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HOMÉLIE 108

SUR LES AUTRES QUESTIONS QUI AVAIENT ÉTÉ PROPOSÉES, QUE L’HOMÉLIE ELLE-MÊME INDIQUERA CLAIREMENT AUX FUTURS LECTEURS.


Vous vous souvenez parfaitement, je (le) sais bien, de mes promesses, parce que vous n’oubliez pas du tout les dettes spirituelles ; mais vous réclamez très exactement les (dettes) de ce genre. C’est pourquoi, en me forçant aussi moi-même avec grand soin, je suis accouru pour verser ce qui était dû autrefois, avant d’encourir un reproche de négligence et de retard et d’un préjudice qui (viendrait) de là. En effet, puisque cette seule question a été résolue, comme j’en avais la possibilité, il m’est nécessaire d’en venir également aux autres (questions), sur lesquelles celui qui a interrogé a émis des doutes ou a fait semblant d’en émettre, en s’appliquant ou à me mettre à l’épreuve ou à tirer un profit plus grand de (son) désir d’apprendre.
Donc, après avoir invoqué de nouveau la Sagesse de Dieu, l’unique, la première-née et coéternelle à celui qui l’a engendrée, de laquelle, ainsi que d’une source, se répandent, coulent et descendent toute science et (toute) parole sage, et après lui avoir demandé et l’avoir priée de se tenir près de moi et de m’aider, j’aborde l’explication. Elle se tiendra près de moi de toutes les manières et elle m’aidera, lorsque, vous, vous écouterez, vous qui y buvez pour votre part avec pureté et vérité et avez toujours soif, et (lorsque) vous frapperez par une action divine mon rocher sec et sans humidité, comme Moïse (frappa le rocher) avec la verge, et (lorsque) vous lui ferez donner naissance à de grandes eaux.
La deuxième parmi les προθέσεις ou propositions qui étaient douteuses et difficiles est donc celle-ci. Dans le Cantique des Cantiques donc — Salomon, comme vous (le) savez, a composé également ce livre — qui débute en forme de raisonnement ou de discussion, c’est une conversation avec réponses entre eux, entre l’épouse et l’époux, laquelle (conversation) figure d’avance le mystère qui (se rapporte) à l’Église et au Christ. Car l’épouse du Christ est l’Église, et l’époux de celle-ci est encore le Christ. Et Paul montre cela, lorsqu’il a écrit aux Éphésiens, en ces termes : Maris, aimez vos femmes, comme le Christ aussi a aimé l’Église (Ep 5, 25) ; et de nouveau selon ceci : L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ce mystère est grand, et moi, je (le) dis, par rapport au Christ et par rapport à l’Église (Ep 5, 31-32).
Mais c’est sans aucune passion qu’a lieu l’union du Christ avec l’Église. Et en effet l’épouse, quoiqu’elle soit devenue épouse, est vierge. Et cela, Paul encore, en écrivant aux Corinthiens, l’a fait connaître par ce qu’il a dit : Je vous ai fiancés à un mari unique, pour vous présenter devant le Christ (comme) une vierge pure (2 Co 11, 2). Que si l’épouse est une vierge pure, c’est absolument sans passion et purs de toute souillure et de (toute) tache que sont leur entretien et leur conversation entre eux. Tel est, en effet, également le lit d’où il l’a prise pour le commerce charnel. Et quel est ce (lit) ? Écoute de nouveau Paul qui écrit, et sache clairement que c’est la source du bain de la régénération ; car il dit : Lui-même aussi, il s’est livré pour elle, afin de la sanctifier, après l’avoir purifiée dans le bain des eaux avec la parole, pour se présenter à lui-même l’Église, glorieuse, sans qu’il y ait en elle une tache ou une ride ou quelque chose de semblable, mais pour qu’elle soit sainte et immaculée (Ep 5, 25-27). Vois-tu qu’en tout il y a la netteté, la sainteté, la pureté et l’exemption de toute tache ? Par conséquent, lorsque nous disons et entendons cela, qu’aucune pensée folle n’entre en toi-même.
Dans le Cantique des Cantiques, l’époux donne à l’épouse aussi le nom de « sœur » (cf. Ct 5, 1) ; et, elle, elle ne donne pas à l’époux le nom de « frère », mais celui de « fils de ma sœur » (cf. Ct 5, 5). Et les deux signifient une seule parenté. Lorsque le Verbe de Dieu s’est incarné, en effet, c’est dans la même nature qu’il s’est marié à l’Église et qu’il a participé de la même manière au sang et à la chair (cf. He 2, 14) animée d’une âme intellectuelle, quand il nous a ressemblé en tout à l’exception du péché (He 4, 15). Mais pourquoi (l’épouse) ne lui donne-t-elle pas le nom de « frère », mais celui de « fils de ma sœur » ? C’est parce qu’il a été de la Mère de Dieu, la Vierge Marie, qui est notre sœur à tous, en descendant de notre même père Adam par généalogie. C’est donc justement, en tant que fils de notre sœur, qu’il a été nommé « fils de la sœur » et que l’épouse et l’Église, c’est-à-dire nous-mêmes, lui donnent le nom de « fils de la sœur ».
Lui, c’est donc à cause de sa charité et non pas par besoin — comment, en effet, (en avait-il besoin), celui qui par nature est Fils et Dieu de Dieu ? — qu’il a été baptisé de notre baptême, lorsqu’il a sanctifié les eaux elles-mêmes, qu’il les a préparées pour nous (comme) bain de l’adoption des enfants et qu’ainsi il nous a faits fils du Père céleste et conséquemment ses frères. C’est pourquoi il donne à l’Église, ou à l’épouse, le nom de « sœur », et cela quoiqu’il soit lui-même le fils de sa sœur. Lors donc qu’il l’a aimée comme (sa) sœur, à son tour il est aimé aussi par elle. Et de même que, lui, il a versé son propre sang pour elle, de même, elle aussi, lorsqu’elle est brûlée, lorsqu’elle est mise en pièces, lorsqu’elle est déchirée par de nombreux tourments, lorsque … — que n’endurait-elle pas, en effet, du fait de ces (traitements) insupportables ? — elle a livré pour lui les combats du martyre pleins de douleurs et qui rebutent par-dessus tout. Car elle était profondément blessée dans son cœur par un amour céleste. C’est pourquoi elle disait aussi : J’ai été blessée par l’amour (Ct 2, 5 ; 5, 8). Elle montait, en effet, vers le premier et grand commandement, qui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit (Mt 22, 37). Et ce n’est pas étonnant. En effet celle qui errait, qui était athée, qui avait servi les mauvaises passions et les démons et (qui) n’avait pas d’espérance, s’est élancée tout à coup vers le lit du roi, une fois qu’ elle eut reçu la dignité de sœur et d’épouse, qu’elle a eu en dépôt ces (biens) ineffables et que, dans la mesure où les hommes saisissent et dans la mesure où elle pouvait comprendre, elle progressait peu à peu dans la science : ce qu’elle confessait aussi elle-même avec une grande joie et disait : Le roi m’a fait entrer dans sa chambre à coucher (Ct 1, 3).
Donc toute la préface du livre, je veux dire du Cantique des Cantiques, décrit le sentiment de l’âme qui est blessée par l’amour divin et sans passion et l’entretien de la conversation de Dieu et de son amitié très haute et (très) élevée, laquelle conduit et entraîne celle qui l’a aimé et est aimée de lui et la fait monter, autant qu’il est possible, jusqu’à l’excellence de la science, de la contemplation et de l’impassibilité.
Cela étant donc ainsi, celui qui a posé ces questions a demandé : « Comment, après que l’époux a frappé à la porte et a dit : Ouvre-moi (Ct 5, 2), l’épouse lui dit-elle : J’ai ôté ma tunique, comment la remettrais-je ? J’ai lavé mes pieds, comment les salirais-je (Ct 5, 3) ? Est-ce, en effet, en vue de quelque tache et de (quelque) souillure que l’époux l’appelait ? Et celle qui ira vers lui allait-elle toucher quelque chose de semblable avec ses pieds ? »
Voici ce que nous disons aussi à cette question : L’épouse, c’est-à-dire l’âme qui veille et accomplit les commandements et qui joue le rôle de l’Église, avant que l’époux (lui) fasse cet appel et qu’elle entende : Ouvre, disait : Moi, je dors, et mon cœur veille (Ct 5, 2). Et en effet celui qui a été indifférent aux faits qui (ont lieu) dans ce monde et a fermé ses yeux devant la tromperie qui (résulte) de l’écoulement continu des désirs et devant l’imagination qui (vient) de l’extérieur, (qui) s’est retourné tout entier sur lui-même et (qui) regarde au dedans, dort un sommeil élogieux, lorsque les mouvements de l’âme et du corps qui (mènent) au péché sont pour lui sans effet et sans action et que (son âme et son corps) sont fixés dans la crainte de Dieu d’abord et ensuite dans (son) amour, et il veille une veille divine dans (son) intelligence, lorsqu’il veille en face des ruses de Satan et des esprits méchants, dont le Livre sacré dit : Car ils ne dormiront pas, s’ils ne font pas le mal ; leur sommeil s’éloigne d’eux, sans qu’ils dorment (Pr 4, 16).
Tel était Paul qui dormait un sommeil bienheureux, ou plutôt la mort, et criait : Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20) ; et cependant il disait à l’état de veille : Afin que nous ne soyons pas surpassés par Satan ; car ses desseins ne nous échappent pas (2Co 2, 11). Les fruits de ce sommeil et de cette veille, c’était aussi cela même qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel et encore au paradis, soit avec (son) corps, soit dans (son) âme seule, qu’il a entendu des paroles ineffables (cf. 2 Co 12, 2-4) et qu’il a dit aussitôt : Il m’a été donné une épine à ma chair, un ange de Satan pour me souffleter, afin que je ne m’élève pas (2 Co 12,7 ).
Donc celui qui dort pour la méchanceté veille et à l’égard de la malfaisance des adversaires et à l’égard de la connaissance des choses divines. Mais celui qui est tel, et quoiqu’il dorme ce sommeil commun que nous dormons tous, comme s’il avait possédé une fois dans son esprit une propriété semblable aux concepts de la lumière, est comme s’il était à l’état de veille en plein jour, après qu’il a oublié la nuit de la méchanceté et la lourdeur de tête qui en (vient), qu’il n’est pas effrayé par les passions bestiales qui rôdent pendant la nuit et qu’il n’( en) est pas non plus tourmenté ; et il peut dire : Moi, je dors, et mon cœur veille (Ct 5, 2). C’est ce sommeil-là que Dieu promet à ceux qui gardent ses commandements, dans les livres de la Loi qui se comprennent selon la figure et selon l’esprit, en disant : Et je mettrai la paix dans votre pays. Et vous dormirez, et il n’y aura personne qui vous effraiera. Et je ferai disparaître de votre pays les bêtes méchantes, et la guerre ne passera pas dans votre pays (Lv 26, 6).
C’est ce sens dit par nous que nous montre également ce que Paul a envoyé aux Thessaloniciens en ces termes : Vous tous, en effet, vous êtes enfants de la lumière et enfants du jour ; et nous ne sommes pas de la nuit, ni des ténèbres. Ne dormons donc pas comme aussi les autres ; mais réveillons-nous et veillons. Et en effet ceux qui dorment, c’est là nuit qu’ils dorment (1 Th 5, 5-7).
Mais l’épouse, et l’âme parée de l’ornement des vertus, en dormant le sommeil du jour qui n’a pas part à la nuit, (mais) qui est associé à l’état de veille, disait aussi très justement : Moi, je dors, et mon cœur veille (Ct 5, 2). C’est pourquoi, lorsqu’elle dormait ainsi, la voix de l’époux cependant ne lui a pas échappé. Et en effet, même quand il frappait à la porte, elle a perçu (le bruit) et a dit : C’est la voix du fils de ma sœur ; il frappe à la porte (Ct 5, 2). Mais, après l’avoir entendu dire : Ouvre-moi, ma sœur, ma parente, ma colombe, ma parfaite (Ct 5, 2), eu égard à ce mot de « perfection », elle est devenue faible et elle a tardé, maintenant qu’elle a été nommée ainsi pour la première fois et alors qu’elle pensait ce qui est modéré et humble et qu’elle se rappelait que l’époux et le Maître a dit à ses disciples : Quand vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, parce que c’est ce que nous devions faire que nous avons fait (Lc 17, 10).
D’une part, en effet, elle était une colombe, quand elle est montée des flots du Jourdain et qu’elle était revêtue de toute la grâce de l’Esprit qui est apparu sous la forme d’une colombe (cf. Mt 3, 16). Et elle était devenue une parente, parce qu’elle s’est attachée à l’époux par le commerce charnel, et c’est avec raison qu’elle était nommée « parente ». Et cela relevait d’un don d’en haut. C’est pourquoi aussi un peu auparavant il lui était dit : Tu es toute belle, ma parente, et il n’y a pas de tache en toi (Ct 4, 7) ; car le bain de la régénération a lavé chez elle toute tache et toute malpropreté, et il l’a rendue toute belle et (toute) pure.
D’autre part, ce (mot) de « perfection », qui se règle par les travaux de la vertu et par les grandes actions et l’observation exacte des commandements, indique ce qui ne fait pas défaut et ce qui est arrivé à la ressemblance de Dieu. Et de cela est témoin notre Sauveur lui-même, qui a dit à ses disciples dans les Évangiles, après les avoir instruits et avertis de ce qu’il fallait faire : Soyez donc parfaits, comme votre Père qui (est) dans les cieux est parfait (Mt 5, 48) ; et de nouveau il a dit au Père en forme de prière pour eux : Afin qu’ils soient un, comme, nous aussi, nous sommes un : moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient ceux qui (sont) complets en un (Jn 17, 22-23).
C’est donc pour attester la perfection et pour paraître être parvenue déjà à la ressemblance de Dieu que l’épouse a boité également et qu’elle n’a pas couru aussitôt à la voix (qui l’appelait), parce qu’elle avait appris l’humilité et (cela) quoiqu’elle montrât à l’époux par expérience même que son cœur veillait. Beaucoup, en effet, qui se sont jetés sur de telles choses sans réflexion et sans examen et à la légère, ont été trompés par le Calomniateur, qui change son extérieur en ange de lumière et dit comme Simon : Je suis la puissance de Dieu, celle qui s’appelle la grande (Ac 810). N’est-ce pas ainsi qu’il a poussé en haut Adam et Ève qui vivaient la vie heureuse dans le paradis, qu’il leur a soufflé l’orgueil en disant : Vous serez comme des dieux (Gn 35), qu’il les a fait (sortir) du paradis et qu’il les a montrés vides de Dieu ?
C’est donc avec sagesse et avec vigilance que l’épouse a imaginé, en n’acceptant pas le témoignage de la perfection, de crier une parole à l’époux comme à un étranger et (à) celui qui, parce qu’il la nomme « parfaite », veut la tromper et la duper et l’exclure de la chambre royale et du lit pur. Elle savait, en effet, que celle qui se tiendrait ainsi sur ses gardes réjouirait beaucoup l’époux. C’est pourquoi elle disait aussi : J’ai ôté ma tunique, comment la remettrais-je ? J’ai lavé mes pieds, comment les salirais-je (Ct 53) ? « Moi, je sais, dit-elle, n’avoir moi-même rien fait qui mérite une mention et qui me gratifie de ce mot de « perfection ». Et il ne faut pas que quelqu’un accepte pour soi facilement une appellation qui va au-delà de la vérité des faits, de peur que, quand il l’aura acceptée, il ne la dépouille par ruse de ce qui même lui appartient. Mais il faut en penser qu’elle est une tentation, une épreuve et une tromperie. D’un côté, j’ai ôté ma tunique, c’est-à-dire le vieil homme avec ses œuvres (Col 3, 9), comme dit Paul, et j’ai lavé mes pieds, quand par le bain divin j’en ai secoué et fait disparaître la boue qui s’y était attachée sur les chemins du péché, et que j’ai pris garde que ces (pieds) ne marchent plus dans les mêmes (chemins), je le sais. D’un autre côté, si je me crois parfaite et que je me jette sur (cette) appellation, j’oublie que, parce que je me suis élevée vers l’orgueil et parce que je me figure être cela même que je ne suis pas, je remets de nouveau la vieille tunique, je marche dans le sentier du Calomniateur et je salis mes pieds, parce que celui-là, lui aussi, est tombé par suite de l’orgueil. Quoi donc ! Je répondrai la parole qui est bien plus sage et je dirai : J’ai ôté ma tunique, comment la remettrais-je ? J’ai lavé mes pieds, comment les salirais-je ? Dans tous les cas, en entendant cela, l’époux me fera un appel plus manifeste et (plus) clair, et je ne faillirai pas. »
Et, quand l’épouse remplie de la plus grande vigilance a (ainsi) pensé et parlé, elle n’a pas été trompée dans son espérance. En effet, elle a éprouvé aussitôt une sensation divine et elle dit : Le fils de ma sœur a passé sa main par l’ouverture, et mes entrailles se sont émues et ont tressailli à cause de lui. Je me suis levée pour ouvrir au fils de ma sœur (Ct 5, 4-5).
Nous sommes donc instruits par là à ne pas nous jeter facilement sur les appels divins, les contemplations et les révélations ; mais, quoique nous voyions frapper à notre porte, laquelle est la sensation de l’esprit capable d’éprouver de telles (sensations), c’est avec une appréhension prudente qu’il nous faut nous retenir, fuir d’un bond et nous persuader clairement que nous ne méritons absolument rien de tel. Car celui qui se figure mériter et (qui) ouvre avec empressement oublie qu’il ferme la porte devant l’époux par cela même qu’il ouvre, et que peut-être il reçoit un ennemi sous l’apparence d’un ami.
Mais celui qui est attentif et se retranche dans ce qui est modéré et humble possédera l’époux qui prend sa prudence de vive force, pousse sa main à l’intérieur comme par une ouverture et le touche alors non pas superficiellement, mais profondément, en sorte que ses entrailles aussi tressailliront et s’émouvront — et il est certain que ce qui est dans l’esprit est bien plus profond — elles qui en vérité peuvent recevoir des aliments intellectuels et qui, parce qu’elles digèrent, élaborent et comprennent très subtilement et (très) finement ce qui a été envoyé par la main de Dieu — ce sont les paroles par lesquelles la créature intellectuelle et la (créature) sensible sont venues à l’existence — tremblent, tressaillent et s’étonnent, et (qui) sont sans force même devant une petite partie de la compréhension complète. En effet, tel est ce qui éclaire en entrant par l’ouverture et suffit cependant à éclairer même les profondeurs de notre esprit.
Ainsi l’épouse, parce qu’elle s’est retenue avec modestie et avec timidité et qu’elle a éprouvé une crainte respectueuse en pensant ce qui est humble et modéré, a tiré à soi la main divine par l’ouverture et à son tour a été tirée par elle ; et, après s’être levée avec confiance, elle a ouvert la porte tout entière. Tel était Moïse qui, pour comprendre et faire connaître les grandes paroles de Dieu, s’appelait lui-même « celui qui a la voix grêle et la langue lourde », fermait sa porte par une humilité digne d’éloge, suppliait et disait : Désigne un autre que tu enverras (Ex 4, 13) ; et lorsqu’il eut été conduit de force et après qu’il eut ouvert son esprit tout entier, il demandait encore et suppliait, en disant : Si j’ai trouvé grâce devant toi, montre-toi toi-même à moi ; que je te voie clairement (Ex 33, 13).C’est de la même manière que Jérémie aussi, lorsqu’il disait : (Toi) qui es le Maître le Seigneur, voici je ne sais pas parler, parce que je suis un enfant (Jr 1, 6), sentait la main de Dieu et écrivait encore : Et le Seigneur étendit sa main vers moi et toucha ma bouche ; et le Seigneur me dit : Voici J’ai mis mes paroles dans ta bouche (Jr 1, 9).
Où sont donc ceux qui, parce qu’ils vivent tranquillement et restent constamment près de l’église, s’enorgueillissent, inventent des insanités ou même se moquent, et disent facilement : « Tel saint s’est tenu auprès de moi pendant la nuit » et : « Il m’est apparu telle chose » et : Il a été déclaré ceci » et : « Il a été commandé cela » et : « Il a été révélé » — ce qui est plutôt un conte de bonne femme. — Or une révélation qui est plus grande que tout, à ce qu’il me semble, c’est de considérer nos propres péchés, de ne pas oublier notre être, de ne pas nous faire de vaines illusions et de ne pas livrer passage à la tromperie des démons. Est-ce que nous ne voyons pas l’épouse elle-même, cette « parente », cette « colombe », cette « parfaite », tandis que l’époux se tenait à la porte, de ne pas se jeter sur lui ni accueillir facilement sa vois qu’elle reconnaissait, mais de se pencher vers l’humilité ? Si ce n’est de rien autre chose, rougissons de son exemple.
Et que personne, en entendant cette solution dite par nous à une question et à un doute, ne se figure qu’il est invraisemblable que l’épouse, une fois qu’elle eut été unie à l’amour divin de l’époux, fût réservée et timide et craintive en ce qui concerne la chute dans la (disposition) contraire à cause du danger qui devait en venir, en songeant que le grand Paul a dit que ni la créature qui se voit ni la (créature) invisible, ni aucune (créature) de ce genre ne pourra le séparer de l’amour de Dieu dans le Christ Jésus Notre-Seigneur (Rm 8, 39), et qui écrivait prudemment de nouveau : Mais je traite durement mon corps et je le tiens en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé (1 Co 9, 27). En effet, ce qui est dit par Jean : Il n’y a point de crainte dans l’amour, mais l’amour parfait exclut la crainte (1 Jn 4, 18), regarde la crainte des serviteurs, lorsque c’est comme un mauvais domestique et un serviteur paresseux qu’il touche aux travaux de la vertu par crainte des supplices qui sont décrétés et non par amour pour Dieu. C’est pourquoi c’est à ceux qui débutent dans les enseignements divins et vont goûter la sagesse et être menés comme de tout petits enfants dans le chemin de la piété qu’une telle crainte servile est profitable ; car le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur (Ps 110, 10). Quelques-uns, après être passés au-dessus de cette condition de serviteur, dans l’espoir d’obtenir les honneurs qui ont été promis, mettent leurs soins à accomplir ce qui est ordonné, eux qu’on appellera « mercenaires » au lieu de « serviteurs ». La troisième place est occupée par ceux qui, ne regardant à rien de cela, font cependant le bien pour le bien lui-même, (agissent) comme ceux qui aiment le Seigneur en personne et ont un amour pur et sans mélange et exempt de tout ce qui peut exister.
Tel était Paul, lorsqu’il aimait Jésus si ardemment qu’à cause de la grande effusion (de son amour) il choisissait pour lui-même de perdre celui qui était aimé, pour lui amener beaucoup d’amis parmi ceux qui ne croyaient pas ; c’est pourquoi il disait : Car je prierais afin de devenir moi-même anathème, loin du Christ, pour mes frères, mes parents selon la chair (Rm 9, 3). Et que Jean dit que l’amour est exempt de la crainte servile, laquelle redoute les supplices qui sont décrétés, il le montrera lui-même clairement. Tout en disant, en effet, que l’amour parfait exclut la crainte, c’est aussitôt qu’il déclare ensuite : La crainte suppose un châtiment (1 Jn 4, 18). Ainsi par conséquent l’amour chasse et élimine cette crainte, la (crainte) servile, qui est associée à la crainte des supplices qui sont décrétés, (et) non pas la (crainte) qui suppose une timidité pleine de réserve et assure l’exercice des vertus. C’est pourquoi, lorsque Dieu a établi Adam dans la vie du paradis (qui était) exempte de chagrin, il le plaça, dit le Livre sacré, pour le cultiver et (pour) le garder (Gn 2, 15) Et c’est aux disciples aussi que Notre-Seigneur, après avoir dit : Vous êtes mes amis, et je ne vous appelle plus serviteurs (Jn 15, 14-15) donnait peu après ce commandement, en disant : Veillez et priez, afin que vous n’entriez pas dans la tentation (Mt 26, 41 ; Mc 14, 38).
En effet, celui qui aime Jésus et est lié par l’amour qu’il (a) pour lui n’est pas pour cela incapable de se changer dans le péché ; et il n’est pas arrivé à tout cela naturellement, selon la parole de l’infâme Lampétius, qui s’enfle d’un orgueil démesurément grand et qui se souille de la boue des désirs ; mais (il y est arrivé) quand il s’est changé dans le bien d’une certaine façon et qu’il en a acquis la propriété en lui-même, qu’il regarde en haut et ne se soumet pas facilement à ce qui fait pencher et entraîne en bas vers la chute, et que pour cela il a besoin cependant d’être vigilant et en outre d’unir la crainte qui met en garde. En effet, celui qui n’a pas cette (crainte) manque de tout bien ; c’est pourquoi quelque sage aussi disait : Grand est celui qui a trouvé la sagesse. Pourtant il n’est pas au-dessus de celui qui craint Dieu. La crainte du Seigneur a tout surpassé ; celui qui la possède, à qui sera-t-il comparé ? (Ec 25, 13-15).
J’ai exposé cela, en expliquant seulement la προθέσις ou la demande, de celui qui a interrogé ; car (Je ne l’ai pas fait) en examinant minutieusement chaque expression des versets qui avaient été cités d’après le Cantique des Cantiques.
La troisième question est celle-ci : « Comment, au deuxième (livre) des Rois, dans l’énumération des généraux des forces militaires de David, le Livre sacré fait-il mention d’Abisaï et s’exprime-t-il ainsi : Celui-ci était renommé parmi les trois, plus célèbre que les deux, et il était leur chef ; et il n’arrivait pas jusqu’aux trois (2 R 23, 18-19) ? Quel est donc le sens de ces versets ? » Moi, je dis : Lorsqu’il y en avait trois parmi les autres chefs dont on citait les anciens exploits, le renommé Abisaï était le chef de ces trois, non pas lorsqu’il était un de ces trois — comme l’a pensé celui qui a interrogé — mais un autre en dehors de ces trois ; par la célébrité qui (consiste) dans la vaillance et dans la bravoure, il l’emportait sur les deux, mais non pas sur le troisième ; car c’est là cette (parole) : Il n’arrivait pas jusqu’aux trois (2 R 23, 19). Cependant il était leur chef, parce qu’il était fils de Sarvia, sœur de David.
Plus bas dans le récit, (le Livre) dit au sujet de Banaias quelque chose de plus grand en ces termes : Et celui-là aussi avait du renom parmi ces trois vaillants, quand il était plus célèbre que les trois ; el il n’arrivait pas jusqu’aux trois. Et David le préposa à sa garde (2 R 23, 23). Et cela aussi a le même sens. Ces trois qui avaient été mis au premier rang avant les généraux, lesquels étaient en grand nombre, regardaient Banaias comme le plus renommé parmi eux. Et son renom était grand auprès d’eux ; car il était plus célèbre que les trois, comme plus vaillant qu’eux et plus brave. Cependant (c’était) lorsqu’il était comparé avec chacun d’eux à part et séparément — car il ne pouvait pas seul s’approcher des trois ensemble ni envisager une comparaison avec les trois. — Et c’est là ce qu’indique cette (parole) : Il était plus célèbre que les trois, et il n’arrivait pas jusqu’aux trois (2 R 23, 23). C’est pourquoi David le préposa aussi à la garde de son corps, comme celui qui l’emportait sur tous. La conséquence est donc celle-ci : Lorsqu’il y en avait cinq en tout, Abisaï d’un côté était chef de ces trois, Comme parent de David, et cela en l’emportant par la vertu militaire sur ces deux seulement, mais en étant inférieur au troisième. Banaias d’un autre côté, en passant au-dessus de ces trois, cependant au-dessus de chacun à part et non pas à la fois, était séparé pour la garde du roi, lorsqu’il inspirait la confiance à cause de ses anciens et brillants exploits.
Je passerai donc maintenant à l’autre question également — et c’est ainsi que je terminerai l’homélie — lorsque je dirai aussi à son sujet ce qui vient à mon faible esprit. « Pourquoi Jérémie, dit-il, maudit-il le jour où il est né, et non pas seulement le jour, mais encore l’homme qui annonça à son père qu’il lui était né un garçon (cf. Jr 20,14-15) ? » – A quoi nous disons ceci : Ce n’est pas comme un de ceux qui en grand nombre se trouvent dans une situation mauvaise et angoissante par suite de la misère et qui sont amenés par la pusillanimité aux (conditions) difficiles et douloureuses de ce monde que le prophète a proclamé cela d’une manière blasphématoire, mais c’est comme celui qui savait se lamenter mystérieusement et regarder les souffrances communes de notre nature comme ce qui lui est propre qu’il s’est approché des profondeurs inaccessibles des pensées et qu’il touche à des paroles cachées.
Parce que, en effet, (Jérémie) avait entendu Dieu lui dire : Avant que tu sortes du sein, je t’ai sanctifié, je t’ai établi prophète pour les nations (Jr 1, 5), et qu’il se trouvait dans la vertu à un tel degré que, lorsque le Christ interrogeait les disciples : Qui les hommes disent-ils que je suis (cf. Mt 16,13) ? ils disaient aussi dans leurs réponses que certains à la vérité pensaient de lui qu’il était Jérémie en voyant que la méchanceté se donnait libre carrière et que le péché prévalait sur tous les hommes et que lui-même ne pouvait pas y résister et arrêter sa puissance qu’on ne peut contenir, au point qu’il disait aussi : Tous sont désobéissants, eux qui marchent de travers, c’est en vain que frappe celui qui travaille l’argent, leurs méchancetés n’ont pas fondu (Jr 6, 28-29), il s’élève dès lors jusqu’à la cause, après avoir regardé dans les profondeurs inaccessibles, ainsi que je l’ai dit, de pensées bien inexprimables, et il se trouve lui-même avoir existé par suite de cette existence et par suite de ce commerce charnel avec écoulement (de la semence), par lequel Adam a connu Ève, sa femme, après avoir été chassés du paradis de délices, par suite duquel, après avoir conçu, elle a donné naissance à Caïn, (et) qu’a précédé aussi la punition de la malédiction, à savoir : Je multiplierai tes douleurs et tes gémissements ; c’est dans les douleurs que tu enfanteras des fils (Gn 3, 16). C’est pourquoi il a mentionné aussi la première mère, en disant : Le jour où ma mère m’a enfanté (Jr 20, 14). Et en effet c’est la première qui a été malade du péché, après avoir accepté la tromperie du serpent et avoir transgressé le commandement, ce qu’a suivi aussi l’enfantement de toute femme. « C’est donc, dit-il, par suite de cette existence que je suis, de laquelle personne, puisqu’il naît par suite de celle-ci, ne peut arracher le péché de son principe et de ses racines. Maudit donc soit ce jour où je suis né, ce jour où ma mère m’a enfanté ! »
C’est d’une manière prophétique que (Jérémie) faisait ces réflexions, lorsqu’il regardait vers cet enfantement, cet (enfantement) extraordinaire, le seul dont la (condition) humaine avait besoin pour (sa) guérison, au sujet duquel il était dit à la Mère de Dieu, la Vierge, et très justement : Tu es bénie entre les femmes, et le fruit qui (est) dans tes entrailles est béni (Lc 1, 42) ; et aux bergers par l’ange : Voici je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le monde, qu’il vous est né aujourd’hui un Sauveur, qui est le Christ s le Seigneur, dans la ville de David (Lc 2, 10-11).
Que c’est en regardant de loin vers ce mystère que Jérémie disait cela, ce qui suit le montrera très clairement. Qu’a-t-il dit, en effet ? Maudit soit l’homme qui a annoncé à mon père, en disant : Il t’est né un-fils mâle (Jr 20, 15) ! Quoi en effet ? Ne suffisait-il pas de dire : Un fils ? Mais fallait-il ajouter encore : Mâle ? Oui certes, parce qu’il a en vue le mystère que j’ai dit et que ce qui a été dit n’est pas dit simplement. En effet, parce que Dieu avait mis à la première place le mâle avant la femelle, en tant qu’il est fort et le chef, afin que, conduite par la force, toute l’espèce (humaine) se propageât en bonne santé — car il les fit mâle et femelle (Gn 1, 27), disent les Écritures inspirées par Dieu — et que ce qui (était) l’ordre a été renversé et que la femelle est devenue le chef pour le mâle en ce qui concerne le péché, de telle sorte que (celui-ci) dise à Dieu d’une manière misérable : La femme, que tu m’as donnée, m’a donné elle-même de l’arbre, et j’(en) ai mangé (Gn 3, 12), dès lors tous ceux qui naissaient en vertu de la puissance de celle qui ( était) inférieure étaient des femelles, et (il n’y avait) absolument aucun mâle, parce qu’ils étaient énervés, féminisés et paralysés par manque d’énergie virile et naturelle. Et personne n’est né, qui puisse complètement vaincre le péché et la mort, laquelle à cause de cela a eu pouvoir sur toute la nature, jusqu’à ce que naquît le Christ, qui est à proprement parler mâle, le second Adam, le Dieu fort (cf. Is 9, 6) qui a secoué la tyrannie du péché.
Et prends-moi Isaïe, qui indique cela clairement par cela même qu’il prédisait le caractère extraordinaire de l’enfantement virginal, lequel n’a pas connu le mode ordinaire des douleurs de l’enfantement, puisque le lien de la virginité est demeuré sans pouvoir être coupé. Il a aussi écrit ainsi : Avant qu’enfante celle qui enfante et avant que vienne la peine des douleurs de l’enfantement, elle a laissé échapper et elle a enfanté un mâle (Is 66, 7). Ce (mot) : Elle a laissé échapper, proclame le caractère extraordinaire, à savoir que, lorsqu’il est venu par l’intermédiaire de la nature, il a existé en dehors des limites de la nature au-dessus de l’intelligence et de la parole, quand il s’est échappé des liens virginaux en courant et qu’il en est sorti en glissant, et cela lorsqu’il s’est incarné de la Vierge et qu’il a accompli entièrement tout le temps de la grossesse, et que sans changement il a été de la même essence que nous selon la chair et lorsqu’il est consubstantiel au Père en ce qu’il est Dieu ; et en vérité, après la transgression d’Adam, il est le seul qui soit né mâle. En effet, si ce qui est dit par Jérémie n’avait pas rapport à ce sens, il serait bien ridicule aussi de dire : Il t’est né un fils mâle (Jr 20, 15). Car qui est celui qui a de l’intelligence qui, au sens propre, se figurera un fils femelle et non pas mâle ?
Lors donc que le prophète a été dans l’étonnement, qu’il a été ravi dans son esprit, qu’il était tout entier dans l’admiration, qu’il avait pitié et qu’il souffrait pour notre nature, parce qu’elle était tombée dans la mollesse, il a dit que maudit soit celui qui l’a nommé faussement « fils mâle ». Et en effet personne n’est mâle si ce n’est le Christ. Et il est connu d’avance que celui qui ment, même si personne ne le maudit, encourt les reproches de mensonge ; car il est écrit : Tu feras périr tous ceux qui disent le mensonge (Ps 5, 7). Et il n’y avait personne qui ait apporté ces nouvelles au père du prophète et ait dit : Il t’est né un fils mâle (Jr 20, 15) ; car il n’y avait personne qui puisse s’élever jusqu’à cette pensée. Que si, après avoir connu, il a ainsi annoncé en mentant, il s’est soumis lui-même à la malédiction, parce que le nom de « mâle » qui convient au Christ seul, « c’est à moi, dit-il, qu’il l’a imposé ; car il lui fallait, lorsqu’il savait la vérité, amener sur moi aussi une sentence de mort et paraître me tuer par là. »
Nous étions tous, en effet, sous la malédiction, l’objet d’une condamnation à mort, parce que, selon la parole de Paul, la mort a régné, depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n’avaient pas péché (Rm 5, 14), c’est-à-dire sur ceux qui se sont conduits d’après la Loi de Moïse, jusqu’à ce que soit venu le Christ, lui qui est venu d’une manière étonnante par l’intermédiaire de notre nature, est né mâle de la Vierge, nous a fait participer à cette (condition) et nous a éloignés de l’enfantement qui enfantait des femelles, et nous a fait passer à la régénération spirituelle, laquelle (a lieu) par les eaux et l’Esprit, en sorte que ce n’est pas du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais du Dieu vivant, que naissent (Jn 1, 13) ceux qui sont tels, (à savoir) mâles, chez qui il n’y a absolument aucune trace du péché qui féminise.
Avant que ce don nous eût été octroyé, alors que nous étions tous malades de la féminisation, nous naissions pour la mort, de telle sorte qu’il valait mieux pour chacun ne pas venir en ce monde et avoir de préférence en guise de tombeau le ventre de celle qui l’a enfanté (cf. Jr 20,17), selon ce qui est dit par le prophète. Et en effet Notre-Seigneur aussi a dit de Judas, qui tomba de la vraie vie : Mieux vaudrait pour cet homme-là qu’il ne fût pas né (Mt 26, 24).
Il faut admirer, à cause du seul et même Esprit des Livres divins, que Job aussi, après avoir usé comme Jérémie d’une semblable espèce de gémissements mystérieux, a abouti à la même expression, en disant : Périsse le jour où je suis né, et la nuit où l’on a dit : Voici un mâle (Jb 3, 3) ! Car personne ne dit à proprement parler « jour » celui où la nature a fait perdre la dignité masculine, mais (il le dit) « nuit ». Ainsi par conséquent chacun de ceux qui étaient mystérieusement dans l’affliction était à cause de cela dans l’affliction et dans les gémissements.
Mais quelqu’un dira : « Il ne lui fallait pas maudire le jour lui-même, mais plutôt le péché, à cause duquel nous sommes, dans notre chute, descendus jusqu’à cette (profondeur). » — Mais personne qui a de l’intelligence ne formule ce blâme, en voyant le motif qui est ajouté. Ce n’est pas en effet, le jour lui-même, par cela même qu’il est jour et par la nature même est temporaire, comme on pourrait dire, qu’il dit mauvais ou digne de malédiction ou de perte, mais c’est le péché qui y a eu lieu, de même aussi qu’à cause de ceux qui y ont commis une action qui souille un lieu est appelé « souillé ». Ainsi est-il possible de trouver que cela aussi est écrit dans le livre des Lévites, où (Dieu) parle des unions illégitimes : Parce que c’est par tout cela que se sont souillées les nations que je fais périr de devant vous. Et le pays en a été souillé (Lv 18, 24-25). Et dans un autre endroit il appelle le même pays « saint » (cf. Ex 3,5) et « pays des patriarches » (Cf Gn 48, 21) et qui fait couler le lait et le miel (cf. Ex 3,17), à cause de la différence de ceux qui y ont habité, quoique le pays demeure constamment dans la même nature tant pour le mal que pour la vertu.
La même chose se voit encore à propos du temps et des jours. Paul, en écrivant aux Galates, dit : Afin de nous délivrer de ce mauvais siècle présent (Ga 1, 4) ; et aux Éphésiens de nouveau : Lorsque vous rachetez le temps, parce que les jours sont mauvais (Ep 5, 16). Et celui qui a dit cela s’écriait, en écrivant aux Corinthiens : Voici maintenant le temps est favorable ; voici maintenant le jour du salut (2 Co 6, 2). Ainsi par conséquent le même siècle et le (même) temps et les (mêmes) jours, tant qu’ils sont appelés par rapport aux méchants, sont mauvais et dignes de malédiction ; et, tant qu’ils (sont appelés) par rapport à ceux qui pratiquent la vertu, (ils sont) salutaires et bons. Donc Jérémie et Job ont maudit le jour par l’intermédiaire duquel la masculinité est devenue mensongère et tout ce qui naissait était féminin. Ainsi, par conséquent, c’est le mode et la cause du péché qui sont sous la malédiction, et non pas le jour lui-même.
Que ce que Job dira du (jour) : Que les ténèbres le prennent ! Qu’il ne soit plus dans les jours de l’année ! Qu’il ne soit plus compté dans les jours des mois ! (Jb 3, 6) ne trouble personne. Car cela est dit d’une manière prophétique plutôt que sous forme déprécatoire. Et en effet vraiment c’est quand ce siècle finira que tout jour qui appartient au temps se terminera et cessera d’être compté dans les jours des mois et des années, quand le cours (du temps) s’arrêtera et que la dernière lumière prendra dès lors sa place, (lumière) qui sera donnée en partage et en héritage avec la vie bienheureuse et sans fin des justes, laquelle ne sera plus partagée ou divisée en nuits et en jours.
Ce temps présent, où nous sommes maintenant, tourne aussi sur lui-même en sept jours, alors que chacun des jours n’est pas un autre et un autre et que l’un ne présente pas de différence par rapport à l’autre, mais alors qu’un seul est tous et qu’il tourne sept fois, lui qui, en parvenant au terme et à la limite et en s’arrêtant quand il aura fini, sera caché dans les ténèbres, selon ce qui est dit différemment par les prophètes, et il s’y passera d’autres choses terribles et effrayantes à cause de la frayeur du jugement. Nous entendons, en effet, Isaïe qui dit : Les cieux seront roulés comme un livre, et toutes les étoiles tomberont, comme les feuilles tombent de la vigne et comme les feuilles tombent du figuier (Is 34, 4) ; et aussi Joël qui écrit : Le soleil et la lune s’obscurciront ensemble, et les étoiles ne donneront pas leur éclat (Jl 2, 10 ; 3, 15).
Un signe clair du fait que, au sujet de ce jour, Job dit d’une manière prophétique des (paroles) semblables à celles que ceux-là ( ont dites)sous forme de malédiction, c’est ce qu’il a dit ensuite : Qu’il maudisse ce jour, celui qui maudit, celui qui doit dompter et asservir le grand poisson (Jb 3,8) ! Et quel est ce grand poisson, sinon le Calomniateur, l’ancien serpent (Ap 12, 9 ; 20, 2), le docteur du péché, qui a exercé la tyrannie par l’humidité de nos désirs et y a nagé avec beaucoup d’autorité et de sécurité et qui est ainsi devenu un grand poisson, que, selon la parole de Paul, Notre-Seigneur exterminera alors par le souffle de sa bouche et anéantira par l’éclat de son avènement (2 Th 2, 8), en disant également à ceux qui ont vécu dans les péchés : Allez-vous-en, maudits, au feu éternel préparé pour le Calomniateur et pour ses anges (Mt 25, 41) ! Ainsi par conséquent ce jour est dit maudit à cause de ceux qui y reçoivent la punition de la malédiction.
Et donc, ni Jérémie ni Job n’a été dans l’affliction et n’a maudit, lorsqu’il a été vaincu par suite d’une certaine pusillanimité et d’un découragement vil et sans noblesse, et que, comme s’il blasphémait contre Dieu, il a prononcé une malédiction contre ce jour, mais, comme je l’ai dit, lorsqu’il déplorait mystérieusement la souffrance générale de la nature humaine et qu’il était dans l’affliction. Et c’est par là que cela est clair, par ce que Jérémie, avant de maudire le jour, a fait monter vers Dieu la louange de l’action de grâces. Il est écrit, en effet : Chantez au Seigneur, louez-le, parce qu’il a délivré l’âme du malheureux de la main des méchants (Jr 20, 13). Où peut-on croire que le même et chante la louange de l’action de grâce et qu’il blasphème ? Donc, après avoir nous-mêmes entendu cela, prions afin que Dieu soit miséricordieux pour nos péchés, nous qui, après la manifestation de Dieu et la venue de notre Sauveur le Christ et après avoir obtenu la naissance d’en haut et en avoir de nouveau reçu de la vigueur et de la force, ne faisons rien de mâle, mais tout ce qui est féminin et qui (est) plein de mollesse, étant certain qu’on entend par « mollesse » qu’une passion nous vaincra complètement. Mais j’omets de parler de beaucoup. C’est pourquoi mettons nos soins à nous convertir et à considérer qui nous sommes et pour qui nous sommes venus à l’existence, de peur que, en étant autre chose, nous paraissions ce que nous ne sommes pas devant le tribunal du Christ, qui a fait l’homme à son image et à sa ressemblance. À lui (soit) la louange dans les siècles ! Ainsi soit-il !

FIN DE L’HOMÉLIE 108

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