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HOMÉLIE 103

SUR L’ÉPIPHANIE, QUI EST LA CINQUIÈME (SUR CE SUJET).

Après vous avoir bien des fois parlé sur cette fête et, selon les faibles moyens qui sont en moi, vous avoir fait les réflexions philosophiques  qui me sont venues (à l’esprit) et avoir épuisé, pour ainsi dire, toute l’ὐπόστασις ou ressources de ma pauvreté — si en vérité l’on peut parler des ressources de la pauvreté — je voulais me taire sans faire aucun reproche au lien d’indigence qui est sur mes lèvres, et je ne sais comment la voix de celui qui crie dans le désert meut en ce moment ma langue ; le héraut et le précurseur de Dieu le Verbe, fait que la parole court en avant de l’intelligence qui s’attarde ; de nouveau Jean lui-même fraye déjà un chemin même aux intelligences, lui qui est envoyé comme un ange devant la face du Seigneur (cf Mt 11, 10 ; Ml 3, 1) pour établir d’avance et préparer la voie de notre salut.

Je vois que le Jourdain lui-même roule des flots de lumière plutôt que d’eau et qu’il s’élève en vagues de science, sans que je sache comment supporter (cette) lumière ; et c’est à propos que je crie les paroles du centenier : Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit (Mt 8, 8).

Car, si je m’étais élargi moi-même par la rectitude du précepte divin — en effet, comme il est écrit, son précepte est bien large (Ps 118, 96) — si je pouvais ouvrir toute grande la bouche de mon intelligence et attirer l’Esprit (cf Ps 118, 131), et si j’étais la ville située sur une montagne (cf Mt 5, 14), c’est nécessairement que les courants du fleuve que je recevrais eu moi réjouiraient la ville de Dieu (Ps 45, 5), comme le dit quelque part en chantant le prophète David.

Comment un fleuve d’une telle lumière, en entrant dans une petite maison très étroite et malpropre et sans clarté, n’obscurcira-t-il pas et n’éteindra-t-il pas, par son grand éclat, les yeux remplis de beaucoup de boue ? Ou même n’inondera-t-il pas, n’arrachera-t-il pas et ne déracinera-t-il pas tout ? Par conséquent la présence de la seule humidité et d’une seule petite goutte suffira à éclairer ma petite maison tout entière, à tel point qu’elle semblera faite de lumière, l’enduit de boue étant désormais caché, parce qu’elle sera éclairée de toutes parts.

Mais, tandis que je détourne mon esprit et que je m’en vais, ne me trouvant pas en force en face de la hauteur des flots du Jourdain qui montent en vagues, je vois que Jésus lui-même y est baptisé, lui qui baptise dans le Saint-Esprit et dans le feu (cf Mt 3, 11) ; je m’élève avec la flamme divine par une ascension qui s’élève en haut, je suis tout entier comme un oiseau, et c’est en bas que je vois la lumière même qui à l’instant me semblait haute, après que je suis monté vers celui qui a été pour moi la cause de (cette) élévation, qui donne l’esprit, qui est au-dessus de toute principauté et puissance et vertu et domination, et de tout nom qu’on peut nommer, non seulement dans le siècle présent, mais aussi dans le siècle à venir (Ep 1, 21).

Car c’est le propre de l’esprit et du feu de se porter en haut, et (celui) de l’eau de couler en bas vers les endroits profonds et de jaillir dans un lieu profond et (situé) en bas. Mais, parce qu’il appartient à (l’élément) supérieur de vaincre, (l’eau) aussi a monté, une fois qu’elle se fut mêlée avec le feu et l’esprit ; tandis qu’elle coule en bas, elle enfante en haut ; et, de ceux qui sont enfantés, elle fait des fils du Très-Haut, à cause de celui qui est venu d’en haut et du ciel, est descendu vers elle, (y) a été baptisé et lui a donné toutes ces (qualités) divines et sublimes.

Mais je ne sais pas de quelle manière, moi-même aussi, après m’être envolé en haut jusqu’à (cette) hauteur par la parole, et m’être élevé avec la sublimité de la divinité autant qu’il est possible, tout à coup je suis parti pour la profondeur de l’économie, et j’ai vu celui qui est au-delà de tout descendre vers l’eau et (y) être baptisé. Mais, parce que c’est le même qui, d’une part, éternellement et sans commencement, c’est-à-dire indépendamment du temps, a été engendré par Dieu le Père, en tant qu’il est la splendeur de la gloire et l’image de la substance (He 1, 3) de celui qui l’a engendré, (et) qui, d’autre part, a aussi participé à notre essence à la fin des temps par la naissance, et a participé de la même manière que nous au sang et à la chair (He 2, 14), comme Paul l’a dit, et à une chair qui n’est pas dépourvue d’une âme intellectuelle, en sorte qu’il reçoive complètement la ressemblance avec nous, ne manquant absolument que du péché, tandis qu’il tient du Saint-Esprit et de la Vierge ce qui convient à Dieu et ce qui est excellent ; pour cette raison, puisque l’Emmanuel est un de deux natures, sans confusion, à savoir la seule hypostase et la (seule) nature incarnée de Dieu le Verbe, (il s’ensuit) nécessairement que la parole qui se rapporte à lui et la signification sont aussi unes et indivisibles, et que ce qui est en bas se réunit avec ce qui est en haut. Et, même si tu cours vers le haut, et (cela) afin que tu parles de Dieu le Verbe, tu comprendras que celui-ci s’est fait homme, et, sans le savoir, tu descendras, d’une façon inaperçue, aux profondeurs de la charité et tu t’étonneras du prodige. Et même si tu descends dans ton esprit avec les mesures de l’anéantissement, d’une part tu n’arriveras pas jusqu’au fond, car tu ne parviendras pas à comprendre combien il est descendu ; et, d’autre part, tu seras soulevé vers le haut, à l’instar de ceux qui se baignent dans la mer comme par la poussée de l’eau, et en prenant l’homme tu trouveras nécessairement que le même est Dieu. Même si volontairement il s’est fait pauvre dans une condition inférieure, tu trouveras qu’il est supérieur ; il est capable de prendre (pour lui) les choses humaines, parce qu’en vérité il s’est fait homme sans changement, et il n’est pas susceptible d’être dominé par une seule d’entre elles, parce qu’il est Dieu qui leur était inaccessible même avant l’incarnation. Car, par le fait qu’il s’est incarné, par là même il a accepté de souffrir toutes les (choses) humaines, sans rien ôter ou diminuer de tout ce qui était en lui par essence. Pourquoi, en effet, s’éloignerait-il aussi de ce qu’il est Dieu ? Qu’ils soient donc déchirés et anéantis, ceux qui divisent ce même (Christ) par la dualité des natures après l’union, ainsi que ceux qui en apparence ont eu des opinions orthodoxes et ceux qui ont dit (ces choses) par acception de personne et hypocrisie ! Car de tels individus seront coupés en deux morceaux au jour terrible du jugement, comme le veut la parole certaine de notre Sauveur laquelle dit : Son maître viendra et le mettra en pièces, et placera sa part avec ceux qui ont égard aux personnes et (avec) les hypocrites (cf Mt 24, 50-51).

Comment donc serions-nous charitables envers ces hypocrites ? Ou comment n’excommunierions-nous pas et n’expulserions-nous pas ceux qui, en ce qui les concerne, ont coupé en deux cet un, notre Seigneur et notre Dieu Jésus-Christ ? Ou, tandis que nous ne supportons pas l’insulte qui nous est faite à nous-mêmes, pour quel motif pardonnerions-nous à ces insulteurs de la divinité ? Ils ont pris prétexte du manque de dignité accepté, afin de nous venir en aide, par celui qui volontairement s’est anéanti lui-même (cf Ph 2, 7), pour détruire le grand et insoluble mystère de l’incarnation, ils ont assigné et attribué en propre à la nature humaine ce qui se rapporte à la guérison et à la condescendance charitable ; ils ont fait un étranger du médecin, qui, à cause de sa pitié, s’est penché de la hauteur sur ceux qui étaient malades ; qui, alors qu’il n’est pas susceptible de solution et de coupure et qu’il n’est nullement sujet à la coupure blasphématoire de ceux-là, est aussi venu au bord du Jourdain ; (qui), après avoir accepté pour lui-même, comme homme, le baptême de Jean par l’eau, a placé dans ce (baptême) même, comme Dieu, notre propre purification qui (a lieu) par le feu et le Saint-Esprit ; qui se mêle à l’eau sensible de la source intellectuelle de la vie, dans la lumière de laquelle nous avons vu la lumière (cf Ps 35, 10), lorsque nous avons vu en elle, comme dans un miroir, l’unique essence et divinité du Père et du Saint-Esprit ; (qui) penche, comme homme, la tête vers le Baptiste, et le même entend, comme Dieu, la (parole) : c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi et c’est toi qui viens à moi ; et (qui) répond cette (parole) : Laisse faire maintenant (Mt 3, 14-15) empêchant ce qui est très lointain et en dehors de ce qui convient aux paroles de l’économie, à savoir que la grandeur de sa divinité fût manifestée (alors) parmi nous.

Les choses qui sont ainsi composées ensemble et unies les unes aux autres d’une manière conforme à la fois à la divinité et à l’économie, puisque le même était Dieu et homme véritable, qui donc oserait les diviser entre les deux natures d’une façon blasphématoire et ignorante ? Mais — ô merveille ! ô profondeur de l’économie qui est incompréhensible et qui éclaire de toutes parts du fait de l’abondance de la charité ! — Jean appelait enfants de vipères (Mt 3, 7) ceux qui venaient au baptême, parce qu’ils étaient tombés jusque dans l’amertume des reptiles venimeux et qu’ils en étaient déjà venus à la nature des bêtes sauvages. Et Jésus, qui ne connaît pas le péché, venait au bord de l’eau comme l’un de ceux-là, (lui) à qui David disait en le regardant dès le commencement avec des yeux de prophète : C’est toi qui as brisé les têtes des dragons sur l’eau, c’est toi qui as écrasé les têtes du dragon (Ps 73, 13-14). En effet, le dragon, l’ancien chef et le serpent, le Calomniateur (Ap 20, 2) qui fit sortir Adam du Paradis, et les démons placés au-dessous de lui qui, eux aussi, sont justement appelés dragons, en tant qu’ils ont avec lui une seule et même volonté, qui ont beaucoup de têtes, qui sont en nombre égal aux passions, et qui ont exercé leur empire sur l’humidité de la vie des hommes, ainsi que sur la mer, et, en quelque sorte, ont changé la nature (humaine) en leur propre méchanceté, nous montrèrent serpents et enfants de vipères, et non hommes que nous sommes, mais ce que nous sommes devenus lorsque nous sommes tombés malades du péché.

C’est pour cela que Jésus vient dans le monde, tandis qu’il le remplit comme Dieu, et qu’il y entre comme homme ; c’est pour cela qu’il est venu au bord du fleuve du Jourdain, pour qu’il tuât les têtes diverses de la méchanceté, et pour que nous ne soyons plus leurs enfants ; mais lui-même, puisqu’il est la seule tête et le seul principe de l’Église, il nous montrera enfants d’une seule tête par le bain divin de la régénération (cf Tt 3, 5), n’étant plus variés comme enfants de plusieurs (têtes), mais étant simples et véritables comme (enfants) d’une seule (tête). En montrant cela, Paul écrivait aux Galates en ces termes : Car vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni Juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; tous, en effet, vous êtes un dans le Christ Jésus (Ga 3, 27-28). Et dans les Évangiles notre Sauveur dit lui aussi à (son) Père au sujet de ceux qui croient en lui : Afin qu’eux aussi soient un en nous (Jn 17, 21).

Jean, prêchant à l’avance et étant précurseur du Verbe et criant les paroles dites auparavant par Isaïe, faisait également connaître à l’avance que par le baptême Jésus appelle à un seul et même honneur et il disait : Toute vallée sera remplie, toute montagne et (toute) colline seront abaissées, ce qui est tortueux sera redressé, ce qui est raboteux (sera changé) en chemins aplanis, et toute chair verra le salut de Dieu (Is 40, 4-5 ; Lc 3, 5-6).

En effet, tout ce qui était d’esprit superbe et hautain, et qui était semblable à une colline et à une montagne, l’Évangile l’a aplani, en apprenant et en enseignant à penser avec modération et toute dépression et ce qui est dans la profondeur de l’ignorance de Dieu, et ressemble à une vallée, a été comblé par la vocation égale en tout point, par l’enseignement et par la connaissance, selon la prophétie de Jérémie laquelle dit : Et personne n’enseignera à son prochain, ni personne à son frère, disant Connais le Seigneur; car tous me connaîtront, du petit jusqu’au grand (Jr 31, 34).

Mais, en vérité, les choses tortueuses ont été également redressées, parce que tous ceux qui ont été appelés ont choisi pour eux-mêmes, au lieu de la tortuosité, la droiture de la vérité. Et ceci n’aurait pas lieu, si, comme l’a prédit Isaïe, le Seigneur n’avait pas porté l’épée sur le serpent tortueux, qui fuit, qui a beaucoup de têtes, qui le premier a été malade d’une méchanceté variée et (qui) est le père de la tortuosité (Is 27, 1). Il appelle « épée » la puissance du Saint-Esprit, que Jésus fit descendre sur l’eau, qui brisa les têtes du dragon (Ps 73, 13-14), dont, même maintenant, les prêtres font encore descendre l’efficacité par sa charité au moyen de la parole de Dieu et de la prière. C’est ce dont témoigne l’Apôtre Paul, en disant : Et l’épée de l’Esprit qui est la parole de Dieu (Ep 6, 17). Le dragon, craignant donc cette (épée), ne souffre pas d’être coupé, mais il change de lieu et devient fuyard.

De là (il suit) que ce qui est raboteux a été également changé en chemins aplanis. Car ce sont les âmes des nations, lesquelles ne pouvaient être foulées aux pieds et atteintes, et qui s’étaient endurcies par la religion des démons, que la parole apostolique a recherchées et qu’elle les a aplanies ; et cela non par (sa) propre puissance, mais parce que toute chair a vu le salut de Dieu (Lc 3, 6), c’est-à-dire Dieu qui est clairement venu sauver et a montré par les faits mêmes qu’il est le Sauveur.

Comment donc, ayant obtenu cela, sommes-nous les uns à l’égard des autres des gens en quelque sorte tortueux, amers, durs, fourbes dans la manière de faire, envieux, inventant des injustices les uns contre les autres, traînant devant le tribunal parfois même ceux qui ne doivent rien, les livrant aux fers et les dépouillant de ce qu’ils ont au point de les laisser nus ? Je garde le silence sur les langues qui accusent en vain le prochain, je passe en courant sur l’ouïe qui se plaît à boire, comme du lait, les calomnies et les injures, et qui ne sait pas qu’elle remplit les oreilles de charbons ardents. Que dirai-je de ceux qui, pour ainsi dire, ne s’accordent pas avec eux-mêmes ? Ils sont tantôt paisibles et tantôt durs, hier flatteurs et aujourd’hui superbes ; un jour ils sourient et un autre ils sont difficiles à aborder et durs ; ils se réjouissent et s’attristent sans motif ; ils font hypocritement parade de pauvreté volontaire et poursuivent l’avarice ; ils feignent d’une manière trompeuse la pureté et ils sont impurs dans leur esprit ; ils courent après la vaine gloire et louent par la parole ce qui est modéré ; ils ont grand soin de leur habillement et de leur barbe, de baisser le front et, pour le dire en général, de tempérer les choses futiles par un mouvement doux et de régler les pas de leur démarche, mais ils n’apportent pas même une légère attention aux mouvements et aux ardeurs désordonnés de l’âme et de ses lambeaux honteux et méprisables. Y ajouterai-je ceux qui sont maintenant à l’église, et qui vont ensuite à la folie des (courses de) chevaux et aux théâtres de la mollesse comme (à ceux) de la dureté et de la cruauté des bêtes sauvages ; toutes choses qui se partagent en passions contraires, et qui tirent d’un côté et de l’autre et mettent en pièces l’âme malheureuse de l’homme ? Citerai-je les psaumes et les chansons de débauche, la prière et le blasphème, les gémissements et les rires sans retenue qui s’échappent en bouillonnant comme d’une marmite (placée) sur le feu ?

Ces malices variées et différentes appartiennent à ce serpent sinueux et tortueux ce sont les enfants de ses nombreuses têtes que Jésus, le Dieu grand, a brisées et écrasées sur l’eau. Fuyons donc ces (têtes), fixons les yeux sur la noblesse de cette tête unique de laquelle nous sommes nés spirituellement, et poursuivons l’unité et la simplicité de la vérité.

Vous voyez comment une seule petite goutte des flots du Jourdain a  inondé, arrosé et éclairé ma petite maison sèche, sans humidité et sans clarté, pour que, dans la mesure où nous comprenons, nous puissions dresser encore cette table devant vous ; en élargissant réellement à votre tour cette (table) parmi vous, vous ferez demeurer dans vos âmes une lumière abondante et vous obtiendrez le royaume des cieux ; puissions-nous tous l’obtenir par la grâce et par la charité du Dieu grand et notre Sauveur Jésus-Christ, à qui sied la louange avec le Père et l’Esprit saint et bon et vivificateur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

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