Prononcée à la mémoire de la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie
(Samedi 2 ou dimanche 3 février 513)
II est beau et digne que nous offrions des paroles de louanges à tous les saints : honorons donc ceux-ci par des discours élogieux et des solennités, comme des gens qui ont véritablement servi leur Maître et qui ont fidèlement contribué à l’Économie de notre salut. Faisons l’éloge d’abord des prophètes comme de ceux qui par leur perfection propre ont paru suffire à proclamer à l’avance le grand mystère de la piété (1 Tm 3,16); puis, celui des apôtres, comme de ceux qui ont annoncé ce mystère ; des martyrs enfin, comme ceux qui par leur propre sang ont confirmé les prophéties des premiers et la prédication des seconds ; c’est pourquoi, pour avoir ainsi confirmé (les paroles des uns et des autres), ils ont reçu aussi ce nom, car c’est l’usage d’appeler témoins « martyrs », ceux qui par leur parole donnent créance à des faits qui ne peuvent pas être démontrés ou qui ne sont pas objets de foi, de quelque manière que ce soit.
Or la parole des martyrs du Christ, c’est l’effusion de leur sang, qui a suivi la première et divine effusion du sang versé pour nous par l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (Jn 1, 29), qui a témoigné pour lui-même devant les autres. Or il n’en avait aucun besoin, celui qui a témoigné une belle confession devant Ponce Pilate (1 Tm 6,13), ainsi que le dit l’apôtre Paul, et à très juste titre ; car de quel autre témoin qui soit beaucoup plus fidèle que lui, devait-il avoir besoin, celui qui est lui-même la Vérité (cf. Jn 14, 6) ? Cependant en acceptant la générosité de ses serviteurs, il les a associés à ce titre qui est le sien et les a fait appeler martyrs.
Quant à la Mère de Dieu, véritablement sainte et toujours vierge Marie, comment ne pas l’honorer comme prophétesse, comme apôtre et comme martyre ? Comme prophétesse, selon la prophétie d’Isaïe qui dit à son sujet : Et je m’approchai de la prophétesse, et elle conçut et elle enfanta un fils. Et le Seigneur me dit : Appelle son nom « Pille vite et dépouille rapidement », parce que, avant que l’enfant sache dire père et mère, il prendra la puissance de Damas et le pillage de Samarie devant le roi des Assyriens (Is 8, 3-4).
Or quelle est la prophétesse mentionnée dans les livres divins, qui a enfanté un fils s’appelant « Pille vite et dépouille rapidement », un fils qui, sitôt né et avant qu’il sache dire papa et maman, pille les ennemis et les dépouille, — (quelle est-elle), si ce n’est la Mère de Dieu, la Vierge qui a enfanté l’Emmanuel, lequel, dès les débuts de sa naissance selon la chair, a renversé le Calomniateur, en prenant la puissance de Damas et en emportant le pillage de Samarie ?
Ces mots désignent symboliquement l’idolâtrie par une sorte d’antonomase : en effet Damas se traduit par « sanguinaire », et Samarie est la cité qui a fabriqué les veaux d’or et fait disparaître chez ses (habitants) le culte en vérité et l’adoration de celui qui est le seul Dieu (cf. 1 R 12, 26-28) ; il est bien évident pour tous que c’est à ces deux faits que se reconnaît l’idolâtrie, en ce que nous nommons et adorons comme dieux des (idoles) faites par les mains (des hommes) et en ce que nous offrons des sacrifices par l’intermédiaire du sang et des holocaustes. C’est de cela donc que l’Emmanuel, dès qu’il est né selon la chair, prend le butin, quand, d’une part, il attirait les mages à venir l’adorer dans les langes à l’âge de son enfance (cf. Mt 2, 11), (et que) d’autre part, il allait en Égypte à cause du massacre des enfants par Hérode et qu’il ébranlait ses idoles faites par les mains (des hommes) (cf. Is 10, 12), comme le prophétise également Isaïe. Or il faisait ces choses et prenait ce butin devant le roi des Assyriens : or les prophéties appellent le Calomniateur le roi des Assyriens en beaucoup de passages et on peut trouver pour ainsi dire partout chez les prophètes qu’il est ainsi surnommé.
Tel est l’enfant qu’a mis au monde pour nous la prophétesse Marie : dès sa toute petite enfance et par sa naissance, il a démoli la citadelle de la tyrannie du Calomniateur, et ne t’étonne pas (Is 8, 4), dit Isaïe, car cet enfant c’était le Dieu fort, l’ange du grand conseil (Is 9, 6) comme celui qui fait connaître en lui-même et figure, en tant que Verbe de vie, le Père qui est l’intelligence au-dessus de tout ; c’était le conseiller admirable, comme celui qui, en même temps que le Père, a fait la création spirituelle et ce monde visible et qui a entendu (ces mots), comme ayant part à son conseil et partageant son honneur : Faisons l’homme à notre image et à (notre) ressemblance (Gn 1, 26) ; le Puissant (Is 9, 6), comme celui qui est la force du Père invisible — car le Christ est la force de Dieu et la sagesse de Dieu (1 Co 1, 24) — et encore qui à bon droit peut s’entendre dire : Ton trône, Dieu, (est) dans le siècle des siècles, le sceptre de ta royauté (est) un sceptre de droiture (Ps 44, 7) ; c’était le Prince de la paix (Is 9, 5), comme celui qui a réuni les choses terrestres avec les choses célestes et a tout pacifié par le sang de sa croix, (cf. Ep 1, 10 ; Col 1, 20) ainsi que le dit Paul ; le Père du siècle à venir (Is 9, 6), comme le commencement et (celui) qui jetait la semence de la vie future et des espérances éternelles et sans fin, à savoir le royaume des cieux qu’il prêchait.
C’est pourquoi la Vierge et Mère, comme celle qui a enfanté un tel enfant, à la fois Seigneur des prophètes et son propre Seigneur, prophétisait, après la salutation d’Elisabeth, en disant : Voici en effet que désormais toutes les générations me diront bienheureuse, parce que ce Puissant fit pour moi des merveilles, et saint est son nom ; et sa miséricorde, de génération en génération, est pour ceux qui le craignent (Lc 1, 48-50).
D’autre part elle est apôtre, comme on l’appellera, et on dira même, à juste titre, qu’elle surpasse tous les apôtres : car, dès les débuts, elle a été comptée avec les apôtres eux-mêmes, comme le raconte le livre des Actes, en disant : Ceux-là étaient réunis et persévéraient dans la prière avec Marie, la Mère de Jésus (cf. Ac 1,14) D’autre part, si cette parole qu’ils ont entendue de Notre Seigneur : Allez, enseignez toutes les nations (Mt 28,19), a fait de ceux-là des apôtres, quelle nation cette (Vierge) n’a-t-elle pas enseignée et amenée à la connaissance de Dieu, et cela, tout en restant silencieuse, par son enfantement singulier, exceptionnel et, par suite, retentissant, et par sa conception sans égale, qui fait d’elle la mère et la racine de la prédication de l’évangile ?
Elle est martyre, d’autre part, de bien des manières, ne craignons pas de le dire : lorsqu’elle a supporté vaillamment le jugement téméraire de Joseph, qui pensait que c’était par un adultère qu’avait eu lieu sa conception, avant de connaître par la révélation de l’ange le mystère de l’enfantement, et aussi lorsque, devant la fureur d’Hérode, elle s’enfuit en Égypte, puis revint d’Égypte et repartit pour Nazareth, et encore tandis qu’elle vivait journellement avec les Juifs meurtriers et menait une vie qui était bien proche de la mort.
Comment donc n’est-ce pas à juste titre que nous rendons honneur à celle qu’honorent maintenant les esprits des justes ? Les patriarches, d’une part, comme celle qui a comblé l’espoir dans lequel ils persévéraient depuis longtemps et qui a apporté la bénédiction de la semence d’Abraham, à savoir le Christ, (bénédiction) qui s’est étendue à tous les peuples et à tous les pays. Les prophètes, d’autre part, l’honorent comme celle qui a éclairé leurs prophéties et a enfanté le soleil de justice, qui a révélé les choses secrètes, cachées et inconnues. Les apôtres d’autre part, (l’honorent), en tant que celle qu’ils ont reconnue comme le principe de leur prédication ? Les martyrs (l’honorent), comme celle qui a été la première à leur apporter l’exemple des luttes et des couronnes. Les docteurs de l’Église, d’autre part, et les pasteurs des brebis raisonnables du Christ (l’honorent), comme celle qui ferme la bouche à l’hérésie et qui, comme d’une source potable et pure, fait jaillir pour nous les flots de l’orthodoxie, et, en premier lieu par-dessus tout, chasse les ténèbres des Manichéens.
En effet lorsque le Verbe de Dieu s’est incarné d’elle sans changement, il a montré que le Créateur et l’auteur de notre condition est unique. Car, si, selon les mythes blasphématoires de ces gens-là, d’une part, le Dieu bon est l’auteur de l’âme, et, d’autre part, le principe mauvais ainsi que les ténèbres non créées sont les auteurs du corps, comment le Fils du Père et le Dieu Bon venait-il, ainsi qu’il est écrit, participer au sang et à la chair, en notre condition ? Mais comme ils ne supportent pas le reproche ainsi (formulé), ils courent se réfugier vers les fictions que l’impie Eutychès a reçues et héritées comme un bien paternel. Ils disent en effet, qu’il est apparu plutôt en figure, que l’Emmanuel lui-même ne s’est pas fait homme en vérité, contredisant ainsi les livres divins et le livre sacré des évangiles, d’après lequel la Vierge sainte, en se montrant l’instrument du mystère de l’inhumanation divine, détruit toute la fiction de leur bavardage.
En effet le Verbe ne l’a pas prise au service de (son) Économie pour qu’elle nous donne une ombre et une chimère, mais une chair véritable et consubstantielle à nous, qu’il s’empressait de guérir et de rénover. Car s’il avait voulu se servir d’une hallucination, en quoi était-il besoin de Marie ? En quoi, d’autre part, était-il besoin encore de la conception, ou de la gestation pendant neuf mois, ou de l’enfantement, des langes, des mamelles, du lait, de l’âge de la toute petite enfance et de la croissance ? Or cet être incréé a pris en vérité en lui toutes ces choses pour nous, s’est soumis volontairement aux lois de la nature humaine que lui-même avait fixées, et est passé par tous ces états qui sont les nôtres, sauf le péché (He 4, 15), afin que, mettant en nous tous la liberté qui est la sienne et sa bénédiction, il détruise le péché qui était sur notre race, l’esclavage qui en résulte et la malédiction.
C’est ce qu’a montré aussi très clairement Moïse, l’adversaire et l’ennemi des Manichéens très impies. En effet il vit un buisson qui était en flammes et qui ne brûlait pas, ce qui, à l’avance figurait l’union indivisible de Dieu le Verbe avec la créature humaine, (union) entreprise par charité et qui s’est faite sans changement. Or le buisson est une plante épineuse, ce qui montre que le (Verbe) a participé, le péché mis à part, à la nature épineuse et soumise au péché à cause de la transgression du commandement d’Adam, afin de nous transmettre également la force contre le péché, puisqu’il a été nommé second Adam et qu’il est devenu les prémices de la nouvelle création comme il était celles de la première.
La Vierge elle-même rejette et chasse, comme impure, hors des demeures sacrées, la démence d’Apollinaire, qui affirme que notre Sauveur le Christ est sans esprit (humain). En effet, alors que la Vierge elle-même est un être vivant doué de raison, qui peut recevoir l’intelligence et la connaissance, — car c’est cela l’homme —, elle a mis au monde Dieu qui s’est incarné sans changement comme petit enfant doué de raison et d’intelligence, afin de nous faire don d’un salut total, (à nous qui sommes) doués de raison. Car vraiment Dieu le Verbe aussi mériterait d’être accusé de manquer de raison, s’il avait laissé sans guérison sa propre image, c’est-à-dire notre condition d’être raisonnable, en l’éloignant de l’union divine, en prenant une chair sans raison et en jugeant cette (chair) seule digne du salut.
Mais la Vierge, mère de Dieu, ne consent pas non plus à supporter la folie de Nestorius. Comment en effet n’est-elle pas la Mère de Dieu, celle qui a mis au monde comme enfant le Dieu fort, l’Ange du grand conseil, le Conseiller admirable ; le Puissant, le Prince de la paix, le Père du siècle à venir (Is 9,5) ? « Mais, dit-il, ce n’est pas le propre de la femme, d’enfanter Dieu ». — Si tu veux dire sans corps, moi aussi, je le dis avec toi. Mais si tu dis (qu’elle l’enfante) avec un corps, n’hésite pas en face de cette merveille. Car la femme ne peut pas enfanter une âme seule et à part sans un corps ; mais, quand elle s’unit en mariage et devient une seule chose avec le corps par une production simultanée, elle enfante (l’âme) en même temps que le corps ; et donc c’est justement et véritablement qu’elle est dite la mère, non pas de la chair seule, mais de l’homme doué de raison. Pense également la même chose au sujet de la naissance de l’Emmanuel selon la chair ; car c’est ainsi que nous l’enseigne le livre sacré, en disant : Parce que donc les enfants ont participé au sang et à la chair, c’est de la même manière que lui aussi a participé aux mêmes choses (He 2, 14).
En effet, ce n’est pas le commencement de sa divinité que Dieu le Verbe a reçu de Marie, car il était sans commencement et auteur de tout siècle et de tout temps. Mais quand il a choisi pour lui de s’incarner et de se faire homme, c’est-à-dire de s’unir hypostatiquement la chair qui nous est consubstantielle, animée par une âme douée de raison et d’intelligence, la Vierge a apporté en même temps ce qui provient de sa propre création, tout ce qui appartient à la femme, pour l’apporter en même temps que la nature. Et l’Esprit Saint, puisqu’il n’y avait pas d’union avec un mari, agissait en auteur et achevait l’enfantement lui-même. Ainsi le Verbe Dieu lui-même, quand il a été conçu et qu’il est né selon la chair, a rendu Marie Mère de Dieu en tant qu’elle a enfanté le Verbe doué d’un corps ; et c’est d’après ce qu’il y a de meilleur et d’admirable qu’elle est nommée, car le mystère lui-même consistait en ceci, à savoir la victoire de ce qu’il y a de meilleur, l’élévation de notre race qui en découle et son achèvement.
C’est pourquoi celui qui a été enfanté a été appelé aussi Emmanuel, puisqu’il est un sans division et sans confusion, de deux natures, à savoir de la divinité et de l’humanité. Comment celui qui, alors qu’il possède toutes les choses uniques et indivisibles, (à savoir d’abord) la naissance incorporelle à partir du Père et la même divinité — seul en effet il est né de l’Unique et Dieu de Dieu — puis la naissance de la Vierge — seul en effet il est né d’(une femme) non mariée et de cette femme uniquement —, comment n’a-t-il pas porté atteinte à la virginité de sa mère quand il est né selon la chair, (comment, dis-je) lui-même allait-il, après l’union ineffable, être divisé et brisé par la dualité des natures, comme l’a enseigné le concile de Chalcédoine qui s’est attaché aux inepties de Nestorius ? Mais il est totalement un et unique. C’est pourquoi il nous a appelés, nous qui étions séparés de Dieu, à l’union et à la paix, quand il est devenu médiateur de Dieu et des hommes (1 Tm 2, 5).
C’est pourquoi nous honorons également la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie par des honneurs qui sont très remarquables, en tant que celle qui se trouve capable, plus que tous les autres saints, de faire monter des prières pour nous, (comme celle) aussi que nous nous glorifions d’avoir obtenue comme l’ornement de notre race : Terre douée de raison, dont le second Adam, qui n’est ni façonné ni créé, s’est formé lui-même selon la chair (cf. 1 Co 15, 44-45) ; Plante virginale, dont le Christ, l’échelle céleste, a été formé selon la chair par l’Esprit, afin que nous-mêmes, en affermissant nos pas sur les siens, nous puissions monter jusqu’aux cieux (cf. Is 9, 36) ; Montagne spirituelle du Sinaï, qui n’est pas dans les ténèbres, mais qui resplendit du soleil de justice (Ml 3, 20) et qui fait don non seulement de la Loi des dix commandements, mais du législateur lui-même (jeu de mots : le chiffre 10 en grec comme en syriaque est la 1ère lettre du nom de Jésus), quand il est apparu sur terre et a conversé avec les hommes (Ba 3, 38), et ce n’est pas un peuple, ni Israël seul, mais tout peuple et toute race qu’il instruit par l’évangile et captive par la persuasion.
Quel honneur rendrons-nous donc, nous, à la Mère de Dieu, ou plutôt à Dieu qui s’est incarné d’elle pour notre salut ? Car c’est là qu’il trouve honneur, sacrifice et holocauste. Comment en effet n’est-il pas beau que, par sa venue dans la chair, la terre soit devenue le ciel, en sorte que même les anges habitent aussi sur cette (terre), selon ce qu’il a dit lui-même également dans l’évangile : En vérité, je vous le dis, désormais vous verrez les cieux ouverts et les anges de Dieu monter et descendre (Jn 1, 51).
Mais nous, qui étions tenus de montrer un genre de vie digne des cieux, nous ne faisons même pas ce qui convient à la terre, mais (seulement) ce qui convient au shéol et à l’abîme de perdition ? Alors qu’il nous faudrait nous appliquer à la virginité et à l’observer à cause de Dieu qui est né d’une vierge, nous ne réfrénons même pas dans un mariage chaste les convoitises que la croix du Christ a émoussées et rendues faciles à vaincre, puisqu’elle a émoussé le péché qui est l’aiguillon de la mort (1Co 15, 56) ; mais nous déshonorons le temple de Dieu (cf. 1 Co 6, 19) par la fornication, et nous devenons des chevaux qui hennissent après les femelles (cf. Jr 5, 8), comme dit un prophète.
Mais je vous le demande et vous en prie : ce plaisir futile, qui passe sitôt qu’il s’accomplit et qui laisse dans la tristesse, n’en faites pas une flamme inextinguible et un tourment sans fin. Mais possédons, chacun de nous, notre vase dans la sainteté et dans l’honneur (cf. 1 Th 4, 4), comme le dit Paul qui est sage en tout, afin d’obtenir les biens éternels par la grâce et la charité de notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ, à qui sied la louange avec le Père et l’Esprit Saint dans les siècles des siècles. Amen !
Fin de l’homélie 14