’a-t-il gagné de plus si ce n’est des travaux inutiles (Si 34, 23) ? Quand tu commets ainsi l’iniquité à toute heure, quelle espérance aurais-tu ? Or, quand tu étais divisé en toi-même entre la cruauté et la miséricorde, allais-tu, en entendant les paroles de l’instruction, te permettre, d’une part, ce qui est contre nature et digne d’une bête sauvage, et t’appliquer, d’autre part, à la perfection naturelle ? En effet, Dieu peut nous changer, même quand nous sommes incurables : car ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu (Lc 18, 27). À lui (sied) la louange dans les siècles. Amen !
Fin de l’homélie 19