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HOMÉLIE 113

SUR LE VERSET QUI (EST) DANS L’ÉVANGILE DE LUC, LEQUEL DIT : HEUREUX, VOUS QUI (ÊTES) PAUVRES, PARCE QUE C’EST A VOUS QU’APPARTIENT LE ROYAUME DE DIEU (Lc 6, 20). HEUREUX, VOUS QUI PLEUREZ MAINTENANT, PARCE QUE VOUS RIREZ (Lc 6, 21). ET : VOUS, RICHES, MALHEUR A VOUS, PARCE QUE VOUS AVEZ REÇU VOTRE CONSOLATION (Lc 6, 24) ; ET ENCORE : VOUS, MALHEUR A VOUS QUI RIEZ MAINTENANT, PARCE QUE VOUS SEREZ DANS L’AFFLICTION ET VOUS PLEUREREZ (Lc 6, 25).

(Ces homélies ont été prononcées entre le 6 novembre 517 et les premiers jours de janvier 518)

Lorsque j’en vois quelques-uns entendre d’un air distrait les paroles de l’Évangile, rire sans raison des commandements de notre Sauveur et croire que les commandements sont impossibles et qu’ils répugnent à la nature, je souffre comme ces marchands, qui, après avoir cherché des perles précieuses, selon la parabole de Notre-Seigneur, en avoir acquis et vendu un grand nombre, finalement, après s’être fatigués et lassés dans les travaux du commerce, se sont abandonnés au repos ; puis, lorsqu’ils ont vu que quelques-uns n’avaient ni l’expérience ni la science de l’usage de ces (objets) et recouvraient peut-être une perle précieuse d’un plomb vil et d’une des matières (qui sont) sans valeur et sans éclat, ils se sont irrités et emportés ; et, une fois que dans leur émotion ils se sont levés contre ces (hommes) qui n’avaient ni la connaissance ni l’expérience du beau, ils se sont écriés : « Que faites-vous, ô vous qui cachez l’éclat et le brillant de la perle en la mariant avec une matière très vile et ( qui) lui redonnez de la laideur plutôt que vous n’obtenez en plus la beauté que (vous attendez) de là, alors qu’il vous fallait adapter et marier la pierre blanche comme la neige à l’or qui présente l’aspect du soleil et parfaire une seule belle apparence par le mélange d’une belle couleur qui (résulte) des deux. »

Et donc moi aussi, alors que se lisaient ces paroles du Seigneur que Luc a écrites : Heureux, vous qui êtes pauvres, parce que c’est à vous qu’appartient le royaume de Dieu (Lc 6, 20) ; heureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez (Lc 6, 21) ; et encore: Vous, riches, malheur à vous, parce que vous avez reçu votre consolation (Lc 6, 24) ; et encore : Vous qui riez maintenant, malheur à vous, parce que vous serez dans l’affliction et vous pleurerez (Lc 6, 25), je sentais que d’une part tous, pour le dire brièvement, vous ne vous repentiez pas dans (votre) cœur et que vous n’étiez pas attristés à cause de (ces) paroles comme d’ordinaire ; d’autre part j’en ai même entendu quelques-uns dire : « De grâce, qu’il ne m’arrive pas de devenir pauvre ou d’être malheureux ou d’être dans le besoin, ni non plus d’être dans l’affliction ou de pleurer la mort d’un de mes parents ! Qu’il m’arrive au contraire de regorger de biens et de possessions et d’en jouir, de (voir) m’affluer de partout la richesse, d’avoir du plaisir, d’être dans la joie, de rire, de contempler les divertissements qui (ont lieu) dans la tente, de me distraire et d’avoir une vie exempte de toute tristesse ! »

A ceux-là aussi, comme ce marchand, après un commerce qui a duré longtemps, alors que je voulais m’appliquer au repos, parce que je ne supporte pas le mépris des pierres intellectuelles, de grand prix et précieuses, je crierai : Ces paroles vraiment vivantes, ô excellents, pures, saintes et célestes, quand elles seront reçues dans des âmes d’or et éclairées, montreront le brillant qui s’y trouve ; mais, quand elles tomberont dans des cœurs de plomb, ou plutôt dans (des cœurs) de houe ou de porc, pour parler en termes plus propres, elles sont enfouies et cachées dans les ténèbres de l’irréflexion, tandis que volontairement l’âme se bouche les yeux ; si elle les avait ouverts un peu, un éclair ne passerait pas sans être vu. C’est pourquoi Notre Seigneur disait : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les porcs, de peur qu’ils ne les foulent avec leurs pieds et que, se retournant, ils ne vous déchirent (Mt 7, 6). En effet, après avoir foulé aux pieds par l’irréflexion le brillant des paroles divines et l’avoir altéré, autant qu’il était en leur pouvoir, parce qu’ils n’ont ni vu ni compris, ils essaient à maintes reprises de retourner contre nous les embarras de la controverse et l’opposition des objections, en croyant par là nous abattre et nous vaincre ainsi que dans des combats.

Allons, s’ils (le) veulent, en penchant leur oreille et en la purifiant un peu de la terre, qu’ils écoutent donc l’élévation des paroles évangéliques et de (leurs) sens ! En effet, le Livre sacré ne définit pas du tout que celui qui est dépourvu de bien est pauvre, ni au contraire que celui qui en regorge est riche. Mais il proclame heureux celui qui dans sa pensée est pauvre d’une pauvreté digne d’éloge, celui qui est doux dans (sa) manière, celui qui sait gré à Dieu de ce qui a été donné et ne désire pas ce qui n’a pas été donné, en sorte que, si quelqu’un ne possède rien, mais désire les biens, est étouffé par le désir de la richesse, a peu en fait de possession et peut être acheté pour une obole après la nourriture et le vêtement – car c’est en cela que la loi de l’Apôtre a renfermé ce qui suffit (cf. 1 Tm 6, 8) – celui qui est tel n’est pas le pauvre qui est proclamé heureux, mais le riche qui est dans l’affliction ; en effet, à cause de la convoitise et à cause du désir de ce qui est superflu, il est en lui-même riche d’une mauvaise richesse. C’est pourquoi ce qui se trouve chez Luc d’une manière générale : Heureux les pauvres (Lc 6, 20), Matthieu a rapporté qu’il est expliqué par une définition particulière, lorsqu’il a écrit : Heureux les pauvres en esprit, parce que c’est à eux qu’appartient le royaume des cieux (Mt 5, 3).

De la sorte celui également qui abonde en biens et est comblé de leur possession, (qui) entend Paul qui écrivait à Timothée : Aux riches de ce siècle recommande de ne pas avoir des pensées hautaines, de ne pas mettre leur espoir dans l’incertitude de la richesse, mais dans le Dieu vivant qui nous a tout donné pour en jouir, de faire le bien pour être riches en bonnes œuvres, de donner facilement, de partager, en amassant pour eux-mêmes des trésors comme un bon fondement pour l’avenir, afin de trouver la vie véritable (1 Tm 6, 17-19), et qui fait cela en réalité, celui-là, (dis-je), qui possède ce qu’il a, non pas plutôt pour lui-même, mais pour ceux qui sont dans le besoin, est non pas le riche qui est pleuré, mais le pauvre en esprit et l’héritier du royaume des cieux.

Est-ce que tel n’était pas Job, qui, dans la condition imparfaite des temps et dans le chemin non frayé de la piété et de la vertu, faisait parfaitement des réflexions évangéliques et parfaites, montrait par une imagination royale et dans l’abondance des possessions l’immatérialité, c’est-à-dire la manière de vivre pauvrement, n’était pas attaché à la richesse qui suivait son cours, la puisait d’une main large et riche et ne l’enfouissait pas dans la terre, afin d’acquérir la liberté et de dire au Seigneur qui l’avait instruit, après l’épreuve de l’étrange blessure d’un ulcère, d’un côté sous la forme d’une confession, et de l’autre pour notre enseignement et notre exemple : Si j’ai fait de l’or ma force et si j’ai mis ma confiance aussi dans une pierre précieuse, si je me suis réjoui également quand une grande richesse m’est échue et si j’ai mis la main sur des (biens) innombrables, que cela aussi me soit donc compté comme une grande iniquité (Jb 31, 24-25.28) ! Et par ces (paroles) il a montré que d’une part il dédaignait et méprisait la matière des biens ; d’autre part, quelles dépenses il faisait en s’appliquant à devenir pauvre en esprit et à devenir riche avec largesse, (avec) magnanimité et avec charité, écoute-le dire dans ce qui suit : Un étranger ne passait pas la nuit dehors, et ma porte était ouverte à tous ; et si j’ai permis que le faible franchît ma porte le sein vide ; et si je n’ai pas donné à quelqu’un le billet que j’avais sur lui, après l’avoir déchiré, sans avoir rien pris au créancier (Jb 31, 32-33) ; et peu de temps auparavant il dit: Et si j’ai également mangé seul mon pain, sans y avoir fait participer l’orphelin (Jb 31, 17).

C’est de la même manière qu’était riche aussi le patriarche Abraham, alors que d’une part il regorgeait d’une possession de tout genre, (et) que d’autre part il était pauvre en pensée, méprisait la matière chaque jour et était éloigné du désir de posséder ce qui est superflu, au point que, après avoir fait la guerre à cinq rois, les avoir vaincus dans la guerre et dans le combat, eux qui étaient venus en guerre contre Sodome et contre Gomorrhe, et les avoir faits prisonniers, il méprisait le butin et disait au roi de Sodome qui avait obtenu son aide et voulait l’honorer d’une portion et d’une part du butin : J’étendrai ma main vers le Dieu Très-Haut, qui a créé le ciel et la terre, si, depuis un fil jusqu’à une courroie de chaussure, je prends de tout ce qui est à toi, afin que tu ne dises pas : Moi, j’ai enrichi Abraham, à l’exception de ce qu’ont mangé les jeunes gens et de la part des hommes qui sont venus avec moi (Gn 14, 22-24). C’est d’une pensée qui est véritablement pauvre en esprit que relèvent ces réflexions et (ces) paroles. « La part qui me convient, dit-il, je la dédaigne avec magnanimité ; qu’il suffise à mes serviteurs et à mes familiers d’être nourris seulement ! Quant à ceux qui sont allés en même temps que moi et (m’)ont aidé, que ce qui leur revient du butin leur soit donné ! Vain, en effet, est ce qui (vient) de la vaine gloire ; paraîtrai-je (être) magnanime et faire des cadeaux même avec ce qui est à autrui ? » Car c’est avec ce qui est à soi qu’on pratique bien la vie philosophique.

C’est là ce que Paul aussi faisait, lorsqu’il recommandait à ceux qui prêchaient l’Évangile et à ceux qui restaient constamment près de l’autel de vivre de l’Évangile et de l’autel (cf. 1 Co 9, 13-14). Mais, lui, il abandonnait d’une manière sublime ce qui lui revenait, et disait : Quant à moi, je n’ai fait usage d’aucun de ces (droits) (1 Co 9, 15) ; et : Quelle est donc ma récompense ? C’est que, en l’annonçant, je rende gratuit l’Évangile du Christ, en ce que je ne ferai pas usage de mon autorité au point de vue de l’Évangile (1 Co 9, 18). En effet, lorsque quelqu’un renonce à ce qui est soumis à son autorité, il est digne d’éloge pour (sa) magnanimité ; mais, celui qui est sans miséricorde même au sujet de ce qui convient aux autres, c’est comme un législateur immatériel qu’il est réprouvé au sujet de la philosophie pour laquelle il ne souffre pas.

Que le patriarche Abraham fût porté à la dépense à cause de sa richesse, la pratique de l’hospitalité l’atteste, au point de s’asseoir même en plein midi près de la porte de sa tente (cf. Gn 18, 1 et sv) et d’attendre pour saisir par hasard un des étrangers qui passaient ; c’est ainsi en vérité qu’il lui échappa même qu’il avait reçu les anges, ainsi que dit Paul (cf. He 13, 2), ou plutôt Dieu lui-même, sous l’aspect d’hommes et sous l’apparence d’anges.

C’est là cette pauvreté d’esprit qui est proclamée heureuse. C’est là cette richesse qui n’est pas riche et qui est bien soumise à ses propriétaires et (qui) comme une servante et une esclave sert les bonnes œuvres, en sorte que la richesse, celle en vérité qui a l’autorité et (qui) est devenue la propriétaire de celui qui la possède et est son prisonnier, lié qu’il est par les entraves du désir de l’avarice, au point de ne pas pouvoir tendre sa main et donner à quelqu’un une seule obole, cette (richesse)-là, (dis-je), fait de celui qui la possède (sa) possession et elle est devenue la propriétaire de celui qui passait pour être son propriétaire. C’est en blâmant cette servitude digne de pitié et très misérable que notre Sauveur disait : Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon (Lc 16, 13). C’est pourquoi donc il est défendu à quelqu’un non pas de devenir riche, mais de servir le désir de la richesse et d’être entraîné par lui comme un vil esclave.

Ne soyons donc pas languissants dans nos pensées et ne soyons pas tristes, ou au contraire rions comme si c’est en vain que cela est condamné, lorsque nous entendrons : Mais, malheur à vous, riches, parce que vous avez reçu votre consolation (Lc 6, 24) ; et : Un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux (Mt 19, 23). En effet, la parole n’atteint pas tous ceux qui sont dans l’abondance, mais ceux-là seuls qui mettent toute leur pensée dans les biens et les possessions, s’y laissent prendre dans leurs pensées et ne sont pas pauvres en esprit.

Et c’est là ce que montre Marc, lorsqu’il a rapporté très clairement la pensée de notre Sauveur et a écrit en ces termes : Combien il est difficile que ceux qui se confient dans les biens entrent dans le royaume de Dieu (Mc 10, 24) ! Par conséquent, ce n’est pas le fait d’être le propriétaire de biens, mais c’est le fait de se confier dans les biens, qui ferme le royaume des cieux. Et qui est celui qui se confie dans les biens ? – Celui qui n’entend pas la parole de Notre-Seigneur, laquelle dit : N’amassez pas pour vous des trésors sur la terre, où le ver et la teigne détruisent et où les voleurs percent et volent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni le ver ni la teigne ne détruisent et où les voleurs ne percent pas et ne volent pas. Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (Mt 6, 19-21).

Mais à cela tu diras peut-être : « Que laisserai-je donc à mes héritiers ? » Tout, autant que ce qu’ont laissé ce grand philosophe Job, le pieux Abraham, Isaac, de même (que) Jacob aussi. Et en effet (rien) ne manquera à la largesse de la grâce de Dieu pour rivaliser avec la largesse de ton don et pour te donner des milliers de sources de biens, alors que tu seras riche et que par de pieuses dépenses tu es pauvre en esprit. En effet, d’où (y a-t-il), dis-moi, le plus d’avantage à laisser en héritage à tes enfants, d’un trésor du ciel, ou d’un (trésor) enfoui dans la terre, avec lequel ton cœur également est enfoui ? Il est connu d’avance que c’est du (trésor) du ciel. Et en effet, de là (vient) que nous devenions riches avec précaution et que nous devenions pauvres avec éloge, afin que nous devenions riches conformément à la Loi.

Comme ceux qui appartenaient à la maison d’Abraham avaient à cet endroit leur intelligence attentive, ils léguaient un héritage plein de bénédiction à ceux qui (descendaient) d’eux. En effet, écoute Isaac, lorsqu’il bénissait Jacob et qu’il commençait par le ciel la bénédiction, c’est-à-dire l’héritage : Que Dieu te donne de la rosée du ciel et de la graisse de la terre (Gn 27, 28) ! Car aux (biens) du ciel s’ajoutent dans la même bénédiction aussi tous les (biens) qui tiennent (leurs) fruits de la terre, parce que c’est à ceux qui cherchent le royaume de Dieu et sa justice qu’est ajouté tout le reste. Mais, pour Ésaü, qui est apparu indigne de la bénédiction, l’ordre est renversé, et pour lui c’est par la terre que commence l’héritage. En effet, que lui a dit son père ? – Voici, c’est de la graisse de la terre que sera ton habitation, et de la rosée du ciel d’en haut (Gn 27, 39). Vois-tu comment ici ce qui (est) en bas précède ce qui (est) en haut, et cela non plus n’est pas complètement vide de ce qui (est) en haut à cause de la largesse de la libéralité de Dieu, laquelle fait descendre la pluie sur les justes et sur les injustes et fait lever le soleil sur les méchants et sur les bons (cf. Mt 5, 45). Considère encore que l’exactitude et l’opportunité des paroles du Livre divin sont en rapport avec ce qui convient. En effet, d’une part, en ce qui concerne ce qui commence par le ciel, d’après la parole de la bénédiction qui a été mise à la première place, il a dit : Que Dieu te donne de la rosée du ciel (Gn 27, 28) ! D’autre part, en ce qui concerne ce qui commence par la terre, ce qui est mis à la première place, ce n’est pas cette (parole) : Que Dieu te donne ! mais : Voici, c’est de la graisse de la terre que sera ton habitation, quand tu as seulement la libéralité de Dieu pour l’univers, et non pas une bénédiction exemplaire et supérieure.

Heureux donc ceux qui sont pauvres en esprit, ceux qui sont doux dans (leur) âme, ceux qui sont ainsi modérés, qui n’épaississent pas leur pensée par l’enflure de la richesse et ne s’attachent pas à ce qui ne dure pas et (à ce qui) passe, ou ceux qui sont pauvres à cause de la législation de l’Esprit saint, conformément à ce qui est dit par notre Sauveur aux disciples : Les paroles que je vous ai dites sont Esprit et sont vie (Jn 6, 64). En effet, le mot « Esprit » , lorsqu’il se trouve dans les Livres divins d’une manière indéterminée, sans que rien soit mis en plus avec lui, signifie généralement ou bien l’âme intellectuelle de l’homme, ou bien le bon et saint Esprit qui ( est) de Dieu.

Et d’une part, c’est l’âme de l’homme qui est indiquée par ce qui est écrit dans le prophète Zacharie au sujet de Dieu : Il étend le ciel et fonde la terre, et il forme l’esprit de l’homme au dedans de lui (Za 12, 1). A cela ressemble aussi ce qu’a dit le roi Ézéchias, quand il était sous le coup de la maladie et que son âme était sur le point de sortir (de son corps), est-il écrit dans Isaïe : Mon esprit devint chez moi comme la navette d’une (femme) qui tisse, quand elle est sur le point de couper (Is 38, 12). Tel est également ce qui est dit dans Baruch : Ceux qui sont morts, eux qui (sont) dans le Schéol, (eux) dont l’esprit a été pris (cf. Ba 2, 17) ; et encore : L’esprit qui est courbé et faible (Ba 2, 18). Semblable est aussi ce qui a été dit par Notre-Seigneur dans les Évangiles : L’esprit est bien disposé, et la chair est faible (Mt 26, 41) ; et ce qui est écrit par Paul aux Corinthiens : Qui d’entre les hommes, en effet, connaît ce qui (appartient) à l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui (est) en lui (1 Co 2, 11) ?

D’autre part, c’est cet Esprit bon et divin que montrent encore d’une manière indéterminée ces (paroles) qui ont été dites par l’Apôtre : Marchez selon l’Esprit, et vous n’accomplirez pas le désir de la chair (Ga 5, 16) ; et encore : Lorsque vous êtes fervents d’Esprit (Rm 12, 11) ; et encore : Mais le fruit de l’Esprit, c’est la charité, la joie, la paix, et le reste (Ga 5, 22) ; et dans un autre endroit : Car l’Esprit scrute tout, et même les profondeurs de Dieu (1 Co 2, 10).

Quelques-uns cependant ont essayé de prendre la (parole) : Heureux les pauvres en esprit (Mt 5, 3), dans le sens de l’esprit mauvais, dont Paul, écrivant aux Éphésiens, disait : L’esprit qui agit maintenant dans les fils de la désobéissance (Ep 2, 2), « en sorte que soient proclamés heureux ceux qui sont pauvres et libres de l’action de l’esprit ennemi et de tout mouvement mauvais et passionné ». Mais cela n’est pas vrai ; dans aucun passage des Livres sacrés, en effet, nous ne trouvons que c’est d’une manière indéterminée et générale qu’est indiqué l’esprit coupable et (l’esprit) du Calomniateur, et que c’est nécessairement avec une addition ; par exemple : Et lorsque l’esprit impur sera sorti d’un homme (Mt 12, 43 ; Lc 11, 24) ; et dans un autre endroit : Un esprit de démon impur (Mc 5, 2 ; Lc 8, 29) ; et encore : Esprit muet et sourd, moi, je te commande (Mc 9, 24). En effet, il est possible de comprendre avec piété aussi selon cette opinion le verset qui est là devant nous, en sorte qu’il ait un tel sens : « Heureux ceux qui par l’Esprit saint ont chassé loin d’eux la foule des passions honteuses et en sont pauvres – ou purs, pour parler avec plus de vérité. » Car, là où (est) l’habitation de l’Esprit divin, là (est) nécessairement la fuite des ennemis, le manque, la pauvreté et la privation.

Devenons donc pauvres en esprit de toute manière, en ayant des pensées modérées, en diminuant la lourde charge des biens, des possessions, de la passion, afin de ne pas nous fermer à nous-mêmes par leur grand nombre et leur volume la porte étroite et resserrée du royaume des cieux (Cf Mt 7, 14). Heureux donc les pauvres en esprit (Mt 5, 3). En effet, ceux qui à cause de l’Esprit et à cause de ses lois divines ne méprisent pas la possession de la matière, mais (qui) pour les désirs de la chair et pour les imaginations de la vaine gloire étalent la largesse et la munificence de dépenses inutiles, il nous faut les plaindre pour leur prodigalité et ne pas appeler généreux les amateurs de plaisirs.

Mais, me semble-t-il, ce qui est dit par Luc d’une manière générale : Heureux les pauvres (Lc 6, 20), n’est pas exempt et ne manque pas de la distinction spéciale et particulière qui ( dit) selon Matthieu : Heureux les pauvres en esprit (Mt 5, 3). En effet, ce qui est cité et mis après l’une de ces béatitudes, après celle-ci : Heureux serez-vous, quand on vous couvrira d’opprobres et qu’on vous fera une mauvaise réputation, je veux dire cette (parole) : A cause du Fils de l’homme (Lc 6, 22), s’étend de la même manière à toutes ces béatitudes et de plus s’entend convenablement de toutes.

Par exemple : Heureux les pauvres. Il nous faut penser qu’avec cette béatitude également il est mis en plus : A cause du Fils de l’homme, c’est-à dire : Heureux les pauvres, à cause du Fils de l’homme, ce qui en vérité signifie la même chose que la (parole) : Heureux les pauvres en esprit. Nombreux, en effet, sont ceux qui ne sont pas pauvres à cause du Fils de l’homme, c’est-à-dire du Christ, (à savoir) tous ceux qui supportent la pauvreté qui (vient) des privations et de la gêne sans rendre grâce et sans remercier, en blasphémant contre Dieu.

Encore : Heureux les miséricordieux (Mt 5, 7), à cause du Fils de l’homme. Quelques-uns, en effet, lorsqu’ils font cela pour se montrer aux hommes, ne sont pas proclamés heureux.

Heureux les pacifiques (Mt 5, 9), si c’est à cause du Fils de l’homme. Et en effet nous en voyons quelques-uns fonder la paix avec certains sur la méchanceté, de même que la concorde funeste, dont le prophète des Psaumes dit : J’ai porté envie aux méchants, en voyant la paix des impies (Ps 72, 3).

Heureux ceux qui ont le cœur pur (Mt 5, 8), à cause du Fils de l’homme. En effet, qui est celui qui pourrait être pur, sans regarder vers (le Fils de l’homme) ? Car c’est seulement si quelqu’un détourne son regard de la contemplation de celui-ci qu’il sera en dehors de toute pureté. C’est pourquoi Jean le théologien a écrit : Nous le verrons comme il est ; et quiconque a cette espérance en lui, se rend pur comme il est pur lui-même (1 Jn 3, 2-3). Ignace revêtu de Dieu également a écrit à Polycarpe en ces termes : « Si quelqu’un peut rester dans la pureté en l’honneur de la chair de Notre-Seigneur, qu’il reste dans la modestie. Mais s’il se vante, il est perdu. » En effet, il semble que ce n’est pas à cause du Fils de l’homme que celui qui est tel fasse ce qui est regardé comme la pureté.

Heureux les doux (Mt 5, 4), à cause du Fils de l’homme. En effet, ce sont ceux qui à cause des mêmes lois interdisent la colère, la clameur, l’animosité, le blasphème, et toute méchanceté (Cf Ep 4, 31) – ce que Paul a énuméré – qu’il nous faut proclamer heureux, et non pas ceux qui à l’exemple de fous et d’insensibles sont en dehors de la nature. Car, ceux-là, c’est à juste titre que personne ne les estimera dignes ni de châtiments pour la méchanceté, ni non plus de couronnes pour la vertu.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la Justice (Mt 5, 6) ; il est certain que c’est à cause du Fils de l’homme. Et en effet, ceux qui cherchent le Christ et ont faim et soif de lui poursuivent la vraie justice et pas du tout ce qui plaît aux hommes, ce qui souvent fait mentir même le nom de la (justice). Car beaucoup, après avoir fait de longs discours sur la justice, c’est-à-dire l’équité, n’ont pas pu trouver qu’est-ce qui est vraiment équitable. C’est en ce sens que le Livre sacré des Proverbes a promis de nous enseigner et de nous apprendre à reconnaître la justice véritable (Cf Pr 2, 9). Et en effet, quand il y a la justice, n’est-elle pas de toute façon aussi la (justice) véritable ?

 De même, que cette (parole) : Heureux vous qui pleurez maintenant – ou bien qui êtes dans l’afflictionparce que vous rirez (Lc 6, 21) ou bien vous serez consolés (Mt 5, 5) s’accorde également avec la même addition et qu’en plus soit entendue avec elle aussi la (parole) : A cause du Fils de l’homme ! Et en effet, ce n’est pas toute tristesse, alors qu’elle est la racine de notre affliction et de nos pleurs, qui a lieu à cause du Fils de l’homme et a du crédit auprès de Dieu. C’est pourquoi Paul aussi disait : La tristesse selon Dieu produit pour le salut un repentir qu’on ne peut pas regretter, mais la tristesse du monde produit la mort (2 Co 7, 10). Il est triste de la tristesse du monde, celui qui déplore la privation des désirs de la chair et qui fait de la perte de quelque chose de ce qui est agréable la cause de ses gémissements. C’est ainsi que pleuraient les Israélites dans le désert, lorsqu’ils se souvenaient des marmites de viande d’Égypte, excitaient (leur) ventre gourmand et demandaient à Moïse de satisfaire le besoin de leur désir, en sorte que celui-ci dise à Dieu : Où (aurai-)je de la viande pour (en) donner à tout ce peuple ? Car ils pleurent près de moi et disent : Donne-nous de la viande à manger (Nb 11, 13). C’est d’une telle tristesse, relâchée, molle et abominable, que sont tristes et c’est d’une affliction réprouvée que sont affligés également ceux qui sont bouche bée à cause de petits dons très mesquins et (très) méprisables et désirent injustement les biens d’autrui, comme il est écrit d’ Achab, roi d’Israël, qui désira prendre la vigne de Naboth sans avoir eu son assentiment : Il se coucha, en effet, est-il dit, sur son lit, se cacha la face et ne mangea pas (3 R 21, 4),  jusqu’à ce que, après avoir tué (cet) homme, il eût obtenu l’objet de son désir.

C’est de cette affliction haïe de Dieu que sont affligés également ceux qui sur la mort de ceux qu’ils aiment poussent des gémissements qui (sont) immodérés et désordonnés et qui provoquent le blasphème et non pas la foi en ce qui concerne l’espérance de la résurrection, eux à qui Paul dit : Ne vous attristez pas comme aussi les autres qui n’ont point d’espérance (1 Th 4, 12).

Quel est donc celui qui est affligé d’une heureuse affliction et (qui) pleure à cause du Fils de l’homme ? – Celui qui verse des larmes sur ses propres péchés, cherche à se purifier et à se rendre le Christ familier, a pour cause de (son) affliction d’être séparé de Dieu parce qu’il a péché, et dit avec David : Je ferai connaître mon iniquité et je serai préoccupé pour mon péché (Ps 37, 19) ; et : D’un sac j’ai fait mon vêtement (Ps 68, 12) ; et : Comme celui qui est affligé et attristé, ainsi j’étais humilié (Ps 34, 14) ; et : Mes yeux ont fait descendre des ruisseaux de larmes, parce je n’ai pas observé ta Loi Ps 118, 136). En effet, c’est en se purifiant par ces (pratiques) que quelqu’un s’élèvera jusqu’à un grand degré de l’heureuse affliction, qu’il gémira par amour sur les autres également qui ont besoin de gémissements et qu’il dira en chantant : La tristesse m’a saisi à cause des pécheurs qui ont abandonné ta Loi (Ps 118, 53).

C’est de cette manière que Jérémie aussi, alors que ses concitoyens péchaient et se réjouissaient, était affligé, en disant : Je ne me suis pas assis dans leur assemblée, tandis qu’ils plaisantaient ; j’étais assis seul, parce que j’ai été rempli d’amertumes (cf. Jr 15, 17).

C’est à cette heureuse affliction qu’il nous faut rapporter en plus également l’affliction dont a été affligé Samuel, qui voyait depuis son enfance ce qui était caché et (qui) était fameux et célèbre parmi les prophètes et parmi les juges, lorsqu’il voyait que Saül, qu’il avait oint roi, avait péché, s’était rendu coupable de mépris à l’égard des commandements de Dieu, avait été rejeté et était en dehors de la bonne grâce de Dieu. De celui-là, lui aussi, il a détourné sa face, et il déplorait cependant son péché, jusqu’à ce que Dieu lui eût révélé que ce (péché) était sans guérison. Il est convenable que nous écoutions les paroles mêmes du Livre inspiré par Dieu : Et Samuel, dit-il, ne vit plus Saül jusqu’au jour de sa mort, parce que Samuel était dans l’affliction à cause de Saül ; et le Seigneur se repentit d’avoir établi Saül roi sur Israël ; et le Seigneur dit à Samuel : Jusques à quand es-tu affligé à cause de Saül ? Et moi, je l’ai rejeté, afin qu’il ne règne plus sur Israël (1 R 15, 35 ; 16, 1).

C’est de la même manière que Paul également agissait, en écrivant aux Corinthiens : (Je crains) que, quand je viendrai chez vous, mon Dieu ne m’humilie de nouveau et que je ne sois dans l’affliction à cause de beaucoup de ceux qui ont péché précédemment et ne se sont pas repentis de l’impureté, de la fornication et du libertinage qu’ils ont pratiqué (2 Co 12, 21).

Il y a encore un autre degré plus élevé chez ceux qui sont dans une heureuse affliction : par exemple, lorsque quelqu’un, après avoir purifié son âme de la matière, considérera l’ἀξίωμα, c’est-à-dire la dignité, de cette (âme), et comment, après être déchue du Paradis et avoir rejeté loin d’elle la grâce de l’immortalité, elle a revêtu des tuniques de peau, qui signifient la mortalité et la mort, et lorsqu’il désirera le départ dans le Christ, dont Paul disait dans sa hâte : Le moment de mon départ est arrivé (3 Tm 4, 6) ; et : Le fait que je parte et que je sois avec le Christ est ce qu’il y a de mieux (Ph 1, 23) ; et : Nous qui sommes dans cette tente, nous portons un fardeau (2 Co 5, 4).

David également souffrait cela, en disant : Les larmes étaient mon pain jour et nuit. Quand viendrai-je et verrai-je la face de Dieu (Ps 41, 3-4) ? Le grand Antoine aussi endurait cela, lorsqu’il montait du milieu des flots purs de la vie ascétique jusqu’à l’état incorporel, qu’il pensait ce qui convient à l’élévation de l’âme, qu’il rougissait et gémissait toutes les fois qu’il était forcé de descendre jusqu’à la nourriture du corps.

C’est de ceux qui sont ainsi dans l’affliction à cause du Fils de l’homme qu’il est écrit : Heureux, vous qui pleurez, parce que vous rirez (Lc 6, 21). Et ici (Luc) nomme « rire » la joie et la consolation, tandis que Matthieu a écrit non pas : Parce que vous rirez, mais : Parce que vous serez consolés (Mt 5, 5). En effet, c’est la coutume du Livre divin d’appeler « rire » la joie. C’est pourquoi Sara également, après avoir mis Isaac au monde, a dit : Le Seigneur m’a fait un rire ; car celui qui apprendra se réjouira pour moi (Gn 21, 6) ; et Job aussi a dit de Dieu: Il remplira du rire la bouche qui dit la vérité (cf. Jb 8, 21). Quant au rire que répandent les bouches qui éclatent de rire et ne sont pas instruites, l’Ecclésiaste le réprouve sagement, en disant : Comme le bruit des épines sous la chaudière, ainsi est le rire des insensés (Ec 7, 7).

Où sont ceux qui perdent toute la journée aux spectacles et la nuit vont à Daphné et (qui) comme des corbeaux et des corneilles crient des paroles ridicules, (qui sont) ignobles et (qui) amènent la honte pour les enfants, à plus forte raison pour des hommes faits ? Mais peut-être entendrai-je (répliquer) à cela : « Pourquoi nous injuries-tu, sans être toi-même blessé en rien ? Est-ce que nous nous moquons des assemblées qui (ont lieu) à l’église ? Est-ce que par nos paroles nous poussons quelqu’un à aller voir des amusements ? Tais-toi donc, puisque nous-mêmes nous gardons le silence. » Mais il est facile de leur dire : Vous, vous avez un chemin qui est glissant et court vers le bas, (celui) des voluptés, qui tout à coup en entraîne beaucoup à la fois et qui n’a besoin d’aucune parole. Pour moi, en me pressant vers le chemin de la vertu, qui est pénible, raboteux et escarpé, j’ai besoin de beaucoup de cordes spirituelles, afin que, tout en peinant beaucoup, j’en tire à peine un – et un seulement – vers les (régions) supérieures. Et en effet, ce n’est pas non plus le fleuve qui est à pleins bords et balaie les plaines (couvertes) d’épis ainsi que les vignes et les arbres fruitiers et non fruitiers, qui a de bonnes raisons pour blâmer l’agriculteur parce qu’il (lui) ferme l’entrée devant l’impétuosité de (ses) eaux.

Tenons-nous donc tranquilles et faisons trêve au rire immodeste et au libertinage ; et, avant que vienne la mort à laquelle nous ne prenons pas garde, poursuivons l’heureuse affliction, et ne souffrons pas comme ceux qui ne sont pas initiés et comme ceux qui ont des pensées païennes, en entendant les saints Évangiles dire : Heureux ceux qui sont dans l’affliction et pleurent, parce qu’ils seront consolés et riront (cf. Lc 6, 21 ; Mt 5, 5). Mais louons le Christ qui nous élève à une telle élévation et à une telle prééminence de vertu et de vie ascétique. À lui la gloire dans les siècles ! Ainsi soit-il !

Fin de l’homélie 113

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